AVEC LES DEVANCIERS
Avec les devanciers,
Avec mes pères et mères et les accumulations d’âges passés, Avec tout ce sans l’existence duquel je ne serais pas ici maintenant, comme je suis,
Avec l’Egypte, l’Inde, la Phénicie, la Grèce et Rome,
Avec les Celtes, les Scandinaves, les Bretons et les Saxons,
OISEAUX DE PASSAGE
Avec les aventures maritimes, lois, arts industriels, guerres et voyages antiques.
Avec le poète, le scalde, les sagas, les mythes et les oracles, Avec la vente des esclaves, avec les inspirés, avec les troubadours, les croisés et les moines.
Avec ces continents anciens d’où nous sommes venus vers ce nouveau continent,
Avec les royaumes et les rois qui s’effacent là-bas,
Avec les religions et les prêtres qui s’effacent.
Avec les rivages étroits vers lesquels nous jetons un coup d’œil en arrière, de nos vastes rivages présents,
Avec les années sans nombre se déroulant pour arriver à ces années-ci,
Nous voici arrivés, toi et moi — l’Amérique arrivée et façonnant cette année-ci,
Cette année ! qui elle-même projette en avant d’innombrables années à venir.
Oh ! mais ce ne sont pas les années — c’est Moi, c’est Toi, Nous sommes tangents à toutes lois et d’accord avec tous devanciers,
Nous sommes le scalde, l’oracle, le moine et le chevalier, nous les contenons facilement et davantage,
Nous sommes au centre du temps sans commencement ni fin, nous sommes au centre du mal et du bien,
Tout pivote sur nous, il y a autant de ténèbres que de lumière,
Le soleil même pivote, lui et son système de planètes, sur nous,
Son soleil à lui, et le soleil de celui-ci, tous pivotent sur nous*
Quant à moi (déchiré, agité, en ces jours de fièvre).
J’ai l’idée de tout, et suis tout et crois en tout,
Je crois que le matérialisme est vrai et que le spiritualisme est vrai, je ne rejette aucune partie.
(Aurai-je oublié une partie ? n’importe quoi dans le passé ?
Approchez-vous, qui que vous soyez et quoi que vous soyez, afin que je vous reconnaisse.)
Je respecte l’Assyrie, la Chine, la Germanie et les Hébreux,
J’adopte chaque théorie, mythe, dieu et demi-dieu,
Je vois que les vieux récits, bibles, généalogies sont vrais, sans exception,
Je soutiens que tous les temps passés furent ce qu’ils devaient être,
Et qu’ils ne pouvaient en aucune façon valoir mieux qu’ils ne valurent.
Et qu’aujourd’hui est ce qu’il doit être et l’Amérique également,
Et qu’aujourd’hui et l’Amérique ne pourraient en aucune façon valoir mieux qu’ils ne valent.
Au nom de ces Etats, en ton nom et en mon nom, le Passé,
Et au nom de ces Etats, en ton nom et en mon nom, le Présent,
Je sais que le passé fut grand et l’avenir sera grand,
Et je sais que tous deux s’unissent curieusement dansle présent,
(A cause de celui que je prends pour type, ècausedel’homme
OISEAUX DE PASSAGE
du commun, de la moyenne, à cause de toi, si tu es cet homme),
Et qu’où je suis et où tu es, en ce jour même, là est le centre de tous les temps, toutes les races,
Et là est le sens pour nous de tout ce qui est jamais venu des races et temps, ou en viendra jamais.
CORTÈGE DANS BROADWAY
Du Niphon ici venus par la mer du Ponant,
Courtois, joues basanées, les ambassadeurs aux deux sabres,
Appuyés au fond de leurs calèches découvertes, tête nue, impassibles,
Défilent aujourd’hui à travers Manhattan.
Liberté ! Je ne sais si d’autres voient ce que je vois,
Dans le cortège avec les nobles du Niphon, porteurs de message,
Fermant la marche, voltigeant au-dessus, autour, ou marchant dans le rang,
Mais je veux te chanter un chant de ce que je vois, Liberté.
Quant Manhattan au million de pieds lâché descend sur son pavé,
Quand les canons tonnants me réveillent avec ce grondement altier que j’aime,
Quand les canons à bouche ronde dans la fumée et l’odeur que j’aime crachent leurs salves,
Quand les canons aux éclairs de feu m’ont tout à fait mis sur le qui-vive, et des nuages de vapeur délicate, légère font un dais au-dessus de ma ville,
CORTÈGE DANS BROADWAY
Quand, resplendissants, les innombrables fûts droits, les forêts aux quais ne sont plus que couleurs,
Quand chaque navire richement paré porte son pavillon au pic,
Quand les banderoles ondoient et les guirlandes pendent aux fenêtres,
Quand Broadway est tout entier livré aux piétons et curieux, quand la masse est la plus dense,
Quand les façades des maisons grouillent de monde, quand les yeux fixent rivés par dizaines de mille à la fois,
Quand les invités venus des îles s’avancent, quand on voit le pompeux cortège qui passe,
Quand, l’appel adressé, la réponse qui a attendu des milliers d’années répond,
Alors moi aussi, me levant, répondant, je descends sur le pavé, me confonds avec la foule et, les yeux fixes, regarde avec elle.
Manhattan au visage superbe !
Américains, mes camarades 1 vers nous alors, enfin l’Orient vient.
Vers nous, ô ma ville,
Où nos splendeurs haut-faîtées de fer et marbre s’alignent de chaque côté, pour marcher dans l’espace entre,
Aujourd’hui, notre Antipode vient.
La Génératrice vient,
Le nid des langues, celle qui nous légua les poèmes, la race de jadis,
Vermeille de sang, pensive, perdue en rêveries, brûlante de passion,
Lourde de parfums, aux vêtements amples et flottants,
Au visage brûlé du soleil, à Taine intense et aux yeux brasillants,
La race de Brahma vient.
Vois, ô mon chant ! Tout cela et davantage jaillit vers nous en éclairs du cortège,
A mesure qu’il passe, changeant, il fait passer changeant devant nous un kaléidoscope divin.
Car point seulement les ambassadeurs, le bronzé Japonais venu de son île,
Souple et silencieux l’Hindou paraît, le continent asiatique lui-même paraît, le passé, les morts,
L’obscur matin nocturne de merveilleux et fabuleux inscrutable,
Les mystères enveloppés, les antiques ru chées inconnues.
Le nord, le midi suffoquant, l’Assyrie à l’est, les Hébreux, le monde ancien des Anciens,
Vastes cités désolées, le présent qui s’écoule, tout cela et davantage est dans le pompeux cortège.
La terre entière, le monde y est,
Le Grand Océan, la nuée d’îles, la Polynésie, la côte par delà,
La côte à laquelle tu fais face désormais — toi, Liberté, de tes rives d’or du Ponant,
Les contrées là-bas avec leur population, les millions de la masse sont curieusement ici,
Les marchés fourmillants, les temples aux idoles rangées de
CORTÈGE DANS BROADWAY
chaque côté ou au fond, bonzes, brahmines, et lamas, Mandarins, paysans, marchands, ouvriers et pêcheurs.
Les chanteuses et les danseuses, les illuminés, les empereurs invisibles,
Confucius lui-même, les grands poètes et héros, les guerriers, les castes, tout,
Se rassemblant, en foule de toutes les directions, des Monts Altaï,
Du Thibet, des quatre fleuves au long cours sinueux de la Chine,
Des péninsules du midi et des îles semi-continentales, de la Malaisie,
Ceux-là et tout ce qui leur appartient se manifestent à moi palpablement, et sont par moi saisis,
Et je suis saisi par eux et retenu amicalement par eux. Pour que je les chante tous, comme je le fais ici, Liberté ! pour eux-mêmes et pour toi.
Car moi aussi, élevant la voix, je me mêle^aux rangs de ce cortège,
Je suis le chanteur, je chante tout haut au-dessus du cortège, Je chante le monde donnant sur mon océan du Ponant,
Je chante copieuses les îles au delà, aussi serrées qu’étoiles au ciel,
Je chante le nouvel empire plus grandiose qu’aucun d’avant, comme il m’apparaît dans une vision,
Je chante l’Amérique, la souveraine, je chante une suprématie plus grande,
Je chante, projetées, un millier de cités florissantes, encore à venir avec le temps sur ces groupes d’îles océaniques. Mes voiliers et mes vapeurs sillonnant les archipels,
Mon pavillon étoilé battant au vent,
Le commerce s’installant, le sommeil des âges ayant fait
son œuvre, les races nées une seconde fois, restaurées,
Existences, les travaux ressuscités, — le but, je l’ignore, — mais l’antique, l’Asiatique renouvelé comme il doit être,
Commençant à dater de ce jour, entouré par le monde.
Et toi, Liberté du Monde !
Tu siégeras au centre en parfait équilibre des milliers et milliers d’années,
Tels aujourd’hui d’un côté les nobles d’Asie venant vers toi,
Tel demain de l’autre la reine d’Angleterre envoyant son fils aîné vers toi.
Le signe revient en sens inverse, le tour est fait,
Le cercle est fermé, le voyage accompli,
Le couvercle n’est qu’à peine entr’ouvert, cependant le parfum se répand abondamment du coffre entier.
Jeune Liberté ! Envers l’Asie vénérable, mère de tous,
Sois indulgente, aujourd’hui et toujours, ardente Liberté, car tu es tout,
Courbe ton front fier devant la mère longtemps absente qui t’envoie maintenant des messages de par delà les ar- * chipels.
Courbe bas ton front fier cette fois, jeune Liberté.
Furent-ils si longtemps les enfants à errer vers l’ouest ? Si immense l’étape ?
Furent-ils si longtemps les troubles âges devanciers à déboucher du Paradis vers l’ouest ?
CORTÈGE DANS BROADWAY
Furent-ils en marche sans relâche de ce côté-là les siècles, tout le temps sans savoir, pour toi, pour des raisons ?
Ils sont justifiés, ils sont accomplis, ils devront maintenant se tourner de l’autre côté aussi, pour se diriger vers toi dès lors,
Ils devront maintenant marcher dociles vers l’est aussi pour l’amour de toi. Liberté.
DÉBRIS SUR LA GRÈVE