‹ Feuilles de route aux Etats-UnisChapitre 22 sur 43 · TYPES · texte numérisé non relu

TYPES

194 PEUILLES DE ROUTE

font feu, le soir, de leurs cinq roues. Les maisons”

sont des châlets à balcon, isolés les uns des au- : tres, jetés pêle-mêle sur le sable comme des villas de bains de mer. Au bord de chaque terrasse règne une balustrade , devant la rangée des 7oc-

king chaïirs, pour que le Yankee puisse, tout en

fumant sa pipe, y appuyer ses pieds à la hauteur de sa tête.

Vu des cimes voisines, le pays semble voilé d'une gaze, tant les couleurs y sont indécises, pâlies par la teinte blanche et crayeuse des terrains, par les nuages de buée que font les usines, par la poussière des cavaliers. Sauf dans la Main street, très animée, très achalandée, égayée par de riches étalages, la ville a un aspect morne et à demi désert. Une moitié de la population est toujours sous terre, dans les mines de Lexington, d'Anaconda ou du Perroquet, — tandis que l’autre moitié est remontée pour se reposer.

J'ai visité ces mines d'argent, entre autres la mine Rueger. J'avais lié connaissance, dans le Wyoming, avec la famille du directeur. À notre arrivée à Butte, mistress Rueger me pria aimablement, en français, de me laisser présenter à son mari. Ces colons ont l'hospitalité cordiale et franche. Si je me rappelle cette visite, c'est que j'y notai un trait de mœurs et de caractère qui me surprit fort. Le fils Rueger arrivait de voyage avec nous; il était absent de chez lui depuis un

AUX ÉTATS- uns Ce 4087.

mois Le train stoppa à Butte dans d'aphés dis Une heure après son retour, ce jeune homme que son père emploie dans son administration, était devant sa table de travail, et reprenait le cours des affaires comme s’il eût été là depuis le matin. Chez nous, il eût pris au moins la soirée, et peutêtre trois jours pour se remettre! Ils sont ainsi faits dans ce pays actif et dévorant; ils se repro-. cheraient comme une maladresse le moindre temps Pperdu. Un jeune docteur de New-York s’amusait beaucoup devant moi de nos hommes d’affaires en France, qui déjeunent de onze à deux heures : chez eux, le plus riche banquier lunche en quinze minutes sur le coin de son bureau.

Sir Rueger me fit visiter sa mine. Nous avions revêtu le costume des chercheur d’or : larges bottes et grand feutre. La cage nous descendit dans

les galeries humides et boueuses, où des détonations de dynamite éclataient au loin comme

une canonade. On se heurte dans les coins à des boîtes jetées négligemment à terre, d’où s'échap- pent des coulées de cartouches explosives. L'Amérique ignore jusqu’au mot de précaution.

Nous nous hissions dans des veines creusées comme d’étroites cheminées, pour voir de près

manœuvrer la perforatrice à air comprimé, qui a . la forme et qui fait le bruit d’un canon Hotchkiss, et nous sortions de là tout fangeux et maculés comme des pionniers.

Le soir, nous étions reçus au Ca dns confortables salons où les blonds yankees fument de gros cigares au fond de grands fauteuils, Silencieux et rêveurs; et dans ce milieu spécial, où l'on cause en se balançant les pieds en l’air sur + sa chaise à bascule, où les fils électriques sillonnent le room comme dans un exchange office, où a circulent des valets nègres, et où l’on crache sur

les tapis, je me faisais l'effet, dans mon veston de voyage, de jouer le personnage de Philéas Fogg.

L’unique hôtel de la ville, le Mac Dermott, est bien supérieur à nos humbles hôtels de province; il est vaste, confortable avec son grand hall où

. l’on peut jouer une partie de billard, faire cirer ses chaussures par le nègre de service, s’appro-

visionner de journaux, de brochures, de photographies, de cigares, se désaltérer au bar, et contempler dans les vitrines les curiosités pendues à la muraille, des armes anciennes, une collection curieuse de vieux timbres et de dollars en papier, un pistolet qui a servi dans la guerre francoprussienne en 1870, des minéraux rares, et quelques onces d'oplum dans une fine soucoupe ae Chine.

.. Car il y a la Chine, ici.

Quand on parcourt les rues de Butte, le soir, entre les magasins illuminés et les concerts où des femmes tziganes, en vestons rouges, jouent du trombone, on plonge dans des sous-sols où des Chi-

dés et. comme leur le. en ete. k É sont les blanchisseurs du Nouveau Monde, et sé

nee çon spéciale d’amidonner le ue Au moment de ue Je repasser, tandis qu’ils prornènent le fer chaud

Me

“ eur la pièce à polir , ils ont rempli ur bouche

‘envoient de ie lèvres lippues des a. Re + tents de liquide pour favoriser Len Le fer chaud purifie tout ; les faux-cols qu’on m'a rendus blanchis étaient bien luisants et l’on n’eût jamais dit qu'un Chinois avait craché dessus. | C’est bien l’une des plus curieuses soirées que Se j'ai passées, celle où j'ai visité chez eux les Chi mois de Butte.

2 Nous étions entre jeunes gens au Cercle. I y avait là un ingénieur parisien, qui porte unnom connu et qui est établi depuis quelques années dans les mines du pays; la connaissance avait AS été vite faite, | £ __ — Menez-moi donc voir vos Chinois, lui de- | mandais-je.

— C'est un bien sale quartier, et je vous avou- $, : . rai que je n'y vais jamais. Mais si cela vous de intéresse, nous allons prendre un détective et a us aller. ue Il était onze heures du soir, et la nuit était étin-

me

ue d'étoiles due ie tiède. La grande * rue

était encore fort animée. Les villes d'Amérique ne connaissent pas le repos et le silence des nuits; \ les tramways marchent jusqu’à l'aube, et même , quand les magasins sont fermés, les vitrines sont | illuminées ; ils se défendent des voleurs, non par

des volets, mais par la lumière, 5e

Nous traversons des faubourgs plus obscurs, au po bout desquels s’allonge une rue bordée de mai- 2000 sonnettes uniformes, peintes en vert, sans étage, 5 n'ayant qu’une porte et une fenêtre, de plain-pied d sur la rue, Chaque fenêtre est vivement éclairée, a grande ouverte : l’intérieur est garni d’étoffes voyantes, de glaces, d’un divan rouge, de fleurs, et er la déesse du logis, penchée sur l'appui, en peignoir éclatant ou en corsage très voyant, sourit aux passants derrière ses rideaux de tulle. Comme nous reconnaissions quel genre de population ce FA devait être, l’une des accoudées nous entenditet 3 nous dit en bon français : ss

— Oui, mon ami, et il y en a encore plus loin! + à

Quelle odyssée étrange ou sinistre doit être

celle de cette Française échouée par je nesais quelle suite de circonstances ou de crimes dans cette petite et malsaine hutte des Montagnes Rocheuses ! Nous approchons du faubourg. Nous demandons à un policeman : 1 — Voulez-vous nous guider chez les Chinois?

— Je ne peux pas, je suis de service. SENS

st ui 0 par La dira de Puer a Mais sa un ami qui connaît les coins et

dédale de rues noires et nous arrivons dans une hute en bois, un bar des plus Le ptite où

| vous He ?

. Nous expliquons AU au patron de Ja

. pend une grosse Jampe de pétrole o où de Aolate L : ox du cashier qui ae la partie de jeu, — un

4 dollars ARS Sur #P ve Hs ces hou.

du peuple en bourgeron et en veste de velours,

4 qu risquent sans doute leur pitance du lende-

main .

Ja ee tout de site, nous lp tron, un vilain vieux à figure du. ee

vêtu d'un veston noir. C’est le gros Jack. 1. se met à notre disposition. 1 — Allons par ici, nous dit-il d’un ton câlin. Le village chinois est dans le bas de la ville. J'ai ressenti là une des plus saisissantes impres- | sions, plus forte, plus savoureuse qu’à San-Fran- cisco, la grande ville, ou à New-York, “qu a ses quartiers chinois aussi. d Ici, c’est la Chineintime et pauvre dans sa pureté primitive, que n’ont pas gâtée le voisinage d’une | forte cité, limitation d’une civilisation fastueuse, les constructions modernes, les habitudes et la … fréquentation des citadins; c’est la campagne chinoise, le village, le bouge qu'abritent de misérables planches etqu’éclairentdescierges pieux. Pour un instant, l'Amérique sembla avoir disparude mes yeux, il n’y avait plus autour de moi ni mines argentifères, ni Rocky-Mountains, ni Yankees, ni Etats-Unis; j'avais la sensation vive et lucide LS d'avoir Rats l'Océan Pacifique. a La route est large, irrégulière, bossuée par les. . ornières et les trous du sol battu, bordée par des Re |

basses maisonnettes en planches noircies dont quelques-unes ont un trottoir en bois et un esca-

eo. ne forées au centre d’un trou arré, font un bruit de cuivre dans le hourvari de ces joueurs bruyants qui échangent de temps en mps des horions d’amitié ou des injures.

Derrière la campagne où la route se perd, la June éclaire une montagne en crête qui se profile nettement : elle fait la ligne de partage des eaux

de entre les deux Océans, et elle semble être là pour

ous marquer que nous sommes, au milieu de ces Chinois, sur l’autre versant du monde.

[res une des canal il y a sponcerts des cris

FEUILLES DÉ HOUTE

la ïüé, fayant pu entrer. Jack nous fait fa

place et pousse le loquet de la porte; tous les vi sages jaunes se tournent vers nous, avéc plus d'étorinement que d'inquiétude; Jack les rassure

d’un mot, et ils continuent comme si nous n ‘étions DAS a

C’est une soirée d'artistes, où chacun se pro=

digue dans la mesure de ses moyens. Au centre,

ün Chanteur maigre et luisant, vêtu d’une blouse

de lustritie noire, coiffé d’un chapeau de paille,

braille à se disloquer le col, d’une voix de tête aigüe qui semble distendre, à les rompre, ses cordes vocales usées. fl ne discontinue pas, et il poursuit

sa mélopée obstinée, sans réfrains ni arrêts, la.

Rise

bouthe largement ouverte, la tête penchée, les. nerfs du cou tendus comme des cordes, avec uñ

air malheureux qui semble être une coquetterie.

Trois musiciens l’accompagnent avec un gong

ét deux guitares, dont l’une 4 le corps très petit et. le manche très long comme une cuiller à potage;

l'autre à un manche très court et une large caisse

trapue, qui la fait ressembler à une sole. Le gong est une coupole de bronzé renversée sur trois piquets en faisceau qui la soutiennent. | Ils font à eux tous un concert assoürdissant au milieu duquel nos oréillés européennes ne dé= voilent ni mélodie, ni mesure, ni cadence; il ne sutnblé pas que là musique des instraments Soit. accommodée aux airs du clianteur, et celui-ci res-

. Douai nu de ces mäsures, les habitants piquet en terre de petites tiges de bois teint en rouge et enduit de résine odorante, qu'ils enflamment. Cette illumination à ras du sol donne lé ke plus charmant aspect à la route ; ce sont des groupes de points lumineux qui satntillent au pied des murailles comme des poignées d'étoiles qui seraient tombées dans les coins. Ils entourent ces faisceaux de minces brändons avec des bouchons de paille enfoncés en terre, par üne imprudence pieuse, comme pour défier le danger et affirmer leur aveugle confiance dans la protection souveraine du ciel, qui ne les fera pas rôtir. Cette folie est un curieux hommage à la divinité, dont le temple est là tout près.

Un escalier de bois vermoulu donne directement ë sur la rüe. Nous grimpons à cette échelle et nous poussons la porte sur laquelle sont collées des prières imprimées en noir sur fond rouge. Nous voici 27 dans une cliämbre toute tendue d'étoffeschatoyan- 10 tes, meublée :de siègés en palissandre incrustés de näcre, éclairée par ces lanternes qu'on voit ici dans les magasins d'objets orientaux, à baguettes noires, à vitraux de papier, à glands de soie. ot La pièce est vide. Jack disparaît par une étroite È porte ét ramène le bonze tout endormi. Cependant nos inventorions ce curieux sanctuaire; dont la

entre des vases pansus en ae de Chine, où s’épanouissent de larges floraisons en papier doré Des faisceaux de petites tiges résineuses se co sument dans des brüle-parfums de bronze ciselé; de larges bannières couleur d’azur et de er pendent du sommier ; des prières et des vœux sont épinglés sur les miépes tentures des parois. On. ressent une impression de recueillement, d’adoration un peu enfantine, qui se traduit par des sym- À boles naïfs et reluisants. À .

que je vis à Not Yérte

New-York aussi, — combien peu le savent! ca son quartier te C'est bien loin du centre, derrière des faubourgs populeux qui sont le White Cha- | pel du Nouveau Monde, non loin d’un théâtre de. banlieue qui s’appelle Thalia, et où l’on joue des ! drames en hébreu, comme si la Palestine et Je 2 Chine s'étaient Hot rendez-vous sur les bords . de l'Hudson pour voisiner. Er

Le soir où je passai par là, j'eus occasion d’ ad- : mirer le flegme du Yankee. On réparait la voie du tramway qui était encombrée de planches et. de poutres, et l’on y travaillait de nuit, avec des : fanaux. Un ouvrier, en remplissant sa lanterne, fit. choir la mèche sur le tonneau de pétrole. Celui-

EC

jouir en paix d’un spectacle qui ut a peut-être

coûté cher : ce n’est que plus tard sans doute ] fut question d'appeler les fremen contre ce work improvisé, quand il devint méchant.

Au bout de rues tortes et repliées en dédales,

es s détectiv es à qui le commissaire de pañce, avait

eq

] antes, sortes de cités grouillantes ; chaque étage

: pe qu'ils en aient, les nécessités du ne ou d” une assimilation partielle. La compagnie qui : les embauche les case Jai de vastes RURse

lé fleuve Bit avait traversé lé fubourg

Antoine. Li

On ne retrouve la pure coüleur lochle. qu'au. temple : encore faut-il, pour y arriver, M et banal dans ute maison de RARROER don

est au sécBh le est DR par un res taurant de nuit, où les Chinois en goguette vien-

habite au-dessus. Ces jaunâtres personnages, comme nous aurons encore plus loin l'occasion d'en faire là IRIS ere associer Bo .

prêtaient à Jupiter et à Mars toutes les rotieries & toute l’ impudeur d’un don Juan où d’un Lovelace. Quand je montai au temple chinois de New- York, il me fallut traverser la guinguette, où des filles vêtues à la parisienne, en chapeaux à plumes et en mantelets de velours, fumaient des cigare tes en chantant autre chose que des FES sûr pee les genoux de leurs magots de Chine. ne Vingt marches au- -dessus, le souvenir de. ces | pr'omiscuités s’efface, et l’on respire l'air de Shan gaï où de Tchang-Tcha. On £e trouve dans la pagode la plus pittoresque, la plus richement ornée. Les murailles sont tendues d'étoffes lamées d’ar-

pées, ads +. se dressent en moisson de fer audu maître-autel; une grosse hallebarde est

e du héros qu’on te en ces lieux. À des poes de bronze finement travaillé pendent des

: ae ue On! ! ie DE ll se e faisait tard. Notre caravane était réduite à

âcre et chaud nous saisit à la gorge. Nous nt trouvons dans une sorte > d épicerie exiguë, —

nables, à San-Francisco comme à ane a de Derrière le comptoir sourit niaisement un a être pansu Comme une potiche, vêtu d'un veston de toile bleue à manches en pagodes, une calotte ss noire sur la tête, et dont il est bien impossible de reconnaître s'il est homme ou femme. Après le ; premier étonnement passé, il nous sourit, il a salue, il se dandine en riant, il se prête à toutes Lou nos curiosités, il déballe de ses armoires des . tissus, des tasses minuscules, des souliers à à semelle de feutre, des paquets

pointe relevée, à de thé et de tabac; il nous montre «es pinceaux à écrire, ses baguettes à manger, ses factures ns portent son nom en caractères de son pays. [Il m’en donne une avec mon nom écrit, ou plutôt peint en chinois : il m'offre même le ee. ceau qui lui a servi. Il est d’une affabilité gênante; il semble qu'il se dépouillerait pour nous. Au is il y a la terreur d’une race sous le coup de la menace perpétuelle; les gracieusetés de ces Chinois

sont des manifestations Mers a

ke

a, dans leur amabilité, l’ ar d’être réexpédiés vers leur pays, qui regorge de monde, 0! D!

à compatriotes meurent tassés et écrasés, Fute + ire place. | | ris ve épicier — quel autre nom donner à ce man- à dar de VUE — nous offre tout ce He de

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