CHAPITRE QUATRIÈME Entrées d'Henri II et de Charles IX
L'Allégorie. — Francus. — Les quatre Etats.— La voie triomphale. — Les monuments décoratits. — La Minerve lactée. — Entrée de Charles IX : — La Renaissance dans la rue. — Les décorations de Bernard Palissy. — La statue du Dieu Hyménée. — Les arcs du pont Notre- Dame. — La bourgeoisie parisienne. — Le cortège. — Les ordres mendiants. — Le clergé. — L'Université. — Le corps de ville. — Les arquebusiers, archers, arbalétriers. — Les Enfants de la Ville. — Les quartiniers et maîtres de la marchandise. — Les chevaliers du guet.
— Le prévôt de Paris et sa maison. — Messieurs de la Justice. — La Maison du roi. — Le Scel royal. — Le chancelier. — Le grand prévost de France. — Les Chevau-légers et les Guides. — La maison du duc d'Alençon.
— Le groupe royal. — Le roi et sa suite — Le
roi au palais.
De même que les entrées d'Isabeau de Bavière et de Marie d'Angleterre personnifient le moyen âge, de même celles d'Henri II et de Charles IX marquent d'un stygmate bien caractérisé l'époque de la Renaissance.
Les Mystères ont cédé le pas à V Allégorie. Les arts et la poésie président aux décorations. La mythologie et le symbolisme font les frais de tous les ornements. C'est le temps où l'on imprime très sérieusement que François P'' descend en droite ligne de Francus, fils d'Hector.
Ce Francus, on le retrouve surmontant l'arc de triomphe élevé à la porte Saint-Denis, lors de l'entrée d'Henri H. « Y avoit un Roy eslevé représentant le feu Roy de France, dit un auteur satyrique du temps, et à l'entour de luy quatre effigies représentant les Estais de l'Eglise, de Noblesse, de Justice et Labour, qui tenoieut chacun un fil d'archal sortant de la bouche du Roy, qui a été interprété qtie le Roij mangeait les quatre Estais. »
De plus, on pouvait lire au fronton du même monument ce quatrain, qui établit le passage de l'un à l'autre règne :
Par ma doulce éloquence et royale bonté Chacun prenoit plaisir à m'honorer et suivre; Chacun vovoit aussi mon successeur ra'ensuivre. L'honore et suit, contraint de franche volunté.
Quant au chemin parcouru, il est le même. Les rois de France entrent à Paris par le chemin par lequel ils le quittent pour retourner k Saint-Denis. La rue du même nom, les Halles, le Ghàtelet, forment la voie triomphale, qui, aux jours de deuil, se transforme en chemin funèbre.
Mais ne nous occupons que de la première. Partout des tapisseries, partout des fleurs. Devant Saint- Jacques - l'Hôpital se dresse un arc de triomphe d'ordre corinthien, surmonté d'une Gallia couronnée de trois tours, représentant l'Aquitaine, la Belgique et la Celtique. Devant l'église du Saint-Sépulcre, un rhinocéros supporte une pyramide de soixante-dix pieds de haut, au sommet de laquelle figure une France armée à l'antique. Entin, devant le Ghàtelet, on a élevé un portique, sous lequel on aperçoit une statue allégorique de Lutèce, avec l'inscription : — Lutetia nova Fandora — Lutèce nouvelle Pandore !
A l'entrée du Palais, nouvel arc de triomphe. En avant se dresse une Minerve « tant exquise
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en sa forme que si elle eût été telle en Ida le berger phrygien n'eût pas adjugé la pomme d'or à Venus. » De sa main droite la déesse présentait des fruits, de l'autre « elle espreignait sa mamelle d'où sortait du lait signifiant la douceur qui provient des bonnes lettres. » Sur le couronnement, deux nymphes tenaient un amas de fleurs suspendues au-dessus des armes de France.
Voilà pour l'entrée d'Henri II.
Celle de Charles IX est plus caractéristique encore. On l'a intitulée non sans raison « la Renaissance dans la rue, » et de fait, jamais il n'y eut un étalage aussi complet des hardiesses ornementales qui spécifient cette époque.
Un seul nom donnera la mesure des effets obtenus. Bernard Palissy, le grand Bernard Palissy, avait été chargé de la partie décorative de la fête. On se figure avec quel empressement il mit son imagination fantaisiste au service des travaux qui lui étaient commandés.
La porte Saint-Denis, suivant un contemporain, « ressemblait bien fort le naturel, à cause
des herbes, limaces et lézards entremeslez dont le spectateur était en singulière admiration. » Il en était de même de la fontaine du Ponceau et de la porte aux Peintres. Puis, proche la fontaine des Innocents, se dressait la statue du dieu Ilyménée, couronnée de marjolaines et de myrtes, et « embelli d'une petite barbe follette crespelée et longs cheveux » Il élevait dans sa main droite un flambeau, tandis que quatre autres cierges brûlaient autour de lui, « pour ce que le nombre cinq est dédié à ce Dieu >•> .
Enfin, deux arcs de triomphe rustiques, œuvres du même, avaient été construits à chaque extrémité du pont Notre-Dame. Sur le couronnement de l'un d'eux, on avait placé le vaisseau symbolique de la Ville de Paris, et de chaque côté, comme apports de la corniche^ on admirait deux statues, « Tune d'un vieil homme chenu aïant longue barbe couronnée de roseaux et de joncs ; et l'autre d'une femme aïant grands cheveux, s'appuïant l'un et l'autre sur une cruche jectant eau en abondance, pour représenter les fleuves de Marne et de Seine, à l'endroict de
laquelle eau respendue, estoient force petits arbrisseaux et quantité de mousse, entremeslés avec plusieurs petits lézards et limax gravissans» .
Quel triomphe pour le roi que cette journée; mais aussi quel triomphe pour le grand artiste ! Combien il était payé de ses quinze années de déboires et de misères! Aussi bien, il représentait, lui, l'artisan parvenu, le peuple admis pour la première fois à jouer un rôle prépondérant dans la cérémonie triomphale. De spectateur, le peuple était devenu acteur, et pour ses débuts, il s'affirmait, traitant de luxe à luxe et de puissance à puissance avec la cour, jusque-là seule privilégiée du faste et de l'apparat.
Veut-on se rendre compte de ce qu'était la bourgeoisie de Paris en ce temps-là? Le récit qu'on va lire nous la montre sous un jour de magnificence, en même temps qu'il nous donne une idée des splendeurs déployées dans le cortège qui défila devant le roi, placé sur un échafaud en avant de l'hospice de Saint-Ladre, — à l'endroit où se trouve actuellement Saint- Lazare.
« Sitôt que Sa Majesté y fut arrivée, commencèrent à marcher au devant les quatre ordres mendiennes qui sont les Gordeliers, Carmes, Augustins et Jacobins : et après eux toutes les autres Eglises et Paroisses, vestuz de leurs surplis, marchant tous à pied en ordre de dévotion et humilité.
« L'Université de Paris suivait après à pied avec bon nombre d'hommes de chacune des facultés d'icelle, accompagnés des Lecteurs du Roy tant es lettres hébraïques, grecques, latines, mathématiques, que autres parties de philosophie, vestuz de leurs chappes, et habitz acoustumez, suivis du Recteur portant robe d'escarlate et chaperon de menu verd, aiant ses douze bedeaux devant Eux portants masses d'argent doré. Après lequel estoient les procureurs et messagers des nations qui estoit une belle chose à voir, vu le grand nombre d'hommes doctes en toutes langues et sciences remarquez eu cette compagnie.
« Ceux-là passez vint le corps de la ville en l'ordre d'esquipage qui s'ensuit. C'est à sçavoir
de dix-huict cens hommes de pied choisis de tous les métiers, conduicts par leurs cappitaines, lieutenans, et enseignes, dont furent faicts trois bandes, avant-garde, bataille et arrièregarde, tous habillez des couleurs du Roy, tous armés de corselets et bourguignoltes,la plupart gravez et dorez, accompagnez de fiffres et tambourins en bon nombre marchants sept à sept, et tenant si bien leurs rangz, qu'il n'estoit possible de mieux.
« Gest avantgarde, bataille et arrièregarde passées venoient après les menus officiers de la dite ville jusques au nombre de cent cinquante, portant robes miparties de rouge et bleu, les chausses de même, chacun tenant un bastoji bleu en sa main.
a Après eux venoient les cent harquebuziers à cheval, aiant trois trompettes devant eux vestuz de leurs becquetons d'orfèvrerie aux devizes dudit Seigneur et armes de la dite Ville, et portant tous la longue harquebuze à l'arçon de la selle, le feu en la main, et aiant tous manches de maille.
(f. Sous autant de drappeaux marchoient les cent Archiers de ladicte ville de mesme ordonnance et parure, portant chacun la couple de pistolet à l'arçon de la selle.
« A leur queue estoient les cent Arbalestricrs ainsi armez, conduicts et esquippez que les précédents.
« Ces trois compagnies passées marchoient de cent à six vingt jeunes hommes enfans des principaux Bourgeois et raarchans de la dicte Ville, habillez de casaques à manches pendantes de veloux rouge cramoisi haulte couleur, si fort chamarrez de parremeus, cordons et canetille d'argent, qu'il restoit bien peu de vuide. Ils portoient chappeaux de veloux noir garnis de panaches des couleurs du Roy : dont les cordons faicts de grosses perles entremêlées de diamans, rubis et autres pierres précieuses estoient de valeur inestimable et n'y avoit celuy d'entr'eux qui ne s'eust monté sur cheval d'Espaigne, ou autre beau cheval de service... »
c( Les seize quartiniers venoient après, habillez de robes de damas noir : et après eux les
maistres de la marchaudise, à sçavoir quatre gardes de la drapperie, portant robbe de veloiix noir ; quatre de l'espicerie et de l'appotiquererie, de veloux tanné ; quatre de la grosserie et mercerie, de veloux violet ; quatre de la pelleterie, de veloux fers fourré de loups cerviers ; quatre de la bonneterie, de veloux tanné ; et quatre de Torfebvrerie, de veloux cramoisi brun, accompagnez de trente-deux des principaux bourgeois et notables marchant fort honnestement habillez.
« La . compagnie du chevalier du guet venoit après, estant de cent cinquante hommes, vestus de mandille de broderie des couleurs du Roy, et d'une mesme parure, accompagnez de bon nombre de tabou rins et fitTres. Et cinquante à cheval, à la tète desquels estoit le seigneur Testu, chevallier du guet, armé d'un fort riche corps de cuirasse, revestu par dessus d'une casaque de veloux rouge cramoisi haute couleur, chamarré de cordon d'argent, aiant ses pages et laquais et ses autres lieutenans et guidons, et tant lesdicts hommes k cheval que de pied
avoient leur devise accoustumée, qui est une estoillc devant et derrière.
« Venoient après les onze vingtz sergeus à pied, tous habillez des couleurs du Roy. Et consécutivement les cent notaires, suiviz des trentedeux commissaires du Ghatelet, vetuz de robbes longues et de saies de veloux ou satin noir. Et après eux les audienciers duditChatelet à cheval.
c( Les sergens de la douzaine de la garde du prevost de Paris venoient après à pied, habillés de leurs haulquetons d'orfèvrerie à la devise du Roy.
« Le Prévost de Paris venoit après fort bien monté et richement armé et habillé, aiant deux pages devant luy, portant l'un son armet, et l'autre ses gantelelz, et son escuier au milieu, tous montez sur braves chevaux d'Espaigne.
« Ledict Prévost estoit suivi des trois lieutenantz civil, criminel et particulier, portant robbes d'escarlatte, et dessus chapperons de drap noir à longues cornettes. Gomme aussi faisoient les deux x\dvocats, et Procureur du Roy. Les-
quels marchoient le premier rang : avec les vingquatre Conseillers dudict Ghastelet : à la suite desquels estoient aucuns des plus notables et fameux Advocats et Procureurs dudit siège.
c( Tous suivans estoient les sergens à cheval avec leurs enseignes et guidon devant eux.
« Ceux-là passez, venoient messieurs de la justice !... »
Nous faisons grâce à nos lecteurs des « robbes d'escarlatte ou de veloux noir, longues et courtes, fourrées de menu-verds, » qui émaillèrent cette partie du cortège, ainsi que des mortiers et bonnets carrés « bandés de toille d'or en la teste, comme il est accoustumé », — « les dessusdictez, montant sur l'échafaud audict lieu de Saint-Labre pour faire leurs harangues au Roy en toute révérence d'humilité. »
Le défdé en fut long, — pas si long cependant que celui de la maison du Roi.
C'étaient d'abord les maîtres des requêtes, les grands audienciers et contrôleurs. « Et puis estoit le scel du Roy en son coffret couvert d'un grand crespe, posé sur un coussin de veloux
pers semé de fleurs de liz d'or, porté par une haquenee blanche caparassonnee, et couverte d'une grande housse de veloux trainnantà terre, toute semée de fleurs de liz d'or, et à costé estoient à pied les quatre chauffecires qui tenoient les couroyes dudict sceau aian les testes nues. » Le chancelier de Birague suivait, vêtu d'une robe de velours cramoisi brun et monté sur sa mule enharnachée à la même couleur. Sa maison l'accompagnait. Puis venait le grand Prévost de France, à la tête des chevau-légers et des guides « entretenus à la suite du Roy. » Après, les pages des gentilshommes de la Chambre, capitaines, comtes et autres seigneurs, « montez sur coursiers, roussins, chevaux d'Espaigne, et turqs, portant en leur teste, les uns les armetz et lances de leurs maistres garnies de banderolles et les armelz de beaux et riches panaches. » Puis, la garde du duc d'Alençon, frère du roi, « fort bien armez et montez, et vestus de casaques de veloux gris fort richement bandées de passement d'argent et de soie orangé. » Puis, les gentilshommes de la Gham-
bre, a et avec eux aucuns grands seigneurs. » Puis, les chevaliers de l'ordre, « tous richement arn\ez : ayant casaques de drap d'or, et d'argent, et fort bien montez sur grands et braves chevaux. » Puis, les gardes suisses, « précédés des haultz bois et trompettes, sonnant de leurs instrumentz, revestuz et habillez de veloux rouge. »
Maintenant, c'était le tour du groupe royal. Venaient d'abord treize hérauts d'armes, précédés du roi d'armes. Les pages suivaient : pages du duc de Lorraine, pages du duc d'Alençon, pages du duc d'Anjou, pages du roi. Puis, le seigneur du Puizet, écuyer d'écurie, portant le manteau royal ; le seigneur du Riveau, également écuyer, portant le chapeau royal ; le seigneur de Bauvau portant les gantelets, et le seigneur des Roches portant l'armet royal couvert du manteau de velours pers, semé de fleurs de lys, fourré d'hermine, et couronné d'une grande couronne close.
Après eux marchaient les maréchaux de Damp ville et de Tavanes, et leurs maisons, aux-
quelles s'attachaient les sommeliers d'armes du Roi. Ceux-ci précédaient de peu le cheval de parade de Sa Majesté « entièrement couvert d'un grand caparasson de veloux pers semé de fleurs de liz d'or traict trainnant en terre, et portanct au costé droict de sa selle la masse du dict seigneur Roy. »
« Le conte de Charny, grand escuier de France marchoit après, armé et monté sur un autre grand et brave cheval du Roy, couvert de mesme capparasson. Il portoit en escharpe l'espée de parade du Roy, et avoit aucuns des autres escuiers et cavalcadours auprès de lui. » Le duc de Guise, grand-maître de France, se tenait à sa droite.
Pais venait le Roi.
« Ledict seigneur Roy estoit armé d'un harnois blanc curieusement poly, gravé et enrichi, et paré pardessus d'un saie de drap d'argent frigé, excellent et très richement garny de canetilles et frigé d'argent. Le reste de son habillement estant de mesme, fort somptueux. Son chappeau de toile d'argent aussi bordé, et enri-
chy, et davantage' garny d'un cordon où il y avoit grand nombre de pierres précieuses d'inestimable valleur, avec un panache blanc semé de grand nombre de belles perles, estant monté sur un parfaicleraent beau, excellent et brave cheval, bardé et caparassonné de mesme pareure que son saie, allant Sa Majesté et maniant ledict cheval fort dextrement : ayant devant luy ses laquais richement habillez, et escuiers de son escuirie estant a peine vestuz tous d'une pareure de vcloux cramoisi, enrichi de broderies d'argent, bottez de bottes blanches et espérons dorez.
ce Autour de Sa Majesté estoient sur les deux costez à pied les vingt et quatre archers de la garde du corps avec leurs hallebardes et hocquetons blancs faicts d'orfèvrerie aux devises du Roy : et à sa dextre un peu sur le derrière du dict poisle estoit monsieur le marquis du Maine, grand chambellan de France, estant très richement armé et vestu, monté sur un beau grand cheval, enharnaché et caparassonné de mesme son habillement.
« Derrière le Roy près de luy estoient mondict seigneur le duc d'Anjou son frère et lieutenanct général et monseigneur le duc d'Alençon aussi son frère... Après estoient monseigneur le duc de Lorraine beau frère du Roy, et a costé de luy aussi à main gauche monseigneur le Prince Dauphin... Apres, messieurs les ducz de Nemours et d'Aumalle. . .
« ... Et en cet ordre, compagnie et magnificence Sa Majesté entra en ladicte ville et cité de Paris, où il fut veu par les habilans d'icelle avec une joye et allégresse incroiable, crians à haulte voix, vive le noble Roy de France, et lui soubhaitant tout bonheur, accroissement, prospérité et longue vie.
« Lequel parvenu jusques à la porte de l'Eglise Nostre Dame, descendit pour aller faire son oraison, comme il est de bonne et louable coustume, et ensuite passa en la rue de la Gallendre pour aller au Palais, où il entra par le grand escalier qui conduit en la salle des Merciers : et trouva ledict Palais paré et orné non seullement de treis belles et riches tapis-
séries, mais aussi de plusieurs singularitez.
« Le soir en la grande salle dudict Palais fut faict le soupper royal, où Sa Majesté se reudit avec autres habits que ceux de ladicte entrée : ayant la robbe et chausses de satin quarnadiu, tout faict de broderie, couvert de perles; icelle robbe fouree de loups cerviers. Le collet perfumé, le bonnet de veloax noir, garny de fort riches pierreries et d'une plume blanche. »
Au dehors, la liesse était grande. Cette apothéose demeura longtemps dans la mémoire du peuple.
(JHAPITIJE CINQUIÈME Une Fête à la cour de Charles IX.
Fiançailles d'Henri de Navari^^ et de Marguerite de Valois.
— Le Mariage. — Le Festin et le Bal. — La Mascarade.
— Le roi en Neptune. — Le divertissement de la salle de Bourbon, — Le Paradis et l'Enfer. — Moyen expéditif de renvoyer les spectateurs.
Le dimanche 17 août 1572, on célébrait au Louvre les fiançailles d'Henri de Navarre avec Marguerite de Valois, sœur du roi. Aussitôt après cette solennité, la princesse avait été conduite en grande pompe à l'évêché, pour y attendre la célébration du mariage, qui devait avoir lieu le jour suivant.
Le lendemain, quand l'heure fut venue de se rendre à la cathédrale, Henri de Navarre partit dti Louvre pour aller rejoindre la princesse. Il
était conduit par les ducs d'Anjou etd'Alençon, frères du roi ; les princes de Gondé, de Gonti, les ducs de Guise et d'Aumale... tous superbement vêtus de satin jaune pâle, couverts de broderies d'argent, relevées en bosse et enrichies de perles et pierreries ; une foule de seigneurs huguenots et catholiques marchaient confondus à la suite du cortège.
Marguerite avait une robe de velours violet, semée de fleurs de lys, avec un manteau royal à queue traînante, et la couronne impériale sur la tête. La reine mère, la reine régnante, l'accompagnaient, ainsi que toutes les princesses et les dames de la cour, revêtues de toile d'or et d'argent. Gent gentilshommes, hache au poing, ouvraient la marche.
Une galerie couverte avait été dressée le long de Notre-Dame, depuis l'évêché jusqu'au portique de la cathédrale ; là s'élevait un échafaud sur lequel Henri de Navarre et Marguerite furent unis par le cardinal de Bourbon. Gela fait, le nouvel époux se retira dans une cour, pendant que la princesse allait seule entendre la messe.
La relation des fêtes qui Suivirent est consignée dans les Mémoires de V Estât de France sous Charles Neufiesme.
On y lit :
« Le soir, le roi festoya en la grand'salle du Palais avec les princes et princesses, lescourtsdu parlement, des aydes, chambres des comptes et monnayes. Après le souper fut commencé le bal. » Mais le grand attrait de la soirée était une mascarade où devait figurer le roi luimême.
On vit d'abord s'avancer trois chariots figurant des rochers argentés et sur lesquels se trouvaient des musiciens « jouant de diverses sortes d'instruments qui rendoyent une grande mélodie. Deux desdits chariots marchoyent accouplés ensemble ; l'autre marchoit seul à la queue; à la cime duquel estoit le chantre tant renommé, Etienne le Roy, qui faisait retentir sur toute la salle de sa voix harmonieuse. » Venaient ensuite sept autres chars, représentant toujours des rochers, au sommet desquels une sorte de temple abritait un dieu marin, entouré
d'animaux moitié lions, moitié poissons, et dont la queue, terminée en coquille, soutenait d'autres dieux vêtus de robes de drap d'or. Sur le dernier char se tenait le roi, qui, sous la figure de Neptune, guidait ses sujets, qui étaient les frères du roi, le roi de Navarre, le prince de Gondé, le prince Dauphin, le duc de Guise.
« Voilà quel estoit le mélange de ceux de la religion avec les catholiques, dont plusieurs furent autant estonez qu'après les massacres, ou peu s'en faut. »
Mais le plus beau divertissement fut donné le 20 août, en la salle de Bourbon : « Il y avoit le Paradis dressé, l'entrée duquel estoit défendue par trois chevaliers armez de toutes pièces qui estoyent le roy et ses frères. A main gauche estoit l'enfer, dans lequel il y avait un grand nombre de diables et de petits diabloteaux, faisant infinies singeries et tintamarres, avec une grande roue tournant dans ledit enfer, tout enenvironnée de clochettes. Le Paradis et l'Enfer estoient divisés par une rivière qui estoit entre deux, dans laquelle y avoit une barque conduite
par (JharoD, nautonier d'Enfer... A ï\in des bouts de la salle estoyent les Champs-Elysées, assavoir un jardin embelly de verdure et de toutes sortes de fleurs.
« Cette roue tournant constamment faisait aussi tourner ce jardin, dans lequel estoient douze nymphes...; » des groupes de chevaliers errants, conduits par les princes, s'efforçaient d'entrer dans le Paradis, pour s'approcher des nymphes, mais trois chevaliers en défendaient l'accès; « l'un après l'autre se présentoyent à la lisse et ayant rompu la picque contre lesdits assaillants et donné coups de coutelas, les renvoyant vers l'enfer, où ils esloyent traités par les diables. »
Leur délivrance terminait le divertissement. Pour avertir les spectateurs que tout était fini, on mit le feu à des traînées de poudre répandues autour d'une fontaine qui occupait le milieu de la salle, et d'où sortit un bruit et une fumée tels, qu'en un instant, touc le monde vidi^ la place.