‹ Feuilles de route aux Etats-UnisChapitre 20 sur 43 · ASE * FEUILLES! DE-ROUTE · texte numérisé non relu

ASE * FEUILLES! DE-ROUTE

du cou, les frisons de la nuque, la chevelure abon- . dante, le nez provoquant, le menton aventureux, la gorge esquissée. Ce fut une soirée laborieuse. | Les cowboys et les Indiens attardés qui passè- : rent près de nous au galop de leurs chevaux pour regagrier leur hutte, virent dans la plaine deux hommes attentifs, armés de crayons et de carnets, qui levaient la tête, puis faisaient des dessins, comme s'ils eussent eu l'intention de lever le plan ; de la lune, |

C'était M. Hurt qui multiplait les croquis, afin de me marquer la place où il voyait la Vierge de la Lune, Moon’s Girl! ;

Eh bien! je l’ai vue, je la revois quand je veux, : et quand il fait clair de lune : eïle y est bien. C'est une découverte d'Amérique que je vous rapporte.

On -dirait un camée serti dans le coin dune grosse médaille d’or. Le profil est mutin, le nez en retroussis, avec l'air gracieux et séduisant d'une petite femme de Grévin, les cheveux ébouriffés « à la chien » sur le front, la nuque d’une admirable pureté de ligne, le menton à fossette : on dirait un petit démon de Parisienne rieuse, alerte et pimpante, et l’on devine, à travers le ciel, sous le disque qui forme une auréole à cette peu sainte personne, le galbe provoquant et sinueux de son corps, emprisonné dans quelque étoffe rayée e tapageuse.

C'est fini, la Diane austère et courroucée telle

AUX É ÉTATS-UNIS n°

a mil vec et qui fit déchire Actéon parce qu'il voulait rire; et c’est une folle aberration des anciens de nous avoir transmis la légende d'une déesse aux principes rigides, aux airs de quakeresse, ennemie de l’amour et du plaisir, Pour Dieu! si l'on peut dire! Mais ils n'avaient donc jamais vu la lune? Comment! ce petit minois chiffonné qu'elle nous montre serait la figure d’une divinité qui inspira à Hippolyte l'horreur des femmes et le goût exclusif de la chasse! Ils n’avaient aucune idée de ce que peut être une Parisienne.

J'avoue que dans les plaines séchées de Liingstone j'ai éprouvé une grosse joie. J'en vouais à la lune, et beaucoup, et pour de nombreuses causes. Je lui gardais rigueur de n’être plus même Diane antique, c’est-à-dire une personne resctable, agréable et auguste; je la tenais, dans temps modernes, pour un objet purement rile. Car, notez-le, le ridicule de la lune est derne. Il n’est pas d'exemple que les anciens remarqué la ressemblance de la pleine lune un visage ou son envers. Ils n’y font pointla dre allusion, et entourent d’un pieux respect ur de Phœbus que nos poètes ont continué chanter comme par routine et par la force ac-

Phœbé, sœur d’Apollo, Phcebé qui, la nuit close,

RE Aux lèvres d’un berger are

Se pose, Comme un oiseau léger.

Les légendes les plus gracieuses d'Endymion, de Sélénê et du mont Latmus, — toute la poésie des paysages nocturnes éclairés par les fauves rayons de la blonde Phœbé, — le clair de lune miroitant en longue traînée et en un tremblotant sillage sur l’immensité des mers, tandis que le disque d’or se balance dans la nue, — toutes ces gracieuses visions m'étaient odieusement gâtées par les irrévérencieuses analogies dont la malice moderne à bafoué l’astre d’or; et j'avais des fureurs, au milieu des plus beaux sites alpestres où les flèches de Diane scintillaient dans l’éther bleu et poudroyant, contre ce masque inepte dontnosindécentes1i imaginations nous ont montré tout, sauf de poétiques images : face inintellisente et bête où s'écrase, entre deux gros yeux, un nez épaté et que fend d’une oreille à l’autre un large rire de clown en goguette ou de pierrot enfariné. ;

Tous les artistes souffraient de cette profana- | tion, qu’ils essayaient de pallier par des inventions et des allégories ingénieuses; tel le Pierrot de Willette, sa mandoline en sautoir, salue au fond des bois sombres la femme idéalement belle dont la lune encadre et embrase la cheveluré . dorée. | Oui, c’est bien fini, le ridicule qui éclaboussaif

Le ebé . 1e ui d'un r mascaron grotesque .

Bune- <quirit :

| Et, se rejoignant presque à son gros nez camus, Moustaches et sourcils d’une énorme envergure Pui dessinaient un X à travers la figure,

Done, à présent, quand vous regarderez la lune,

vous ne manquerez pas d'y apercevoir et d'y saluer par un sourire la jolie fille dont le renier se détsehe sur le fond d’or.

Vous vous rappelez la « question du chat » , qui amusa la population parisienne il y a nusieuee années. Il fallait découvrir un chat dans les interstices en blanc laissés par les branches du feuillage, C'était une version nouvelle et rajeunie des estampes du siècle dernier, où les vides laissés entre un tombeau et deux cyprès figuraient le pro-

fil de Louis XVI et de Marie-Antoinette, On peut assimiler à ces exercices celui qui consiste à trouver la Vierge de la Lune.

7 Considérez cet astre divin comme représentant e figure épanouie, et portez plus spécialement re attention sur la joue gauche, c’est-à-dire le qui est à votre droite. Si vous observez attentivement la disposition des taches lunaires, le mas- F qui figure l’œil vous apparaîtra comme dessi-

ed

ant à merveille une opulente chevelure bouclée,

TRSEURME

Jouriffée, retombant en légers frisons sur le front

7 7e AE

sk, fur le nez dont vous reconnaîtrez la pointe ef

on nee ae Pote que porte ire grosse narine gauche de la vieille lune à large VE: sage. La commissure gauche des épaisses lippes | A creuse adorablement les lèvres à fossettes de notre me jolie fille, dont le menton se dégage gracieusement au-dessus du cou élancé, joliment grêle, ombré par la tache qui estompe le bas du disque. Un autre massif, à l'extrême droite de la circonférence, achève le modelé de la nuque, où semblent , voltiger les mèches follettes de la séduisante chevelure. Regardez bien, et dites si le crayon de Grévin ou de Mars a jamais croqué une plus raÿ: vissante REFORM de Parisienne effrontée er ‘Tieuse. | Quel symbole profond ne. ce profil de gentille boulevardière qui, chaque nuit, vient recar- . der et dominer l'espace, depuis la création du - monde! La Parisienne règne sur l’univers bien plus qu'on ne l’a jamais dit ni cru, et d’un règne presque éternel, puisque nous n’en connaissons pss les origines et que nous n’en prévoyons pas : VS la fin. Elle était déjà là-haut, à la fenêtre dorée du ciel, quand l’homme n'avait pas encore apà paru sur la terre : elle souriait déjà, l’immortelle ensorceleuse, aux ornithorinques et aux még'a- : thériums. Elle souriait aussi, plus tard, aux pà- AE tres de la Chaldée, qui s’appuyaient sur leur long bâton au milieu du troupeau endormi sous la voûte constellée qui domine les hauts plateaux de

ennes.

Paris est né. La petite femme de 1x haut a re-

ux ses sœurs ou ses filles sous les allées om- breuses du bois de Boulogne.

à Paris mourra; le voyageur foulera et retournera de son bâton les pierres moussues qui furent le Panthéon ou l’Arc de Triomphe; les ruines D om périront et les siècles futurs ne gar- Neront qu’un vague souvenir, le nom de ce qui fut la première ville du globe : mais, dans l’espace | azuré des belles nuits, les amoureux d'alors re-

garderont encore les cieux, et ils y reconnaîtront

LR TES

Créateur a voulu ciseler au coin de la crie mé-

ni nu. du premier jour à la fin, desti-

nées du monde, — cachet dedruetible scellé par la nature sur l'enveloppe éthérée de l’univers, et qui a pour blason le minois chiffonné de la Parisienne.

nu son empire et a éclairé de ses plus beaux

: l'immortelle i image, le camée impérissable que le

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