LES PINS DE NICOLET
A Mile M. C.
O mes vieux pins touffus, dont le tronc centenaire
Se dresse, défiant le temps qui détruit tout,
Et, le front foudroyé d’un éclat de tonnerre,
Indomptable géant, reste toujours debout !
J'aime vos longs rameaux étendus sur la plaine, Harmonieux séjours, palais aériens, Où les brises du soir semblent à chaque haleine
Caresser des milliers de luths éoliens.
J'aime vos troncs rugueux, votre tête qui ploie Quand le sombre ouragan vous prend par les cheveux, Votre cime où se cache un nid d'oiseau de proie,
Vos sourds rugissements, vos sons mystérieux.
Un soir, il m'en souvient, distrait, foulant la mousse Qui tapisse en rampant vos gigantesques pieds, J’entendis une voix fraîche, enivrante, douce,
Ainsi qu'un chant d'oiseau qui monte des halliers.
Et j'écoutai rêveur... et la note vibrante Disait : Ever of thee! — C'était un soir de mai ; La nature était belle, et la brise odorante...
Tout insufflait l'ivresse en mon cœur désarmé.
O mes vieux pins géants, dans vos concerts sublimes,
Redites-vous parfois ce naïf chant d'amour Qui résonne souvent dans mes rêves intimes,
Comme un écho lointain de mes bonheurs d’un jour ?
Puissé-je, un soir encor, sous vos sombres ombrages, Rêver en écoutant vos bruits tumultueux
Ou vos longues clameurs, quand l'aile des orages
Vous secoue en tordant vos bras majestueux !
Malheur à qui prendra la hache sacrilège Pour mutiler vos flancs par de mortels affronts !... Mais non, Ô mes vieux pins, le respect vous protège,
Et des siècles encor passeront sur vos fronts.
REMINISCOR
À ALPHONSE Lusianan
D’un poète aimé j'ai fermé le tome,
Et, pensif, je songe à toi, mon ami ;
Car le souvenir, gracieux fantôme,
Hante bien souvent mon cœur endormi.
Je pense au passé, beaux jours de jeunesse, Des illusions âge décevant, Songe passager, temps de folle ivresse,
Flot de poudre d'or qu'emporte le vent !
Nous avions pour nid la même massarde ;
Le cœur près du cœur, la main dans la main,
Nous allions gaiment... Oh ! oui, Dieu me garde
D'onblier ces jours, feurs de mor chemin !
Je l’aime toujours ce temps de bohème Où chacun de nous par jour ébauchait Un roman boiteux, un chétif poème
Où presque toujours le bon sens louchait.
Oui, je l'aime encor ce temps de folie Où le vieux Cujas, vaincu pur Musset, S'en «llait cacher sa mélancolie
Dans l'ombre où d’ennui Pothier moisissait.
Nos quartiers étaient à peine accessibles :
Passable grenier, mais logis mesquin ; Confuse babel d'objets impossibles :
La toge romaine au dos d'Arlequin !
C'était un spectacle à rompre la rate Que ce galetas à moitié salon, Où Scarron faisait la nique à Socrate,
Où Scapin donnait réplique à Solon.
Partout des bouquins et des paperasses, Croquis et bouquets, fleurets et débris, Pandémonium d'articles cocasses,
Jonchant au hasard parquets et lambris.
Flanqué d'un cummer et d'une chibouque, Tout noir au milieu d'un cadre branlant, Un portrait en cap de monsieur Soulouque,
Faisait la grimace à mon chien Vaillant.
En face, perché sur une corniche,
Un plâtre poudreux nous montrait à nu Diane chassant avec son caniche
Aux bords de lPIsmène Actéon cornu.
Sur un vieux rayon tout blanc de poussière, Rabelais donnait le bras à Caton ; Pascal et Newton coudoyaient Molière,
Gérard de Nerval masquait Duranton.
Il me semble voir la table rustique Chef-d'œuvre branlant, au pied de travers, Où nous écrivions en style emphatique
Nos lettres d'amour et nos premiers vers.
Et tous ces amis à la joue imberbe, Que les soirs d'hiver chez nous rassemblaient, Ministres futurs, grands hommes en herbe,
Que les noirs soucis jamais ne troublaient !
Gaudemont vantait son Italienne ;
Sur un pan du mur Moreau crayonnait ;
Buteau nous chantait quelque tyrolienne ;
Auger, dans un coin, ratait un sonnet ;
Faucher écrivait pour la Mascarade ;:
Paul ressuscitait un vieux calembour ; Cassegrain lisait sa Grand-Tronciade
À Jack, qui ronflait ainsi qu'un tambour ;
Henri nous gächait de la politique ; Arthur empruntait sa pose à Talma ; Vital aiguisait sa verve caustique,
Et Le May réveur chantait Sélima.
Il me semble voir la piteuse lippe
Que tu nous faisais quand, tant soit peu gris,
Un profane osait, allumant sa pipe,
Déclarer la guerre à tes manuscrits.
Musique, peinture, amour, poésie, Jeunesse et gaîté, brillants tourbillons, Vous nous embaumiez de votre ambroisie ;
Vous tissiez nos jours avec des rayons !
MICROCOPY RESOLUTION TEST CHART (ANSI and ISO TEST CHART No. 2)
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