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Et quand venait mai dorer notre chambre, Ouvrant la fenêtre au printemps vermeil, Nous respirions l'air tout parfumé d’ambre
Qui venait des prés tout pleins de soleil.
Bientôt, à son tour, adieu la croisée !
Et chaque matin, au sortir du lit, Nous allions aux champs, malgré la rosée,
Surprendre les fleurs en flagrant délit.
Oh ! qu'il faisait bon aller sous les ormes
Guetter l’alouette au bord des ruisseaux,
Voir glisser la nue aux flocons énormes,
Ecouter chanter les petits oiseaux !
Te souvient-il bien de nos promenades, Quand, flâneurs oisifs, les cheveux au vent, Nous allions rôder sur les esplanades,
Où l’on te lançait maint coup d'œil savant ?
Tout était Pour nous sujet d'amusettes ; Sans le sou parfois, mais toujours contents, Nous suivions aussi le pas des grisettes.. .
Nous rendions des points à Roger Bontempa.
Je t'ai vu souvent faisant pied de grue, Pour lorgner dans l’ombre un joli chignon, Ou pour voir comment, traversant la rue,
Une jambe fine orne un pied mignon.
Et nous révions gloire, amour et fortune. .… Et, comme en rôvant l'homme s’étourdit, Nous nous découpions des fiefs dans Ja lune,
Le soir, en allant souper à crédit.
Nous aurions voulu, tant nous sentions battre D'ardeur et d'espoir nos cœurs de vingt ans,
Ivres de désirs, monter quatre à quatre,
— Fous que nous étions ! — l'échelle du temps.
Nos âmes brûlaient pour la même cause ; Nos cœurs s’allumaient au même foyer ; Et, quand arrivait l'heure où tout repose,
Nous nous partagions le même oreiller.
Nos soirs n’avaient point de songes moroses ; Tu rêvais à tout ce que nous aimions ; Moi, je rêvais à... mais, comme les roses,
Le souvenir même a ses aiguillons,
Et pourtant c‘iui de ce temps m'enivre.… Beaux jours sans soucis et nuits sans remords,
Où le seul bonheur de se sentir vivre
Remplissait d’émoi nos cœurs jusqu'aux bords !
Mais plus tard, hélas ! le vent de la vie Sur notre lac pur soufflant sans pitié, Il fallut quitter la route suivie
Depuis si longtemps par notre amitié !
Petit à petit vinrent les jours sombres :
Chaque lendemain nous désabusait. .
Mais l'éclair ne Juit que mieux dans les ombres ;
A l'or le plus pur il faut le creuset,
Aux réalités il fallut se rendre, Quand un beau matin l'âge nous parla F Il restait encor deux chemins à prendre :
Je choisis l'exil, toi l’apostolat,
C’étaient deux billets à la loterie :
Le plus lot me fut départi...
Le sort me traitait sans Cajolerie :
Je lui ris au nez et pris mon parti !
Depuis lors, Darguant tout ce qui me froisse, En vrai Paturot passé bonnetier, J’amasse un pécule, et de ma paroisse
J’aspire à l'honneur d’être marguillier,
Je me moralise et j’envoie au diantre Les refruins grivois du vieux Béranger ; Je ne chante plus, mais je prends du ventre...
On nomme cela, je crois, se ranger.
Cependant, le soir, au feu qui pétille,
Quand passe ma main sur mon front lassé, Souvent à mon œil une larme brille :
AR ! c'est que, vois-tu, j'aime le passé.
J'aime le passé, qu'il chante ou soupire, Avec ses leçons qu'il faut vénérer, Avec ses chagrins qui m'ont fait sourire,
Avec ses bonheurs qui m'ont fait pleurer !
Et puis, à tous bruits fermant ma fenêtre, Divisant mon cœur moitié par moitié, J'ai fait pour toujours deux parts de mon être :
L'une est au devoir, l'autre à l'amitié !
Chicago, mars 1868
Un jour, errant, perdu dans un désert sans borne, Un pâle voyageur cheminait lentement ; Autour de lui dormait la solitude morne,
Et le soleil brûlait au fond du firmament.
Pas une goutte d'eau pour sa lèvre en détresse ! Pas un ombrage frais ! pas un souffle de vent | Nulle herbe, nul gazon ; et la plaine traîtresse
N'offre à son pied lassé que du sable mouvant.
Il avance pourtant ; mais la route s’allonge ; 11 sent à chaque pas son courage tarir ; Un sombre désespoir l’envahit quand il songe
Qu'il va falloir bientôt se coucher pour mourir.
11 se roidit en vain sous le poids qui l’accable ; I] marche encore, et puis s'arrête épouvanté ; Sur son sein haletant, cauchemar implacable,
Il sent avec effroi peser l’immensité !
Fatigué de sonder l'horizon qu'il implore, Sans force, il tombe enfin sur le sable poudreux ; Et son regard mourant semble chercher encore
Les vertes oasis et leurs palmiers ombreux.
Voyageurs égarés au désert de la vie, Combien de malheureux, vaincus par la douleur, Dans leur illusion sans cesse poursuivie,
Meurent sans avoir vu l’oasis du bonheur !