MOON’S GIRL
de le Yellowstone National Park, 6ù notre naissance s'était faite. M. Hurt nous fut un ble compagnon de voyage, très Yankee, très me du monde, très serviable. Il occupe, je is, ce que nous appellerions une direction dans ministère de la province du Du
in Éonaon. 8 ere ras, le cou enroulé ns un foulard blanc à cause d’un furoncle pére
180 Un FEUILLES DE ROUTE : .
sistant, le plastron de chemise “orné de volumineux boutons en diamant, il me représenta toute une race. Je le trouvai toujours d'humeur égale, attentif à tout m’expliquer, à tout me montrer, à me faire très complètement les honneurs de son pays, à me conter des histoires avec une volubilité de paroles dont nos Marseillais eux-mêmes ne donnent pas l’idée; il s'était vraiment attaché à nous, avec la familiarité facile de nos Provençaux: à l'hôtel, il retenait les meilleures chambres, en indigène qui pilote ses étrangers; il nous soulignait sur les menus les plats les plus fins, nous indiquait les meilleurs cigares, sortait de sa ‘poche le canif, le crayon, le block-notes dont on pouvait avoir besoin, faisant l'office de nécessaire ambulant, de a affable et amusant, d'indicateur précieux, de nomenclateur bien informé : un cou. sin ne met pas tant d'empressement pour mONntrer Paris à des parents de province. il En revanche, il usait de nous comme de die même, tenait en grande estime nos cigares, nos. vins; il memprunta si souvent ma pipe, que je. préférai la lui laisser en souvenir. Il nous portait, au bout de trois jours, une affection à toute épeuve; la séparation fut pénible, plus qu’il ne saurait dire. Nous nous quittâmes à Butte City, le pays des mines d’or. Les adieux étaient faits depuis le matin et nous pensions qu'il roulait déjà dans le train vers Ogden. L'après-midi, nous
er: et qui trouvons-nous à mi-route? vos devinez que c’est M. Hurt, le cou toujours enroulé du “foulard blanc. Il n’avait pu se résigner à partir. En nous voyant, il leva les bras, arrêta le cocher, s'installa près de nous sans s’excuser, avec la joie |expansive d'un frère qui retrouve sa famille. ID visita avec nous, grâce à nos autorisations, les mines où il n’eût pu entrer, et ne nous quitta FE plus jusqu'au soir; il ne repartit que le lende- . main.
Voilà bien ce qu’on peut appeler un 1 companon liant, dont le dévouement obstiné ne fut l'ailleurs pas toujours un mauvais calcul. Les Yankees sont gens très intelligents. | Je flânais donc avec M. Hurt devant les rares devantures de Livingstone, petite ville qui date au plus de six ans, qui est déjà éclairée à la lu- - mière électrique, qui a des usines, des rues sans avage, € et dont toutes les habitations sont des cabanes en troncs d'arbres, sauf l'hôtel, qui affecte ë plutôt l'apparence d'une gare en planches, avec un large vestibule où les Américains boivent le wisky, avec les pieds plus haut que la tête, renversés dans le rocking chair, servis par des nègres habillés de coutil blanc, et par d’accortes soubrettes en bonnet rose, pareilles à des ouvreuses s e théâtre. Le principal ornement de ce vestibule
192 FEUILLES DE ROUTE M à
Si est le bat, où le wiskÿ coule à flots ; il est surrionte
nn. d'une pendiile de verre noir et doré, dont le mou
“ véemeñt d'horlogerie actionne un rouleau couvert nou de réclames.
e Le principal magasin est l'Zndian Store qui s'ouvre à droite de l'hôtel, le long de l'unique trottoir en planches. On y voit de fort curieux spécimens du pays, de belles fourrures d’ours grizzlÿ,. de pänthères, de renards bleus, de buffles, des ramures énormes d’elques et d’antilopes, des cofbeilles pleines de pierres précieuses et brutes, des rifles, des accessoires de pêche et de chasse, des objets de l’art local, statuettes d’Indiens én terre recouverté d’étoftes, fauteuils en cornes de buffles assemblées, pièces de cuir chargées de pérles, col-, lections d'insectes étranges.
: Nous allions aussi, un peu plus loin, faire visite à un empüilleur qui possède des types étonnants de la faune locale, d'énormes têtes de buffles, des trophées dé cornes dont il couvre une moitié avéé de la dorure, pour l'effet esthétique. Il a même, dans son établé, un mouflon vivant, qu’il a capturé et qu’il tient à la longe, comme un simple mouton, malgré ses cornes aiguës, larges et recourbées comme deux énormes oursins.
Tandis que nous achevions un Cigare en flânant
0 au milieu des cowboys vêtus de cuir et largement ne. coiffés de feutre, sur l'unique trottoir en planches qui est le centre de la circulation, nous nous lais-
ns aux Ë TATS- s-UNS
sions éntiatiet pr la conversation tout le long de la voie du chemin de fer, qui passe, sans barrières, dans la orande rue, Nous fûmes bientôt en fasé ù campagne; le paysage était merveilleux, avec les HA sombres taches que faisaient au loin li chaînes rocheuses sous le ciel étoilé: tout près de nous, les phares électriques de la bourgade et de la gare embrasaient un Coin de la plaine d’une vague | lueur violette, pareille à l’aube, et l’on eût dit, derrière les massifs des arbres, qu'une petite fis- A sure de la terre, à cet endroit, laisse filtrer un ae | peu de l'aurore des antipodes. en La lune éclairait, de son disque plein et doré, la ee | plaine assoupie, et nous goûtions déliéistsentent le charme reposant de cette belle soirée du Far West, | Tout à coup, comme lorsqu'une idée ou un souvenir lui revenait à l'esprit, M. Hurt me prit par ! le bras et me demanda en s’arrêtant :
| — Avez-vous déjà vu la tête de femme qui est dans la lune?
Je crus qu’il me parlait des taches de la lune, dont les montagnes — si ce sont elles — marquent vaguement deux yeux, un nez et une bou= che, au point qu’on y peut voir, si l’on veut, une bonne figure grasse et réjouie, qui rit bêtement. | Mais il ne s'agissait pas de ce masque stupide. à M. Hurt voyait, très clairement, dans la lune le profil d’une jolie fille, & nice girl, avec l’attache