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Feuilles de route aux Etats-Unis

De la place de l'Opéra à la Cinquième Avenue de New- York, — Le bassin de l'Eure, au Havre. — Les chaises. — Le télégraphe in extremis. — Présentations générales, — L'art à bord, — Midi. — A table. — Les noc- tambules. — Une aurore boréale, — Les vigies. — La sirène, — Le coiffeur, — Un baptême, — Mademoiselle Champagne. — Le pilote, — La rade de New-York, — Impressions du retour. — Olympio à bord.

On peut aller d’une traite de la place de l'Opéra l'hôtel de la cinquième avenue à New-York. Un ‘acre vous verse dans un train, dit train transatlanque, qui vous dépose dans ie paquebot même ; uand vous en sortez, vous montez dans un cab, ui vous arrête devant votre room.

Ce n’est pas une bien heureuse invention, ce

lg FEUILLES DE ROUTE

train transatlantique qui vous débarque tout end} dormi, en pleine nuit, sur le quai du port, presque. à la dernière minute, comme si l’on avait crainte de donner quelques heures en trop à son voyage. Pour ma part, j'ai préféré m'embarquer tout à mon aise, sans me mêler à ces passagers affairés qui traversent l'Océan plusieurs fois dans l’année et qui ne connaissent plus l’imprévu du départ. Je. .montai dans le train à Paris un matin, je déjeunai à Rouen, où je voulais revoir, en passant, les moulures du Palais de justice, le musée, l’Horloge, la Calende et l’étonnante, admirable et merveilleuse cour de l'hôtel Bourgtheroulde. Je continuai ma route pour aller diner à Frascati, au Havre, où j'eus, le même soir, la musique militaire, le spec-. tacle et un concert classique. Après une journée … si judicieusement occupée, je me trouvai dans les. meilleures dispositions pour quitter l’Europe en emportant le profond souvenir de notre art, de nos antiquités, du charme de nos plages, de la gaieté française, de ce je ne sais quoi qui fait trouver plates, mornes et ennuyeuses les plus belles villes de l'étranger.

Le lendemain matin, il faisait un temps superbe. Dès cinq heures, les employés de l'hôtel traînaient et hissaient sur l’omnibus les colis des passagers qui avaient aussi préféré se rendre d'avance au Havre. On heurte à ma porte. Ce sont des amis

de Paris, mes compagnons de mer et de voyage, que le train transatlantique vient de débarquer et qui viennent g'ourmander ma paresse, Ils m’annoncent qu'il règne déjà une animation de fourmilière autour du paquebot. Après les vigoureux Shakehands, nous gagnons d’un pas alerte le bassin du départ, à travers la: ville endormie et vaguement ensoleillée.

Le paquebot La Champagne est accoté le long de l'immense hangar où brûlent encore, au jour naissant, des becs de gaz dans les lanternes. Les poutres et les piliers de bois s’enchevêtrent dans une perspective fuyante au-dessus des montagnes de colis que la grue à vapeur enlève par grappes pour les descendre à fond de cale. Les passagers, les parents, les amis font des groupes variés audessus desquels plane je ne sais quel malaise, comme un sentiment général de tristesse et de vague appréhension. Des épouses, des mères pleurent. La douleur est là; même ceux qui ne l’ont pas apportée se ressentent de son voisinage.

Au bas d’une des passerelles qui grimpent sur le dos du vaisseau colosse, une petite baraque bleue est celle du télégraphiste. Cet homme est débordé de travail. Chacun passe à son guichet avec deux, trois, plusieurs télégrammes : ce sont les adieux ir extremis, les derniers mots que l’on dit, un pied sur le bateau.

À l’un des angles d’un magasin, une haute

. Aulée les ll et nier L bateau in à l'instant du départ. Le hangar s’est vidé. És

| ‘façon de ee par l'un des on l’arrière. Les amis et les parents courent à a

jetée pour nous saluer au passage avec 1

mouchoirs. Deux remorqueurs à vapeur onE ne

virer, L' entrée et la sortie de ces $ Rassins du H lave

rène. Il semble voir deux Doit ane | déplacer une taupe morte. |

mur du quai, tant la traction est violente.

direction n’est déjà pas si facile, La veille, vapeur étranger, par un faux mouvement barre, a défoncé de son éperon la digue .

quai. “

Nous voici dans le g'oulet. La jetée est couverte de monde ; les mouchoirs, les ombrelles, les Chapeaux s'agitent. À tous ces adieux attendris, notre bateau répond par deux coups de canon; c'est le salut à la France! Comme elle est émouvante cette simple détonation qui fait retentir les échos de Sainte-Adresse! Que de sentiments, de regrets et d’espoirs exprime le cri de cette gueule de bronze, touchant adieu à la patrie, à la famille inquiète, à des parents vieux ou malades qu'on n'est pas sûr de revoir, rêves de fortune ou de succès, soif d'inconnu et projets d'aventures; et que tout cela est peu français! Nous sommes, dans le monde, les sédentaires, parce que nous nous trouvons bien chez nous. Nous nous laissons visiter plus que nous ne visitons les autres. :

À présent, les pistons des machines activent leur mouvement; le monstre prend son élan pour la longue course qu'il va fournir, sans trêve ni relâche, durant huit jours. On a calculé que l’hélice de la Champagne fait, pendant la traversée, 100,000 tours. Dans le voyage complet, aller et retour, le bout de l’aile parcourt 50,000 kilomètres pour en faire franchir au bateau 12,000. Ce mouvement exige 2,600 tonnes de charbon et 7,000 kilogrammes d'huile pour adoucir les rouages, s’il faut en croire M. J. Richard.

Le Havre n’est plus qu'une brume à l’horizon.

La côte de France s’estompe vaguement; dans la journée, on aperçoit tout là-bas le cap de la Hague; puis c'est de l’autre côté l’île de Wight, le cap Lizard; alors seulement, nous disent les officiers du bord, nous sommes en mer; etilya deux jours que nous voguons. De la pointe de l’Angleterre jusqu’à Terre-Neuve (cap Race), nous n’avons plus ni côte ni phare à croiser : rien que le ciel et l’eau.

Chacun connaît l’organisation matérielle d’un paquebot transatlautique pour en avoir visité au moins un dans les ports. C’est un hôtel flottant, très confortable et très agréable, avec sa grande salle à manger de deux cents couverts, le salon de conversation, l'escalier monumental à double révolution, le fumoir très distingué, des sofas dans tous les coins, des cabines ingénieusement aménagées où l’on est à l’aise en peu d'espace, des repas fréquents et copieux, bals, concerts, flirts et plusieurs toilettes par jour. Il paraît qu'il fut un temps où l’on mettait des mois à faire ce voyage sur de mauvais voiliers qui étaient fort secoués et fort mal commodes. Mais ces récits tiennent déjà de la légende. Mettez le Grand-Hôtel de Paris à flot : vous avez au juste le steamer moderne.

À votre entrée, on vous distribue un ravissant programme illustré : c’est la liste des passagers.

On sait tout de suite avec qui l’on voyage, on

trouve les noms amis, connus ou faciles à connaître. C’est comme une sorte de présentation générale dans ce grand salon flottant.

Nous fimes la traversée en fort agréable compaonie.

Le commandant du navire, capitaine Boyer, est un aimable homme chez qui se tiennent l’aprèsmidi de Joyeuses réunions. Le capitaine est sympathique à tous les passagers du bord, et c’est un spectacle attendrissant, aux heures de loisir, de voir le vaillant officier jouer aux palets sur le pont avec ses deux petites filles tout de noir habillées. Le commissaire est bien le plus jovial et le plus charmant garçon. Il porte un nom aimé des lettres et nous fûmes tout de suite bons amis. Il est le fils d'Oscar Commettant, ce brillant causeur dont les spitituelles improvisations font les délices de certains salons parisiens. Le fils a de qui tenir et il tient. [l a un entrain endiablé, un sac d'histoires inépuisable, un talent de pianiste hors ligne. On ne s'ennuie pas une minute avec lui. Dans sa Cabine se tenaient souvent des assises peu austères que composait la jeunesse dorée du bord, et notre amphitryon nous a plus d’une fois gardés jusqu’à une heure avancée de la nuit, dans son petit salon où des ficelles fixent les sièges pour prévenir les surprises du roulis, et où des aquarelles d’un parisianisme piquant rappellent, en plein Atlantique,

les boulevards et le Chat-Noir.

quart est superbe sur sa passerelle, où la ligne de

Ps dans le baquet sont couchés trois jolis nehte

et d’amitiés durables. La grande occupation est de

FPT

; ie à andre l'âme, si on | peut dire, L'offcie +. : ne

son corps forme avec le plan du pont un angle très aigu, Au premier plan, un vieux mathurin rougeaud porte dans ses bras un petit baquet de bois bien connu des passagers par les gros temps;

renards qui dressent leur tête finaude et Mn le regard malin, les yeux jaunes comme leur pelage fauve. On a rarement mis plus de discrétion : 5 et de gaieté dans l’à-propos. ne APTE

À bord, la connaissance est vite faite; la tra- Fe versée est souvent l’occasion de bonnes rl 4

causer, et c'est apparemment sur les paquebots transatlantiques que s’est réfugiée la tradition des salons où l'on cause, que quelques dames de Paris s'efforcent d'entretenir.

Que ferait-on durant toute une journée à bord? “1 Les jours passent et n’amènent guère leur part sa d'imprévu ; un iceberg qui flotte, un dauphin qui Su souffle, un requin qui danse dans le sillage, un voilier ou un vapeur qu’on salue au passage dt. À:

avec qui l’on échange les invariables nov Iss es Fe

« Tout va bien à bord; pas de glaces » : ce sont là les divertissements les plus surprenants. Comme on se couche tard, on se lève tard. Après le déjeuner du matin et quelques tours de promenade sur le deck devant la file des chaises de bord, aliœnées et étendues, abritées par la tente, la cloche annonce déjà le second déjeuner. C’est alors seulement qu’on se trouve à table à peu près au complet. Les dames ne sortent en général qu’assez tard.

Midi est l’une des dates intéressantes de la journée. La sirène mugit. Chacun tire sa montre et la règle, car il se produit, à cause du déplacement, une différence d'environ quarante minutes par jour. Ceux qui s’obstinent à garder l'heure de Paris retardent de cinq heures en arrivant à New-York.

C’est encore à midi qu'on marque le point. Dans la cage monumentale du grand escalier, il y a une carte de l'Atlantique sur laquelle on pique chaque jour un petit drapeau à la place où se trouve le navire. Un cadre indique le nombre de milles parcourus. On conçoit l'intérêt de ces renseignements sur cette route où rien ne change, rien n’avertit qu’on se déplace ou qu'on approche. Ce petit drapeau, c’est nous, c’est l’emblême de notre maison flottante, qui n’est pas même un point sur l'Océan. Ce symbole momentané nous est cher comme nous-mêmes. Les groupes, quelque factices qu'ils

si de ses prérogatives; on y Re les autres | paquebts avec cet égoïsme naturel et un pe puéril qui persuade au troupier qu'il n’y à qu’ un beau régiment, le sien. On reculerait, si l’on voulait sonder ce qu’il y a au fond du mot Patrie. À peine a-t-on remis sa montre à l'heure que : 1 cloche annonce le lunch. Naviguer ici, c’est . manger. On quitte à peine le ratelier. L'an vif

de la mer et des embruns favorise ce sport.

On a un peu de répit de deux à cinq heures . C'est l'heure du Bois, je veux dire que la société

est au complet, se promène, cause, s’assied en rond, lit, dort, rêve sur le plancher du deck. La jeunesse s'amuse, joue au tonneau, aux an neaux, aux grâces, — c’est le privilège des jeune ! filles, — — chacun utilise ses talents; les uns orga- nisent des courses à pied ou des Fo desauts; d’autres chantent, ou font de l’aquarelle, ou réci- tent des vers, dessinent en caricatures les têtes où ï les pieds. de leurs compagnons; en un mot, ©

: cons un loisir sans recours. ra À cinq heures, la cloche avertit d'avoir ds

préparer pour le dîner. Chacun rentre et ressort frais, correct, en tenue noire pour le repas du soir. Les dames font assaut d'élégance. Des plantes vertes décorent les longues files de tables. Les premiers jours, des gentlemen tâchent de faire durer le gardenia qui vient de terre et qui reste épinglé à leur boutonnière. Sans être de la toute première fraîcheur, il réjouit l'œil malgé ses bords jaunis, dans ce décor aquatique qui rend les yeux moins difficiles.

Le toit en verre de la salle à manger est à une hauteur prodigieuse, comme une coupole dont le - dôme reposerait sur le plancher du pont. L’œil plonge en profondeur, rencontre le salon de conversation et de musique, qui est comme troué en son milieu par un carré parfait, entouré d'une balustrade d’où l'on domine les convives attablés.

Les dîners sont copieux et joyeux. Comme il y a environ deux cents couverts, ils ressemblent toujours un tantinet à des repas de corps, et l’on attend involontairement le discours du maire au dessert. La grande voix de la mer le remplace avec avantage.

Les chiffres ont quelquefois leur gaieté. Je ne vous dirai pas que le bateau est grand, vous le. savez, et si vous l’ignoriez vous vous en douteriez en apprenant que pour le nettoyer il faut user quatre cents balais!

Pour nous en tenir au chapitre des denrées, voici le tableau de la consommation des vivres entre Paris et New-York :

REUT 2 Pa bu 6,900 kilogr.

Lard et Jambon. 2,900 — PAHDISBSS +, Lo bi 200 — MONO on 3,200 — MOD Sr in dou 2,00 — DD SSODS me ali 650 — Patég true, 2 650 — Volattias 4. 0, 0e 1,500 têtes Légumes frais. : : 4 300 kilogr.

a eo oct SONO DES Liqueurs . ne 800 — Beurre, +. 2.1, + D 000 Ho Œufs , 46,000 — Huîtres. 7,000 — Lait. 600 litres Chocolat . 120 kilogr.

Café. , 00 — Pain: 180,000 —

Brioches petit déjeuner.

C’est un festin, que le dernier dîner à bord. On l'appelle le dîner du commandant. Alors le champagne coule à flots, avec le rire, les toasts et les chansons.

Tandis que les dames remontent sur le pont ou

. au salon, les messieurs vont au fumoir, — un intérieur de mosquée avec arabesques et og'ives trilobées. Ils n’y restent que le temps d’une mince cigarette, pour parler comme les héros de Léon Gozlan : « Je n'étais plus qu’à deux cigares du château. »

Pour l’emploi de la soirée, on a le choix entre la flânerie du pont ou la musique du salon. Car on chante, on danse, on organise des concerts, que dis-je ? des concerts de charité au profit des veuves des marins; les plus jolies femmes vendent les programmes aux enchères, et la bienfaisance ne perd pas ses droits. Chaque traversée enrichit de plusieurs milliers de francs les caisses de secours maritimes.

La dernière visite à la salle à manger a lieu vers dix heures pour prendre le thé. Alors on se disperse; les uns vont se coucher, les autres se séparent en groupes éparpillés dans tous les coins.

C’est l’heure du mystère. De grosses parties de poker ou de baccara s'organisent au fumoir. À une heure du matin, les derniers retardataires regagnent leur couchette : ce sont les noctambules de l'Océan.

Je revois encore le pont désert par les belles nuits d'été. Le long de la muraille qui soutient les verrières de la machinerie, la file des chaises vides s’allonge ; dans un coin, une lanterne jette

Le bâille, et l’on n’entend d’autre bruit sinon le bals HU souterrain des machines et le plissement : de l’eau qui glisse contre la carène.

Une nuit, nous eûmes une sorte d’aurore bb> réale, Tout un côté du ciel s’embrasa d’une lu- . mière vert pâle, avec des stries régulières et ser rées, comme s’il pleuvait des émeraudes. Ce fut une hu. si vaporeuse, si fondue, si douce qu pe : semblait qu'on en perçût les à travers un

. Lo. , dans de grandes ae de Be . gale, a.

À un angle du pont est suspendu un petit de rillet de cuivre rouge, cerclé de cuivre jaune, ae intéressant comme un bibelot de fumoir. Il est à demi plein de sable. Par le trou de bonde no un morceau de grosse corde. C’est la ficelle, qui sert aux fumeurs à allumer les pipes et les citawares.

Le mousse l’allume par un bout, et elle al ;

AUX ÉTATS-UNIS ae

en cendres. L'usage des allumettes étant interdit, voilà une ficelle commode et pittoresque.

À l'arrière, ce sont les passagers de seconde

classe. Les émigrants encombrent l’entrepont et sont les plus gais de tous, dansent au son des vielles, jouent à la mourre, chantent en chœur le soir au clair de lune; et l’on croirait entendre, dans les voix graves d'hommes mêlées aux notes aiguës des femmes, quelque mélopée de Tritons et de Néréides qui prendraient de nuit notre paquebot pour le char de Neptune.

À la pointe extrême de l’avant, là où se rencontrent et se coupent les courbes que font les flancs du navire, se tiennent en permanence les hommes de quart, deux matelots vêtus de caoutchouc jaune, coiffés de casques durs à visières tombantes, imperméables dans leurs grosses bottes et leurs suroits.

À toute heure du jour et de la nuit, ils sont là, comme des immobiles et éternelles statues de la vigilance. [ls embrassent à eux deux tout l’horizon, l’un à babord, l’autre à tribord. Bien avant que l’œil des profanes ait rien aperçu, ils voient et signalent à l'horizon les navires qui approchent. Dès qu’ils ont signalé une voile pendant le jour, ou un fanal pendant la nuit, l’un d'eux, qui a une trompe de cuivre à la main, corne une fois ou deux, suivant que le vaisseau en vue est à droite ou à gauche. On entend le signal de la passerelle, et

venir route UE . à Il est lugubre, ce son de One, le soir, a d tout s'endort sur le navire, et qu'on s'attarde : sur le pont à regarder les traînées sautillantes que … font les astres dans l’écume des flots. Soudain, un chant plaintif part de l'avant, devient plus fort, : puis s'éteint en un son mourant et filé, dans la bise qui incline le gros panache de fumée au-dessus de la cheminée; et ce son dans cette solitude est à la

fois poétique et mélancolique, bien plus mille fois que le son du cor au fond des bois pleins d'êtres et de vies; c’est comme un appel plaintif qui précèderait quelque gros danger, celui de l’engloutissement obscur et ignoré de victimes innocentes au fond du gouffre insondable, Les poètes ont chanté le cor de Roland, le cor d'Hernani; quels accents plus pathétiques encore et plus humains peut-être ils trouveraient en chantant le cor des . + vigies de l’avant! He S il est à bord une musique plus funèbres C ot re

le son lamentable de la sirène par les temps des brume. Il y a des zones de brouillards où l’on n'aperçoit plus rien à quelques mètres. Si le paquebot rencontrait une embarcation, il la chavirerait sans que personne peut-être n’en pûtrien savoir, Même si le bateau voisin était aperçu, dans bien des cas on se demande comment on pourrait stopper à temps, étant données la rapidité de la mar-

bateau lui échappe en se livrant à tous ses ca . prices et en suivant ses gigantesques ondulations ;

Le. mais en temps de brume on ne voit pas, on n’en-

tend pas cet ennemi insaisissable qu’on va peut-

être défoncer, ou qui va nous éventrer en nous prenant de flanc.

Les hurlements de la sirène aggravent cette appréhension, Un ample cornet de bronze est accroché au grand mât; le pavillon s’ouvre béant

+ dans le sens de la marche du navire. Un tube serpentin le relie. aux chaudières des machines : un fil directeur correspond à la passerelle de l'officier de quart, Celui-ci tire la soupape, la laisse

écoute s’il n'entend pas quelué signal aide : #4 ‘au loin.

ie Quand la soupape s'ouvre, le pavillon de la “ sirène laisse échapper un tourbillon de vapeur | avec un cri strident, horrible, un mugissement de damné dont Lucifer fanerait les entrailles avec sa fourche; c’est une longue plainte, tremblotante, lugubre, qui doit résonner à plusieurs kilomètres; les nuages de vapeur se condensent à l'air et retombent en rosée, — la rosée de larmes de ces mélancoliques gémissements. Durant des heures entières, des nuits entières, la lugubre musique chante incessamment avec … cette alternance plus énervante de cris et de si: : lences attentifs aux voix de là-bas qu’on attend sans entendre. L'œil cherche à percer ces voiles humides dont les replis cachent peut-être quelque frêle esquif, ou quelque autre géant comme le nôtre, qui nous frôle ou qui vient sur nous pour. le formidable conflit. ‘ La nuit, dans le sommeil agité que donne le déplacement du roulis, on entend les longs mugissements, et l’on dirait la grande voix du navire : qui s’épouvante d'être poussé à toute vapeur par la main brutale de l’homme à travers l'épaisseur | des brouillards insondables. A Les jours où il pleut, les messieurs + le loisir +.

: si ou six « jours de quarantaine. 1 a un magasin

: ‘assorti « où l’on trouve des casquettes, des photo= graphies, des cuillers-souvenirs, dont raffolent les dames américaines. Ce figaro aquatique ex= celle dans l’art de vous raser envers et contre roulis et tangage. Par les gros temps, le barbier et : nn client ont l'air d’ê tre installés sur le Dates à

Le rendez-vous élégant, ce qu’on peut appeler les Acacias du bateau, c’est lé palier du premier étage dans l’escalier central qui descend du deck vers la salle à manger. 11 y a un long sofa : flanqué de deux divans plus petits, qui précèdent du côté la cabine du docteur, de l’autre, Je

du commissaire. Tout le beau monde se retrouve ; ë, * là; ces petits recoins sont propices au flirt et par- : se des + fort recherchés, Avant l'heure des repas,ony fait apporter les cocktails apéritifs, qu’on déguste

É en riant, dans des réunions dignes d'Ermenonville. |

a rasoir aussi Marin que son dt RS | .

D Tr

FEUILLES DE HOUTE

cher d’une petite fille. Ce fut une joie à bord et l’on se disposa à fêter cette naissance. Les dames, de leurs doigts de fée, brodèrent un manteau, our- À lèrent des bonnets, des langes; on fit une quête :

fructueuse ; le père fut invité à dîner avec les

passagers de première classe. Le baptême fut célébré à bord. Il y avait précisément un prêtre de

passag'e.

C'était à quatre heures du soir. Une nappe fut étendue sur le milieu d’une des long'ues tables, un autel fut improvisé. Des dames prêtèrent une

croix, des vases, des chapelets, des livres d’heures ;

on mit une salière et deux petites fioles. Une assemblée religieusement silencieuse encombrait la

salle et les galeries du pourtour, qui prenaient

l’aspect d’un jubé. Les hommes tenaient à la main leurs bizarres et claires casquettes de bord. Les femmes priaient à la place où la veille au soir résonnaient les couplets de Xanrof et de Jouy. Le

commandant fut parrain, avec une des plus gra-

cieuses passagères pour marraine. La petite fut baptisée du nom du bateau. Elle s us «Cham-

: pagne ».

Quelle touchante cérémonie de voir tous ces

gens en costumes étranges, pelisses, waterproofs et vestons clairs, recueillis et attendris autour de ce petit être inconscient, dans le grand désert li-

quide que le soleil empourprait de ses feux incli-

nés. De nations diverses, de religions opposées, :

ca le reste de la traversée, le vide se fit, : personne ne s’attabla autour de la place pi

ch Éiblait que Dieu eût boss son doigt sur le navire.

La petite Champagne se porta à merveille.

ni paraîtra bien étrange, plus tard, à ses jeunes camarades de classe de l'entendre répondre à Ja maîtresse qui lui demandera : « Comment vous appelez-vous et où êtes vous née, mademoiselle ? — Champagne, madame; je suis Le par 43° de is et 32° de lnbitude ouest. s

| L'arrivée du pilote à bord est l’un des gros événements de la traversée. On sait qu'aux abords de Ja côte, le commandant remet ses pouvoirs à un pilote patenté qui connaît à merveille les fonds, les récifs, les passes, la configuration spéciale du port où à s Le d’ entrer. Il quitte la terre, à son tour de

“ quipage es de huit ou dix lamaneurs. I] part et va aussi loin que possible à la rencontre des bâtiments / qui arrivent. Il s’écarte souvent à plus de 240 milles de la côte. Plus il s’avance et Die gros est + profit. 4 Le pilotage est bien be Le prix est propore | tionnel à la jauge du bateau pilote et à la zone | où il a été rencontré. Le pilote’ qui rentre un pa- | quebot de la Compagnie au Havre touche nn 2,000 francs.

= Sur son cotre il croise quelquefois 16e avant de rien trouver. La nuit, il porte un fanal au sommet de la mâture. Le petit bateau est fe rieusement ballotté au large. Les; jours paies les ; vivres diminuent. Soudain, la vigie crie : « Na- É vire! » A l’horizon, un point noir Re c'est | le paquebot, où il a déjà été aperçu et piqué. Le : signaux sont échangés, le cotre et le gros vape F : vont l’un vers l’autre. D à Cependant, sur le steamer, depuis la mn % n’est bruit que du pilote. La vigie le guette. Les | passagers font une loterie à plusieurs louis le bil- 3 let; le numéro gagnant est le numéro du pilote, ! dont on ne sait rien à l'avance. Dès qu il est si

. ee igesnt: il accoste au bas de or … carène ef, du haut des bastingages, dans im

fe. épaisse échelle de SL et de cordages, qu il saisit dès que la lame élève sa barque à la hauteur du dernier échelon. Il grimpe le long de

D escalier raide, ne marins du bord l'aident à

4 re un coin de ue que nous retrouvons. “ Ten déjà il est sur la passerelle où le commandant le reçoit; il lui communique les instructions de Ja santé, et prend la barre, tandis que le Jos

ÉEUILLES DE Tébte

quebot porte à a le pavillon et le numéro du pilote.

Le sixième jour on aperçoit, au loin, des brumes : c’est Terre-Neuve et ses bancs, le cap Race, Saint-Pierre, Miquelon, la Nouvelle-Écosse,

le cap Sable, c’est la terre, enfin! D'apercevoir la côte, même très loin, il semble qu'on n’est plus

en mer et qu'on fait éu cabotage.

Longtemps on distingue les rives verdoyantes de Long Island, et le gros navire fait majestueu-

sement son entrée dans l’énorme rade, entre Sandy Hook et Coney-[sland, plage célèbre par ses sur-.

prenants fireworks.

Chacun sait, pour l'avoir entendu dire, jh | panorama grandiose, unique, impressionnant offre la rade de New-York. Il n’y a pas au monde deux : spectacles comme celui-là. On sent un frisson de- 4

vant cette ample échancrure qui forme estuaire à

l’'Hudson et qu'encadrent des kilomètres de cons-

tructions. De Nous y arrivämes de nuit. Toute la côte était illuminée par les casinos, les hôtels des plages, les

hauts bateaux qui les desservent et qui semblent des villes flottantes, les ferry boats, radeaux

gigantesques qui transportent plusieurs trains de wagons, leurs locomotives, les camions, voitures,

tombereaux et piétons sur une plate-forme grande 4

comme une place publique.

rm © 3 à mc

| | légérement et, de un london. dans l ce di ne bre des quatre . no su 4 Le

4 eat ou symbole; on dirait la jeune et pou Amérique qui se dresse ve

. Entre Ellis Island et Governors Island, entre le … fort Gibson et le fort Columbus, le ar gagne la pointe sud de New-York, the Battery, laisse à Ù droite l’East River que domine au loin l’effroyable portée du pont de Brooklyn, et gagne son pier en face de Jersey City. N nn Dès que le bateau s’est accoté contre l'immense hangar qui recouvre le môle de débarquement, les visites commencent, celles de la santé, des postes, et surtout de la douane. Tous les passagers défilent devant un officier qui vous présente une plume; on signe sur l’honneur une déclaration j pipe FAHHRES on jure devant Dieu ei devant les hommes qu’on n’a dans ses valises aucun objet … prohibé par les tarifs. Que cela est donc solennel et j'ajouterai inutile, puisque les douaniers pren-

le ue du hangar ie contenu de tous te colis. cite

Je suis revenu en Europe à bord du Der # paquebot qui m'avait emmené, Ze Champagne.

C'était au moment où le choléra sévissait sur les côtes de France. Tous nos navires étaient arrêtés en quarantaine dans la rade de New-York; les ba-

gages étaient phéniqués et désinfectés ; ie Américaines n'osaient s "embarquer par l por du retour, et celles qui se trouvaient en France

hésitaient à revenir par l'assurance qu’ellesavaient de voir asperger de produits liquides et antisep- k … tiques les dentelles et les étoffes de leurs toi- . 4 lettes. sa Ces circonstances produisaient comme un arrêt dans la circulation internationale des deux pays. A bord, au retour, nous n’étions plus quatre cents passagers, mais vingt-neuf. Nous pouvions nous considérer comme des touristes amateurs ayant frêté pour leur agrément un immense yacht privé de cent cinquante-cinq mètres de long. | Quelque agrément que présentât cette aise, ne | ne laissait pas d'augmenter la pénible impression d'un second voyage sur la même embarcation. Le a

place, les mêmes note garçons et mousses couraient sur les planches Bien lavées du deck;

blue décorée comme un atelier de rapin. Mais . |

les passagers apportaient des figures nouvelles

LTÉE Sr

É ce milieu te il me semblait que je fusse

ue rappelait mes intimités de huit jours; ils vioaient mes souvenirs ét envahissaient par une

souffris durant les premiers jours. I1 me déplaisait de voir installé dans son fauteuil pliant un Yankee

TE

qui lisait ou FES les flots bleus, et je mau-

Pa

dissais le clergyman qui la oo dune Œhur :

Il est à peine croyable combien l’homme s’ac- - climate, s’habitue vite au milieu le plus récent ou le plus fugitif. Huit jours de bateau peuvent suffire aux plus douces liaisons comme aux plus fl anches camaraderies.

PRUILLES DE à ROUTE

Un peu comme Olympio, j'errais tristement à

travers le pont presque désert, évoquant les 1

scènes aimables de la première traversée, repeuplant tout le bateau avec mes chers souvepirs : et rien n’était triste comme ce vide etces … disparitions. Je pensais souvent : « Où sont-ils ji mes amis d’un jour que je croyais à présent ne … pouvoir plus quitter ? En quels points du monde se

sont-ils dispersés? Les retrouverai-je jamais, et jamais nous reverrons-nous? Les uns sont dans

l'Alaska, les autres dans la Floride, d’autres à Cuba ou au Japon; ils ont disparu à jamais, ont

comme s'ils étaient morts. »

Et c'était bien un deuil funèbre qui pesait sur mon cœur voilé de noir; l’air vifet la houle exas- “ péraient encore la délicate acuité de ma sensibi-

lité énervée, et pour un peu jeusse pleuré ces affections si hâtivement conçues et si hâtivement évanouies, comme on pleure sur un cercueil.

Je m’aperçus bien vite de leur fragilité et de leur inconsistance. Ce qui me peinait, c'était moins leur perte et leur disparition que le souvenir soudainement évoqué et entretenu par le …

décor qui les vit naître. Mon âme subissait l’influence d’un milieu. [l y a une mémoire topique même pour le cœur,

Cinq jours après, de nouvelles sympathies

avaient remplacé les anciennes, et suffisaient à

"AA PERS ; 7 : PR ÉLRET SET Ta TRE TP T, DE PET SN Ep ST Eee

occuper agréablement les loisirs des journées

5 G & ARTS SR ET RS ITA ES Cor Der Ar Te NT Re A AE Per

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vides. Les fantômes de la première traversée pàlirent, s’'évanouirent, se retirèrent vers les fonds plus obscurs et plus lointains de l’inconscience et d’un demi-oubli : et si je repartais aujourd'hui sur la Champagne, je ne sais plus qui jy regretterais, mes compagnons du premier ou du second voyage, tant les sentiments humains participent à la fragilité transitoire de toutes choses, qui sont entraînées, ainsi que l’a démontré Anaxagore, dans un perpétuel devenir.

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