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Feuillées

« C’est icy un livre de bonne Iby, lecteur. Il t’adverlit dès » l’entrée que je ne m’y suis proposé aulcune fin que domcs- » tique et privée ; je n’y ay eu nulle considération de tou » sei'vice ny de ma gloire ; mes forces ne sont pas capables » d’un tel dessein. »

L’aideur des Feuillées se pourrait appliquer ces paroles lie Michel MonUiigne. Son œuvre, en efi’ct, par ce temps où chacun se ftirde et s’enharnache avant de paraître en public, me frappe par sa simplicité, sa franchise et sa prud’homie. L’âme se voit ici clairement; ou plutôt elle se trahit sous le tissu léger d’un style élégant et souple. Pareille au.\ Naïades, aux Néréides, à Vénus Anadyomène, elle s’efforce en vain de cacher sa nudité divine sous la transparence des eaux.

Je voudrais marquer les principaux caractères de ce livre, en montrer les sommets et les horizons, et, si le mot n’est pas trop ambitieux, en donner la synthèse; car, pour le détail et l’analyse, j’échouerais à les entreprendre.

Le titre de fœuvre exprime à merveille le sentiment qui l’a

inspirée. Il y a, dans ces pujçes, je ne sais quoi de conlemi, de rêveur, de discret, une grande fi-aiclieiir, un demi-jour mystérieux, pareils ii ceux ipii tombent des arbres. L’auteur, âme à la fois candide cl sérieuse, esprit naïf et cependant très-fin et très-délicat, est un poète d'instinct et un pbilosoplie sans le savoir, surtout sans le vouloir: c’est-à-dire véritablement philosophe et véritablement poète. Son livre enseigne et respire les deux vertus humaines : l’amour de la nature et la bonté. Je lui trouve quelque ressemblance avec les écrivains du seizième siècle, avec Lafontaine, leur disciple et leur enfant. Même, à le bien considérer, il n’est pas e.xempl de celle recherche sentimentale qui se remaniue en Ronsard, en Remy Rellcau, ni de celte pointe aiguisée d’esprit gaulois dont Marol étincelle. Cette recherche est un charme de plus, car elle a sa source dans la timidité d’une âme qui n’ose se livrer tout entière; celle pointe railleuse avive la pensée et lui donne un lumineux relief. Chez d’antres, plus experts, consommés en ruses littéraires et qui fixent sur vélin le sourire de Galathéc, la timidité serait coquetterie; dans les Feuillées, elle est pudeur; elle me repose et me console un peu de l’elfronteric des œuvres contemporaines.

Un recueil de pen.sées, publié par un inconnu, éveillera les critiques, gens levés de grand malin, à l’alïïd, le long des boutiques des libraires, et qui ne dormiront pas d’un tranquille sommeil, avant d’avoir doctement gourmande sa périlleuse audace. Ils opposeront aux FeuiUées les Maximes de Larochefoucauld, les Caractères de La Rruyère, les Maximes de Vauvenargues, peut-être les Pensées du grand Pascal, et sous les livres de ces illustres morts s’efforceront d’enterrer le livre du vivant. — Certes, on chercherait vainement dans les FeuiUées la précision dogmatique, la sécheresse préméditée.

l’iiidolonl sceplicisnie et les apoplitegines de Laroehetbiicauld ; je me garderai d’égaler leur style îi celui de La Bruyère, cet incomparable artiste, ce Benvemito Cclliui de la prose française ; si parfois j’y surprends des élans du cœur et des tendresses qui me nippellent la morale douce et exquise de Vauvenargues, je ne puis leur accorder la hauteur et la solidité philosophiques de ce jeune ami de Voltaire ; quant à Pascal, c’est le maître.

Mais ne peut-on, après ces grands hommes, glaner dans le champ inépuisable de l’observation et de la psychologie? N’y a-t-il pas un charme, une étude, un enseignement grave à pénétrer au fond de l’clre, à mesurer l’imivcrs, à sonder les passions, à dialoguer avec les bêtes et les plantes, à voyager dans fintini et l’incréé, à s’interroger et à se souvenir au coin du feu, à saisir la vie par scs deux pôles : l’universel et le personnel, à sentir en son âme vibrer, chanter, pleurer l’âmc des hommes et des choses ? Croyez-vous quelle soit à jamais apaisée la lutte héro’ique et éternelle de la matière et de l’esprit, de la fatalité et de la liberté, et qu’il ne reste qu’à s’enrichir sur les ruines de la pensée? Pour moi, je suppose que le monde a encore besoin d’art, d’idéal, de sacritlce, d’amour, d’héro'isme, et surtout de vérité.

Ce livre est imprégné et pénétré de ces principes que l’on dédaigne et qui sauveront le monde. C’est la confession mémo de l’enthousiasme, et jusqu’en ses pages les plus tristes, les plus sombres et les plus amères, je vois luire et sourire la foi, la jeunesse et l’espérance.

D. Baxcei..

Bruxelles, janvier 1862.

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