Octave Crémazie
un hurlement affreux, court, aigu, féroce, absolument dénué de caractère musical.
Les chants et les danses de uos sauvages étaient toujours accompagnés d’un instrument bruyant, nullement mélodique, appelé chichikoné ou chichigouane par les indigènes, et chichiquois par les Français. Si l’instrument était de grande dimension, on l’appelait mitchichikoué ou machichiquois. C’était, le plus souvent, une corne de bœuf ou de bison, remplie de petits cailloux, que l’on agitait à intervalles réguliers et rapprochés pendant toute la durée du chant ou de la danse. Chez les Iroquois, c’était quelquefois une petite citrouille creusée, séchée, puis remplie de cailloux ou d’osselets et fixée au bout d’un bâton 2. Nos sauvages
2. « Les Brésiliens font leur rhombe d’un certain fruit qu'ils nomment Maraca, qui est de la grosseur d’un œuf d'autruche. Us percent l’écorce de ce fruit lorsqu'il est sec, et, l’ayant vidé, ils le remplissent de petites pierres, ou bien de grains de leur blé d’Inde. Us en bouchent les ouvertures en passant au travers un bâton d’un pied et demi de long, qui leur sert à le tenir et à l’agiter ; enfin ils l’ornent de plusieurs belles plumes de diverses couleurs. Thévet, Hiérome Staad et le sieur de Léri, qui nous ont donné les premières relations des mœurs des Brésiliens, paraissent persuadés que ces peuples regardent ces Maraca, ou Tamaraca , comme une espèce de
se servaient aussi de tambours qui jouaient un grand rôle dans leurs magies ou tabagies * * 3.
La danse la plus remarquable des différentes peuplades de l’Amérique du Nord est celle dite «du Calumet ». Le Père Marquette a longuement décrit cette pantomime, toujours accompagnée de chants, et donné d’intéressants détails sur la vénération superstitieuse dont les calumets empanachés étaient l’objet dans les régions explorées par lui et son compagnon Louis Jolliet en 1673 4.
divinité ; qu’ils les honorent d’un culte religieux ; qu'ils s’en servent dans toutes les occasions où la religion a quelque part ; que chaque ménage a le sien, à qui il offre constamment des offrandes ; et surtout que leur usage est tellement consacré à la Divination que ces sauvages semblent croire que ces Maraca sont le siège, le lieu de résidence de l’esprit qui les inspire et qui de là leur
parle d’une manière claire, distincte, et leur fait savoir toutes ses volontés. «— Lafiteau : Mœurs des Sauvages Amêriquains , volume I, page 21 1. Paris, 1724.
3. Voir: LEJEUNE, — Relation du Canada pour l'année 1684. Voir aussi : Sagard,— Histoire du Canada , page 474. Paris, 1636.
4. Ou pourra voir ce «récit» du Père Marquette, avec chant noté, dans mon étude biographique et historiographique intitulée: Louis Jolliet, découvreur du Mississipi et du pays des Illinois , premier seigneur de VIled'Anticosti. Pages 63 et suivantes. On me pardonnera d’y renvoyer le lecteur.
Nicolas de La Salle, racontant le voyage de Cavelier de la Salle et de ses compagnons à l’embouchure du Mississipi, en 1682, et la visite qu’ils firent d’une bourgade d’Akanséas, s’exprime ainsi : « Les chefs et les guerriers ont des gourdes pleines de cailloux et deux tambours. . , Les premiers commencèrent une chanson qu’ils accompagnèrent du carillon de leurs gourdes. Ceux-là ayant fini, d’autres
recommencèrent la même chose ; puis ceux qui ont fait de belles actions vont frapper avec un casse-tête un poteau planté au milieu de là place. Ht ayant conté leurs prouesses, ils donnèrent des présents a M. de Ha Salle, pour qui ils faisaient fête. Si [quelqu’un, en frappant, disait des menteries, celui qui le saurait irait avec une peau essuyer le poteau, et dirait qu’il essuie la menterie».
Nos sauvages nomades actuels de l’Amérique du Nord ont conservé avec une fidélité remarquable les traditions antiques relatives aux pantomimes (danses) et aux clameurs ou chants rudimentaires qui eu étaient l’accessoire obligé. Lisez les récits de toutes les fêtes indiennes consignées aux premières pages de nos annales historiques, et vous pourrez croire qu’il s’agit de scènes modernes ayant pour acteurs des sauvages de notre Nord-Ouest canadien.
Dans les anciennes provinces de la confédération canadienne, ou voit, au dix-neuvieme siècle, apparaître, chez les sauvages, quelques instruments de musique européens, ou de forme européenne. Le Père Choné, S. J., a entendu, en 1844, des Otcliipoués des îles Manitoulines jouer d’une espèce de flûte appe-
lée « papignan ». On lira avec intérêt l’extrait suivant d’une lettre de ce missionnaire :
«De Ste-Croix, grande île Manitouline, 22 janv. 1845.
« Je veux vous donner un autre chant qui est vraiment sauvage; c’est le seul que j’aie entendu jusqu’ici. Ils le jouent sur une espèce de flûte de leur façon. Voici comment je l’ai eu. Quand les sauvages se sont réunis au mois d’août dernier pour les présents, nous avons suivi nos chrétiens à deux lieues et demie d’ici, où nous sommes restés campés quinze jours sous la tente. Quand je n’étais pas retenu dans ma tente, je visitais les sauvages, et un jour ayant entendu le son d’un papignan , j’entrai dans la loge où ils chantaient: c’étaient des infidèles. Je les fis jouer, leur témoignant le désir d’avoir leur chant. Je le copiai et le chantai ensuite. . . Ils voulurent tous voir ce que j’avais écrit ; ils s’extasièrent de me voir chanter comme eux sur des points ; ils ne pouvaient revenir de leur étonnement. Chante donc encore, disaient-ils. — Eh bien! je vais chanter; cette fois, mon Révérend Père, ce sera pour vous, et j’y adapterai,
comme je pourrai, des paroles à Marie, pour l’intéresser à notre sort :
Chant des Otchipoués
Noté par le P. Choné
Ga - gan - go - nia - - ian, Che - ne - ni¬
ez
mi - ian, kin, kit - - kliit na Ma - ni - a
Wit ok - ka - we - ni - mich, cliin, tchi eha - we -
r^r— r—>zT
ni - - mit Je - - sos Knis - tos, Je-
sos Knis - - tos
Kig-wiss. ( i )
i. On remarquera que la lettre r est remplacée par la lettre n dans la langue des Otchipoués. Le Père Choné écrit Mania pour Maria, Knistos pour Christus. Il y a
( Traduction )
v Toi qui es vierge, toi qui me fais charité, « toi Ste Marie, aide-moi dans mon esprit, afin « qu’il me fasse charité, Jésus-Christ, Jésus- « Christ, ton Fils. «
« Il y a dans ce chant — continue le Père Choné — quelque chose de langoureux et de triste. Je ne saurais définir l’impression qu’il produisit sur moi, lorsque, de loin, j’entendis ce son s’échapper d’une loge du camp. C’est vraiment l’enfant de la forêt qui, dans sou oisiveté, chante son malheur sans y penser. Il semble que ces accords * 1 voudraient s’élever jusqu’à la joie, mais ils retombent de suite dans la langueur, et le pauvre sauvage, dans son impuissance, se plaît à répéter l’expression plaintive d’un regret dont il ignore l’objet2. »
dans ce chant, tel que noté, des syncopes qui paraissent quelque peu. . . civilisées.
1. Le lecteur musicien se rendra aisément compte de l’impropriété de ce terme. Ÿ1 ne peut y avoir « accord » que s'il y a union simultanée de plusieurs sons différents.
2. Document communiqué par le R. P. A. Melançon, S. J. Un autre chant des Indiens des îles Manitoulines, noté par le Père Choné, n’est qu’une version à quatre temps, singulièrement ornée et attifée, du Grand Dieti sauvez le Roi ! composé par Lulli pour Louis XIV, et devenu depuis le God save ihe King ! des Anglais.
Bien avant le commencement du dix-neuvième siècle, les indigènes se servaient d’instruments mélodiques de forme européenne dans les parties de l’Amérique les plus anciennement explorées et colonisées.
Chez les Indiens du Canada, en général, les chants sont agrémentés d’une foule de petites notes, d'intervalles minuscules faisant cortège aux notes principales, d’inflexions nasales et de heurts impossibles à noter. En approchant de nos villes, ces singularités disparaissent peu à peu : les Indiens sont devenus des Métis ; quelques-uns chantent encore dans la langue de leurs pères, mais cette langue elle-même n’est plus celle de toutes les conversations dans les familles.
Les chants religieux des Indiens actuels de la province de Québec sont principalement des adaptations sur les mélodies grégoriennes ou des airs de cantiques français. C’est ainsi que les Iroquois de Caughnawaga et du lac des Deux-Montagnes chantent, dans leur propre langue, une version bien conservée de quelquesuns de nos chants liturgiques traditionnels.
Leurs livres de chant, en notation carrée, sont intéressants à consulter, de même que ceux des Micmacs de Ristigouche, des Montagnais du lac Saint-Jean et de Betsiamis, des Abénaquis du lac Saint-Pierre, des Hurons de la Nouvelle- Lorette, — ouvrages dus au zèle, à la patience et aux études linguistiques de missionnaires français.
A Lorette, on chante des cantiques en langue huronue dont la musique est absolument française. M. Julien Tiersot, du conservatoire de Paris, a reconnu un air breton dans le cantique suivant, qui lui fut chanté par Madame Sioui, — Sandiessa , le rossignol, — du village huron :