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M\Br-AlR?LE.
Vax rerum.
Pôle-niéle et sans règle poussent les arbres dans la forêt : ainsi germent les pensées dans le front de fhonime.
X Comme sur le globe l’étendue des mers est plus grande que l'étendue des terres, dans l'àme humaine les régions du sentiment sont plus vastes que celles de l’esprit.
ALe cœur a ses éclairs d’intelligence, qui lui permettent d’apercevoir la vérité sans le secours du raisonnement.
^ Il y a les hommes de senlimenl et les hommes de calcul : ceux-ci, poussés par leurs désirs ambitieux, cherchent h ti'iompher en ce monde et arrivent presque toujours :'i leurs fins, tandis que les premiers, portant leurs regards vers l’infini, s'éloignent du chemin delà fortune et des honneurs, confiants qu'ils sont en des joies plus nobles et plus fermes.
I/homme se résigne à perdre sa propre estime pour acquérir l'admii’ation de ses semblables; il ment, il fausse sa nature, il se fait arrogant, mauvais, pour s’élever aux yeux de ceux-là mêmes qu’il méprise; il cherche le bonheur ici -bas et prend le chemin ipii l’en éloigne.
Tel sentiment, né d’un profond amour, ne peut se développer qu’en nous dévorant le cœur. C’est le ver dans la noix. Un jour il perce au dehors, et l’on s’aperçoit alors que nous avons cessé de vivre.
Une belle création demande un grand amour.
Au-dessus de la raison mathématique veille la raison amoureuse.
Notre esprit perd de son ampleur quand il se livre aux spéculations abstraites ; le sentiment seul peut le ramener aux vues d’ensemble.
C’est en s’élevant et non en approfondissant qu’on s’approche du Ciel.
Si en philosophie il y a tant de systèmes opposés, c’est que ceux qui se sont adonnés à cette étude se sont servi du raisonnement, pour étayer une théorie plutôt que pour découvrir la vérité.
A mesure que nous avançons vers la vieillesse, nous généralisons davantage. Quand le soleil commence à descendre à
l’iiorizon, les déUiils des choses se perdent dans la nuit envaliissanle.
Les âmes jeunes ont leurs jours d’hiver où , perdues dans un vague désespoir, et frissonnantes au souffle de la réalité, elles essayent de murmurer une chanson triste, comme le pauvre rouge-gorge qui, immobile et transi h l’orée d’une forêt dépouillée, chante misère du fond d’un buisson blanchi par le givre.
Plus fhomnie est modeste, plus il est adorateur.
Un trop grand éblouissement dans les premières années de la jeunesse et une trop grande confiance dans les affections humaines, nous préparent de longues années de regrets et de désespoirs. On donne alors le cruel spectacle d’un esprit rebelle à l’ordre naturel du inonde, et d’un cœur irrité de se croire outragé par la fatalité des événements.
Séduits par le fol espoir de goûter un bonheur parfait, nous croyons embrasser d’une seule envergure le ciel et la terre, nous demandons la hautaine abstraction et les timides amours, nous voulons la double caresse des deux mondes ; mais dans cette lutte orgueilleuse, dépravée, nos forces se brisent sur elles-mêmes, et notre âme n’est plus qu’un eliamp de bataille jonché d’espoirs morts et où s’agitent des idées hostiles, pour la plupart vulnérées.
/X. C’est en cherchant à se simplifier qu’on se guérit de l’orgueil.
Après les ambitions fiévreuses doit paraître la noble candeur, comme après les crépitements de la matière jetée au brasier, la blanche lueur de la fusion.
^ Par sublimité d’esprit on redevient naïf. Il peut y avoir de la gloire à être dupe.
Il s’échappe de la simplicité comme un rayonnement des-
trucleur du mensonge, de la ruse, et des plus audacieuses fourberies.
/ En vieillissant , le cœur se gâte par la fréquentation de l’esprit; mais comme ce cœur a besoin de cet esprit pour exprimer ce qu’il éprouve, il serait peu sage en lui déclarant la guerre.
Si nous étions prudents, nous nous proposerions un but à atteindre qui serait le mobile de toutes nos actions ; nous nous tracerions un chemin droit , que nous suivrions sans jamais en dévier : il n’est point d’autre moyen pour nous de goûter ce qu’en ce monde nous appelons le bonheur. Le but est indifférent pourvu qu’il soit honnête, sa valeur ne pouvant s’apprécier, et étant toujours relative â nos sentiments.
Pour les esprits étroits, et c’est le plus grand nombre, le précepte est facile â suivre ; pour les autres, je veux parler des esprits voyageurs et des âmes inquiètes, c’est un asservissement volontaire qui ennoblit leur âme et leur fait trouver en eux-mênjcs des trésors de consolation. S’ils se privent ainsi de certaines voluptés de la vie, du moins goûtent-ils des joies sévères qui n’ont rien de l’instpbililé des autres plaisirs.
Le monde naturel est du ressort de râme et non de l’esprit.
K Le sentiment est croyant, l’esprit sceptique.
^ On s’entend généralement pour reconnaître que tel marbre est beau, mais sitôt qu’on en a fait sortir des statues les goûts se partagent. Il en est de même des vérités morales qui ne peuvent être considérées qu’en bloc; analysées, spécifiées et formulées elles soulèvent des objections.
Les gens qui c.vposcnt leur vie sans nécessité prouvent qu’ils ne l’estiment guère.
l'ius on se sent individuel, plus on tient à la vie; c’est une destinée bumainc sur laquelle il faut veiller, et c’est un devoir de se retrancher contre la mort en attendant qu’on ait accompli son oeuvre.
Combien de gens passent pour eourageux qui ne sont qu’étourdis! On n’est courageux que si l’on joint la réflexion à l’audaee.
Un homme, dans toute la sève de la vie, peut songer à la mort sans en soufTrir; il a assez de rayons en lui pour faire resplendir les tombes. L’homme faible en évite la pensée pour ne pas s’affaiblir davantage.
Vieillards, oubliez-vous et saluez avec espoir la génération nouvelle, battez des mains à ses jeunes aspirations et réjouissez-vous de ses premières amours! Vous vous rajeunissez ii ces nobles sentiments. Et vous, jeunes gens, courez aux fêles et aux honneurs, mais songez aux vieillards qui vous observent et qui connaissent la durée de ces beaux rêves que vous poursuivez aujourd’hui.
Quelques-uns, à la vue d’une tête de mort, loin d’éprouver du dégoût pour les amusements terrestres, se précipitent avec
plus d’ardeur sur la poule des plaisirs. Ce débris de notre Cire semble leur conseiller de jouir étourdiment de ces jours de soleil qui doivent si tôt s’évanouir.
Nous sommes les maîtres d’évoquer dans le passé telle.s ombres qu’il nous plaît. Nous en obscurcissons tout notre avenir.
Quand il s’agit de l’autre monde, ce ne sont pas les plus savants qui ont la meilleure vue.
Remontant de cause en cause, l’esprit humain ne trouvera jamais le repos; descendant de conséquence en conséquence, il ne le trouvera pas davantage. La défiance en ses propres forces et la confiance en une justice souveraine... puis, que l’homme suive son chemin, sans faiblesses ni bravades.
L’élévation morale a cela de fi’icheus qu’elle nous énerve la pensée tout en l’élarçissant, et ceci de bon qu’elle se complaît en elle-même et trouve dans son for intérieur une grande sérénité.
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Les vrais philosophes ne sont pas ceux que l’on célèbre. Un sage ne se fait pas de réputation parmi les hommes, il vit pour lui-même et pour Dieu, dans l’obscurité.
Chaque jour, meurent h noire insu de grands philosophes que le monde ne connaîtra jamais ; leur dédain de l’opinion des hommes les a tenus éloignés de la société, et pendant toute leur vie la modestie les a abrités à son ombre.
La vertu évite les actions d’éclat. Si l’on est doué d une grande élévation morale, il est ditticile et même impossible de briller dans le monde, l’indifférence qu’on a pour reslime publique arrêtant dans son essor toute pensée ambitieuse.
Lorsque nous considérons l’absolu, nous ne voyons d autre gloire que la gloire intérieure. .V ce point de vue, .\lcxandie. César, Napoléon ne s’élevèrent pas assez pour no rien être.
Qui a sérieusement aimé peut mourir tranquille.
La douceur a toujours une perspective sur l’infini.
Le meilleur enfant de l’analyse philosophique ne sera jamais que la résignation. Montaigne en fut une preuve : « les mortes morts, écrivait-il, sont les plus saines. »
Que de gens dont l’esprit est aiguisé et dont le cœur n’est pas même dégrossi !
Pour eux les sentiments délicats sont d’invisibles ombres.
^ Les plus grands génies ont leurs bassesses, et les plus petites âmes, leurs grandeurs. Le plus souvent les hommes ne se dépassent que par un point, ils se jugent mal les uns les autres, parce qu’ils se retranchent dans leurs propres qualités pour se considérer ; le géomètre méprise le poêle qui se soucie peu de la justesse d’un théorème, et le poète méprise le
géomètre, dont lïmie reste fermée à tout ce qui est délicat et sensible. Avec un peu plus de philosophie, les hommes s’apprécieraient mieux, l’envie serait bannie, et chacun reconnaîtrait avec sincérité chez les autres telles qualités qui lui manquent, sans pour cela cire empêché de tirer gloire de celles qu’il possède.
Pour bien des hommes le désir est la seule richesse, le repos et la satisfaction les tueraient. Ils courent cc monde h chercher cc qui est en l’autre, et l’on peut dire que la fièvre de conquérir descend avec eux au tombeau.
Nous analysons, nous analysons, puis la mort nous prend avec notre esprit-tout vermoulu par la réflexion !
Nous no sommes pour la plupart que les contemporains du bonheur; on en parle autour de nous, mais nous mourons sans l’avoir connu.
Certaines âmes ne peuvent vivre sur la terre, enlhousias-
mées quelles sont des choses eoleslcs. Leur pensée a toujours vécu en compagnie des anges et elles pourraient vous décrire rameublement du Paradis.
Sont-elles dans le faux? — Qui pourrait le dire!
La raison aurait-elle la prétention de toujours suivre l’imagination dans ses courses lointaines et de contrôler ses voyages à travers les contrées infinies?
Il est des limites que notre raison ne peut franchir et d’où elle doit rentrer dans son humanité, pour laisser fâme, dégagée de toute entrave, errer à la découverte.
L’esprit, toujours obscurci par le corps, ne peut distinguer clairement les événements spirituels. Nous devons cependant admirer les âmes qui cherchent à entrevoir la vérité, en se tournant vers une lumière supérieure.
.Nous sommes placés à divers points de vue pour apprécier le monde où nous vivons. Les philosophes, les poètes, les religieux le jugent selon la philosophie, la poésie, la religion; et encore, chaque philosophe, chaque poète, chaque religieux a-t-il sa manière de voir.
A un point de vue, la vie n’est-elle pas un bagne, une chose honteuse et misérable; et ceux qui la voient telle,
n'onl-ils pas le droit d’en mépriser les vaines jouissances et de se réfugier dans la contemplation d’un bonheur plus parfait?
A un autre, le inonde n’est-il pas pour la créature un cadre digne du plus noble des rôles? La contemplation divine vaut-elle l’action toujours généreuse de l’homme qui veut réaliser son rêve ici-bas, en concourant au bonheur de ses semblables ?
Voici une marguerite devant laquelle s’arrêtent plusieurs passants :
L’un s’écrie : « Ah! la charmante fleur! »
Un autre dit : « Cette plante est de la famille des Composées. »
Un troisième : t Tout se flétrit, et cette fleur n’échappera pas h la commune destinée! »
Un quatrième ; • De la marguerite on fait nue salutaire tisane. »
Un cinquième ; « Bonne fleur, pourquoi me sembles-tu si triste? »
Et beaucoup foulent aux pieds la marguerite sans même la remarquer.
Ainsi de la vie humaine, dont la valeur est subjective et que nous apprécions selon la tournure de notre esprit.
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A mesure que l’analyse philosophique empiète sur la religion du cœur, l’àme se refroidit et se décharné, et la vie se dépouille de sa forme romantique.
Jouissances et souffrances terrestres : ardeurs passagères plus ou moins âcres et amères.
Il ne doit être permis qu’aux âmes d’élite de s’abandonner aux caprices de la fantaisie, parce que chez elles une pensée d’éternité contrebalance l’instinct animal.
Mourir c’est sc décomposer. La dialectique, travail de mort.
Une hydre s’avance qui doit bientôt dévorer tous les hommes de sentiment : celte hydre c’est le chiffre.
Ceux qui se détournent des grands horizons d’outre-tombe pour le présent amour de chair, doivent tomber dans la crudité mathématique.
S’anéantisse la froide logique consumée par l’amour, mais s’ennoblisse l’amour par l’aspiration vers l’éternel !
11 est des âmes placées aux confins du monde invisible, et toujours ensevelies dans la pénombre : elles ne peuvent sourire sans attrister, et pleurer sans faire briller des espérances.
Combien d’esprits vivent dans un cercle restreint d’idées et sont pour ainsi dire prisonniers dans leurs petites capacités! On peut avec précision calculer leur étendue, ils ne sortent guère de leur enclos naturel que sous l’empire de la passion ; un orage a submergé les rives, mais le ruisseau ne tarde pas fi rentrer dans son lit.
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Les grandes passions exaltent ou dépravent.
'SA.u-dessus de !a justice, il y a la charité qui demande de i’humilité et de l’abnégation.
S’il faut être bon pour se faire des illusions sur le cœur humain, on n’est pas nécessairement mauvais parce qu’on serait devenu misanthrope par l’expérience de la vie. L’illusion est une charmante erreur qui, dissipée tôt ou tard par la vérité, peut laisser au cœur toute sa bonté, c’est-à-dire sa bonté absolue, qu’on offre alors à Dieu et qu’on n’est plus disposé à répandre bénévolement sur des êtres qui n’en sont pas dignes.
Le cœur aimant étudie les autres cœurs, il y trouve mécompte sur mécompte; mais ce froissement continuel le rend peut-être plus tendre et le préserve de la rouille de l’indifférence ; les méchants seraient venus sur la terre pour rendre les bons meilleurs.
Pauvre fou! puisque tu cherches le bonlieur ici-bas, ou quelque chose qui lui ressemble, sois plutôt ambitieux qu’amoureux! Si lu es ambitieux, tu sais du moins où tu veux atteindre; si tu es amoureux, lu ne sais trop ce que tu cherches, et rien dans cette vie ne pourra te satisfaire. Plus lu auras vieilli en cultivant ton ùme et ton esprit, plus tu croiras avoir de titres ù réaliser tes désirs ambitieux, et plus tu te désespéreras si lu songes qu’avec les années, tes rêves d’amour deviennent de moins en moins réalisables.
Les uns semblent dire : « L’homme a des yeux pour pleu- » rer, des oreilles pour ouïr les cloches funèbres, une bouche » pour gémir,des poings pour se frapper la poitrine, et des » jambes pour marcher ù la mort. »
Et d’autres : « L’homme a des yeux pour s’émerveiller, » des oreilles pour s’enivrer aux douces musiques, des lèvres » pour chanter l’amour, des mains pour saluer ses amis, et » des jambes pour courir au plaisir. »
En mêlant ces deux natures , peut-être produirait-on des êtres raisonnables.
C’est vainement que les poètes s’éloignent de la terre pour aller vivre aux nues, loin de l’humanité. Tôt ou tard l’une ou l’autre affliction les y ramène : le découragement est greffé sur les âmes les plus nobles.
Si nous voulons paraître jeunes, conservons notre âme jeune et aimante, évitons la réflexion trop prolongée qui imprimerait ses rides sur notre visage.
Le cœur a ses cris, ses plaintes et ses chansons, auxquels la réflexion trouve toujours à reprendre. Heureux celui qui peut s’affranchir de cette dernière, sans manquer à ses devoirs!
Tout génie extravague, sinon il ne pourrait rien découvrir. Qu’était-ce pour Colomb, que d’aller â la recherche d’un nouveau monde? Extravaguer.
S’il est des esprits païens, toujours enivrés des fiévreux plaisirs de la vie, il en est d’autres qui reflètent encore la physionomie gothique du moyen âge. On ne peut les entendre sans songer à ces sombres jours de novembre, où le vent apporte le doux carillon des cloches du village ù la fenêtre gémissante du donjon.
C’est un rude combat qui se livre en nous, entre la pensée du devoir et celle du plaisir. 11 finira dès que l’on nous aura prouvé, que l’accomplissement du devoir est le seul plaisir.
On ne peut rien ancrer sans un ferme labeur. 11 y a labeur intérieur et labeur extérieur, le premier est le plus noble.
Pendant qu'un brillant miroir, mis en mouvement par la main d’un enfant, attire le passereau ébloui, le chasseur armé est là, qui ftyuste et le perce de plombs meurtriers. Le bril-
lanl miroir c’est la séduisante amorce des plaisirs de la vie, et le chasseur impitoyable, le temps.
Naître, pleurer, aimer, espérer, chercher, trouver, connaître, comprendre, souffrir et disparaître.
Nous végétons sur le point de la terre qui nous a vu naître, nous savons que par delà les mers il est des contrées enivrantes, peuplées d’êtres qui nous aimeraient, et nous ne sommes pas tourmentés du désir de les connaître ! Non, parce que nous sentons nos chaînes et que nous sommes assez sages pour ne pas essayer vainement de les rompre. Que seraient pour nous, ombres passagères sur la haute muraille fermant les horizons inconnus, les plaisirs rapides que nous goûterions dans l’inquiétude?
En cet enfant qui naît est déposé le germe de tous les défauts et de toutes les qualités. Si l’on s’analysait avec sincérité, on reconnaîtrait que de la plus sublime vertu au crime le plus atroce, il n’y a qu’un simple renversement.
Il faut comprendre l’immoralité pour bien prêcher la morale.
Toute forme agit directement sur le coeur qui voudrait s’y reposer; mais l’intelligence l’oblige à déchirer l’enveloppe pour étudier le centre.
* La laideur est comme la couleur de la méchanceté.
Pendant que la beauté cherche h paraître, la laideur, obéissant à un instinct secret, essaye de se dissimuler. Dans cette mare où s’épanouit la jonquille, grouillent des monstres : la fleur s’élève avec gloire vers le soleil, mais les insectes hideux s’enfoncent honteusement dans la vase.
L’effrayante complication de l’IInivers nous oblige à nous humilier devant le profond esprit qui l’anime.
Le dédain pour l’amour enfante le dédain pour la beauté et nous conduit, par une pente funeste, à la contemplation de la laideur.
On est parfois ivre quand on croit n’étre que joyeux, et funèbre quand on croit n’étre que sévère.
Un des caractères de la grandeur humaine c’est la sévérité, et la sévérité tient à la tristesse. Sans gravité, il n’y a ni majesté, ni bonheur.
L’immortelle est sans parfum, et sa physionomie est si froide qu’elle semble une fleur artificielle.
A vivre parmi les hommes, on apprend h craindre la mort en méprisant l’existence. La contemplation de la nature inspire un tout autre sentiment.
Dépourvu d’imagination ou peut être intelligent, mais on n’a pas de génie.
Que le silence vous serve de voile , s’il s’agit de dissimuler vos vices!
Les hommes pervers ridiculisent leurs amis quand ils les savent sans revanche , et louent leurs ennemis quand ils se voyent trop faibles pour les combattre ouvertement.
On ne s’occupe guère de vous, que lorsque vous ne vous occupez pas des autres.
La haine n’est le plus souvent qu’un contre-coup de la méchanceté d’autrui.
La défiance est une avarice de sentiment.
Les esprits stériles se refusent îi croire qu’on puisse rien apprendre ailleurs qu’en des livres : on n’a jamais de génie que parce qu’on a bien étudié.
La susceptibilité accuse parfois la pauvreté de l’imagination.
La fourberie , l’orgueil et autres vices qui nous déparent , ne se soutiennent que par le peu d’intérêt que nous prenons aux grandes expressions de l’univers.
Quelle dure vérité n’a-t-on pas dite aux hommes et quel compliment flatteur ne leur a-t-on pas adressé! Cependant l’humanité est restée la même et les divines paroles de l’Imitation lui sont toujours applicables.
Les pensées' les plus profondes semblent superficielles à
celui qui les lit légèrement. Ce n’est pas en sillonnant l’Océan qu’on en connaît la profondeur, il faut y jeter la sonde.
Si le penseur écrit pour le public, c’est qu’il s’y sent obligé par une mystérieuse nécessité de sa nature.
Tout écrivain qui ne travaille que dans le seul but de se faire un nom, perd ses peines et se voit puni de sa vanité par l’indifférence du public.
Les manifestations du génie sont exposées au pillage tant qu’elles ne sont pas défendues par un talent littéraire.
Chacun vit dans un monde où s’agitent des êtres inconnus du monde voisin, et n’admet de grand homme que celui qui se distingue dans sa propre spécialité.
Un écrivain se fait rarement des amis parmi ses lecteurs. Quelques-uns sont enthousiasmés de ses œuvres, mais souvent leur enthousiasme s’évanouit dès qu’ils se trouvent en présence de l’homme.
Il arrive parfois qu’on aime un homme dont on ne peut approuver les écrits; on admire son caractère sans parvenir !i comprendre son génie.
La célébrité est comme une grande voix répercutée par les générations successives, et dont l’écho, tantôt s’aff’aiblit de plus en plus pour s’éteindre, tantôt s’étend vers l’avenir en vibrant davantage.
Le froid solidifie, la chaleur vaporise : accentuation, fermeté, dureté, sont enfants du premier; douceur, amour, mollesse, filles de la seconde.
Le raisonnement a des limites, mais le sentiment n'en a pas. On peut compter les vertèbres d’un squelette, mais on ne peut mesurer la vie qui palpite dans la cliair animée. Le raisonnement suit une marche descendante, il approfondit. La marche du sentiment est ascendante, il s’élève à des hauteurs indéfinies. Le premier est laborieux, il rapproche pour disjoindre, disséquer, montrer la charpente, nue et froide. Le second est tout d’amour, il ennuagc pour rassembler, faire oublier l’ossement et montrer la circulation vitale. Raisonnement et sentiment ne produisent un être complet que par leur union. La charpente n’est pas le corps humain, si elle n’est enveloppée de chair; de même la chair ne Test pas, si elle ne s’appuie sur la charpente.
Plus l’esprit a d’intensité, plus les détails des objets lui sont lumineux; plus il a de largeur, plus lesj)hysionomies générales lui sont apparentes.
Le présent s’exprime par des couleurs tranchées, des lignes nettes et précises ; le passé et l’avenir, par des nuances incertaines. Pour l’homme, l’éternel et l’infini flottent dans une lueur crépusculaire.
Le cœur enfante, la raison mesure, l’esprit analyse, l’imagination colore. Le sentiment est l’intermédiaire de 1a nature ü l’esprit.
La vivacité des impressions morales est presque toujours en rapport avec la vivacité des impressions physiques.
Les sentiments délicats ne peuvent se former sous un épiderme grossier.
Une grande sensibilité affaiblit la volonté en ne lui permettant pas de réunir scs forces sur un même point.
Les hommes de logique sont entêtés, ils manquent d’amour et l’amour seul peut assouplir l’esprit.
Un cœur passionné s'allie parfois à un esprit droit, l’esprit passionné est toujours faux et impitoyable.
Aux yeux de la raison, l’audace et la témérité sont blâmables et ridicules, mais le cœur porte un autre jugement.
f Souvent on est lâche parce qu’on est raisonnable.
Difficilement l’on nous persuadera qu’une âme courageuse puisse s’unir à un esprit sarcastique. Celui qui combat son ennemi à l’aide de flèches empoisonnées s’effraie d’une lutte à l’arme blanche.
L’homme subtil se réjouit des ridicules qu’il découvre dans son prochain, pendant que le poète en gémit.
Se faire gloire d’étre positif est le signe certain d’une mauvaise éducation et d’une sécheresse de cœur.
Se dévouer, advienne que pourra, voilà la devise de toute vraie noblesse.
La recherche d’un plaisir dont on trouve la satisfaction amène la recherche d’un autre. On se lasse des plaisirs, mais jamais de leur recherche.
On aime souvent les spectacles cruels et sombres pour avoir abusé des plaisirs ; la curiosité fatiguée ne se réveille plus qu’à la vue du sang et des larmes.
Celui qui a beaucoup souffert, comme celui qui a trop usé des plaisirs de la vie, n’éprouve plus que de l’indifférence pour les spectacles aimables ; les drames seuls ont encore de l’attrait pour lui.
C’est aussi par un sentiment d’orgueil que nous aimons les abîmes, les tempêtes, et que nous daignons à peine regarder l’hirondelle voltigeant au pignon de la mansarde, pour considérer avec complaisance l’oiseau de proie essuyant son bec sanglant h l’angle du rocher.
Les féeries théâtrales dissipent la peine légère, et ne font qu’irriter un chagrin profondément enraciné.
L’homme qui a beaucoup aimé devient réaliste par expérience de la vie. C’est le contraire qui devrait être.
On s’imagine le diable sous les traits d’un homme positif, d’un logicien dédaigneux et ricanant aux nobles illusions de la jeunesse.
jC. L’amour, l’inlelligence, la science et l’orgueil sont quatre degrés qu’on ne peut descendre sans arriver au plus profond désespoir.
L’intelligence dérive souvent de l’amour, mais l’amour jamais de l’intelligence. Comprendre c'est Unir d’aimer.
On compare les hommes entre eux en considérant leurs défauts plutôt que leurs qualités.
Il est des mendicités qu’on ne pourra interdire : nous serons toujours des mendiants de gloire ou d’amour.
Le passé a-t-il été heureux, on le regrette; a-t-il été malheureux, on se le rappelle. La vie est pleine de souvcaiirs tristes, d’espérances maladives, instruites qu’elles sont par l’expérience des jours écoulés.
Dans l’avenir obscur se trament les joies et les tristesses les plus inattendues.
Le bien-être du moment est un app.ât qui nous fait désirer le mieux-être et nous conduit à notre perte.
Sur le cbamp de la vie, les deux semences du talent sont la soulfrance et la douleur.
Celui qui a beaucoup souffert ne peut s'intéresser à la naissance que lui annonce le beau carillon des cloches. 11 prévoit les douloureux égarements auxquels sera livré en ce monde ce nouvel être, avant de finir sa carrière.
' L’égoïsme des vivanLs va jusqu'il les ii-riter contre les cérémonies pieuses, qui assombrissent certains jours de l’année.
Ils espèrent pourtant que le jour de leur mort, l’univers entier retentira de sonneries funèbres.
C’est comme îi travers un voile, qu’à travers les années on revoit ceux qu’on a connus.
La résignation d’une mère qui voit périr ses enfants sans sourciller nous semble tenir de l’indifférence.
Une vertu orgueilleuse méconnue rend l’homme dédaigneux et atrabilaire, et le porte à donner un tour satirique à ses discours.
La poésie est une qualité flamboyante que le géomètre tentera vainement de mesurer.
C’est s’allanguir que de se remémorer les heures d’un passé amoureux.
Le silence des champs endort nos amours en nous inspirant la sécurité; l’agitation des cités enflamme nos désirs en nous effrayant sur la rapidité des heures.
La fortune est décevante. La gloire est décevante. Seul, l’amour idéalisé n’est pas décevant, il projette ses rayons par delii cette misérable vie.
Les naïvetés sont les fleurs de l’innocence.
Nous ne doutons jamais de nous-mêmes sans qu’il nous en arrive malenconlre.
Celui qui cherche l’infini dans le plaisir, le cherche aussi dans la souffrance. De même qu’une joie ressentie fait songer h une joie plus vive, un chagrin éprouvé fait songer ,â un chagrin plus profond.
Ln jactance est la poésie de la sudisance. '
Les discours sur les manifestations du temps sont les plus propres à nous convertir.
Le navigateur appelle terre ferme, cette terre qui doit bientôt s’entr’ouvrir pour le dévorer.
Vieillir c’est s’isoler.
Notre vie s’écoule, l’horloge du temps ne ralentit pas sa marche , les heures impitoyables retentissent sourdement au cadran de la fatalité, et de jour en jour le sang pâlit on nos veines. Rappelons-nous ce vieux dicton :
« Molt est corte la vie » Fé le mieulx que tu peulx. »
L’enfant court, l’homme marclic, le religieux gravit, le poêle liane, le philosophe chemine en tournoyant.
La mélancolie ne peut être représentée que sous les traits de l’adolescence. L’adolescence passée, on n’est plus mélancolique, on est sombre, on est chagrin.
Nous naissons vains et capricieux, c’est le mouvement irrésistible et fatal du monde qui, nous donnant conscience de notre faiblesse et humiliant notre vanité, nous apprend à refréner nos caprices.
Les joies pleines, larges, infinies, n’appartiennent qu’à l’àme. Ce n’est le plus souvent que dans l’ivresse du cœur que nous pouvons les goûter.
Quand l’âme s’est heurtée aux déceptions ^ l’esprit creuse et s’approfondit.
Nous voulons tout et pouvons peu. Nous voudrions même réunir en nous des qualités qui s’excluent. Nous ne serions pas fâchés qu’on nous trouvât de l’originalité, de la fougue, de la jeunesse, mais nous tenons â passer pour esprits graves et sérieux. Nous voudrions être l’homme bon et afl’able qui se fait chérir par son amabilité, et nous voudrions aussi qu’on nous craignit, qu’on se rangeât sur notre passage. Enfin, nous voulons être gais et graves, aimables et redoutables tout à la fois, nous voulons avoir la double figure du dieu Janus. Cependant dès que nous nous laissons aller à notre enjouement nous perdons notre gravité, et quand nous prenons notre air terrible, nous cessons d’être aimables.
L’homme qui veut dissimuler se rend malheureux. Si sa feinte est découverte, il se voit humilié ; si elle reste ensevelie en lui, il comprend qu’il a enfermé en son âme une ennemie qui troublera ses joies.
I! y a une clarté dans le discours qui correspond h la candeur de l’ame. La phrase du fourbe prête toujours ü l’équivoque.
Notre fierté est si grande, que dans notre plus profond amour nous désirons presque ne pas être aimé, pour pouvoir goûter en nous-mêmes un sévère contentement.
Les gens les plus entêtés sont ceux qui, lisant et écoutant peu, se forment eux-mêmes des opinions que leur amourpropre enracine. Ceux qui acceptent des opinions h la légère, sont toujours prêts h les sacrifier pour d’autres, l’amour de propriétaire ne les y attachant pas.
11 n’est pas poète celui qui ne peut sacrifier sa gloire à son amour.
Les dévouements inconnus acheminent mieux vers l’immortalité, que les grands exploits qu’on livre à la renommée.
Les horizons de l’homme sont pleins de larmes, et ce qu’il prend à son matin pour de joyeux brillants, c’est le resplendissement de ces mêmes larmes que la vie lui prépare. Qu’il se garde de vouloir dissiper des illusions qui lui sont envoyées par le ciel, et qu’il aime aveuglément en scs jours de jeunesse, si courts et si incertains ! C’est en aimant qu’il doit s’éterniser.
C’est dans l’étourdissement d’un profond amour que l’homme peut désirer mourir, alors qu’il est déjà détaché de la terre par la noblesse de ses aspirations.
Plus nous nous affaiblissons, plus la mort nous semble redoutable, parce que la faiblesse physique engendre la réflexion toujours mêlée de prudence et de crainte.
Il finit un snng généreux pour produire le lyrisme. Il s’échappe, des bouillonnements de la vie, comme une vapeur odorante.
Droiture, qualité bien froide, c’est au cœur ii la faire rayouner. Grandeur, mais sans orgueil et penchée en avant. Simplicité, mais simplicité après la flamme et la fusion. Modestie, mais amoureuse et non calculatrice. Amour, mais religieux et grave. Passion, mais idéalisée. Défiance, mais devant la ruse. Prudence, mais devant l’ennemi. Repos, mais après la victoire. Ambition, mais en présence du ciel.
Discuter avec des gens passionnés, c’est ramer dans une mer orageuse.
Heureux ceux pour qui tous les printemps sont des printemps !
monde s’y trompe souvent et croit trouver des cœurs froids, là où brûlent les âmes les plus passionnées; il en est comme du métal chauffé à blanc, dont la pâle couleur ne nous avertit pas de son feu.
L’homme bruyant, à allures vives, est souvent sans passions; il a trop d’expansion pour que ses sentiments puissent se condenser.
Les âmes enthousiastes sont incapables de fourberie. Les êtres qui peuvent voler dans les nues dédaignent de creuser des terriers.
Tel homme fait profession de mépriser l’élégance et la distinction, qui était né avec un penchant pour ces qualités; n’ayant pu y atteindre, il s’enorgueillit de son mépris pour elles.
Poêles élégiaques, cœurs sensibles, natures aimantes, quels sont vos disciples? Les soufîranls, les chétifs et tous les intelligents malheureux ; ils se retrouvent en vous et mêlent leurs pleurs aux vôtres.
Nous clieminons toujours accompagnes de notre ombre. Dans la matinée de notre vie, quand le soleil se lève à l’horizon, nous ne pouvons l'apercevoir; plus tard seulement, quand nous arrivons au déclin de notre existence et que le soleil s’abaisse derrière nous, nous la voyons s’allonger tristement devant nus pas.
Tout repos doit être utilisé par l’observation.
La raison se promène en allant du faux au vrai, et retourne souvent plusieurs fois de l’un h l’autre avant de se fixer.
Il est de la nature de certains esprits de se plaire dans le vague. Dès qu’ils voient à leur portée l’objet de leurs rêveries, ils le dédaignent pour aller se perdre dans un horizon plus large.
Le sentiment est le sol fertile sur lequel germent et éclosent les fleurs de l’imagination; leurs parfums enivrants montent jusqu’à l’esprit et en altèrent la lucidité.
De l’action d’un esprit analytique sur un cœur contemplatif naît la philosophie.
L’amour idéal naît dans l’oisiveté, et grandit dans le repos et la contemplation. Il est comme ces larçes fleurs des lacs indiens,qui ne peuvent s’épanouir que sur des eaux tranquilles et que le moindre courant déchire.
Les penseurs relournenl sans cesse en leur esprit les trois grands mois : vie, amour et mort. Ils vont inquiets de l’un à l’autre, toujours agités entre l’espérance et la crainte.
C’est au cœur qu’il faut demander la pénétration des physionomies de la nature, il saisit tout d’instinct et, d’un coup d’aile, plonge dans les espaces incommensurables. Sa force surpasse celle de l’esprit et son autorité est plus infaillible, mais il est presque toujours impuissant ,à exprimer ce qu’il éprouve, c’est un muet sublime.
Un cri échappé au cœur en dit parfois davantage que le plus long discours.
Placés dans un certain monde, nous nous couronnons d’une auréole d’amour; dans un autre, nous nous sentons
dégradés. Il est une atmosphère morale hors de laquelle les sentiments nobles ne peuvent fleurir.
La grande prudence est toujours admirée, tandis que l’expansion, la plus aimable qualité de l’ame, est tournée en dérision. L’intérêt de beaucoup demande qu’ils soient prudents, et non-seulement prudents, mais cachés et faux!
On ne serait pas expansif parce qu’on parlerait beaucoup.
Nous pouvons distinguer entre les perpendiculaires et les horizontaux. Les premiers : hommes de loi, rhéteurs, mathématiciens, savants, honnêtes pères de famille, fermes, tenaces, cramponnés à leur coin de terre, et plutôt myopes que presbytes. Les seconds ; poètes, artistes, voyageurs, passionnés et ondoyants, plutôt presbytes que myopes. Puis, il y a les obliques, c’est le plus grand nombre.
On ne vil dans le monde que par le bruit qu’on y fait.
Nous devons vivre librement, mais religieusement.
C’est au Pond de notre cœur que nous devons cliercber la vérité.
C’est un grand art que celui de l’équivoque, qui nous rattache aux opinions les plus contradictoires. Il en est qui passent pour de profonds génies et dont la nullité se dévoilerait, s’ils étaient plus explicites.
On se courbe devant la sanction des siècles comme on s’incline devant la vertu présumée d’un vieillard.
S’il n’y avait jamais d’épidémies morales, nous n’aurions pas tort de voir la raison du côté du plus grand nombre.
Que d’esprits ressemblent au bois gentil : fleurs odorantes écloses sur un buisson vénéneux !
Chacun de nous occupe deux positions dans ce monde : l’une, à ses propres yeux; l’autre, aux yeux de la foule. Notre bonlieur augmente à mesure que ces deux positions se rapprochent.
Les esprits prudents sont portés h envisager l’exception avant la règle; en" ceci, ils ressemblent à ceux qui recherchent le merveilleux avant le naturel.
Toute connaissance est le produit d’une réaction. Pour connaître on doit résister au courant de la vie instinctive.
11 faut de la chaleur d’ilme pour généraliser, c’esl-à-dire pour spiritualiser par la fusion des impressions différentes.
Il y a une vie intime : l’ûme se réfugie en elle-même pour entretenir un mystérieux dialogue avec l’esprit éternel.
Si nous voulons vivre heureux, exempts de regrets et d’inquiétudes, songeons que nous sommes des fragments de l’univers, et réjouissons-nous de tous les printemps à venir, comme s’ils devaient être aussi les nôtres.
Pour certains la vie est une complainte, ils mettent leurs infortunes en musique.
Chaque heure du jour, pour le penseur qui voudrait l’utiliser, pourrait être un diamant; il le ferait rayonner sur les générations à venir.
SI
On aime le commerce des esprits médiocres, parce qu’ils s’allient d’ordinaire à des caractères malléables. Le génie, dont chaque mouvement exprime la lutte, fatigue par sa sombre grandeur.
Tout esprit a ses enfoncements, ses coins obscurs, où il peut se réfugier pour aiguiser ses traits ou panser ses blessures.
Rien n’est inutile sur la terre, et les infiniment petits influent sur les infiniment grands : les œufs de fourmi font chanter les rossignols, dont les mélodies charment notre âme.
Rien ne se perd de ce qui est dans l’univers. Chaque goutte de rosée remonte au ciel pour redescendre sur la terre : ainsi, l’amour isolé remonte à l’éternel amour pour se répandre sur l’humanité.
Plus notre imagination a été active, plus vite nous nous sommes reposés dans notre marche vers l’avenir, pour reporter nos regards sur le chemin parcouru.
En multipliant les accidents du sol, on en varie les perspectives. Il en est de même de notre vie.
L’homme vraiment fort ne doit sentir en son cœur que de l’amour ou de la haine.
Je m’étonne si l’humeur joyeuse s’allie à la grande pénétration.
Plus l’homme se contient, moins il dépense de vie. Le laisser-aller est un germe de mort.
L’homme vertueux a le naturel aimable, s’il n’a été éprouvé par une violente passion longtemps combattue.
C’est une souffrance pour une intelligence élevée que de se trouver dans une réunion de petits esprits. Elle se sent oppressée, embarrassée dans ses mouvements, et pleine de malaise de ne pouvoir déployer ses ressources. C’est le géant cherchant à faire des évolutions dans une chambre de pygmées.
Nous aimons parfois les autres pour un naturel enjoué que nous serions humiliés d’avoir.
La personnalité se développe par la souffrance et la réflexion.
Si
Les esprits froids ne peuvent admettre l’hyperbole, ils n’y voient qu’un mensonge.
Sont vraiment religieux, ceux qui ont la frénésie de vivre en éternisant leurs amours.
L’homme n’aime à réfléchir que lorsqu’il se sent meurtri.
Nous sommes les élèves de l’expérience qui nous enseigne tôt ou tard un peu de philosophie.
La douleur et la pauvreté sont deux grands moralisateui's.
Il y a cette différence du riche au pauvre, que l’un connaît
la vie dans toute sa froide nudité, et que l’autre ne fait que l’entrevoir sous le voile de la flatterie et du mensonge aimable. La pauvreté honnête produit des caractères fortement trempés, mais des natures épaisses et rudes. L’opulence assouplit l’esprit, façonne les sentiments, mais énerve l’âme.
f'VPlus les hommes se civilisent, plus ils se ressemblent extérieurement et plus ils se distinguent intérieurement.
Le plus souvent, pour le crédit, l’expression l’emporte sur le fond. Maintes opinions déraisonnables se sont posées dans le monde par la manière dont elles y ont fait leur entrée.
Nous sommes portés à accueillir sans examen les opinions qui nous sont présentées sous forme d’axiomes. L’esprit et la mémoire se laissent séduire par la concision du style.
Pour les esprits faibles, le mieux dit est toujours le dernier dit.
Aux yeux du vulgaire, tristesse semble faiblesse.
La vérité, tête de Méduse pour le coupable.
Nous sommes nos propres inquisiteurs, notre conscience nous met à la question.
L’enfance ne peut débuter par la synthèse, elle procède par analyse et regarde de bas en haut.
Le soleil a beau briller, le caillou reste stérile : ainsi de la richesse pour la plupart de ses protégés.
Un sentiment délicat peut mettre en fuite les plus fiers raisonnements. 11 suffit parfois d’un petit brasier pour faire écrouler des montagnes de glace.
L’éloquence est le plus puissant des arts On ne peut être éloquent et entraîner ses auditeurs , sans une grande chaleur d’âme et de profondes convictions. La beauté de l’organe et le charme de la diction ne font qu’aider h l’éloquence sans la constituer. Si le cœur et l’amour font défaut, les plus subtils raisonnements, les images les plus lumineuses et les preuves les mieux établies, n’auront pas grand empire sur nous.
Que de gens s’imaginent être orateurs qui ne sont que sermoneurs!
A mesure que l’esprit s’approfondit, il s’assombrit.
On n’arrive à goûter une calme et majestueuse sérénité, que lorsque la gravité de l’esprit est combattue par la chaleur du sentiment.
Le génie créateur est un trouble-ménaoire.
Il y a des opinions de sentiment et des opinions d’expérience. Les premières sont très-variables.
Quelques-uns s’imaginent que la variabilité du sentiment implique contradiction ; sans doute le printemps est la contradiction de l’automne !
Pour certains , un roitelet qui chante en un jour d’hiver, après s’être tû pendant tout l’été, est inconséquent; une hirondelle qui gazouille sur le toit de la ferme, après avoir niché dans la tour du château, se contredit.
Si dans la fierté et le mutisme des grandes âmes les forces intelligentes se condensent, ne tendent-elles pas alors à user l’oi^anisme? Et si, dans l’expansion des âmes aimantes, les
sentiments se répandent au dehors, les lueurs de la vie ne vontelles pas s’éteindre trop rapidement?
Tous, nous nous inclinons devant l’une ou l’autre idole, notre propre faiblesse nous y oblige; et cette idole, nos instincts la façonnent tantôt terrestre, tantôt idéale, selon que les beautés de la terre ou les splendeurs du ciel nous attrayent. Nous lui consacrons une vie sans soutien et qui cherche à s’ancrer sur une vérité absolue, mais nos plus hautes aspirations sont toujours un peu craintives et nous sentons flotter notre âme dans les fatales métamorphoses de la matière, nous effrayant et nous rassurant tour â tour sur l’avenir qui nous est réservé.
Heureux ceux qui s’inclinent devant des beautés invisibles, placées en dehors des atteintes du temps et qui brillent toujours ù leurs yeux du même éclat!
C’est une grande source de tristesses et de mécomptes icibas, que l’ignorance dans laquelle nous sommes sur la nature des choses et de nos facultés. Comme nous étudions le lieu où nous vivons, nous devons nous étudier nous-mêmes, pour proportionner nos désirs à nos forces.
Vous voulez une rose blanche? il ne sufiBt pas d’entrer en ce jardin , il faut savoir s’il y croit des rosiers blancs, si c’est la saison des roses, et encore gardez-vous d’oublier les épines.
La vie imaginaire a ses extases et ses mélancolies. La vie réelle a ses joies et ses douleurs.
Les arbres, à chaque printemps, élèvent leurs branches et rapprochent leurs cimes des nues. Il semble qu’ils ne doivent jamais s’arrêter dans leur infatigable croissance, jusqu’au moment où la hache du bûcheron, entamant leur rude écorce, vient les abattre. Quelques-uns seulement, arrivés à une certaine hauteur, laissent retomber leurs rameaux découragés vers la terre, sans plus tendre à monter. En est-il autrement des hommes? Les uns, le cœur gonflé d’orgueil, se dressent chaque jour plus audacieusement au-dessus de leurs semblables, écrasant sans pitié les faibles qui leur demandent protection. Rien ne les rebute dans leur marche ascendante, et il faut un accident imprévu et terrible pour abattre leur hautaine arrogance. Le jour vient pourtant où leur cadavre, dépouillé de ses vains épouvantails, est porté lentement vers la tombe, accompagne du mépris des survivants. D’autres au contraire, âmes faites pour aimer, se sont
laissés aller à leurs rêves d’amour. Pendant quelques années ils se sont épanouis aux caresses de la vie, mais à mesure qu’ils s’élevaient l’expérience grandissait avec eux, et ils ont bientôt vu s’évanouir ces belles illusions de poète qu’ils croyaient déjà réalisées. Ils ont dû reconnaître que les palais bâtis trop près des nues s’écroulent au moindre souffle du vent, et qu’il faut mépriser les hauteurs pour chercher son bonheur au fond des solitudes. Comme le saule-pleureur, ils finiront lentement leurs jours au bord d’un lac transparent, heureux du moins de contempler l’image du ciel dans le clair miroir de l’onde.
Réalité et chimère, ces deux mots nous font toujours escorte pour nous avertir de notre double nature : chimère que la réalité, réalité que la chimère; le point visible et l’invisible espace.
Nous ne pouvons comprendre le néant que dans la disparition d’un être connu. Le néant absolu échappe à notre entendement.
Le géomètre démontrant un théorème se fonde sur un axiome indémontrable. De même, si nous abordons des questions philosophiques, nous devons convenir de la vérité incontestable de certains points.
Rien n’est nouveau sous le soleil, si nous voulons l’entendre du fond même des choses, de leur essence. Où est le changement? Dans la forme. A ce point de vue rien n’est ancien sous le soleil, l’obélisque se transforme dans la traversée des siècles et chaque seconde vient y imprimer sa trace.
Il suffirait, pour nous inspirer le mépris de cette vie, de faire sur la lumière, le temps et l’espace, des calculs qui nous montreraient que la vie humaine, la plus longue et la plus glorieuse, n’est encore, pour la durée et l’éclat, qu’une étincelle.
Il est des astres invisibles dont la lumière se dirige vers
nous depuis des siècles, et qui ne brilleront pour la terre que dans un temps éloigné ; il est aussi des vérités encore enfouies dans les profondeurs de l’inconnu et dont les rayons ne pourront luire que pour les générations à venir.
Nous ne pouvons voir d’un seul regard toutes les faces d’un objet. Cet arbre nous est-il entièrement apparent et lumineux, n’aura-t-il pas toujours pour nous son côté obscur? Pourquoi voudrions-nous qu’il en fût autrement dans le monde spirituel ? Verrons-nous la vérité, parfaite et absolue, n’aura-l-elle pas toujours son revers mystérieux?
C’est la ferveur qui produit les poêles.
C’est une marque d’orgueil que de nier toutes les vérités scientifiques qu’on ne peut de prime abord comprendre.
Certains s’imaginent que tous les astres ont été créés pour leur plaire. Qu’on leur dise que les astres sont des
mondes, peut-être habités, on les verra sourire avec dédain. Ils croient faire honneur à Dieu en se grandissant au détriment de l’univers.
Les idées nobles sont souvent vulgairement représentées, et les infimes, noblement. Ceux qui représentent les premières, trop confiants en elles, négligent leur individualité; tandis que les représentants des secondes s’efforcent de les ennoblir par leur propre mérite.
On ne reconnaît souvent l’honnête homme qu’après sa mort, comme on n’apprécie la bonté du grain que lorsque l’épi s’est entr’ouvert pour le laisser échapper.
Quand la pensée monte dans les sphères élevées, elle cesse d’apercevoir les individus, pour porter ses regards sur l’humanité. Elle trouve les vagues de l’océan trop passagères pour vouloir leur appliquer des noms particuliers.
Les hommes vraiment forts observent d’instinct, les autres par calcul.
La mission du philosophe est de créer des pensées fécondes et morales qui à leur tour en engendrent d’autres et se perpétuent ainsi de siècle en siècle. Il faut que chaque pensée qu’il livre au public forme un anneau de la chaîne qui doit relier les existences aux existences et la matière h l’esprit.
L’homme diffère de l’animal en ce qu’il ne s’abandonne pas au courant de la vie instinctive. Il vit dans un état d’hostilité, en heurtant de son front droit la force inconnue.
Une voix intérieure nous dit que nous ne pouvons prolonger notre durée qu’en nous unifiant et faisant converger nos forces vers un seul point; mais notre indolence nous fait observer que cette ambitieuse volonté de vivre assombrit notre exislenee, et que nous ferions sagement de nous effacer en nous diversifiant.
Nous souffrons avec résignation parce que nous comprenons que souffrir c’est enfanter la joie.
Les centres sont plus malheureux que les extrémités, ils sont les grands travailleurs. L’estomac travaille pour les membres , et pendant que poussent les herbes verdoyantes un feu sourd dévore le cœur de la terre.
Notre indécision est la cause de notre malheur, elle nous donne plusieurs maîtres.
La mer est tumultueuse, c’est comme une conscience sans cesse balancée entre le bien et le mal. Les ruisseaux et les fleuves savent où ils vont, mais la mer est condamnée à se mouvoir sur elle-même et du rivage l’on entend ses hurlements plaintifs.
Sensation, jugement, acte, conscience : nuée, pluie, fleuve, mer.
La mer, par son flux et son reflux, semble exprimer le doute, l’allée et venue de l’espérance et de la crainte.
Le bonheur fait remonter l’ânie h la surface, le malheur la fait descendre, s’assombrir, mais l’ennoblit pourtant en l’éloignant du variable.
Toute vie est contenue dans une infinité de vies et en contient une infinité d’autres. Il en est des questions philosophiques comme des phénomènes naturels , toutes s’enchevêtrent et il n’est pas possible de les traiter isolément; en résoudre une complètement serait les résoudre toutes et posséder la science infinie.
Tout est subjectif pour l’homme, le grand objectif c’est l'absolu.
Les sceptiques n’ont pas parcouru le grand cercle intelligent qui, après les avoir élevés dans la science, devait les ramener h la simplicité et à la foi par l’amour, qui seul doit rendre les hommes égaux.
L’esprit acquiert une grande pénétration par l’élude de sa nature, mais la conscience lui dit bientôt qu’il doit s’en détourner pour une adoration supérieure.
11 doit y avoir un raisonnement pour les esprits faibles et un autre raisonnement pour les intelligents; les uns et les autres ne peuvent arriver au but par la même voie.
Quelque emportés que nous soyons par le plaisir de la
dialectique, nous pouvons toujours entendre le murmure de notre conscience, qui nous avertit de la vanité de nos recherches.
On se défie du sentiment parce qu’il est variable, mais n’est-il pas plus spontané et plus directement frappé par l’intelligence souveraine que le raisonnement, qui lui-même doit s’appuyer sur le sentiment?
Il est des natures perverses dans des organismes mal faits, elles ne peuvent entrer en communication avec le monde moral. Ce sont Ib des difformités exceptionnelles.
Un instinct général porte tous les hommes à rendre hommage à un être souverain, infini, éternel. On n’est esprit fort que par artifice.
Il faut qu’une pensée d’éternilé plane toujours au-dessus de nos actes, si nous ne voulons être ici-bas un misérable jouet des phénomènes naturels. Le sang coule et recoule en
nos veines, et l’esprit sans religion va et vient, ballotté dans l’ouragan animal.
Nous ne devons aspirer au repos parfait qu’après que nous l’aurons mérité par notre travail, que ce soit travail de bras ou travail d’esprit. Ceux qui dorment dans la vie veilleront dans la tombe.
L’indifTérence, voilà le sommeil de ceux qui sont éveillés. Aimer c’est toujours veiller.
Nous aimons le surnaturel et nous refusons d’y croire; en l’aimant , nous prouvons la sincérité de notre cœur ; en refusant d’y croire, nous montrons l’orçueil de notre raison, qui craint de s’humilier devant des phénomènes dépassant sa portée.
Pourquoi n’y aurait-il pas eu autrefois sur la terre des âmes supérieures aux nôtres, unies à des intelligences encore pénétrées de la lumière du monde primitif, et qui seraient
apparues dans l’humanité pour produire des effets merveilleux ? Pourquoi des êtres que nous croyons fabuleux n’auraient-ils pas eu leur réalité? Qu’était-ce que toutes ces hydres dont il est parlé dans l’antiquité? Peut-être des monstres échappés aux dernières révolutions du globe, et qui auraient continué à végéter quelques siècles encore sur la terre transformée.
Il ne suffit pas de parler la même langue pour se comprendre, il faut encore se ressembler par le cœur.
L’abstraction est parfois le fruit du retour de l’intelligence sur un amour malheureux.
Un premier pas est d’aimer la beauté ; un second pas, de la définir; et un troisième, delà contempler.
L’on n’est grand que par l’une ou l’autre sauvagerie de sentiment.
Un instinct du cœur nous fait bientôt reconnaître ceux qui sont illuminés par un rayon de l'infini.
Quand l’esprit est simple, la volonté est prompte dans scs résolutions.
Nous ne marchons d’assurance que par éblouissement.
(Eil cruel pour nous-mêmes que celui qui cherche h pénétrer l’énigme de la création. Les nuages voguent, la mer sourde se balance avec ses monstres dévoreurs et silencieux, les myriades de mondes roulent dans l’espace, rapides et fulgurants, et les vaines paroles de l’homme se perdent dans le silence universel.
En présence de l’immensité, le tertre vaut la montagne.
Labourer la terre ou bouleverser l’humanité ne diffère que d’une ombre. Les mondes s’engloutissent dans l’infini.
Les regards inquisiteurs que nous portons sur la création nous pénètrent d’effroi. Les monstres s’indignent de ces lueurs intelligentes qui veulent les démasquer; ils plongent dans les mers, fuient dans les forêts, se dérobent sous terre, et nous nous sentons trembler, insectes parasites, sur la monstrueuse grappe de vies qu’on nomme Univers. O démence ! la créature interrogeant la création ! La vérité recule sous nos audacieux regards et Dieu nous envoie la terreur de la fantasmagorie des formes.
Enfant, tu joues parmi les fleurs, écoutant l’oiseau, admirant le beau soleil, vivant doucement ta claire journée d’enfance, pour bientôt faire ta prière et t’endormir avec sécurité. Heureux enfant, tu fais la leçon aux plus fiers philosophes !
Être et Chose sont deux termes indéfinis, nécessaires aux spéculations abstraites.
Il est deux positivismes : l’un vénal et trivial s’appliquant h la matière , l'autre plein de grandeur et de noblesse se rapportant au monde idéal.
Celui qui étudie la nature de l’esprit est réaliste, bien qu’il vive dans la philosophie et les vastes champs imaginaires : il cherche une vérité absolue pour s’y affermir.
Dans notre corps matériel il en est un autre, spirituel, dont la raison forme le squelette et le sentiment, la chair.
L’idée du monde spirituel nous soutient pendant que l’aspect des forces matérielles nous abat.
L’inertie des montagnes nous effraie autant que la fièvre de l’océan.
Il n’est donné qu’aux malheureux d’apprécier les grands dévouements.
L’humanité ne peut se perfectionner que si chacun de ses membres cherche d’abord pour lui-même la perfection.
C’est de nos propres sentiments que nous colorons la nature. Le ciel est toujours serein quand nous sommes heureux.
Pauvres aubépines, que de fois nous les avons trouvées maussades quand elles nous offraient leurs (leurs !
Nos cris, nos larmes, nos soupirs sont les expressions d’une révolte impuissante devant la nécessité.
La bonté est nécessaire à notre bonheur.
Notre prudence se fortifie de nos désillusions.
Plus on aime les autres, plus on a d’estime pour soimême.
11 y a toujours plus de grandeur à aimer les faibles que les puissants.
Sur une ûme sensible rien n’a autant d’empire que la vue du malheur.
Nous éprouvons presque de riuimilialion à être loué par de petits esprits.
Un artiste sincère est un esprit religieux.
La brume dans l’esprit est le produit d’une chaleur du cœur toujours hostile aux subtilités du calcul, elle ondoie mollement dans les hautes régions de l’âme. Le calcul a la physionomie souterraine, il est froid, inhumain dans le présent, utile souvent pour l’avenir.
Le crime de la veille peut enfanter le bien du lendemain, mais il n’en reste pas moins crime.
C’est par l’espérance et l’illusion que tout esprit s’ennoblit : la justice inexorable et la froide logique nous mènent à la force brutale et à l’égoïsme.
L’unité semble précéder la multiplicité, comme Dieu précède les créatures.
Les formes indéterminées ramènent à l’unité et à la grandeur.
Le poète, toujours enveloppé d’une nuée sentimentale, est plus élevé dans l’ordre moral que le rationaliste s’efforçant d’élucider sa pensée, en opérant des divisions et traçant des catégories. L’inspiration plane au-dessus du labyrinthe de la dialectique.
Nos sens tiennent à la nature et nous montrent pourtant que nous en sommes distincts; notre esprit en est plus éloigné et cependant veut y pénétrer. Les sens divisent, la pensée rassemble, et l’âme, où se mêlent le fini et l’infini, le concret et l’abstrait, élargit et élève.
Il y a peu de lignes droites dans la nature. La ligne brisée semble exprimer la contrariété, deux éléments qui se com-
battent. La ligne droite ne pourrait se prolonger que par le triomphe d’une force intelligente.
Nous avons en nous la force centrifuge et la force centripète; la première se manifeste par l’action extérieure, la seconde par la réflexion.
Le monde terrestre n’existe que par l’hostilité de ses éléments qui s’entr’aident en s’entre-dévorant. Si le fini n’était pas contrarié dans son essence il serait absorbé dans l’infini.
Quand nous considérons l’âme, nous ne pouvons guère étudier ses diverses facultés isolément; elles s’unissent par des nuances insaisissables et ne permettent pas une division précise.
Comme les espèces naturelles, les caractères s’enchaînent par une imperceptible gradation. La monstruosité tient à la perfection, et la bassesse à la noblesse. Le laid est une déviation du beau , et le beau le perfectionnement du
laid; ce sont les échelons extrêmes de la même échelle reliés par les échelons intermédiaires. Le jour enfante la nuit par le crépuscule, la nuit enfante le jour par l'aube. Ainsi de nos pensées; elles semblent disparates, mais elles montrent par certains reflets leur commune origine, et il ne nous appartient pas d’apprécier leur valeur.
L’esprit vulgaire voit partout des couleurs tranchées, de vives oppositions, tandis que l’esprit délicat se meut dans un océan de nuances.
Ce monde matériel pourrait n’étre qu’un monde spirituel, compris par nos sens. Nous serions victimes d’une hallucination , ces objets extérieurs ne seraient qu’un simple mirage, et tout ce que nous voyons sur la terre ne se passerait ailleurs qu’en notre esprit. Dans ces hautes questions, si nous n’afTirmons rien, nous ne devons non plus rien nier. Le merveilleux nous enveloppe et nous atteignons ii peine aux premières branches de l’arbre de la science qui élargit dans les nues sa cime lumineuse.
Il en est de la portée de notre intelligence comme de la portée de notre vue, elle a sa limite de ténèbres. On se sert du raisonnement pour étudier l’abstrait, comme on se sert du télescope pour étudier les astres. Cependant l’homme doit s’incliner devant l’infini en reconnaissant sa propre faiblesse. Si par les yeux du corps il ne peut voir ce qui se passe aux nues, verra-t-il par les yeux de l’esprit tous les phénomènes du monde spirituel ?
Rire des mystères et du surnaturel ! l’audace de l’homme va jusqu’h la folie.
Si toute forme est l’expression d’une pensée, le monstre est la réalisation d’une pensée monstrueuse.
La pensée de l’homme, ainsi que celle de Dieu, aurait-elle la puissance de se réaliser en êtres matériels? Ce serait alors un devoir d’écraser sous scs pieds les insectes horribles. Nous ne pourrions pourtant le faire .sans remords, car une
voix nous dit que la laideur aussi est respectable, et que nous sommes nés pour créer et aimer, plutôt que pour haïr et détruire.
Aimer et croire, seule vraie philosophie.
Des observations malignes, qui d’ordinaire ne doivent être que les tristes fruits de l’expérience , dénotent chez l’enfant un naturel pervers.
On peut cire timide par crainte de se montrer trop aimant.
L’interrogation indiscrète, qui s’adresse à un enfant timide et l’oblige h répondre, est comme un vol de grand chemin.
On se croit savant et spirituel et l’on n’est que malicieux.
L’esprit abuse de la liberté que le cœur lui octroie. Il rappelle les affranchis qui devenaient plus vicieux en devenant libres.
On n’aurait pas une âme enthousiaste parce qu’on parsèmerait ses discours d’interjections et d’exclamations. Le véritable enthousiasme jaillit de la condensation de nos plus nobles sentiments.
Les esprits qui ne saisissent pas les nuances ne voient guère de différence entre le matérialisme et le sensualisme, entre le sensualisme et le sentimentalisme. Ils n’admettent que les deux échelons extrêmes de lechclle philosophique : le spiritualisme et le matérialisme.
Lorsque le matérialisme veut se confondre avec le spiritualisme, il produit le sensualisme; lorsque c’est le spiritualisme qui tend â se mêler au matérialisme, il produit le sentimentalisme.
Grand théoricien, grand inventeur de systèmes irréalisables. L’homme pratique passe inaperçu et disparait souvent dans l’exécution de son œuvre, tandis que le théoricien, ne pouvant se séparer de sa théorie, attire tous les regards sur lui.
Le présent ne satisfait que les natures vulgaires.
La modestie incline vers le passé et l’ambition vers l’avenir.
L’orgueil donne des satisfactions personnelles plus entières que la vanité, parce qu’il est plus indépendant du monde.
Les petites ruses échappent h la vue du génie comme les insectes fourmillant dans l’herbe, aux regards de l’aigle planant dans les nues.
La majesté exclut la vivacité. Les grandes pensées se meuvent lentement.
Notre double nature nous empêche de suivre sur cette terre une voie unie, nous ne pouvons y cheminer que par monts et par vaux.
L’esprit enseigne la mélodie et la raison l’harmonie.
Maintes fois l’esprit se laisse égarer par l’imagination, mais il ne tarde pas ii reconnaître qu’il s’est trompé de route, et tristement il revient sur ses pas.
Vainement nous voudrions prolonger les rêves de notre adolescence et continuer h vivre dans le doux mirage des illusions; dès que nous nous mêlons aux autres, nous sommes blessés par les formes accentuées de la réalité.
Nous voyons jour par jour se dissiper la brume qui s’échappait de notre âme incandescente et en amollissait les contours. Les années pleuvent sur notre tête, elles nous décliarnent et nous montrent dans un âpre relief. 11 en est de nous comme de ces eollines joyeusement parées qui, battues par les pluies et les orages, se transforment en rocs : leur terre a glissé au torrent, encore chaînée de fleurs.
Vivre c’est apprendre, apprendre c’est souffrir.
Le monde nous oblige à croire qu’on aime les forts davantage que les faibles, et que les rigueurs d’un homme qui veut inspirer la crainte lui sont, plus utiles que les plus vives expressions de l’amour. Ceux que nous malmenons nous estiment au-dessus d’eux, et dans cette estime il y a comme une semence d’afi'cction qui ne demande qu’à germer.
Ici-bas les mêmes choses se fuient et se poursuivent ; l’enfance fuit la vieillesse et vole vers elle, la fleur s’échappe de la graine pour redevenir graine et c’est en fuyant les morts d’hier que nous courons aux morts de demain.
II est des âmes qui sont eomme des maisons fermées, personne ne sait ee qui s’y passe. D’autres sont semblables â des chapelles oü la foule se réunit pour s’élever îi de saintes pensées. Quelques-unes ressemblent à des carrefours où tout serait vulgaire et banal.
Nous employons à chaque instant des termes peu philosophiques et souvent contradictoires, quand nous parlons de la vie et de la mort. Il est arrivé aux plus religieux de parler du sommeil éternel.
Bien que la distance qui nous sépare de la mort devienne chaque jour plus courte, nous ne distinguons pas plus clairement le but de notre destinée : notre œil est trouble jusqu’au moment où il se ferme pour jamais.
L’homme se sent plein de gloire et d’amour, mais de courte existence, voilà ce qui l’inquiète. Il voudrait que la vie jaillît indestructible de chacune de ses pensées, il voudrait que ses
scnlinienls allassent d’eux-mêmes s’incruster dans le marbre. Qu’est-ce pourtant que le marbre? Lui aussi a sa durée.
l’ar un trop grand réalisme l’Iiomme s’inspire son propre mépris.
Nous sommes des ombres pâlies par l’indilTércnce ou accentuées par la volonté.
L’automne est la saison de l’année où dans la nature les couleurs sont les plus variées; c’est aussi dans l’automne de la vie que l’àme s’illumine des lueurs les plus diverses.
Une brume forme l’auréole de la vérité, le sentiment s’y complait pendant que l’esprit voltige dans les espaces limpides.
Quand le sol est fertile, la végétation est touffue et quand la végétation est touffue, l’obscurité régne.
Le plus vivnnl est le plus inexprimable.
Un profond désespoir se formule en une image : la nuit est noire, les rafales tourmentent l’arbre isolé et le chien perdu hurle au bord de la mer.
Pauvres enfants, ils sont morts!
Plus pauvres enfants, s’ils avaient vécu!
Espémnee et souvenir, deux phares projetant leur double lueur dans les ombres du présent.
La résignation religieuse est la seule qui soit pleine d’espérances.
L'illusion est une belle fleur que ItM ou tard l’expérience doit cueillir.
L’ennui naît de la pauvrelé du cœur.
L’amour vieillit, mais l’illusion ne vioillil jins, elle s’éclipse.
Les chagrins croissent autour d’une passion éteinte, comme les orties autour d’une chapelle abandonnée.
Il est des perles de rosée qui s’évaporent dans de chauds i*ayons de soleil, et d’autres qui descendent aux cavernes et s’y transforment en pierres; ainsi de nos amours.
S’il n’est pas un acte de notre vie qui ne soit repréliensiblc, il n’en est pas un qui ne soit pardonnable.
L’homme est plein de paroles vaines, mais elles réveillent en lui la vie extérieure.
L’immensité s’entrevoit dans une lueur.
A chaque instant riioramc s’échappe h lui-meme en passant dans scs actes.
Que tout soit absolument vrai ou que tout soit absolument faux, que tout soit réalité ou que tout soit chimère, les choses restent ce quelles sont.
La forme humaine est une des expressions du fini cl son regard un reflet de l’infini.
Un amour sérieux dans les années de la jeunesse fait vivre dans un doux enivrement. Nous marchons aveugles au malheur, parmi les heureux, ne voyant plus que l’image qu’il nous plait d’encenser dans le fond de notre âme. Mais le jour viendra oü le monde ne sera plus pour nous qu’un désert, et nous comprendrons vivement alors la vanité de ses plaisirs, par la perle de cette illusion que nous espérions immortelle.
La perspective de l’imagination est en sens inverse de la perspective naturelle, elle nous grandit les objets éloignés.
Certaine force paraît faiblesse, telle la force du poète; certaine faiblesse semble force, telle la faiblesse du bel esprit.
Imagination, amour, indolence, vanité, tendresse, marchent d’un côté; raison, fermeté, calcul, froideur, de l’autre.
Le feu ploie le fer le plus solide comme l’amour la raison.
Il est des passions nobles dans leur origine qui finissent honteusement parce qu’on a trop écouté fexpérience.
Il n’est permis de sourire d’aucun désespoir ni d’aucune affliction. Nos chagrins ne sont pas proportionnés h l’objet qui les cause, mais à la force de nos sentiments.
Les petites contrariétés ont souvent plus d’empire sur les hommes de génie que la plus grave infortune. Ils sont humiliés et irrités d’être assaillis d’ennemis misérables , ils préféreraient en venir aux prises, corps à corps, avec le malheur.
Les sensations caressées forment la sensualité; idéalisées, elles forment le sentiment.
L’expansion est le chemin direct du cœur à la parole. Plus nous vivons solitaires, plus ce chemin s’allonge.
Le cœur épanouit et la pensée contracte.
La prodigalité s’allie à l’indiscrétion comme l’avarice à la prudence.
L’orgueilleux et le vaniteux se méprisent : le premier vil trop pour lui-même, le second trop pour les autres. On apprend la vanité, l’orgueil ne s’apprend pas.
Il faut de la sensibilité pour être artiste, du cœur pour se distinguer par des actions d’éclat, et de l’indifférence pour vivre avec tranquillité.
La nature morale est plus vaste que la nature physique, aussi les souffrances morales sont-elles plus nombreuses que les douleurs physiques.
Les idées philosophiques sont des veilleuses allumées dans la nuit de notre âme, pour nous faire entrevoir le lieu où nous sommes.
Les raisonnements nous trompent, seuls les grands instincts que l’univers met en nous sont infaillibles.
Les hommes se consument de diverses façons : les uns avec rapidité et éclat comme des feux de paille; d’autres tris-
tement, comme des cierges; quelques-uns comme ce bois vert qu’on jette h la flamme et qui s’éteint dans les pétillements et la fumée.
Être poète c’est créer, être philosophe c’est découvrir, être savant c’est rassembler, ne rien être c’est s’étourdir.
Agir, s’égayer et surnager, ou rêver, pleurer et s’engloutir : il faut choisir.
Nous sommes plus grands par la simplicité de l’âme que par la logique et les subtilités du calcul. L’esprit est plus près de la ruse que de la candeur.
Avec des traits d’esprit on n’endommage pas davantage le sentiment qu’on ne blesserait à coups de pierre le son des cloches.
Les cœurs vides font les esprits vides, la solitude les affame, et ils s’en vont à travers la foule, cherchant pâture.
Les joies mondaines sont sans racine dans notre âme. Ceux qui les recherchent feraient aussi bien d’envier le sort de ces feuilles tombées tourbillonnant au gré du vent.
Il est des âmes embrasées que l’expérience de la réalité ne parvient pas h refroidir, et qui croient pouvoir prolonger le fugitif éclat d’un feu d’artifice : chaque jour elles lancent au ciel une gerbe de désirs quelles voient s’épanouir en un lumineux bouquet d’étoiles, pour les voir s’éteindre, l’instant d’après, en une mélancolique retombée-
A mesure qu’on s’élève davantage au-dessus de la terre, on voit mieux le monde dans son ensemble, mais ses êtres semblent avoir diminué de grandeur et d’éclat ; si la vue s’est élargie, elle a perdu de sa pénétration. La môme loi s’observe dans le inonde moral.
Qu’y a-t-il de plus durable?
La sincérité.
Il faut se sentir un cœur supérieur pour cire bienveillant.
Lorsqu’un homme croit posséder une vérité, il ne doit pas se lasser de la redire et sous les formes les plus variées, pour quelle puisse être saisie par les divers ordres d’intelligences.
Nous ne pouvons longtemps marcher à travers la foule sans apprendre h louvoyer. Nous sommes alors eomme ces bêtes fauves qui ont une marche serpentante, par l’habitude qu’elles ont prise de chercher leur voie à travers les fourrés.
Il n’appartient qu’au cœur de marcher droilement et bravement; il est toujours le plus fort et l'esprit doit se courber devant ses résolutions.
Plus on croit avoir d’amis, plus on est destiné à souffrir.
La sensibilité est au cœur ce qu’est la finesse au bon sens.
La constance dans un amour sérieux est une avenue qui mène au ciel.
La sensibilité craint la lutte et se détourne de l’action, elle aime à rêver aux beaux jours écoulés.
On doit avoir peu de confiance en la philosophie d’un homme qui méprise le passé. Quand l’homme est pénétré de l’idée de la durée, il vit dans les heures écoulées comme dans les heures présentes, et il se dit que cet avenir, vers lequel nous perçeons avec tant d’ardeur, s’ira bientôt réunir au pas.sé.
En une matinée d’avril, quand les herbes sont pleines de tremblantes lueurs et que l’alouette en chantant monte des blés verts au soleil, nous croyons retrouver les jours de notre enfance, où notre âme était encore toute lumineuse et s’éblouissait h la première aurore d’un premier amour.
Il n’est nuit si profonde qu’une bonne pensée ne puisse illuminer.
Pour beaucoup la vie n’est qu’une joyeuse passade ; pour d’autres c’est un dur travail, ils creusent dans le roc pour s’y ancrer â l’abri du temps ; un petit nombre aspire à des régions supérieures en s’élevant sur les ailes de l’amour. Les premiers sont des fantômes sans vie, les seconds des êtres voués ù la souffrance, il n’appartient qu’aux derniers de mourir environnés de riantes espérances.
Le désir allonge le temps et le regret du passé l’accélère.
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L’enfant essuie vite ses larmes pour courir à ses plaisirs. Chez l’homme le cachet des peines a plus de relief que celui des joies et s’imprime plus vivement dans la mémoire.
La pureté d’un premier amour est un trésor de consolations que nous gardons en réserve pour nos jours à venir. Quand les noirs chagrins viendront nous accabler, son seul souvenir pourra encore nous transporter dans des régions idéales.
Une enfance contristée projette son ombre sur les autres âges de la vie; notre âme reste plongée en ses amers souvenirs, craintive et incrédule.
Nous devrions briser les ailes h notre imagination pour goûter en ce monde une douce tranquitlité, mais ce serait une barbarie, et nous nous plaisons à voler par dessus les précipices et les abîmes.
Dans l’enfance que ne se dit-on pas d’aimable! quelle étoile ne courlise-t-on pas! L’idéal, on croit n’avoir qu’à le saisir, mais plus on avance dans la vie, plus on se voit faible; on se croyait libre et tout armé pour marcher à la conquête du ciel , les rênes du destin on ne les apercevait pas.
A un jeune homme dans la sève de la jeunesse, toutes choses semblent belles et aimables ; il les voit comme empourprées par ses propres sentiments.
La première timidité est comme un hommage que les enfants rendent au monde, qu’ils se représentent plein d’amour et de nobles qualités : aimable illusion qui doit trop têt s’évanouir !
L’adolescence est le plus gracieux des âges de la vie : l’âme se laisse emporter par une musique, un parfum, une couleur, un sourire. Comme indécise, flottante et nuageuse, elle ne peut encore se meurtrir aux formes rudes de
la réalité et elle va se perdant dans de douces rêveries. Mais hélas! elle se détourne alors de la laideur, de la misère même imméritée, elle ne peut comprendre le courage sombre, les mâles douleurs, et ces fronts accentués et comme tailles dans le marbre par l’énergie de la pensée.
Comme il est une heure où les objets doivent s’assombrir pour s’ensevelir dans le grave sommeil de la nuit, il est un âge pour l’homme où la réserve est réclamée par la nature; c’est l’âge où le corps affaibli se penche vers la terre, et où l’àme désabusée frappe en interrogeuse à l’obscure cloison qu’il lui faudra bientôt traverser.
Toutes les joies bruyantes sont superficielles, le sourire seul peut exprimer le contentement intérieur.
A l’âge de l’innocence tout amour est admirable, plus tard seulement il ftiut que la pensée du sacrifice l’accompagne, pour y projeter une ombre de l’infini.
Chez les Ames fortes les passions amoureuses submergent le cœur en fécondant l’esprit.
On ne doit parler de choses graves qu'aux hommes sérieux. Ce serait un crime de dévoiler les sombres mystères de la vie aux âmes jeunes et crédules.
Les natures passionnées déplaisent au monde parce qu’elles se montrent trop réservées ou trop expansives.
Comme deux glaces placées l’une devant l’autre, qui grandissent indéfiniment la perspective, deux esprits philosophiques, discourant ensemble, prolongent h l’infini les horizons de l’âme ; mais le paysage de la destinée humaine leur apparaît toujours le même, ne différant que par l’étendue. Il y a toujours d’un côté la lumière, et l’ombre de l’autre noyant la plus grande part de l’existence.
Le miroir, simple réflecteur des images extérieures, ne peut lui-même se réfléchir qu’après avoir été brisé ou recourbé. Il en est ainsi de l’esprit, il ne s’observe que lorsqu’il se sent brisé ou recourbé par la main de fer de l’expérience.
Notre esprit ne pénètre pas mieux sa forme que l’œil son orbite.
Les choses qui diminuent sont celtes qui fuient. Ainsi, par le mouvement de progrès et de recul, sont exprimés le relief et l’enfoncement, le courage et la crainte, la grandeur et la petitesse.
Désir, action vers l’avenir — heureux qui le conserve. Regret, renversement de l’espérance — maladie de vieillesse.
Haine, amour vengeur.
Nous aimons la joie et nous méprisons les joyeux , nous craignons les vertueux et nous admirons 1a vertu.
Il est grand le nombre de ceux pour qui bonheur signifie repos.
La faiblesse est le chemin de la mort dont la crainte est un signe.
L’aveuglement sur les misères humaines et la satisfaction personnelle produisent les naturels joyeux.
Cruauté et crudité sont des termes jumeaux.
L’indifférence éloigne, sépare; mais la haine, ainsi que J’amour, produit un rapprochement.
Les passionnes sont ü craindre, mais les vicieux sont à plaindre.
Comme l’esprit a ses fiévreuses ambitions, 1e cœur a ses élans inexprimables.
Il faut souvent chercher la cause d’une humeur ombrageuse dans un amour idéal, combattu par les déceptions de la vie.
C’esl un des caractères du véritable amour que de vouloir se survivre, en se plaçant en dehors du temps qui transforme et détruit. Ceux qui aiment songent volontiers à la mort.
La fierté du cœur produit l’humilité en amour.
Un cœur aimant uni ù un esprit simple donne entrée au paradis sur la terre.
Le luxe gagne l’amour en prenant la vanité pour complice.
Ce sont les plus grands qui comprennent le mieux la simplicité en amour.
La générosité est fertile en espérances.
Un passé heureux nous sourira jusqu’à la mort.
L’amour non partagé rend l’homme faible et craintif. Tel est timide aujourd’hui, qui lèverait fièrement la tête au souffle d’une parole d’amour.
L’amour est le désir éternel.
Il est un amour silencieux, idéal, sublime, dont seules sont susceptibles quelques natures d’élite, pénétrées de la fugacité des plaisirs terrestres.
L’amour platonique est un amour pur qui se soutient par sa seule force spirituelle, c’est l’expansion instinctive et passionnée, contenue par une ferme volonté et une profonde intelligence philosophique. Il en est alors de l’âme comme du ruisseau bruyant et trouble qui, arrêté dans sa course, se transforme en un lac limpide où les profondeurs du ciel se réverbèrent.
Un naturel jovial est incompatible avec l’amour platonique. L’amour platonique, comme l’amour religieux, est sérieux, réservé et austère.
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On s’aime courageusement dans les contrées montagneuses et timidement dans les plaines.
Il peut arriver qu’en désespérant d’inspirer l’amour, on se détourne des nobles affections, pour rechercher des plaisirs qu’on méprisait naguère.
A celui qui n’a jamais souffert, il est facile d’être aimable et de plaire aux joyeux.
Si la jalousie est pardonnable, ce ne peut être qu’à cet âge de la vie où l’homme, affaibli par les années et attristé par l’expérience, ne trouve plus en lui la sécurité et la confiance qu’inspirent la beauté du corps et l’ivresse de l’âme.
L’artiste et le poète peuvent seuls bien comprendre l’amour, eux seuls savent idéaliser la beauté.
li faut pouvoir s’élever de l’amour de la créature à l’amour universel.
Chacuu aime selon sa nature, les uns follement, d’autres gravement, le plus grand nombre légèrement. Les philosophes s’amourachent d’abstractions, les poètes s’éprennent de formes imaginaires, les artistes se passionnent de lignes et de couleurs. Les matérialistes se contentent des jouissances présentes , tandis que les religieu.\ convoitent des joies d’outre-tombe, et tout cela forme le monde des amoureux , l’élément civilisateur sans lequel aucune société ne serait possible.
Notre aveuglement va jusqu’à accuser d’ingratitude la femme qui ne répond pas à notre amour.
L’amour ne se prend pas, il se reçoit.
Les femmes deviennent meilleures par la conscience de l'amour qu’elles inspirent.
Les rôles sont intervertis quand la femme cherche dans l’homme la délicatesse, et quand ce dernier cherche dans la femme la fermeté.
En présence de nos amours nous nous faisons une idole de nous-mêmes, nous efforçant de redéler toute notre âme dans notre extérieur. Nous nous énervons ainsi et, au détour de l’adolescence, les jours d'action apparaissent qui nous font regretter notre indolence.
Rien n’est plus puissant qu’un amour malheureux pour nous rendre observateur.
Nous devons enfermer l’amour en notre cœur pour qu’il
il3
puisse SC Ibrmulei- en paroles céleslos, la vraie spiciuleur est là et non dans les bruyants éclats extérieurs.
Le véritable amour est lumineux’, inlini, sei'ein comme le ciel, s’il n’est sombre, muet, résigné comme la tombe.
l’Ius on aime moins l’amour est exigeant.
Un manque souvent de génie créateur, jiarce que dans les premières années de la jeunesse l’esprit a détruit le sentiment. C’est en sacriliant son e.sprit à ses premières amours qu’on sent sourdre en soi un génie fécond.
Il y a |tres(pie de la cruauté dans un amour exalté : on méprise celte matière dont la llorai.sun enivre.
S’il y a plus d’amoureux que d’amis c’est que l'amour est dicté par une loi naturelle dont la pente est tleurie, tandis
que l’ainilic nous j)lace en face du devoir, qui csl souvent en eonlradielion avec nos senlimenls.
Toute lutte l'ortilie : les bons naturcllenient ne le sont pas ferineinenl.
Salislaclion, eontcntcnicnl, mots endonneurs qui parfois nous obligent, à eonibndre l'insouciance avec la vertu.
Aucun pays n’est plus pittoresque que celui de la passion : ce n’est que mystérieuses forets, goufl'res écumants, oiseau.x niervcilleu.x, llcui’s rayonnantes, cris d’aigles et de coloml)es, rocs liérisscs et mouvantes nuées — fantômes pourtant si une pensée d’éternité ne vient y planer.
Il y a souvent un abime sous les plus altrayanls plaisirs : üii pousse riicrlje la plus verdoyante, là est la tourbière.
ns
La contemplation de la nature oblige à la sincérité. Quelques-uns s’en détournent, embarrassés de se sentir sous le regard de Dieu.
La présomption en amour prouve la faiblesse du sentiment.
Les uns aiment les beautés matérielles, ils forment la masse des hommes; d’autres, les beautés morales, ce sont les graves, les sages; quelques-uns recherchent les beautés morales matérialisées et les beautés matérielles idéalisées, ce sont les poètes. Si l’on compare leurs destinées, on plaindra les premiers, on admirera les seconds et l’on aimera les derniers.
Ceux qui vivent dans la solitude oublient qu'ils vieillissent.
Comme la myrrhe et l’encens découlent de la blessure de certains arbres, il est des adorations religieuses qui s’exhalent de la blessure de certaines Ames.
L’avenir, courbé sur la génération présente, fauche incessamment l’herbe humaine prompte à renaître, et le l;iucheur recommence sans trêve! Cette scène sauvage finirat-elle?
Ramages d’oiseaux, murmures de brise à travers les halliers, bruUseraents de fontaines, crépitements de feuillages, vous êtes toutes paroles, vous vous mêlez à notre Ame et c’est A vous que nous devons les sentiments aimables qui, à certaines heures, peuplent notre esprit d’images heureuses!
Les enfants grandiront, les^hommes vieilliront, les vieillards s’en iront et des inconnus apparaîtront; et nous, après avoir décrit le cercle de notre croissance et de notre décroissance, nous serons des inconnus pour les générations nou-
velles. Où seront nos plaisirs passés? Nos illusions? Nos espérances? Sur la terre, et toujours vivants; d’autres en seront agités, nos corps seuls se seront évanouis.
O Tibulle! que de soleils ont reparu qui ne t’ont plus revu! Que de fêtes se sont achevées sans toi ! Que de printemps où tu n’étais pas! Et à ton souvenir personne n’a pleuré, dans cette folle jeunesse où tu n’eusses fait qu’apparaître pour être aimé! Qu’as-tu fait depuis tant de siècles? Peut-être, ombre invisible, as-tu pris part aux amusements des générations nouvelles! Peut-être, était-ce toi l’inspirateur de ces tendresses , que les amants se murmurèrent dans leurs heures amoureuses?
Non, poète, tu n’es pas mort, tou âme n’est pas éteinte, et le temps n’a pu détruire que ton corps de chair, poussière aujourd’hui, que les vents emportent dans leur course vagabonde. Mais ces sentiments aimables, que la nature t’avait transmis pour te faire chérir, brillent toujours du même éclat et répondent encore à l’appel de toutes les âmes sympathiques, immortelles lueurs qui se transmettront jusqu’à la fin des siècles !
Ce n’est qu’à la mort de nos amis que nous pouvons apprécier l’affection que nous avions pour eux.
Chacun de nos pas exprime la vie, et il n’en est pas un qui ne nous rapproche de la mort!
Rien n’est plus léger, plus voyageur, plus capricieux que le sentiment; aussi, de toutes les vertus, la constance est-elle la plus rare.
La solitude tantôt affaiblit la volonté en exaltant le sentiment, tantôt produit l’entêtement en frappant l’imagination de stérilité.
Les larmes versées en silence sont les plus précieuses, celles qui tombent des yeux dans l’accès d’une bruyante douleur se tarissent bientôt.
Nous nous habituons difficilement aux conirariét^s de l’existence, et, quand nous la considérons sérieusement, nous découvrons toute notre faiblesse. Dans nos plus nobles aspirations, l’essor de notre pensée est retenu par une main invisible, et les plus heureux ont éprouvé de ces heures d’inquiétude où l’esprit s’interroge et frémit de se connaître.
La terre est une fondrière, nous savons que nous allons nous y engloutir, et cependant nous nous plaisons ù folloyer jusqu’au moment où nous trébuchons ù la pierre de notre sépulcre!
Pendant que brille d’une lumière inaltérable la blanche étoile, l’homme chemine, se transforme et disparait.
L’apparente immobilité des astres c’est la rapidité étourdissante, le remuement de l’homme c’est l’immobilité.
La victime, c’est peut-être le bourreau. 0 noir récif! les vagues te frappent sans pitié, mais les voi.v confuses qui s’échappent de l’océan sont douloureuses.
Les gloires sont comme des fanaux allumés par la vérité dans la nuit des âges.
La grande vérité se forme d’éléments variés qui se manifestent successivement : Diogène, Platon, Rabelais et Pascal furent des apôtres de la vérité.
Les peuples ont passé, les monuments des nations se sont écroulés, chaque siècle a fait sur le sol une ruine nouvelle, et les poêles ont chanté pour ceux qui n’étaient plus, et leur poésie a rayonné dans les décombres, sincère reflet des efforts de chaque âge; aujourd’hui, nous en faisons l’histoire de l’idéal humain. L’humanité, d’abord courbée par la fatalité et craintive devant la nature, se relève bientôt par la fière espérance, et l’orageux tourbillon de la vie terrestre
peu à peu s’éclaircil en se pénélranl des lueurs de l’inliiii. Désormais l’homme n’est plus esclave ni de la matière ni de l’esprit, la lutte des deux mondes vient s’accomplir en lui et réaliser la plus intime fusion de l’invisible dans le visible; nous le voyons debout, triste et glorieux, plein d’ombre et de splendeur, cueillant la lumineuse fleur de l’éternité dans les pages sublimes de l’immortel auteur des Conlemplalions.
La mer sonore, les forêts allourdics, les plaines, les étoiles, tous les êtres pénétrés de l’esprit elerncl, on les sent palpiter dans ce prodigieux poème, expression puissante de la vie universelle.
L’espace occupé par un boiuinc de génie n’csl qu’un point sur la terre, et c’est l’immensité.
Quand un génie est supérieur, sa marcbc est iileinc de caprices, tantôt il s’avance lent et grave à travers la foule, tantôt il .s’élève lilu’emcnt vers les régions inaccessibles.
La luorl n’csl fju’iinc délivrance pour ijiii sail apprécier la vie.
-Nos aspirations vers des temps meilleurs et notre impatience à nous y transporter, sont les avant-coureurs d’un bonheur prochain. Sera-t-il jamais plus grand rpie l’espoir de le posséder?
.Nous ne pouvons concevoir réternité que comme un cliangement perpétuel. L’éternité vit dans le moment i)réscut ; la caravane traversant le désert marche dans l’éternité.
L’homme avide de Uni et d'inlini est chercheur de soleil et d’ombre.
Si riiomme se tourne vers ses propres misères, il ne lui restera plus assez d’énergie pour compatir aux douleurs des antres.
Les âmes froides recherchent les gens heureux pour prendre part h leur bonheur ; les natures ardentes recherchent les malheureux pour les aider à sortir de leur infortune.
Quand nous voyons l’oiseau voltigeant, se perchant, chantant, dormant la tête sous son aile , nous songeons h notre esprit qui lui aussi tour à tour voltige, s’arrête, chante et sommeille en lui-même.
C’est un sentiment de justice qui nous oblige à descendre aux réalités de la vie ; le ciel est plein d’étoiles, mais la terre est couverte d’embûches.
La méchanceté est relative à l’intention et jamais à l’acte.
L’homme qui veut humilier un ignorant par son savoir n’est pas moins blâmable que celui qui raille la difformité.
Aux plus joyeuses mélodies de notre âme, les chagrins d’autrui font toujours comme un sombre accompagnement.
Victimes des circonstances et jouets d’accidents innombrables, nous allons h l’aventure parmi les riantes plaines et les stériles solitudes, cherchant un bonheur inconnu.
11 est inhumain de vouloir qu’on s’attendrisse sur notre tombe, c’est de fleurs et non de pleurs qu’il faut la couvrir.
Quand nous ne serons plus et que nous aurons donné notre fleur, qu’on fasse une flamme claire et brillante de notre sarment tranché par la faucille des jours !
Il est des créatures faibles mêlées aux plus sombres événements de la vie; elles sont nées pour tressaillir, comme ces
pâles fleurs penchées sur les abîmes el qui frissonnent au rude vol des aigles.
L’exaltation des affections tendres produit l’austérité pour soi-même et enseigne l’indulgence pour les autres.
L’amour religieux est le plus puissant mais le moins compris, parce qu’il est trop au-dessus des capacités ordinaires de l’esprit.
La crainte ne produira jamais la vertu. Toute vertu naît de l’amour.
C’est souvent par esprit de domination que nous voulons convertir ceux qui ne partagent pas nos opinions.
Il n’est pas une vertu qui ne puisse être contrefaite par une hypocrisie.
Toute grande pensée veut son prêtre.
On méprise la religion, mais on veut avoir des serviteurs religieux; on détruit les vestiges du passé, mais on condamne les destructeurs ; on fait du rétrograde d’un côté et du progressiste de l’autre, on se croit alors un homme parfait.
Certaines doctrines politiques tendent à nous ramener à l’animalité, en nous donnant pour modèle de société la fourmilière : plus d’arts, plus de symboles, plus de distinction entre les hommes, mais partout la vérité nue et froide, et le triomphe de la logique absolue. Ce triomphe arrivera le jour où l’on aura éteint l’amour dans le cœur de l’homme.
Il peut arriver que la vérité et l’amour soient en lutte, et qu’il faille sacrifier la vérité.
Nous savons que nous sommes formés d’ossements et de chair, mais nous aimons à voiler celte vérité pour nous complaire en notre forme extérieure. Nous verrions avec déplaisir celui qui compterait nos vertèbres pour nous montrer sa science.
On ne doit vendre son indépendance qu’avec l’assentiment de son cœur. Celui qui sert ses maîtres avec amour n’a pas ù rougir de la domesticité : il peut y avoir de la grandeur à être valet de chambre cl de la bassesse ü être haut dignitaire.
La fierté n’est jamais déplaisante quand elle a une base solide et qu’elle s’appuie sur un noble sentiment.
L’orgueil de famille, justifié par une suite d’aïeux illustres, est un sentiment moralisateur. Il porte de bons fruits quand il part d’un esprit droit et sérieux.
Par la servilité envers les puissants, on obtient le moyen de malmener les faibles.
Il n’est pire espèce de gens que les vaniteux mal élevés.
L’esprit recherche d’abord l’utilité, et le cœur la beauté.
Le vulgaire se plait h croire que la science et l’esprit peuvent remplacer le sentiment moral.
La distinction extérieure a une valeur réelle parce qu’elle repose sur la distinction du sentiment.
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Lorsque nous nous trouvons eu présence d’un homme mal élevé, nous avons à soutenir une lutte intérieure entre notre fierté qui nous met en garde contre notre bonté, et notre bonté qui nous conseille de ne pas humilier un malheureux.
Si nous sommes tous frères, si nous sommes tous égaux devant la loi, nous devons du moins reconnaître qu’il est une hiérarchie qui repose sur le sentiment, et dont personne n’a le droit de s'affranchir.
Beaucoup Semblent croire que le sentiment de l’art est en opposition avec celui de la liberté.
La vie n’est pas tout entière dans le plaisir et l’inlérét du moment, elle a sa forme imaginaire qui mérite aussi notre attention.
Nous devrions toujours défendre les opprimés et combattre les lynms, mais nous sommes enclins à apf>eler tyrans tons ceux qui entravent nos vaniteuses ambitions.
•Malheureux seront toujours ceux rjui se dévoueront pour rhumanilé avec le désir d’en être récompensés. On doit marcher ferme et droit dans la vie, encouragé par sa seule conscience et ne cherchant de récompense qu’en sfji-mcme. Les appuis extérieurs sont, pour la plupart, des fantômes.
Il faut savoir cire insensible à certaines approbations. T«i me souris parce que je combats ton ennemi — ton .sourire ne peut me flatter; je combats cet homme, non parce qu’il est ton ennemi, mais pour des raisons qui te sont étrangères.
L’homme qui lutte j)Our réaliser ses idées humanitaires doit parfois se sentir accablé sous le poids descho.ses flitales, et passer de longues heures de découragement, pendant les-
quelles il se demande s’il ne doit pas abandonner le faible au fort, et regarder avec indifférence les insectes qui s’entrédévorent dans la goutte d’eau. Que peut -il avec ses faibles forces? Fait-il autre chose que tourner la lampe autour du pilier, faisant voyager l’ombre en même temps que la lumière?... Mais ce désespoir est cruel, c’est comme une invocation au néant, l’àme courageuse peut toujours lui résister. Les lourdes vapeurs terriennes qui traversent l’esprit ne tardent pas h se dissiper sous Tardent soleil de l’amour.
La pauvreté rend hautains les hommes de cœur, la richesse les rend modestes et bienveillants.
Il est une vertu dont on ne se lasse jamais, l’honnêteté.
Quelques-uns ne demandent T^lité que pour abaisser leurs ennemis.
Quand on se sent trop faible pour aider au progrès on se contente de réclamer l’ordre, c’est-h-dire l’obéissance passive aux lois établies.
Les arbres ne peuvent croître que par le travail des racines, qui, pour exalter les cimes verdoyantes, rampent aveuglément et se déchirent au roc.
L’intelligence hésite davantage sur la voie qu’elle doit prendre, à mesure que ses vues s’élargissent. Chaque jour porte son enseignement en reformant nos projets.
En admirant la fleur épanouie, on ne songe guère à la graine qui l’a produite; de même en applaudissant aux développements heureux des sociétés, on oublie les grands hommes qui en furent la cause première.
Celui qui aime le peuple se dévoue pour lui sans se glorifier haulenaent de son sacrifice.
Beaucoup se croient vertueux parce qu’ils sont impitoyables.
Le sentiment exagéré du respect rend craintif et défiant.
Le plus grand triomphe des temps modernes est d’avoir montré à l’homme qu’il s’appartient.
Toutes les âmes fortes cherchent ii se rapprocher du peuple.
Le dédain exprime parfois l’impuissance de vaincre.
Ce qui fait la noblesse du peuple, c’est sa franchise et sa simplicité; il doit laisser la raillerie et l’esprit d’équivoque aux oisifs.
Cet homme que tu vois si modeste, si prudent, si humble en présence de ses supérieurs, c’est le même homme que tu verras prendre un air fier et combattant dès qu’il se trouvera seul en face de son valet.
L’homme pardonne volontiers à ceux qui sont trop faibles pour lui nuire sérieusement.
Quand un homme oi^ueilleux a tenté par tous les moyens de dominer ses semblables et qu’il n’y a pas réussi , il se replie avec colère sur lui-même et, par l’infaillibilité de sa raison, il veut braver ceux qui l’approchent.
La misère laisse paraître nos vices en voilant nos vertus, la fortune donne de l’éclat à nos qualités en déguisant nos vices.
Développer la richesse matérielle avant rinslruction, c’est perdre un peuple.
Ceux qui instruisent sans moraliser sont comme des maîtres qui apprendraient à des enfants à manier des armes, sans leur parler des occasions où il convient de s'en servir.
En la lierté du riche le pauvre ne verra jamais ([u’unc lierlé d’argent.
La vraie vertu enseigne la bienveillance et la miséricorde.
Ceux qui doivent sans cesse veiller sur eux-nièines pour ne pas choir dans l'injuslice ou le vice, et qui se montrent victorieux, accusent un mauvais naturel autant qu'un grand courage.
Il est une morale qui concerne l’esprit et une autre morale qui concerne le corps ; les infractions à la seconde sont les plus pardonnables, elles accusent plus de faiblesse que de perversité.
L’harmonie est une des expressions de la vérité.
La recherche déplait dans un corps robuste, le velours ne sied pas au manouvrier et la tête chenue est triste à voir, ceinte d’une couronne de roses.
On ne doit pas toujours chercher h plaire, ce serait faiblesse. On ne doit pas non plus mépriser l’opinion , ce serait fol orgueil.
Une grande noblesse de sentiment, qui n’est pas soutenue par une volonté ferme, est une cause de malheur.
L’homme doit se mettre en garde contre ses faiblesses et se roidir dans la dignité de son âme.
Deux hommes, d’éducation et de sentiment différents, ne parviendront pas à se convaincre, ils finiront toujours par se froisser.
Les hommes du monde se ressemblent entre eux comme les galets de la mer, ils ont adouci leurs formes en s’entreheurtant.
En marchant dans la foule on ne peut s’égarer, mais on s'affaiblit par les concessions qu’on doit lui faire.
Plus on se civilise plus la vie se complique.
Les hommes qui, par leur manque d’éducation, nous ont obligé au silence, s’imaginent nous avoir convaincu.
L’outrecuidance, qualité admirable aux yeux de la foule, est un moyen de succès pour bien des hommes ; quand elle se joint à l’intrigue, elle est toute puissante et le génie doit s’effacer devant elle.
Les faibles aiment à vous exciter aux actions courageuses pour partager votre victoire ou renier votre amitié, selon que vous aurez été vainqueur ou vaincu.
Telle âme chogrine voit des sentiments haineux sur la pâle corolle du liseron, et découvre d’infernales machinations dans les rassemblements des blanches pâquerettes.
Il ne faut pas confondre avec la servilité, la souplesse des âmes chaleureuses pour lesquelles tout homme est un ami qu’il faut servir.
Les rois avaient autrefois des bouffons; aujourd’hui encore il est des hommes d’esprit qui consentent à jouer ce rôle devant la foule, attendant son rire confiant pour salaire.
Le tact est une qualité supérieure du sentiment.
11 est des êtres effrayants : ils sont toujours en fête.
En vain demanderons-nous le culte des morts aux hommes joyeux. S’ils nous parlent de ceux qui ne sont plus, c’est pour nous rappeler des souvenirs qui sont autant de sacrilèges et comme une ironie à la majesté de la mort. Vivants qui parlez ainsi, songez au jour où vous vîtes la mort vous ravir vos amis, revoyez leur pâle visage et la splendeur ténébreuse qui régnait sur leur front glacé, et dites-vous que les trépassés sont là, graves et silencieux, qui vous écoutent.
Celui qui joint un esprit sceptique à une nature orgueilleuse périra pitoyablement, le cœur en révolte.
On est déjà vieux, l’existence a été stérile, monotone; la jeunesse, on l’a trivialement passée; l’âge mûr s’est écoulé obscurément. Voici des jours sans espérances avec une courte perspective sur la tombe : on devient vertueux, on s’enferme dans des qualités d’emprunt, on veut commander le respect, on raille, on gourmande la jeunesse étourdie, on sème des idées de mort sur le chemin des enfants, et l’on n’est plus qu’un homme méchant faisant la guerre aux roses.
En considérant ses illusions passées, cortège de fantômes inoffenslfs pour la réalité présente, le vieillard religieux sent naître en lui une profonde sérénité.
A l’enfance, ses tourments et ses plaisirs.
A la jeunesse, ses tristesses et ses joies.
A la virilité, ses contrariétés et ses satisfactions. A la vieillesse, ses ennuis et ses contentements. A la mort, ses mystères.
L’homme craint la mort, mais s’effraierait de devoir toujours vivre.
Les espérances et les souvenirs adoucissent les aspérités de la vie.
Notre imagination est une sirène dont les mélodieuses
chansons mènent notre barque se briser aux écueils de la réalité.
Plus on s'impose de contrainte pour plaire au monde, plus on fait preuve d’illusion.
Les airs d'abandon s’observent chez les hommes légers. Un air discret accuse parfois un cœur plein d’amour.
Le regard observateur du méchant a souvent plus de puissance pour nous obliger au devoir que le r^rd de l’honnéte homme.
Il y a des hommes qui n’aiment la vertu que par intérêt.
Il est rare que nous louions un homme sans infliger un blùine il ceux qui ne lui ressemblent pas.
Le malveillant est un chercheur d’imperfections.
L’égoïste est homme du présent, il oublie le passé et ne songe guère à l’avenir.
L’égoïsme naît de la disproportion qui s’établit entre le sentiment et les instincts matériels : plus ceux-ci se développent, plus on perd d’abnégation.
L’égoïste est plein de désirs et vit sans espérances.
Si l’égoïste est privé d’imagination , c’est qu’il aime à se reposer en lui, et que l’imagination est une faculté inquiète ot voyageuse qui nous éloigne de nous.
Une honnête pensée dans les paroles du méchant est comme une étrangère.
Avec le progrès de la civilisation augmente le nombre des hommes de talent et diminue celui des génies prime-sautiers.
C’est en déclamant contre les esprits originaux que les médiocrités manifestent leur envie.
Quand la timidité ne nous quitte pas avec la jeunesse, elle prend les apparences de la crainte.
Il n’y a que les hommes pervers qui puissent rire de la timidité.
L’homme le plus rnisonnable est souvent le moins raisonneur.
Les années nous transforment tellement, que c'est peutêtre nous montrer infidèles ii notre enfance que de nous aimer aujourd’hui.
C’est par sa franchise et non par sa duplicité que l’homme doit défier l'observateur.
Par la puissance de l’amour, le caractère le plus inflexible finit par mollir.
Les qualités spirituelles se traduisent par la finesse des traits, tes sentimentales par la douceur, les matérielles par l’épaisseur.
Aux npproclies de la vieillesse, les qualités joyeuses et les passions émigrent du cœur de l’iioinme , comme des passereaux et des oiseaux de proie chassés [)ar les frimas.
Il n’est pas de contrée riante qui n'ait sa lande stérile, pas de lande stérile qui n’ait sa fleur, pas de fleur qui n’ait son insecte, et pas d’insecte (pii n’ait sa vertu.
Si fliommc a plus d'égards pour ses semblables que de respect pour la nature, c’est sans doute parce que cette dernière lui semble plus inoffensivc.
L’homme ne parvient ii se montrer toujours serviable qu’en .sacrifiant de sa droiture de caractère.
11 est des gens, insensibles aux plus grandes idées, qui s’émeuvent d’une phrase sonore; mais qu’ils semblent encore
aimables quand on les compare ;i ces cœurs froids qui nient les sentiments qu’ils ne peuvent comprendre, et appellent phrases les plus touchantes expressions de l’amour!
Il est des âmes aussi embarrassées en face d’une bonne action que des oiseaux de nuit on présence du soleil.
C’est raviver une passion que de vouloir l’éteindre.
En voyant des traces de pas dans l’herbe encore couverte de la rosée matinale, on songe aux empreintes de l’expérience sur le champ de rinnoccnce.
Une grande sensibilité donne de la vivacité à nos plaisirs en précipitant leur durée.
Les ])eautés indéterminées sont toujours les plus séduisantes.
Si c'csl le travail et la régularité dans la vie qui font tout notre mérite, les abeilles nous sont supérieures.
Pour que l’ànie puisse goûter une complète sérénité, il faut qu’à l’amour de l’idée se joigne l’amour de la forme.
Celui ((ui se penche sur l’abîme des crimes ne tarde pas h être saisi d’un vertige qui l’y précipite.
La vertu dont on parle le plus volontiers est celle dont on est privé.
11 est des malheureux qui semblent toujoui-s être les jouets du destin : l’ombre les enveloppe, les pénètre, les fait dévier de la bonne voie et, pour ces misères inattendues, ils n’ont qu’un regard effaré.
Uî)
Combler uii liommc vulgaire de bieuliiits, c’esl le charger d’un poids de reconnaissance, dont il se délivrera à la première occasion.
On n’obtient souvent la célébrité que par le sacrifice de sa vie.
Que la pervenche se réjouisse d’être cueillie par un amant pour celle qu’il aime!
Le doute conduit au matérialisme, et la foi à l’idéalisme.
L’expérience est renclumc où la souffrance forge le bouclier qui doit nous protéger contre nos ennemis.
l'JO
L’iioninic grossier ne croit montrer que de la franclnse. Le fourbe est lier de sa duplicité, |)arce qu'il n'y voit que de riiabilcté.
La plus adroite façon de plaire est de demander des conseils.
La plupart ne peuvent distinguer la timidité d’un lionnéle homme, de la déllance d'un fripon.
Avec la logique seule, on profile de tout et l’on ne jouit de rien; avec l’imagination seule, on jouit de tout et l’on ne profile de rien.
Pour les méchantes gens, l’observateur est un ennemi.
Le rire du méchanl retentit comme un glas funèljre.
Celui qui eroit nous en imposer par sa brusquerie et son impolitesse, nous divertit par sa plaisante vanité.
11 y a une grande suffisance chez ceu.x qui ont toujours le sourire sur les lèvres, ils s’amusent de l’ignoranec que leur esprit eroit découvrir chez les autres.
L’hilarité est commune aux petites âmes.
Quand l’àme ne se soutient pas par ses propres forces, le caractère s’attriste à mesure que le corps s’all’aiblit.
Les plus crédules sont souvent les moins croyants.
Il est des gens qui ne vous interrogent que pour glisser uii regard indiscret dans vos plus secrètes douleurs.
11 n’apparlient qu'aux âmes froides d’avoir une attention soutenue sur elles-mêmes.
Celui qui n’a rien sacrifié à l’amour ne pourra guère compatir au malheur.
Dans les forêts, aux épais fourrés où les arbres avides de lumière se livrent une folle bataille, il est de tristes fleurs séparées des joyeux rassemblements de leurs sœurs; étouffées sous les lourdes branches, loin des clairières où voltige le fauve et amoureux papillon, elles se flétrissent inconnues dans le silence et la nuit. Ainsi, dans les cités populeuses, il est de pauvres âmes, éloignées par le sort de toutes les joies de la vie, et comme égarées dans une foule ardente au gain et sans miséricorde ; elles s’éteignent dans l’ouhli , au souffle glacial de la misère.