‹ Fêtes et spectacles du vieux ParisChapitre 8 sur 23 · LES CHEVALIERS DE LA GLOIRE · texte numérisé non relu

LES CHEVALIERS DE LA GLOIRE

à fous ceux qui la recherchent.

Ayant appris des Oracles, que l'Hercule François, après ses travaux avoit bâti le palais de la Félicité, et que les destins nous en réservoient la première entrée, et à nos lances l'épreuve de ceux qui méritent la seconde. Nous y sommes venus au bruit des mariages des plus grands Rois de l'Univers, pour avoir plus de tesmoins de notre victoire, et Testre nous mesme des Chevaliers dignes de nous imiter. Car, sans perdre jamais le titre d'Invincibles, que nos exploits nous ont acquis ; nous voulons garder ce Palais, et soustenir contre tous :

Que la Beauté que nous rêverons est sans pareille y et ses actions sans défaut; Que nous seuls méritons d'en publier la gloire, et que nul ne doit aspirer à la nostre.

Toutefois, celle des Assaillans ne sera pas petite, ayant de tels Autheurs de leur défaite, soit qu'ils se présentent à nous comme ennuyez d'estre au monde, ou comme ambitieux d'en sortir par nos mains, puisque l'honneur de nous combattre est plus grand que celui de vaincre tout le reste ensemble.

Nous, Almidor, Léonide, Alphée, Lisandre, Argant, Soustiendrons ces Courses à la Place Royalle de l'abrégé du Monde, le 25 jour du mois, qui porte le nom du Dieu qui nous inspire.

Le palais de la Félicité, dont il est parlé dans cette pièce, faisait face à l'estrade royale. « Ilestoit, — au dire des Annales de Paris ^ —

basty de bois revestu de piastre et peint en forme de pierre de taille et briqueterie, ayant quatre tours quarrées aux quatre coings, eu l'amortissement des quelles il y avoit des créneaux et des pyramides au-dessus, avec des banderolles de taffetas blanc et rouge. Le Donjon excedoit de quinze pieds en hauteur les dites tours; il estoit fait en quarré, et au-dessus en hexagone, ayant à sa cime une belle pyramide de toile peinte, avec une grande banderolle de taffetas blanc. »

La défense du palais de la Félicité fut le principal morceau de cette fête hippique et chevaleresque qui se prolongea jusqu'au soir et fut marquée par des passes où la fme tleur de la noblesse fît montre d'adresse et de grâce. Puis, lorsque le roi et la reine se furent retirés, l'on se réunit en cortège, pour donner aux Parisiens le spectacle des Quadrilles qui avaient ligure fort luxueusement dans les exercices de la journée.

L'éclat du défilé fut doublé par les circonstances qui l'accompagnèrent. La nuit était venue et, ce fut à la lueur des torches, — le canon de

la Bastille grondant, et les feux d'escoppeterie crépitant de toutes parts, — qu'on se mit en route. Partout, aux fenêtres, aux balcons, et jusque sur les toits des maisons, des guirlandes de lanternes en papier rouge se profilaient, dessinant les arêtes, courant au long des murs, s'accrochant en grappes à toutes les saillies. De chaque carrefour partaient des fusées et des pièces d'artifice. C'est au milieu de cet appareil que le cortège s'avança, serpentant par les rues Saint-Antoine, de la Verrerie, de la Pourpointerie, pour gagner, par la rue Saint-Denis, le Chiitelet, le pont Notre-Dame, où le couple royal était venu l'attendre pour le voir passer. Puis, l'on avait poussé jusqu'au carrefour Saint-Séverin, pour, de là, par le Pont-Neuf, gagner le Louvre, où l'on parvint à minuit, et « d'où chacun en son hostel se retira. »

En vérité, ce fut un admirable spectacle que celui de ces fringants seigneurs, tout empanachés et cavalcadant à la lueur des torches et des lanternes. La foule battait des mains à leur passage ; elle fut éblouie par le luxe qu'ils avaient,

à cette occasion, déployé; mais, comme la malignité ne perd jamais ses droits en France, le dernier écuyer n'était point passé que déjà couraient, dans les groupes, ces petits vers, sortis d'une presse clandestine :

Que les Chevaliers de la Gloire

Ayent sur dix mille victoire,

Cela se peut facilement.

Mais qu'ils sortent sans nulles debtes

Après tant de dépenses faites.

Cela ne se peut nullement.

Que les chevaliers très fidèles Trompent tous les jours quelques belles. Cela se peut facilement.

Mais qu'ils' trompent sur leur créance Les marchands sans donner finance, Cela ne se peut nullement.

Cette satire tombait juste; car les acteurs de cette figuration, les assaillans^ pour parler le langage des carrousels, s'étaient ruinés, ou à peu près, pour paraître avec avantage dans les qioadrilles de ce mémorable divertissement.

Mais qu'était-ce que ce luxe à côté de celui

qui fut déployé cinquante ans plus tard, en 1(302, lors du carrousel célèbre, donné en la place qui s'étendait devant les Tuileries, et qui en a conservé le nom ?

Là, ce fut un éblouissement. On en jugera par cette description, qui accompagne le merveilleux ouvrage où sont représentés les divers acteurs de cette fête unique :

« A peine les Reynes avoient pris leurs places qu'on vit parroître à l'entrée de l'Amphithéâtre le commencement de la marche.

« C'était le Mareschal de camp général, précédé du premier Aide de camp, d'un Timbalier, de deux Trompettes, d'un Ecuyer et de six Pages, et de huit chevaux de main, menez chacun par deux Palfreniers, de deux autres Timbaliers, de quatre Trompettes et de dix Estafiers.

« Il étoit vêtu à la Romaine , d'un habit en broderie d'or et d'argent sur un fonds de satin couleur de feu, lès brodequins de même ; le tout garny d'une quantité innombrable de rubis, son casque étoit enrichy de pierreries et ombragé d'un grand bouquet de plumes, aussi cou-

leur de feu, avec uue aigrette noire au milieu : il portoit en sa main le bâton de commandant qui étoit d'or, le harnois de son cheval étoit pareillement eu broderie d'or et d'argent, avec de grandes Aigles, et garny d'une inlinité de rubans, ainsi que les crins et la queue.

« Il étoit suivy de quatre Aides de camp superbement vêtus, et qui étoient encore de son équipage.

« Le comte de Noailles, capitaine des Gardes du Corps, venoit ensuite en qualité de Maresclial de camp de la quadrille du Roy, vêtu aussi à la Romaine, comme tous ceux de cette quadrille : devant luy marclioient deux Trompettes, un Écuyer, quatre Pages, quatre chevaux de main menez chacun par deux Palfreniers, huit Estafiers et deux Aides de camp.

« Le marquis de Varde venoit ensuite comme Mareschal de camp de la quadrille de Monsieur, vêtu à la Persane.

c( Après luy parut le Duc de Luxembourg, mareschal de camp de la quadrille de Monsieur le Prince, habillé à la Turque.

« Il étoit suivit du général Gpquet, équipé à l'Indienne, et faisoit la charge de Maréclial de camp de la quadrille de M. le Duc.

ic Le chevalier de Gramont faisant l'office de Mareschal de camp de M. le Duc de Guise et représentant un sauvage de l'Amérique, étoit le dernier des cinq Mareschaux de camp des quadrilles, qui tous avoient même suite, et gardoieni; même ordre que celui de la quadrille du Roy...

(c La quadrille du Roy fut celle qui se présenta la première. Un Timbalier et deux Trompettes tout couverts de broderies d'or et d'argent, avec des Aigles d'or en broderie sur les banderolles de leurs trompettes , et sur les housses de leurs chevaux précédoient l'Ecuyer ordinaire du Roy, qui étoit suivy de vingt chevaux de main des Chevaliers de la quadrille, menez chacun par deux pallefreniers.

« Ensuite venoit l'Ecuyer de la grande Ecurie, suivy de vingt quatre pages, portant tous des javelines et conduits par deux écuyers. Après eux marchoit l'Ecuyer de la petite Ecurie, à la teste

de cinquante chevaux de main du Roy, menez comme les précédens, chacun par deux pallefreniers : puis venoieut trois Timbaliers et huit Trompettes, suivis de cinquante valets de pied, avec des faisseaux d'or ; enfin, deux Ecuyers de la grande Ecurie fermoientce riche et nombreux équipage, le premier portant la lance de Sa Majesté, et l'autre l'Ecu de sa devise, qui étoit un Soleil dissipant des nuages avec ces mots : Ut vidi^ mci.

<s. Le comte de Noailles venoit après immédiatement devant le Roy, qui marchoit seul, vêtu à la romaine, et dont la mine haute et majestueuse convenoit parfaitement à l'habit des maistres du monde...

« Cette quadrille magnifique, après avoir fait le tour de l'amphithéâtre par le dehors de la barrière et ensuite la comparse devant l'échafaud des Reynes, entra dans le grand carré de la course, où elle se posta en formant un grand demy-cercle, dont Sa Majesté occupoit le milieu, pour laisser libre aux autres quadrilles l'entrée de l'amphithéâtre (qu'elles devoieqt ensuite occuper.

(( Le Roy estoit velu à la romaine, d'un corps de brocart d'argent rebrodé d'or, dont les épaules et le bas du busq étoient terminés par des écailles de brocart d'or rebrodé d'argent, avec de gros diamans enchâssés dans la broderie, et bordés encore d'un rang de diamans. Aux extrémités de la gorgerette de même parure que le corps, et composée de quarante-quatre roses diamans, se joignoient par des agraffes de diamans, les épauleltes de même étoffe et broderie que le corps, et au bout de chacune desquelles pendoit une campane de diamans remplie de pendeloques de même. Au milieu de l'estomac pendoit une autre grosse campane de même sorte. Trois bandes de même étoffe et broderie que le reste, couvertes de 120 roses de diamans extraordinairement larges, et jointes par dedans avec trois grandes agraffes de diamans, ceignoient cette magnitique cuirasse. Au bas du tonnelet de même étoffe et broderie que le corps étoient des écailles comme les précédentes, chacune ayant sa campane à l'extrémité. Les lambrequins des épaules et du bas du busq

qui tomboient sur ce tonnelet, étoient de brocart d'or brodé d'argent avec de gros diamans enchâssés dans la broderie, et des campanes. Les manches, de même étoffe et broderie que le corps, étoient chargées de 52 pièces de chaînes; sur le haut, 24 roses de diamans sur du brocart d'or faisoient le tour des bouts de manche, et ce tour étoit encor orné par des écailles comme les précédentes. De cette manche sortoit une manche bouffante de toille d'argent, qui fînissoient par la manchette de même étoffe brodée d'or, et liée sur le poignet par un bracelet de diamans. La ceinture qui détachoit le corps étoit composée de 54 pièces de chaînes de diamans d'une extraordinaire grosseur.

« Il avait un casque d'argent à feuillages d'or enrichy de deux grands diamans, de douze roses de diamant sur les costés, et d'un cordon de douze autres roses. Ce casque était ombragé d'une creste de plumes couleur de feu , de laquelle sortoient quatre hérons.

« Les bottines étaient de brocart d'argent rebrodé d'or, reliées et entourées de bandes

de brocart d'or brodé d'argent, enrichies comme celles cy-dessLis. Le revers de ces bottines était brodé d'or et coupé eu écailles, desquelles pendoient de petites campanes de diamant ; le bas de soye étoit couleur de feu.

« Son cimeterre étoit couvert d'un si grand nombre de diamans, qu'à peine voyoit-on l'or dans lequel ils étoient enchâssez.

f II moutoit un cheval Isabelle doré, dont la fierté naturelle étoit encore augmentée par la magnificence de ces habillemens. La selle du cheval étoit de brocart couleur de feu brodé d'argent ; tout le caparaçon du col, du poitrail, du flanc et de la croupe, n'étoit que des bandes de brocart d'or rebrodées d'argent, garnies de diamans, et nouées de rubans couleur de feu avec des roses de diamans à chaque jointure ; la queue étoit ornée de mêmes bandes : sur la croupe étoient de grosses campanes de même étofle et broderie que ces bandes, et à leur extrémité comme au-dessus de chaque nœud, couleur de feu ; dans tout le caparaçon, il y avoit deux campanes de cartisane et argent mêlé de diamans.

« Au haut de la testière étoit attaché, par une enseigne de huit grands diamans autour d'un pUis grand, un bouquet de phimes couleur de feu, duquel sortoient quatre aigrettes de diamans, au-dessus desquelles s'élevoit une autre aigrette encore de diamans, le tout à jour, et composé de 150 pendeloques. Celte testière, de même que les resnes et les estrivières, étoit de brocart d'or brodé d'argent, et enrichy de diamans, et l'exlrémité des resnes et chanfrein étoit ornée de campanes et de pendeloques de diamans. »

Les quadrilles qui suivaient celle du roi, et qui étaient aussi nombreuses que la sienne, formaient des oppositions de couleurs des plus pittoresques. Les Persans, nous l'avons dit, venaient en seconde entrée. Ils étaient tout en rubis et brocart d'incarnat. Voici le costume de leur maréchal de camp :

« Le bonnet étoit de satin incarnat doublé de brocart d'argent, brodé d'or et de pierreries, avec des plumes des couleurs de la quadrille.

« La veste de satin incarnat brodée par bandes de brocart d'argent, et bordée d'hermine.

« La soùveste et les manches de dessous brodées d'or.

« Les manches pendantes étoient de satin incarnat brodées d'argent, et doublées de toile d'argent.

c( Le caparaçon du cheval étoit de satin incarnat brodé d'argent, et bordé d'hermine. »

Les Turcs n'étaient pas moins chamarrés, et cela depuis le chef de la Quadrille jusqu'au moindre figurant, témoin la tenue des Timbaliers et des Trompettes qui accompagnaient ce groupe :

« La coiffure étoit un turban de toile d'argent rayée de bleue, et les revers de satin bleu brodé d'argent.

« Les plumes étoient à trois rangs, noires, bleues et blanches.

« La veste de satin bleu bandée de satin noir aux extrémités, et frangée d'argent; elle étoit doublée de toile d'argent.

« La soûveste et les manches de dessous étoient de satin blanc, bandé de satin brodé d'or.

« Les brodequins éloienl; de satin bleu chamarrés de blanc et de noir.

« Le caparaçon du cheval et les banderolles étoient de satin bleu bandé de satin noir brodé d'or, et tous les croissants étoient d'argent. »

Puis venaient les Indiens.

Pour ceux-ci nous prendrons pour types les estafiers et palfreniers qui menaient les chevaux de main.

« Le bonnet tant des estaliers que des palfreniers étoit d'or orné de plumes de toutes couleurs avec un bouquet de couleur de la Quadrille.

« Le juppon étoit de couleur de chair brune bandé de noir, brodé d'or, croisé d'une double écharpe de satin noir brodé d'or et couvert de perles.

« La ceinture étoit de gaze d'argent, et des plumes de toutes couleurs marquoient les extrémités.

UU VIEUX PARIS lOy

<s Le caparaçon du cheval étoit de satin noir tout brodé d'or, bandé de satin jaune brodé d'argent, et bordé de perles : toutes les extrémités des lambrequins étoient ornés de plumes de toutes couleurs. »

Enfin, le cortège des Américains fermait la marche, précédé de Mores portant des singes et menant des ours. Ces Mores avaient chacun un collier d'argent et un vêtement d'hermine, qui ne tenait que sur une épaule, et, ceint par le milieu du corps, le couvrait jusqu'aux genoux ; ce vêtement était bordé par le bas d'une bande de broderie.

Cette portion du défilé n'était en rien audessous de celles qui l'avaient précédée. Au contraire, une pointe d'originalité plus grande encore s'y faisait remarquer, comme on peut s'en rendre compte par cette description des écuyers et des pages qui s'y trouvaient :

« Le casque des Ecuyers étoit d'or en forme de teste de dragon, d'où pendoit une longue crinière par derrière. L'habit étoit fait de lames d'or où étoient enchâssez des yeux de dragon,

et les lambrequins quitomboientsurlesayeétoient de fourures chargez de lames d'or, où étoieut aussi des yeux de dragon.

c( Le saye étoit de satin couleur de chair, avec une bande de velours vert en broderie d'or, et une frange aussi d'or.

« Le caparaçon du cheval étoit une peau de tigre, bandée de velours vert en broderie, avec des lambrequins de fourrures chargés d'yeux de dragon.

« La coiffure des pages étoit un bonnet de fourure, chargé d'une peau de singe : ilsavoient le corps couvert d'une peau de tigre, et le saye étoit fait de diverses écailles.

« Le caparaçon du cheval étoit une peau de poisson de mer, avec des lames d'or clouées dessus. »

Et maintenant, se figure-t-on cette foule étin-^ celante , cavalcadant sur la vaste place , aux rayons ardents du soleil d'août? Chacun a sa place marquée, dont il ne se dérange que pour courir en lice ou former les figures. La course des têtes remplit la première journée. Puis c'est

le lourde la javeline et de la bague. Trois jours durant, tout cet or, et tous ces diamants, et tous CCS rubis étincellent, se croisent, s'enchevêtrent, au bruit des fanfares et de la mousqueterie. Ce sont des cris d'admiration, sans fin. .. Jamais on n'a vu tel spectacle.

Et Jacques Bonhomme est content aussi. Car on ne l'a pas oublié. Le second jour, le cortège s'est formé devant l'Arsenal; et tout cet éblouissement a passé devant ses yeux.

Il ne demande point compte encore de ces folies qu'il paye, sans sourciller.

Mais le temps est proche où son logis lui semblera froid et nu, au retour des parties royales.

Pour le moment, il se contente de gouailler le seigneur, qui porte sur son dos ses châteaux et ses moulins.

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