CHAPITRE SIXIÈME Le retour de la Rochelle
Les fêtes sous Louis XIIL — Le retour de La Rochelle. — Les sections sous les armes. — Le Roi à Berny. — Compliment d'un nourrisson des muses. — Le petit cheval blanc du Roi. — La revue. — Décoration de la Porte Saint-Jacques. — A Notre-Dame. — Les Rencontres. — Le Temple de la Force. — Sa description. — Les chars de la Ville de Paris.
Louis XIII était ennemi du faste. Aussi son règne ne fut-il point marqué par des fêtes dans le genre de celles qui précèdent.
Il convient cependant de faire exception pour le carrousel dont la Place Royale fut le théâtre, à l'occasion du mariage de ce prince avec Anne d'Autriche, et pour la réception faite, le 29 décembre 1628, par la ville de Paris au vainqueur de La Rochelle, à son retour de cette expédition.
Du carrousel il sera parlé plus loin. Pour le moment, ne nous occupons que des réjouissances qui marquèrent la seconde circonstance. Elles ont été consignées dans les termes suivants par un contemporain :
c( Le prévôt des marclians et les esclievins de la ville métropolitaine sachant le jour de l'arrivée du Roj enjoignent aux colonels et capitaines des quartiers de mettre des hommes' en armes et de prendre par chacun quartier trente hommes, tellement que cela feraict sept mil hommes. Mais au lieu de sept il se trouva au moins douze mil à la monstre générale qui se fit au pré aux Clercs. Et ensuite midy les compagnies se joignirent en la plaine qui est de là la Tour hors du faubourg Saint- Jacques.
« Cette infanterie fuct séparée en deux bastions où les piques dressées sembloient une pépinière. Dans chaque bastion six drapeaux et sur les ailes de chacun d'iceux quatre pelotons outre les enfans perdus qui estoyent campés à une portée de mousquet.
« Sa Majesté lors disnoit à Berny au logis de
monseigneur le Chancelier près le Pont Anlony. Chose étrange, les chemins estoieut tellement remplis de peuple que langue humaine tant capable qu'elle peust êtrenepourroit tomber qu'en admiration.
« La Noblesse qui lors estoit de retour à Paris devancèrent le Roy jusques au dict Berny. Plus arrivèrent les troys compagnies d'arquebusiers, arbaleitriers et archers, de cent hommes bien montés et équipés avec leur casaque, qui s'arrestèrent à my-chemin de Paris à Bourg-la-Royne. En suitte de ces trois compagnies estoyent Monseigneur le gouverneur de la ville, Monsieur Miron, prévost des marchans, et les Echevins de cest année en habits descends. Au paravant eulx marchoient les Huissiers de l'Hostel de ville, aussi en habits descends.
« Sy tost que les Trompettes de ces troys compagnies advisèrent, le dict sieur prévost des Marchans et Echevins descendirent de cheval, vont au-devant du Roy qui estoyt dans un carosse, auquel le sieur Miron fit une harangue
brève, laquelle ne peut estre qu'éloquente, estant nourriçon du parnasse.
« Le Roy désirant sortir de son carosse, le temps se montrant clair après la pluye, on envoya quérir un petit cheval blanc, sur lequel il monta : devant luy clieminoient les compagnies d'ordonnance, de laquelle Monsieur de la Gurce, enfant de Mars, est capitaine, à la teste de laquelle esloit la cornette blanche. Cette compagnie est composée de cent hommes qui cheminoient armez de trois en trois, ayans tous l'écharpe blanche, personnes d'eslite, prêts à bien faire pour la conservation de la personne de Sa Majesté ; en suite une infinité de Princes et Seigneurs, tellement qu'à l'entour du Roy, tant à la teste qu'à la queue y avait deux mille chevaux.
« Sa Majesté voyant cette infanterie qui estoit proche du pavé, traversa le grand chemin, et vint à la teste d'icelle, où le colonnel général descendit de cheval, avec la demy-pique vint saluer le Roy, ensemble tous les capitaines et soldats.
« Sa Majesté curieuse de voir les deux bastions, fit le tour d'iceulx, saluant les compagnies, et regaigne le grand chemin, où estoient en hayes les archers du guet, avec une grande confusion de peuple, qui à haute voix crioient vive le Roy, lequel estant à deux portées de mousquet de l'infanterie fut faite une escoupterie admirable qui dura une demy heure, qu'il semblait que le tonnerre tomboit de toutes parts.
c< Arrivé qu'il fut à la porte Saint Jacques, il contempla un tableau qui estoit attaché sur icelle, où estoit peint un navire, estant sur la marine, qui sont les armes de la ville ; à un dés bouts d'icelle était peinct sa Majesté, qui tenant un sceptre en main se rendoit maistre d'un vent contraire, qui s'elTorçoit à périr le vaisseau : à l'austre bout estoit peincte la Royne Régente, tellement que l'un et l'autre ballançoient le vaisseau et guidoient iceluy malgré ce vent tempestueux.
« Proche de la dicte porte estoit dressé un théâtre tapissé où estoit une musique excellente
qui donna un parfait contentement à Sa Majesté qui entra dans sa ville où il y avoit par toutes les bouticques et chambres tant de peuple que je ne puis l'exprimer, et vint dans l'Eglise Nostre Dame, où il fut chanté un Te Beum qui animoit tellement les cœurs des assistans, qu'ils sembloient estre dans la voulte céleste. »
Après cette cérémonie, le cortège reprit sa route à travers les rues de la cité où se pressait une foule considérable. De nombreux arcs de triomphe ou portails, des Rencontres, comme on disait à l'époque, s'y dressaient, ornés de devises et d'inscriptions à la louange du souverain. A la clémence du Roy, — A la 'prudence du Roy, — A la renommée piété du Roy, lisaiton au fronton de ces monuments, décorés avec un goût qui faisait honneur aux architectes de la ville.
Mais où la partie pittoresque de cette réception se fit particulièrement remarquer, ce fut sous la voûte du Petit-Ghâtelet. On y avait érigé, entre deux arcs dédiés à la Majesté et à
la Vertu militaire du Roy, le Temple de la Force, dédié à ses Prouesses.
Ce temple, qui est demeuré légendaire dans l'histoire des fêtes parisiennes, avait quatre parties considérables.
La première consistait en un grand nombre de statues de rois et de capitaines anciens « qui rendoient à Sa Majesté l'honneur que ses prouesses et sa vaillance méritoient. » La seconde en deux sortes de feux, «les uns représentés par des emblèmes pour faire éclater davantage la force et la vertu du Roi par les hiérogliphes du feu, les autres vrais et naturels qui brillant sur les flambeaux de cire blanche, chassoient l'obscurité de ce lieu et les ténèbres de la nuit. » La troisième en deux voûtes ornées et enrichies de quatorze figures, sept chacune. La quatrième et dernière en un théâtre « dont on entendait une musique si charmante, que d'un lieu de peines et de supplices tel que de sa nature est celuilà, tout ce jour il devint un paradis de délices et de merveilles. »
C'est dans ce palais improvisé qu'eurent lieu
les présentations et les génutlexions d'usage. Puis, le Roi se dirigea vers le Louvre, où il s'enferma, fort satisfait de l'accueil que lui avait fait sa bonne ville de Paris, mais aussi fort content d'en avoir terminé avec la représentation dont il avait été l'objet et qui contrastait avec son éloignement pour tout apparat.
Pendant ce temps, trois chars immenses parcouraient la ville. Le premier représentait l'Age d'Or; le second un Cirque romain, avec ses douze portes et ses vingt-quatre bornes, que dominait une statue du Roi ; enfin, le troisième n'était autre que le Vaisseau allégorique de Paris, monté par une Victoire en or, qu'entouraient trois déesses, personnifiant : laPiété,pour la Cité , la Justice, pour la Ville, et Minerve, pour l'Université.
Ces trois chars furent promenés jusque fort avant dans la nuit, au milieu des illuminations et des fusées, encore qu'on eût enjoint au peuple de modérer ses transports d'allégresse, afin de ne point troubler le repos du héros de la fête.