‹ Fétichisme, polythéisme, monothéisme parChapitre 35 sur 37 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Un mot avant de terminer sur une question qui se rattache intimement aux traditions que nous venons d'étudier. Sa solution approfondie demanderait un volume spécial, nous ne faisons pour le moment que l'indiquer, dans Timpossibilité où nous sommes de creuser tous les sujets qui se présentent à nous dans cette revue générale des civilisations antiques que nous avons entreprise.

Certains savants font passer tous les peuples de l'enfance à la civilisation par trois états qu'ils nomment :

Polythéisme,

Monothéisme.

Dans cette donnée, nos deux derniers volumes : la Genèse de VHumanité et Ir i^rd^enl ouvrage seraient

des études sur le polythéisme et le monothéisme des Indo-Chaldéens.

Il semblerait alors extraordinaire que nous n'ayons rien dit des croyances fétichistes de ces peuples, d'autant plus qu'en nous servant nous-même souvent de ces mots polythéisme et monothéisme^ il semblerait que nous nous soyons rallié à la triple division que nous venons de signaler. Nous devons doiic dire que si nous n'avons pas parlé du fétichisme des Indous et desChaldéens, c'est que nous ne l'avons rencontré nulle part dans les traditions de ces peuples, et que bien plus, nous ne croyons pas que le fétichisme ait jamais existé, ni dans le passé ni dans le présent.

Qu'est-ce que le fétichisme?

L'adoration du bois, de la pierre, des légumes, des animaux, des éléments, en tant que bois, pierre, légumes, animaux et éléments, et non comme la représentation d'une force divine. Le sauvage ou homme primitif pour être fétichiste doit adorer en effet son tronc d'arbre comme tronc d'arbre, car s'il le vénère comme représentant Dieu ou une force supérieure qui dirige la nature, il sera aussi bien polythéiste et monothéiste que l'homme civilisé.

Ce n'est pas en effet la grossièreté de l'image qui entraîne la dénomination de fétichiste pour celui qui l'adore, car alors une peuplade serait fétichiste

OU polythéiste selon qu'elle aurait ou n'aurait pas des Apelles et des Praxitèles, des Michel- Ange et des Raphaëls pour représenter ses dieux.

Eh bien, je déclare que cette accusation portée par les anthropologistes de certaine école contre l'humanité, d'avoir adoré de la pierre et du bois, en tant que pierre et bois, ne pourrait dans le passé citer un seul texte et dans le présent citer un seul fait à l'appui de son opinion.

Pour le présent : j'ai parcouru le monde de l'Inde aux îles les plus reculées de l'Océanie de 1864 à 1873, ne perdant aucune occasion d'interroger l'homme de la civilisation primitive chaque fois que je pouvais le rencontrer, et chaque fois j'ai reçu la réponse que m'a faite un anthropophage des Marquises que j'interrogeais comme magistrat dans une instruction. Il avait mangé avec les gens de son village quatre matelots d'un baleinier américain, et je voulais me rendre compte de son niveau moral, pour apprécier sa culpabilité.

— / rave na vai te tata? lui dis-je en mahori. (Qui a fait l'homme?)

— Téatua. (C'est Dieu.)

— / ravéna vai té vahiné? (Qui a fait la femme îj

— Téatua.

— / rave fM vai té fenua? (Qui a fait la terre?)

— Téatua.

— Toôhia ta atua ? (Combien y a-t-il de dieux?)

— Rahi iti atua, atai tavana. (Il y a beaucoup de petits dieux, un seul grand chef.)

N'ayant rencontré le fétichisme nulle part, il m'est impossible d'en accepter l'hypothèse pour le présent.

Pour le passé? j*ai vainement scruté les monuments les plus anciens de la pensée humaine et je ne l'y ai pas découvert davantage.

Les écrivains qui accusent l'Inde de fétichisme ou de polythéisme grossier ont coutume de s'appuyer sur le Rig-Véda. Qu'on en juge par cet hymne que nous cueillons au hasard, dans cet immense et admirable recueil de chants sacrés. Nous en empruntons la traduction à l'illustre indianiste Langlois.

Hymne à Indra.

« Le soma enivrant est préparé et le prêtre y ajoute l'harmonie de ses chants. Dieu puissant, qui portes la foudre, tu as avec vigueur chassé Ahi des plaines célestes, consacrant ainsi ta royauté.

« Nos joyeuses libations versées en ton honneur, et portées sur les ailes de l'épervier, ont enivré ton

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cœur. Fort de ces offrandes, dieu armé de la foudre, au milieu des ondes célestes, tu as avec vigueur frappé Vritra, consacrant ainsi ta royauté.

« Viens, approche et triomphe, car ton arme est invincible, ô Indra, et par ta victoire délivre les ondes, consacrant ainsi ta royauté.

« Vritra s'agite ; Indra courroucé accourt, et de sa foudre lui heurte le front, invitant les ondes à couler i*t consacrant ainsi sa royauté.

« Indra, heureux de nos hommages, a heurté le front de Vritra de sa foudre, armée de cent pointes. Il désire ouvrir à ses amis le chemin de l'abondance, consacrant ainsi sa royauté.

« Foudroyant Indra, toi qui portes le tonnerre, tu possèdes une force indomptable. Mais tu sais aussi employer la magie, et quand le magicien Vritra se cachait sous la forme d'un cerf, tu l'as frappé, consacrant ainsi ta royauté.

€ Les éclats de ta foudre sont allés rouvrir les sources de quatre-vingt-dix fleuves. Indra, ta vigueur est immense et tu déploies la force de tes bras, consacrant ainsi ta royauté.

« Des milliers d'adorateurs se réunissent pour honorer Indra. En voilà vingt surtout qui célèbrent sa gloire, des centaines de princes chantent ses louanges. L'œuvre sainte est préparée en Thonneur du Dieu qui sait consacrer sa royauté.

« Le ciel et la terre, témoins de ton courroux, ont frémi de crainte, quand, escorté des Marouts, ô foudroyant Indra, tu attaquais Vritra avec vigueur, consacrant ainsi ta royauté.

« Indra a brisé la force de Vritra; sa vigueur a vaincu la vigueur de l'ennemi; sa puissance est grande, et, en frappant Vritra, il nous donne la pluie, consacrant ainsi sa royauté.

« Vritra, par son bruit, par ses mouvements, ne peut effrayer Indra; il se trouve pressé par la foudre de feu armée de mille pointes du dieu, consacrant ainsi sa royauté.

« De ta foudre, tu combattais la foudre de Vritra, et quand tu cherchais à terrasser Ahi, ta force, ô Indra, éclatait dans le ciel, consacrant ainsi ta royauté.

« Dieu qui portes la foudre, au bruit que tu causes, les ôtres animés et inanimés sont tous émus ; Twachtri lui-même, effrayé de ta colère, tremble, ô Indra, en te voyant consacrer ainsi ta royauté.

« Nous ne pouvons suivre sa marche rapide; quel autre pourrait te surpasser en puissance? Les dévas ont conféré la vigueur, la force et la splendeur suprême à cet Indra, qui consacre ainsi sa royauté.

« Atharwan, ami de Manou, et DadHyautch ont

établi jadis une cérémonie que nous renouvelons aujourd'hui. Que de pieuses libations et des hymnes aient lieu en Thonneur de cet Indra, qui sait ainsi consacrer sa royauté. »

[Rig-Yéda.)

Voici encore un hymne de Rig-Véda, dédié à ' Vichnou, véritable perle que M. Eichhoff a traduite en vers latins.

€ Vichnum corde pio quicumque vocaverit, ille Voti coaipos erit, nomen sortitus amicum.

Attentus precibus, mortales mente benigna AspicienSy properet, spargens ditissima dona.

c Nam triplici passu mundum hune emensus, eundo Mille ornât radiis claroque illuminât igné Ut cursu rapido si vi constante valentem Auricomam Vichnum merito celebremus honore.

c Hanc terram excepit Manui générique daturus Humano : quicumque probus de stirpe nepotum Divino hospitio potitur, gentesque beatœ Sedibus in placidis optata pace fruuntur.

c O sol'irradians virqui sacra carmina curse Infimus excelsum precibus vocat; bsec mea vota Accipe, faustus adi nostrum libamen ab sBthra

c o sol irradians cur non velut anle refulges; Gur cœlesle jubar velasti? Strenuus umbras Vince deus gradiens, atque omnes exere ûammas t

c Vox me te célébrât, Vichnus rex aime triumphans Laus tibi; carminibus dignis tua gloria crescat. »

Au lecteur de voir si de pareilles œuvres, si poétiques, si exquises de forme, sont l'œuvre d'une civilisation fétichiste.

Pour nous, le passé, sous quelque forme que ce soit, n'a jamais adoré que des manifestations delà Grande Force universelle, de l'Ame Suprême, de Dieu. Et c'est pour cela que nous n^avons pas, dans cet ouvrage, étudié le Fétichisme, auquel nous n'avons pu croire, ni dans le passé, ni dans le présent.

FIÎ*.

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