‹ Feu Côme Séraphin Cherrier [microforme]Chapitre 4 sur 4 · XL · texte numérisé non relu

XL

M. Cherrier avait voué un vérita ble culte à la mémoire de son bienfaiteur, Denis Benjamin Viger, et se rappelant la belle pensée de Liory, ‘la reconnaissance est le premier

besoin d'une belle âme,” il ne manquait jamais une occasion d'exprimer à son égard ses sentiments de la plus tive uaissance, Parlant des anciens aVocats il disait :

Parmi ces h3mmes estimables, il en est un dont la mémoire m'est tellemeut chère et à tant de titresque vous me permettrez de lui donner un souvenir public et de jeter ua mot de regret sur sa tombe. Et qui pour:

rait m'en faire un reproche? A-t-an jamais reproché à Tacite d'avoir loué Agricola, son beau-père ? Au contraire, on à loué ce témoignage de piété fidèle ; —et moi qui dois le bonheur dont j'ai joui, tous les suc eès que j'ai pu obtenir et toute la considération que j'ai pu recevoir dans le monde à cet homms d'état distingué, à ce citoyen intègre, j'accomplis un devoir de piété filiale en saisissant cette occasion de rappeler ses qualités comme membre d'un corps dont fl a été le doyen. Lui aussi a été un avocat éminent; ses connaissances en histoire et en littérature étaient extrémement variées et étendues, et quelque fois, il s’élevait à des considérations philosophiques qui indiquaient un penseur profond, et quand le sujet en était digne, lorsqu'il s'agistait de défendre un concitoyen contre ka calomnie ou contre une accusation injuste, ou de 4gnaler un acte arbitraire, revendiquer une liberté menacée, alors son éloquence était prophétique, entrainante et ses discours semés de tirades brillantes.

C'est le émoignage que lui rendait l’uu des maîtres de la parole ; suivant le témoignage d'un autre juge aussi compétent, c'était dans l’arêne par:ementaire que son talent oratoire se déployait avec le plus de puissance.

Les convietions religieuses de M.

Cherrier étaient à l'abri de tout orage, et il ne crut pas un seul instant qu’elles pouvaient nuire à ses idées politi ques. Il admettait justesse de cette pensée sublime de M. de Bonald : “La politique ne sait pas assez combien il y a de force dans tout ce qui est religieux, et de faiblesse dans ce qui n’est qu'humain.” Dans les plus mauvais jours de notr2 histoire ; lorsque les démonciations pleuvaient sur nos têtes et

que les imprudences isolées de quel= sv jeunes gens avaient provoqué ces nonciations et sem t

une confusion injuste et entre certains libéraux d'Europe et le parti libéral canadien, M. Cherrier n'était pas ébranlé et n'éprouvait la moindre hésitation à rester fidèle aux principes qu'il avait proclamés toute sa vie, ÂAu contraire, il fit tous les efforts possibles pour démontrer que le libéralisme canadien n'était pas entaché d'hérésie religieuse et qu’on pouvait être catholique dans ce pays et rester libéral, Il se consolait sans doute avec cctte pensée de Démocrite :

‘Tu supportes les injustices, consoletoi : le vrai malheur est d'en faire.”

On n’a jamais su et on ne saurs peut-être jamais avec quelle ardeur et quel zèle il défendit ses amis auprès des autorités religieuses, auprès de Monseigneur Bourget, dont il avait la confiance, et plus tard, auprès de Monseigneur Conroy, qu'il visitait fréquemment et qui l’honora de son amitié. El fallait un homme comme M. Cherrier, un homme d'une réputation aussi parfaite, dont les privci.

pes religieux étaient si bien connus de tous, pour réussir à faire disparaître les préjugés si nombreux, et si profondément enracinés, avec en on avait tant compromis la cause libérale dans cette province. Il écrivit mémoire sur mémoire, lettre sur lettre, en tassa document sur document, offrit plaidoyer sur plaidoyer pour satisfaire le nonce apostolique que les deux partis politiques qui se divisaient l'opinion publique en Canada devraient, pour le moins, être placés sur un pied d'égalité au point de vue religieux, son amitié pour nous, ses congénères politiques, ne s’est jamais ralentie, aw

milieu de ces adversités qui menaçaient de nous écraser ; M, Uherrier voulait réaliser cet axiome des pro:

verbes : ‘‘ Le véritable ami ne change pd l'adversité est sa pierr : de tou ne) e.’”’ F

Il faut avouer que M. Cherrier fut puissamment secondé dans les efforts arr qu'il fit à cctte époque. par e dévouement et l’habileté de Messieurs Jetté et Langelier et par le zèle discret de notre ami M. L. O. David et de feu M. Letelliers Ces quatre hommes avaient les mêmes idées religieuses et politiques que M. Cherrier, et, occupant dans notre société une position des plus honorables, se firent un devoir do contribuer à la grande réparation qui nous était due.

Cette réparation, Messieurs, nous fut donnée dans le mandement collectif des Evêques du 11 ectobre 1877 et dans la circulaire au clergé qui l'accompagnait.

Rappelons ici, en l'honneur de M.

Cherrier ces documents remarquables, tant par la justice qui les a inspirés que par les grands résultats qu'ils ont produits, (C’est peut-être la meilleure manière de bénir sa mémoire et de venger ses mânes de toutes les souf frances que cette guerre lui fit endurer. Car qui a plus souffert que lui de la persécution dont son parti était l’objet, et qui a reçu avec plus de bonheur ce jugement solennel de l’épiscopat canadien, si propre à consoler sa conscience inquiète et à rassurer celle de tous les catholiques du Canada.

“ Malheureusement, est-il dit, dans le “mandement et contre notre intention, “ quelques-uns ont cru voir dans ce docu- “ment (la pastorale du 22 septembre “1876) un abandon de la région des prin- “ cipes pour descendre sur le terrain des “personnes et des partis politiques....

“nous suivons l'exemple du saint-siège “qui, en condamnant les erreurs du lihé-

“ ralisme catholique’ s'est obtenu de si- # gen les personnes ou les partis poli- “tiques. Il n'existe en effet aucun docu- “ment ponutifical condamnant un parti “ politique quelconque ; tout :s les condam- “ nations émanées jusqu'à présent de cette Wsource. vénérable, se rapportent seule “ment au catholiques libéraux et à leurs “ principes, et c'est dans ce sens qu'on doit “entendre 1s bref adressé en septembre , “1876 à l'un de nous. A l'exemple du “souverain pontife et suivant la sage 4 prescription de notre quatrième concile, “ nous luissons à la conscience de chacun u de juger, sous le regard de Dieu, quels “sont les hommes que ces condamnations “ peuvent atteindre, quel que soit d'ailleurs “le parti politique auquel ils appartien- “nent.”

4 Quand vons aurez aussi expliqué à

"W votre peuple’ disait la circulaire, ‘ les

4 principes qui doivent le guider dans 80:

& choix, laissez à la conscience de chacun ‘ le soin d'en faire l'application aux per- “ sonnes et aux partis. Et quand un pé- “ nitent vous dira qu'il a voté en toute “ conscience et sous le regard de Dieu, ne “ révoquez pas en doute sa bonne foi et “ mettez en pratique cette axiome bien “connu: Credendum est pœnitenti tam pro se quam contra se dicenti. Le péni- { tent doit être cru dans ce qu’il dit, tant en U sa faveur que contre lui...... Le décret “ du 4ème Concile vous défend implicite- “ ment d'enseigner en chaire, ou ailleurs, 4 qu’il y a pêché à voter pour tel candidat “ ou tel parti politique ; à plus forte raison, “ vous est-il défendu d'annoncer que vous “ refuserez les Sacrements pour cette cause.

‘# Du haut de la chaire vous ne donnerez # jamais votre opinion.”

Ces documents, messieurs, cette réparation dont je parlais et qui fut faite à la mémoire de ces grands patriotes qui ont tout souffert pour leur foi politique. Inclinons-nous avec respect devant le dévouement et la prudence de ceux qui ont sollicité cette réparation et devant la sagesse et la justice de ceux qui l'ont accor— dée.

| pq aux uns et aux autres | Faites en sorte, mes jeunes amis du

Club national, que le résultat obtenu ne soit jamais compromis par qui que ce soit et par quoi que ce soit, Après la triste expérience que nous avons acquise, et, laissez-moi vous le dire, après tout ce que nous avons souffert, nous qui partageons Jes saintes croyances de nos pères et qui voudrions en transmettre l’amour à nos enfants, nous le disons avec toute la sincérité de notre âme : ‘“ Ce serait plus qu’une fauté, ce serait un crime, que de permettre à qui que ce soit de remettre en danger, par imprudence ou malice, ia grande cause nationale que nous représentons et les intérêts sacrés dont nous avons la garde.

Et pour cela n'oublions pas ce quo disait Portalis : ‘ On ne.se fait point une religion, on la regoit toute faite des cieux.” Et quand, dans notre orgueil, nous demandons à la raison seule, la solution de tous les problémes, rappelons-nous les leçons que nous ont données :deux grands philosophes modernes: ‘‘ Deux puissances “ sublimes, la religion et la philosophie, ‘ont pour but le bonheur de l'homme, ‘ avec cette différence que, sous l'em— “pire de la religion, la nature est gui- “dée par une sagesse qui ne trompe ‘pas. (Guizot}.” ‘La religion pro- ‘‘ duit dans les âmes qu'elle a péné- ‘‘trées un courage supérieur et des “ vertus supérieures aux vertus hu- ‘“ maines. (Voltaire). (Ce sont ces grandes pensées'qui ont inspirées à M. Cherrier les principes religieux

qui ont fait la force de toute sa vie exemplaire, et lui ont permis de dé:

fendre, avec tant d’ardeur, ses convictions politiques. Si nous ne pouvons imiter ses vertus, fortifions-nous dans ses principes de chrétiens.

Le Recteur de l’Université Laval une des gloires de l'Eglise et de la patrie du Canada, M. le Grand Vicaire Hamel, donnait dernièrement un besn témoignage aux principes religieux et à.la piété légendaire de M. Cherrier :

M. Cherrier, disait-il, à Québec, devant toutes les facultés de l’nniversité réunies, restera pour tous les Âges un type accompli de l’homme pieux, intègre, attaché à la religion et toujours semblable à lui-même depuis sa première jeunesse jusqu’à son dernier soupir ; aussi, sera-ce pour l’université-Laval une gloire perpétuelle que d'avoir pu s'assurer le dévouement aussi bien que*le prestige des dernières. années d'une vie si bien remplie.

Je termine par ces paroles: Le caractère de celui qui des a prononcées et le lieux où elles le furent leur donnent une force que je ne veux pas diminuer la faiblesse de mes remarques. es paroles constituent le plus bel éloge qui puisse être fait sur la tombe d’un citoyen. (Conservons précieusement le souvenir de:cet éloge et efforçons nous de mettre à profit les grands exemples de vertus et les belles leçons de civisme que nous fournit, si abondamment, la carrière de M. Cherrier.

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