‹ Feuilles d'herbeChapitre 61 sur 89 · FRANGE · texte numérisé non relu

FRANGE

L’An XVIII de ces Etats . [1793.]

Grande année et grand pays,

Apre, discordant, le cri d’une naissance déchire l’espace, pour toucher plus intimement qu’aucun autre le cœur de la mère.

Je suivais les rivages de mon océan du Levant,

Entendis par delà les vagues la petite voix,

Vis le divin nouveau-né là-bas qui vagissait lugubrement à son réveil, parmi le grondement des canons, jurons, hurlements, fracas d’édifices écroulés,

Ne fus pas tellement écœuré du sang qui coulait dans les ruisseaux, ni des cadavres isolés, ni ceux en tas ni ceux emportés dans les fourgons,

Ne fus pas tellement désespéré à ees randonnées de la mort — ne fus pas tellement horrifié à ces fusillades répétées.

Pâle, silencieux, grave, que pouvais-je dire à cette rétribution de longtemps accumulée ?

Pouvais-je souhaiter l’humanité différente ?

Pouvais-je souhaiter que le peuple fût de bois et pierre ?

Ou qu’il n’y eût pas de justice dans la destinée ou le temps ?

O Liberté ! ô compagne pour moi !

Ici aussi, tenues en réserve, les flammes, la mitraille et la hache, pour les faire sortir en cas de besoin.

Ici aussi, quoique longtemps comprimée, elle ne peut jamais être détruite,

Ici aussi, elle pourrait se dresser à la fin meurtrière et extatique,

Ici aussi, exigeant l’arriéré intégral de la vengeance.

D’ici je signale ce salut outre-mer.

Et je ne renie pas ce terrible enfantement et baptême rouge, Mais me rappelle la petite voix que j’entendis vagir et attends avec absolue confiance, peu importe le temps,

Et à dater d’aujourd’hui, triste et fort, je soutiens la cause léguée, celle de tous pays,

Et j’adresse ces mots à Paris avec mes affections,

Et j’imagine que là-bas des poètes les comprendront,

Car il y a encore, j’imagine, delà musique latente en France, des flots de musique,

Oh ! j’entends déjà le bruit confus des instruments, ils noieront bientôt tout ce qui voudrait les interrompre,

Oh ! je crois que le vent d’est apporte une marche de liberté triomphale,

Elle vient jusqu’ici, elle me gonfle de joie folle,

Je veux courir la transposer en mots, pour la justifier.

Je veux encore chanter un chant pour toi, ma femme.

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