‹ Feuilles d'herbeChapitre 60 sur 89 · A TOI · texte numérisé non relu

A TOI

Qui que tu sois, j’ai peur que tu ne suives le chemin des rêves,

J’ai peur que ces prétendues réalités ne soient destinées à fondre sous tes pieds et tes mains,

En ce moment même tes traits, tes joies, tes propos, ton logis,, ton emploi, tes mœurs, tes ennuis, tes folies, ton costume, tes crimes, s’évaporent de toi,

Ton âme et ton corps réels apparaissent devant moi,

Ils se présentent dépouillant affaires, dépouillant commerce, boutiques, travail, fermes, vêtements, la maison, achats, ventes, manger, boire, souffrance, mort.

Qui que tu sois, à présent, je pose la main sur toi afin que tu sois mon poème,

Mes lèvres contre ton oreille murmurent ,

J’ai chéri bien des femmes et des hommes, mais je n’en chéris aucun mieux que toi.

Oh ! j’ai été négligent et muet,

J’aurais dû me diriger droit vers toi il y a longtemps déjà, J’aurais dû ne rien conter que toi, j’aurais dû ne rien chanter que toi.

Je veux tout laisser pour venir faire les hymnes de toi, Personne ne t’a compris, mais moi je te comprends, Personne ne t’a rendu justice, tu ne t’es pas rendu justice à toi-même,

Personne qui ne t’ait trouvé imparfait, je suis le seul à ne trouver aucune imperfection en toi,

Personne qui n’ait voulu te soumettre, je suis le seul qui ne consentirai jamais à te soumettre,

Moi seul je suis celui qui rie place au-dessus de toi ni maître, ni possesseur, ni supérieur, ni Dieu, outre ce qui attend intrinsèquement en toi-même.

OISEAUX DE PASSAGE

Les peintres ont peint leurs groupes nombreux et le personnage central parmi tous,

De la tête du personnage central faisant rayonner un nimbe de lumière d’or,

Mais moi, qui peins des myriades de têtes, je ne peins aucune tête sans son nimbe de lumière d’or,

De ma main, du cerveau de tout homme et femme, elle se répand à flots resplendissants à jamais.

Oh ! je pourrais chanter de telles grandeurs et gloires à ton sujet !

Tu n’as pas su ce que tu étais, tu as sommeillé sur toi-même toute ta vie,

Tes paupières ont été comme fermées la plupart du temps. Ce que tu as fait t’est payé déjà en dérisions,

(Ton épargne, ton savoir, tes prières, si elles ne te sont payées en dérisions, quel est leur paiement ?)

Les dérisions ne sont pas toi,

En dessous d’elles et en dedans je te vois secrètement tapi, Je te poursuis où nul autre ne t’a poursuivi,

Le silence, le bureau, les propos dégagés, la nuit, la routine coutumière, s’ils te cachent aux autres ou à toimême, ils ne te cachent pas à moi,

La face rasée, le regard fuyant, le teint malsain, s’ils trompent les autres, ils ne me trompent pas,

La tenue fringante, l’attitude difforme, ivrognerie, goinfrerie, mort prématurée, tout cela je le rejette à l’écart.

Il n’est point de don chez homme ou femme qui ne trouve concordance en toi,

Il n’est point de vertu, point de beauté chez homme ou femme qui n’existent aussi bien en toi,

Point de courage, point d'endurance chez les autres qui n’existent aussi bien en toi,

Point de plaisir qui attendent les autres sans qu’un égal plaisir ne t’attende.

Quant à moi, je ne donne rien à personne à moins de te donner scrupuleusement la pareille à toi,

Je ne chante les chants delà gloire de personne, pas même Dieu, plus volontiers que je ne chante les chants de la gloire qui est tienne.

Qui que tu sois ! Réclame ta part à tout hasard !

Ternes sont ces spectacles de l’Est et l’Ouest comparés à toi,

Ces prés immenses, ces fleuves interminables, tu es immense et interminable comme eux,

Ces fureurs, éléments, orages, ces mouvements de la Nature, agonies qui semblent la dissolution, tu es celui ou celle qui règne sur eux en souverain ou souveraine,

Qui règne en propre sur Nature, éléments, souffrance, passion, dissolution.

De tes chevilles tombent les entraves, tu trouves un pouvoir infaillible,

Vieux ou jeune, homme ou femme, grossier, vil, rejeté par les autres, ce que tu es, quiconque sois-tu, se publie,

A travers naissance, vie, mort, funérailles, les moyens sont fournis, rien n’est chichement mesuré,

A travers courroux, pertes, ambition, ignorance, spleen, ce que tu es fait son chemin.

OISEAUX DE PASSAGE

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