‹ Feuilles volantes [microforme]Chapitre 2 sur 43 · LA VISION · texte numérisé non relu

LA VISION

Tous les prédestinés ont de ces voix intimes. Sur l'autel du devoir qu’ils s’offrent en victimes, Ou qu'ils aient à jouer le sort des nations,

Ils entrevoient toujours par intritions

Un coin de l'avenir, Leur conscience épelle,

Ca

J.-Bte de La Salle

Au fond de l'ombre où Dieu leur parle et les appelle, Inconnus ou puissants, triomphants ou proscrits, Des mots mystérieux par ie destin écrits.

Bonaparte à quinze ans croyait à son étoile ;

Et, des décrets divins levant un pli du voile,

Dans un val aux confins des Vosges endormi,

À la vierge priant au seuil de Domremy D'étranges voix disaient, qui parlaient d'espérance :

— Jeanne, Jeanne, debout ! va délivrer la France !

L’humble sulpicien de Reims avait aussi De ces pressentiments ; et le vague souci De la tâche future emplissait sa pensée.

Souvent, la nuit, la tête en ses inains enfoncée,

Les yeux baignés de pleurs et le cœur plein d’émoi,

Il s'écriait : — Mon Dieu, que voulez-vous de moi ?

Un soir, qu'en un recoin du temple solitaire, Son âme s'épanchait dans l'ombre et le mystère Des vastes nefs au fond des ténèbres dormant,

Un grand bruit l’éveilla de son recueillement.

L'avenir, éclairé par des lueurs mystiques, Entr’ouvrit à ses yeux ses portes prophétiques ; Et tout ce que l'Histoire enregistre aujourd'hui,

Vivant panorama, s'évoqua devant lui :

Il vit des vieux états, tombant en pourriture, L'édifice crouler de toute sa stature

Sur les peuples traînant leur éternel boulet. Il vit sous son fardeau l’opprimé qui râlait, Suant des millions pour un royal caprice,

Montrer le poing au ciel qu'il taxait d'injustice.

As

Suc

J.-Bte de La Salle

Il vit, autour des rois condamnés sans recours, L'impiété grandir dans l’impudeur des cours, Et passer, ricanant sous son regard austère,

Des bras de Messaline aux soupers de Voltaire.

Il vit l'hydre du mal triomphante partont.

Il vit, ébranlant tout, sapant tout, souillant tout, À la face du ciel que leur haine défie,

Affublés du manteau de la philosophie, L'ignorance et l’orgueil proclamer en tout lieu

Que pour affranchir l’homme il faut détruire Dieu.

Il vit la royauté s'effondrer dans la boue.

Il vit, aux chevalets, aux bûchers, à la roue, À son tour inplacable arbitre du destin,

Succéder le couteau sanglant de Guillotin.

Puis, désordres sans nom, terreur, révolte, émeutes : L'anarchie en fureur lançant toutes ses meutes, * À l’aveugle et sans frein, contre tous les pouvoirs. À bas tous les respects ! au vent tous les devoirs ! Il vit en frémissant les rivières accrues Des flots de sang huriaïn qu'on versait dans les rues. | TT vit les saints parvis s'ouvrir, et sur l'autel, | | |

— Le paganisme ancien n'avait vu rien de tel, —

La Prostitution, en déesse drapée,

Venir prendre au grand jour ia place inoccupée !.

Le prêtre haletait dans l'ombre. Les sanglots

Qu'arrachaïent de son cœur ces lugubres tableaux

asalent pleurer au loin l’écho des saintes voûtes. Faisaient pleurer au loin 1

Ses larmes arrosaient le marbre goutte à gouttes.

Comme autrefois le Christ au mont des Oliviers,

J.-Bte de La Sulle

es ; Il sentait sur son front, comme un vol d'éperviers, S'abattre l'essaim noir des misères humaines.

8, Il voyait, là, livrée à mille energumènes,

| | La France qu'il aimait, la France son orgueil, Vaisseau désemparé, lutter contre l'écueil,

rues. Tandis que l'équipage, au milieu des orgies,

Le blusphème à la bouche et les manches rougies,

Dans des affolements sau ages emporté,

1 Profanait ton grand nom, sublime Liberté !

Et, pendant que le saint pleurait dans les ténèbres,

Le doigt de Dieu tournait d’autres pages funèbres :

i C'était, plus tard, le souffle infernal de Satan CS. |

Brisant leurs ailes d’or aux légendes d'antan :

Du scepticisme froid c'était la plaie immonde

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Sans cesse élargissant sa tare sur le monde:

C'étaient de l'idéal les temples oubliés :

Sous le sceptre d'argent tous les genoux pliés ; Plus d’aspirations vers le ciel ; tout entière, L'humanité, le front courbé sur la matière, Trainant, spectre blasé, sous le firmament noir,

Son existence morne et son cœur sans espoir.

Puis l’âpre vision s’éteignit, Clignotante,

La lampe de l'autel, de sa lueur flottante,

Seule, perçait encor les ombres du lieu saint.

Le prêtre, agenouillé, les deux mains sur son sein,

Pria toute la nuit au fond du sanctuaire.

Puis on le vit sortir, pâle comme un suaire,

Courbé, les yeux rougis, mais le front rayonnant,

Disant : — Je sais où Dieu n'appelle maintenant !

J.-Bte de La Salle

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