‹ Feuilles d'herbeChapitre 65 sur 89 · EXHALÉ DU BERCEAU SANS FIN BALANCÉ · texte numérisé non relu

EXHALÉ DU BERCEAU SANS FIN BALANCÉ

Exhalé du berceau sans fin balancé,

Exhalé du gosier de l’oiseau-moqueur, navette musicale, Exhalé du minuit de septembre,

De l’étendue des sables nus et des champs au delà, où l’enfant, nu-tête, nu-pieds, son lit quitté, errait seul,

Du halo en ondée répandu là-haut,

Du jeu mystique des ombres en bas s’entrelaçant et se tordant comme si elles étaient en vie,

Des touffes d’églantiers et de ronces,

Des souvenirs gardés de l’oiseau qui chanta pour moi,

Des souvenirs de toi, triste frère, des notes capricieuses qui s’élevaient et retombaient,

De sous cette lune jaune et mi-pleine, levée tard et gonflée comme si c’était de larmes,

De ces premières notes de tendresse et d’amour là dans la brume,

Des mille réponses de mon cœur pour ne plus cesser jamais.

Des myriades de mots éveillés depuis lors,

Du mot plus fort et plus délicieux qu’aucun autre,

De tels souvenirs qu’à cette heure ils partent revisiter la scène,

DÉBRIS SUR LA GRÈVE

Comme une bande d’oiseaux, qui gazouillent, s’élèvent ou passent au-dessus de ma tête,

Ici portés, en hâte, avant que tout m’échappe,

Homme, pourtant redevenu par ces larmes un petit garçon* Qui se jette sur le sable, affronte les vagues,

Moi, chantre de douleurs et joies, unisseur du présent et de l’éternité,

Acceptant toutes suggestions pour m’en servir, mais d’un bond vif les franchissant,

Je chante une réminiscence.

Jadis à Paumanok,

Au temps où le parfum des lilas était dans l’air et poussait l’herbe de mai,

Le long de cette plage en des églantiers,

Deux hôtes emplumés d’Alabama, deux ensemble,

Et leur nid, et quatre œufs vert clair tachetés de brun.

Et tous les jours le mâle qui allait et venait alentour,

Et tous les jours la femelle blottie sur son nid, silencieuse, les yeux brillants,

Et tous les jours moi, enfant curieux, jamais trop près, sans j amais les troubler,

Qui regardais à la dérobée, absorbais, traduisais.

Luis ! Luis ! Luis !

Verse ta chaleur , grand soleil !

Tant que nous nous chauffons , nous deux ensemble .

Tous deux ensemble !

Qu'il vente du midi ou qu'il vente du nord,

Que poigne le jour blanc ou tombe la nuit noire.

Chez nous, ou partis outre fleuves et montagnes ,

Nous chantons sans cesse, insoucieux du temps.

Tant que tous deux nous restons ensemble.

Ainsi fut-il lorsque, tout à coup,

Tuée peut-être, à l’insu de son compagnon,

La femelle un matin n’était blottie sur le nid,

Ni ne revint l’après-midi, ni le lendemain,

Ni jamais plus ne reparut.

Et dès lors tout l’été dans le bruit de la mer,

Et la nuit sous la lune pleine, dans l’air calmé,

Au-dessus de la houle rauque de la mer.

Ou voletant le jour de ronces en ronces,

Je vis, j’entendis par intervalles celui qui restait, le mâle. Le solitaire visiteur d’Alabama.

Vente ! Vente ! Vente !

Souffle , vent de la mer , au long des grèves de Paumanok ; J'attends et j'attendrai que ton souffle me rendema compagne .

Oui, lorsque scintillaient les étoiles,

Toute la nuit sur la pointe d’un poteau festonné de mousse, Presque parmi les vagues claquantes,

Le chanteur esseulé restait là — étonnant, faisant couler des larmes.

Il appelait sa compagne.

Il épanchait les sens qu’entre tous les hommes, je sais.

Oui, mon frère, je sais,

Les autres peut-être point, mais moi j’ai recueilli précieusement toutes tes notes,

Car plus d’une fois, me glissant sans être vu jusqu’à la plage.

DÉBRIS SUR LA GRÈVE

Silencieux, évitant les rayons de lune, me confondant avec les ombres,

Me rappelant jusqu’à ce jour les formes sombres, les échos, les sortes de choses qu’on entendait et voyait,

Les bras blancs inlassablement agités là-bas dans le ressac.

Moi, enfant, nu-pieds, le vent soulevant ma chevelure,

J’écoutais longtemps, longtemps.

J’écoutais pour garder, pour chanter les notes qu’à présent je traduis,

Te comprenant, mon frère.

Soûlas ! Soûlas ! Soûlas !

Contre sa vague lui est soûlas la vague derrière,

Et encore une autre derrière celle-ci qui enlace et lèche, chacune contre Vautre pressée ,

Mais ma mie n'est plus soûlas pour moi, plus pour moi .

Bas pend la lune, elle s'est levée tard,

Elle se traîne — oh ! je crois qu'elle est lourde d'amour, d'amour .

Oh ! follement la mer s'élance contre la terre,

Avec amour, avec amour .

O nuit ! N'est-ce pas ma mie que je vois voleter parmi le ressac?

Quelle estcette petite chose noire que jevoislà-bas dans le blanc?

Fort ! Fort ! Fort !

Fort je crie vers toi, ma mie !

Haute et claire je jette ma voix par-dessus les vagues,

Sûrement tu dois reconnaître qui est ici, est ici ,

Tu dois reconnaître qui je suis , ma mie.

Lune basse !

Quelle est celte petite tache sombre sur ton jaune gris ?

Oh ! c'est la forme , la forme de ma compagne !

0 lune, ne la retiens pas plus longtemps loin de moi .

Terre ! Terre ! 0 terre !

N'importe où je me tourne, oh ! je crois que tu pourrais me rendre ma compagne si seulement tu voulais,

Cgi je suis presque sûr de la voir confusément n'importe où je regarde .

0 étoiles qui vous levez !

Peut-être celle que je désire tant va se lever , se lever avec Vune de vous.

0 gosier ! 0 gosier qui tremble !

Jette des sons plus clairs à travers l'atmosphère !

Perce les bois, la terre ,

Quelque part à écouter pour les saisir doit être celle que je désire.

Trillez fort, chansons !

Ici solitaires, les chansons de la nuit !

Chansons d'amour esseulé ! Chansons de mort !

Chansons sous cette lune traînante, jaunâtre, déclinante,

Oh ! sous cette lune qui tombe presque dans la mer !

0 chansons de folie et désespoir.

Mais doucement ! Bien bas !

Doucement ! Que ce ne soit plus qu'un murmure,

Et je t'en prie, attends un moment , toi mer au rauque fracas,

DÉBRIS SUR LA GRÈVE

Car je crois avoir entendu quelque part ma compagne qui me répondait,

C était si faible que je veux me taire, me taire pour écouter, Mais pas me taire tout à fait, car alors elle ne viendrait peutêtre pas tout de suite vers moi .

Par ici, mon aimée !

Me voici ! Là !

Par cette note à peine soutenue je m’annonce à toi ,

Ce doux appel est pour toi, ma mie, pour toi .

Ne te laisse pas attirer ailleurs,

Ce sifflement est celui du vent, ce n’est pas ma voix,

Ce volètement est le volêlement de l’écume,

Ces ombres sont celles des feuilles.

0 ténèbres ! Oh ! c’est en vain !

Oh ! je me sens bien mal et chagrin.

0 halo brun dans le ciel autour de cette lune qui tombe sur la mer !

0 reflet troublé dans la mer !

0 gosier ! 0 cœur qui bat !

Et moi qui chante vainement , vainement la nuit entière.

0 passé ! 0 vie de bonheur ! 0 chants d’allégresse !

Dans l’air, dans les bois, par les champs ,

Aimé ! Aimé ! Aimé ! Aimé ! Aimé !

Mais ma campagne n’est plus , plus avec moi !

Plus nous deux ensemble.

La mélodie mourait,

Tout le reste continuait, les étoiles brillaient,

Écho continu aux notes de l’oiseau, les vents soufflaient,

La farouche vieille, en ses grondements de colère, sans cesse grondait,

Sur les sables du rivage gris de Paumanok qui frisselait,

Le quartier de lune jaune, agrandie, s’affaissait, jusqu’à presque toucher la face de la mer tombait,

L’enfant restait en extase, les vagues avec ses pieds nus, l’air avec sa chevelure jouaient,

L’amour, longtemps à l’étroit dans son cœur, maintenant s’échappait, maintenant enfin en tumulte éclatait. Le sens de la mélodie vivement en son oreille et son âme se déposait,

D’étranges larmes sur ses joues coulaient,

Colloque là tenu à trois, où chacun s’exprimait,

A mi-voix, la sauvage vieille sans cesse criait,

Aux questions de l’âme de l’enfant en bourrue s’accordait, tel secret enseveli sifflait,

Au poète débutant.

Daimon ou oiseau ! (dit l’âme de l’enfant),

Est-ce vraiment vers ta compagne que tu chantes ? Ou estce en réalité pour moi ?

Car moi qui étais tout à l’heure un enfant, l’usage de ma langue endormi, maintenant que je t’ai entendue, Maintenant, en un instant, je sais ce que je viens faire, je m’éveille,

Et déjà un millier de chanteurs, un millier de chants plus clairs, plus forts et plus douloureux que le tien,

Un millier d’échos gazouilleurs se sont mis à vivre en moi, pour ne jamais mourir.

Q toi, chanteur solitaire, qui chantais à l’écart, me projetant hors de moi-même,

DÉBRIS SUR LA GRÈVE

O moi solitaire qui t’écoutais, jamais plus je ne cesserai de te perpétuer,

Jamais plus je ne m’y soustrairai, jamais plus les répercussions,

Jamais plus les cris de l’amour insatisfait ne seront absents de moi,

Jamais ne me quitteront pour que je redevienne le tranquille enfant que j’étais avant ce qui fut en cette nuit-là,

Près de la mer, sous la lune jaune et affaissée,

Où s’éveilla l’avant-coureur, le feu, l’enfer délicieux làdedans,

Le désir inconnu, la destinée de moi.

Oh! donne-moi le mot de l’énigme! (il est caché ici quelque part dans la nuit),

Oh ! si je dois avoir autant, que j’aie davantage !

Alors un mot (car je veux le vaincre),

Le mot final, supérieur à tous,

Subtil monta — qu’est-ce ? — j’écoute ;

Est-ce ça que vous murmurez et tout le temps l’avez fait, vous, vagues de la mer ?

Est-ce ça qui émane de vos marges liquides et vos sables mouillés ?

A quoi répondant, la mer,

Sans tarder, sans se hâter, \

Me murmura la nuit durant, et très nettement avant la pointe du jour,

Me chuchota tout bas le mot délicieux mort,

Et bien des fois mort, mort, mort, mort,

Sifflement mélodieux, ni pareil à l’oiseau, ni pareil à mon cœur éveillé d’enfant,

Mais se rapprochant peu à peu, comme pour moi en confidence frisselant à mes pieds.

Rampant de là sans s’arrêter jusqu’à mon oreille et doucement m’inondant tout entier,

Mort, mort, mort, mort, mort.

Ce que je n’oublie point.

Mais fonds ici le chant de mon nocturne daimon et frère, Qu’il me chanta au clair de lune sur la plage grise de Paumanok,

Avec les milliers de chants en réponse au hasard,

Mes chants à moi éveillés à partir de cette heure,

Et avec eux la clef, le mot sorti des vagues,

Le mot du chant le plus suave et de tous les chants,

Ce mot fort et délicieux que, rampant à mes pieds,

(Ou comme une bonne vieille, balançant le berceau, enveloppée de doux vêtements, se pencherait de côté), La mer me murmura.

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