‹ Feuilles d'herbeChapitre 31 sur 89 · CELLES-CI EN CHANTANT AU PRINTEMPS · texte numérisé non relu

CELLES-CI EN CHANTANT AU PRINTEMPS

Celles-ci en chantant au printemps je les cueille pour ceux qui aiment,

(Car qui, si ce n’est moi, comprendrait ceux qui aiment et toute leur douleur et joie ?

Et qui, si ce n’est moi, serait le poète des camarades ?)

En cueillant je traverse le jardin du monde, mais bientôt je franchis les portes,

Tantôt le long du bord de l’étang, tantôt entrant un peu dans l’eau, sans crainte de me mouiller,

Tantôt près la barrière de pieux et lices oùles vieilles pierres, ramassées dans les champs et là jetées, se sont entassées,

(Fleurs sauvages et plantes grimpantes et herbes folles poussent à travers les pierres et les recouvrent en partie, je les dépasse),

Loin, loin dans la forêt ou me baladant plus tard en été, avant de songer où je vais,

Solitaire, flairant l’odeur de la glèbe, m’arrêtant de temps à autre dans le silence,

Seul, avais-je cru, mais voilà que bientôt une troupe grossit autour de moi,

Les uns marchent à mon côté et d’autres par derrière, et il en est qui m’enlacent les bras ou le cou.

Ce sont les esprits d’amis chers, morts ou vivants, ils arrivent plus pressés, en foule, et moi au milieu.

En cueillant, distribuant, chantant, me voilà errer avec eux,

Tirant des manières de gages, les jetant à celui qui se trouve près de moi,

Tiens, du lilas avec une branche de sapin,

Tiens, tirée de ma poche, de la mousse que j’ai arrachée à un chênevif en Floride où elle pendait flottante,

Tiens, des œillets et des feuilles de laurier, et une poignée de sauge,

Et tiens, ce que je retire à l’instant de l’eau en entrant dans le bord de l’étang,

(Oh! c’est ici que je vis la dernière fois celui qui m’aime tendrement et revient pour ne plus jamais me quitter,

Et ceci, oh ! oui, je veux que ceci soit désormais le gage des camarades, cette racine de calamus, je le veux,

Echangez-le entre vous, jeunesses ! Que nul ne le rende !)

Et des ramilles d’érable et une touffe d’oranger sauvage et châtaignier,

Et des tiges de groseilliers et pruniers en fleurs et cèdre aromatique,

Tout cela, assailli que je suis par une nuée compacte d’esprits,

En vaguant je le montre du doigt ou touche au passage ou le jette négligemment loin de moi,

Indiquant à chacun ce que je veux qu’il ait, donnant à chacun quelque chose ;

Mais ce que j’ai retiré de l’eau près du bord de l’étang, cela je le réserve,

J’en donnerai, mais seulement à ceux qui aiment comme je suis moi-même capable d’aimer.

CALAMUS

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