‹ Feuilles volantes (volume 2)Chapitre 6 sur 23 · L'ESPAGNE · texte numérisé non relu

L'ESPAGNE

A Toccasion des insultes faites au roi Alphonse XII par la populace de Paris.

Pour(|Uoi donc cette insulte inepte ? Depuis quand, O fier peuple français, le sifflet provocant, Les farouches clameurs et les lâches huées, Sous tes portes aux hruits de gloire habituées,

Accueillent-ils ainsi l'étranger dans Paris ?

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Depuis quand est-ce donc par des charivaris Que la France reçoit l'hôte qui la visite ? Retournons-nous au temps du Borusse et du Scythe ? Ton beau titre de peuple éminemment courtois, Des sots, pour l'abdiquer, monteraient sur les toits ! O folie : est-ce là de la vertu civique ? Tu renoncerais donc, sublime République, Si belle en tes succès, si noble en tes revers, Désormais à donner l'exemple à l'univers !

France, ce n'est pas toi qui commis cet outrage.

L'Europe tout entière a connu ton courage,

Mais ne te vit jamais arracher les fleurons

Qui, sans injure aux tiens, brillent sur d'autres fronts !

Des gloires d'ici-bas ta part est assez large

Pour que celles d'autrui ne te soient point à charge.

L'Espagne 63

Ce prince, chef élu d'un grand peuple éclairé, Devait passer chez toi comme un être sacré. C'est un monarque, soit ; en est-il moins un homme ? Et puis Néron lui-même, à l'étranger, c'est Rome ! Ce roi, du sol français n'eût-il pas fait le sien, Eût-il vingt fois porté l'uniforme prussien, Eût-il été cent fois l'hôte de l'Allemagne, Saluez ! à son front luit le blason d'Espagne !

Donc c'est bien à l'Espagne, à ses nobles drapeaux Qu'on prodigue l'opprobre ainsi hors de propos 1 Maladroits ! avez-vous, en huant ce carrosse. Effacé Saint-Quentin, Pavie et Saragosse ? Nos pères, ces vainqueurs aux champs d'Almonacid, Tout en croisant l'épée avec les fils du Cid, Respectaient votre gloire, antiques Hispanies,

(i4< Feuilles Volantes

Terre de sommets bleus et de plaines jaunies, De donjons menaçants, de seuils hospitaliers. Où sonna l'éperon des derniers chev-aliers !

O Murcie, Aragon, Castille, Andalousie,

Pays bénis du ciel, et que la Poésie,

Eprise, un soir d'été, de vos charmants séjours.

D'un reflet de son aile a dorés pour toujours,

C'est à vous que l'on jette un cri blasphématoire !

Mais ces hommes n'ont <lonc jamais lu \otre histoire 1 Ils n'ont donc jamais su — l'on comprend leur dédain Que l'Espagnol, poète, artiste et paladin. Fut, peuple sans rival que la gloire enveloppe,' Durant plus de mille ans, le premier de l'Europe ! (^ue déjà, du temps même où les foruiiis romains

Au mot (le liVierté, jin'eux, battaient des mains, L'Espagne au fond des Itois tenait des assemblées! Que, près d'un siècle avant que les castes troublées Discutassent à Londre avec acharnement, Les Certes, à Léon siégeaient en parlement ! <^ue huit cents ans bientôt auront lui sur le monde, Depuis (lue le Progrès, qui «iénoue et féconde. Sur le sol espagnol brisa le premier frein, Et proclama les droits du peuple souverain 1 Que ce peuple fut grand par les arts et la guerre I Qu'il sut braver jadis Charlemagne, et naguère Sut délier encor le fameux conquérant Que l'Histoire à nonmié Napoléon le Grand ! Que Viriathe, à lui seul, relielle à tout servage. Acculé comme un l(jup dans la sierra sauvage. Dix ans tint en échec Rome et ses généraux !

Que Pelage, à son tour, formidable héros,

Ecrivit de son glaive une légende telle,

Qu'elle a suffi pour rendre une époque immortelle !

Que des grands noms l'Espagne est l'un des plus anciens ;

Que Cadix fut bâti par les Phéniciens,

Sagonte par les Grecs, par les Gaulois Numance ;

Que Rome de Madrid a jeté la semence ;

Que Carthagène avait Asdrubal pour parrain,

Et Tolède pour père un sauvage du Rhin !

Et puis, quelle autre race ou lettrée ou guerrière A su porter plus loin l'éclat de sa carrière ? Quelle autre nation, quel peuple jeune ou vieux A bercé dans ses bras plus d'enfants glorieux ? L'Espagne eut Cespédès, cet autre Michel-Ange, Cervantes le profond et Mendoza l'étrange.

L'Ésjxigné 67

CalJeron, de Vega, Sautos, Monteniayor,

Velasquez, Juan Calvo, Murillo, Salvador,

Zurbaran, Hernandez, Médina, Mercadante,

Tous les talents depuis Phidias jusqu'à Dante,

Tous les héros connus d'Achille à Spartacus :

Elle eut Léonidas, et Coclès, et Gracchus . . .

Mais pourquoi tant fouiller dans la cendre historique ?

L'Espagne eut — c'est assez — Lépante et l'Amérique !

Lépante 1 — c'est le duel de deux âges rivaux ; La lutte du passé contre les temps nouveaux ; C'est du monde en travail l'une des grandes crises ; C'est l'Occident chrétien avec l'Asie aux prises ; Ce n'est plus un combat entre deux nations, C'est l'âpre choc de deux civilisations ! Or l'Espagne, enrayant l'univers sur sa pente, •

(JS FcV.'lUcs ]^ oh fuies

Soldat (le l'avenir, fut vaiiKiueur à Lépante !

L'Amérique 1 — Salut, carrefour surhumain

Où (le rimmanité bifunjue le chemin !

Comment, avec les mots d'une langue inféconde,

Te nommer, ô sublime éclosion d'un monde ^

Effacez l'Amérique, où, sentant son déclin,

L'Europe qui fermente a versé son trop plein.

Et, sous son propre poids dont le farrleau l'écrase,

L'univers ébranlé chancelle sur sa base.

L'Amérique c'est la soupape des Titans,

Le balancier qui vibre entre les mains du temps :

Douille objet qui, lionnant au vieux monde un sol libre,

Prévint l'explosion et sauva ré([uilibre •

Or, à toi, noble Espagne 1 à toi, Ferdinand deux,

L'EspdfjDc no

La grande part d'honneur dans ce pas hasardeux ! Car, quel f[ue soit le point qu'indiquât sa boussole, Si Colond) fut génois, sa Ijanpie est espagnole !

Oui, l'Histoire à parlé ; tout ce qui peut tenir D'aurore, de progrès, d'espoir et d'avenir Dans deux noms d'ici -bas — ô v^érité frappante ! — Tient dans ces deux grands mots : Amérique et Lépante !

Et notre âge les doit, Espagne, à tes héros !

Enfin, qui n'aimerait tes vieux romanceros. Tes ballades d'amour, tes légendes tragiques, Les récits merveilleux de tes conteurs magiques, Belle Espagne ? Souvent mon rêve tend les bras Vers tes escurials et vers tes alhambras,

70 Feailles Volantes

Où, la nuit, vont errer sous les verts sj^comores Tes monarques chrétiens avec tes vieux rois mores. Il aime les grands airs de ton noble hidalgo, Ton boléro joyeux, ton souple et fier tango, Tes gais torréadors, tes brunes gitanelles Cachant sous l'éventail leurs ardentes prunelles ; Il s'arrête parfois aux balcons du Prado, Lorsque la senora soulève son rideau Pour écouter chanter les douces sérénades ; Il se penche souvent au bord des esplanades, A l'heure où le son vif et clair des tambourins Flotte dans l'air ému de tes longs soirs sereins. Et puis, jamais lassé d'aller boire à tes sources, Mon rêve, revenu de ces lointaines courses, — De parfums, d'harmonie et d'amour enivré, — Garde encore un reflet de ton beau ciel doré.

L'Espagne tl

Oui, j'aime ce pays de la blonde romance,

Où Corneille a puisé, par où Hugo commence !

Sol de l'antique honneur à la valeur uni,

Qui nous prête le Ciel et nous donne Hernani !

Sol prodigue et fécond, rien ne manque à ta gloire,

Et quiconque t'insulte, insulte aussi l'Histoire !

Oh ! non, vaillante Espagne, en ces hideux excès.

Je ne reconnais point le noble sang français.

Ce n'est pas là non plus la République fière

Qui disait à chacun des peuples : Sois mon frère !

Au-dessus de ce tas d'ignorants dévoyés,

D'anarchistes jaloux et peut-être . . . payés,

Dans d'autres régions on voit planer la France.

Celle-là sut toujours prêcher la tolérance ;

Et — même auprès d'un roi, fût-il monstre et payen, —

Dans ses devoirs envers l'hôte et le citoyen,

Si la France mentait à son rôle historique,

Nous saurions protester, nous. Français d'Amérique !

LE PELLERIX

A Mme Adine Riom, de Nantes.

En souvenir d'une charmante hospitalité.

C'est un gros bourg assis sur les bords de la Loire. Poudreux, morne, accoudé sur son coteau penchant, Il regarde à ses pieds le grand fleuve de moire Rouler ses larges flots de l'aurore au couchant.

74 FevÂUes Volantes

On dirait ces vieillards, au seuil de leur chaumière, Qui, dans la paix des jours trop longtemps attendus. Semblent suivre des yeux, au loin, dans la lumière, On ne sait quels lambeaux d'anciens rêves perdus.

Il repose au soleil, il dort sous les étoiles : Songeur, mais sans regrets, de saison en saison, Il voit s'éparpiller l'essaim de blanches toiles Que la brise du larpc emporte à l'horizon.

Il ignore le V)ruit, les chocs, la vie émue : Il n'aperçoit, quand vient le réveil du matin. De toute la fumée où le monde remue.

Que celle du steamer qui fuit dans le lointain.

Le Pellerin 75

Autrefois, dévastant la campagne et les villes, Rasant les foyers morts et les champs d'épis mûrs, Deux fois le noir l)randon des discordes civiles

En décombres sanglants transforma ses vieux murs.

Mais le canon s'est tu : la torche s'est éteinte : Partout la rjuiétude a remplacé le bruit ; Ce n'est plus le tocsin, c'est l'angélus qui tinte Dans le beau clocher neuf du temple reconstruit.

Le villageois paisible a rebâti son gîte ; Les champs ont retrouvé leur blond manteau d'épis ; Et, si quelqu'un s'émeut, c'est qu'un oiseau s'agite Dans le lierre qui grimpe aux vieux murs recrépis,

Silence clans la rue et calme sur la grève . . . Oh ! quand le cœur s'éprend des choses d'au-delà, Pour caresser en paix sa pensée ou son rêve, Quel coin de paradis que ce bon vieux bourg-là !

Je le revois souvent, aux heures fugitives Où le poète, un peu comme les amoureux, S'attarde à contempler les douces perspectives Qu'éclaire le rayon des souvenirs heureux.

Un jour d'isolement, quand mon âme assoifiëe Cherchait la poésie aux hasards du chemin, Fut-ce la Providence ou quelque bonne fée, Quelque chose m'avait conduit là par la main.

Le Pellerin 77

Mon labeur n'eut jamais de plus fraîche retraite; Ma méditation de plus ombreux sentiers ; Jamais je n'ai cueilli, plus tendre et plus discrète, La fleur au doux parfum des saintes amitiés.

Nous avions là jardin, verger, pelouse verte. Avec des murs croulant sous les pampres ; vraiment Cela formait, autour de ma fenêtre ouverte, Un pfracieux tableau dans un cadre charmant.

J'en raffolais, surtout quand l'aube, ouvrant son urne, Semait de diamants l'or des chemins sableux. Ou quand, le soir venu, montait l'astre nocturne Sous le dais estompé dçs grauds fii'maraents bleus,

78 Feuilles Vokintes

Et CCS beaux horizons aux li^ies reposées,

Où mon regard aimait à vous chercher souvent,

Dans l'ombre de la nuit, lumineuses croisées

Des liauts moulins tournant leurs ailes dans le vent,

Comme ils me captivaient avec leurs silhouettes De grands pins parasols émergeant des massifs, Leur «lonjon de Buzay hanté par les chouettes. Et leurs prés verts, plantés de vieux chênes pensifs !

Mais, au flanc des coteaux, qu'est-ce donc qui rougeoie Et jette ces reflets fauves aux alentours ? Quels sont ces chants lointains et ces longs cris de joie Qui mêlent leur fanfare aux tx'ompes des pasteurs ?

Le relier la 79

La brise, par nioiiieiits, sur ses ondes liuides, Nous apporte un Itruit sourd et pleni d'étrangeté ; C'est l'âpre appel d'airain des antiques druides . . . Salut, belle Bretagne, à ta Saint-Jean d'été!"

Souvent je crois refaire, au fil des rêveries, Mes courses — - douce trêve aux travaux épuisants Le matin par la lande aux bruyères fleuries, Le soir par les cheunns bordés de vei's luisants.

D'autres fois, près du boni <]ue la vague caresse, Je reviens voir dormir la lune sur les eaux, Sans songer si mes pas troublent dans leur paresse Les douaniers ronflant sous leurs toits de roseaux.

Nous vivions là, pareils aux pinsons dans les branches, Savourant le plaisir d'échanger sans rancœur, Dans le laisser-aller des intimités franches, Même l'humble sequin contre l'or pur du cœur.

Tous les soirs — je veux bien qu'on m'en ridiculise Avant le couvre-feu, solitaires passants, Nous poussions doucement la porte de l'église Pour aller devant Dieu rêver aux chers absents.

Je vois planer d'ici, sur notre front qui penche. L'ombre des hautes nefs au solennel décor . . . Sereine émotion de l'âme qui s'épanche.

Jamais je ne t'avais si bien comprise encor !

Le Pellerin 81

Enfin, av'ec le jour (jui tombe, arrivait l'heure

Des récits merveilleux, aimés du paj'san :

Et le conte naïf, la légende qui pleure

Nous prêtaient tour à tour leur charme séduisant.

Puis, au travail ! Ou bien, causerie en famille, Prolongée au milieu du silence des nuits, Pendant qu'un rossio-nd perdu dans la charmille Modulait sa chanson d'allégrresse ou d'ennuis.

Alors, tandis qu'au vol des vagues fantaisies. Nous chassions la chimère aux attraits persifleurs, Que de fois la clé d'or des chastes poésies Nous ouvrit les jardins de l'Idéal en fleurs !

<S2 FeailUfi Vidantef<

Ce temps est loin déjà : l'année aux pas rapides

A (juatre fois, depuis, tourné son sal iliei- :

Mais ces longs jours sereins et ces beaux soirs limpides,

Mon C(eur, si vieux qu'il soit, ne peut les oublier.

Leur fantôme me suit comme une oml)re fidèle ; Et mon rêve là-bas retourne à chaque instant, Comme l'oiseau (ju'Avril ramène à tire-d'aile Vers l'ancien nid témoin des doux amours d'antan.

Merci, cher bon vieux bcjuru-, pour ces beaux reflets roses Dont se pare mon ciel trop souvent obscurci : — Hélas ! qui ne gémit sous l'ongle des névroses ? — Pour ces souvenirs-là, cher bon vieux bourg, merci !

Le Pdlerin 83

Et toi, noble Bi'etagne, aïeule au cœur de chêne, Toi qui n'as qu'un drapeau, qu'une âme et qu'un autel, Toi dont l'antique histoire est une longue chaîne Où chaque chaînon porte un cachet immortel :

Mère! tu sais combien j'aime tes vastes landes, Tes bois, tes monuments, tes forêts de menhirs, L essaim mystérieux de tes vieilles léifenfles . . A toi surtout, merci pour ces chers souvenirs !

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