‹ Feuilles volantes [microforme]Chapitre 7 sur 43 · À M. PAUL BLANCHEMAIN · texte numérisé non relu

À M. PAUL BLANCHEMAIN

Oui, j'y songe souvent, Ô mon lomtain ami ; Et, quand autour de moi tout repose endormi, Et que sur mes deux mains mon front lassé se penche,

Dans ces chers souvenirs mon cœur ému s'épanche.

Sur le seuil du manoir aux murs hospitaliers,

Où j'avais découvert tant d'échos familiers,

Après avoir au front baisé vos petits anges

Frais comme des lilas, doux comme des mésanges, Et, la voix attendrie, échangé nos adieux Avec celle qui fait vos jours si radieux, Nous quittâmes Biray.'

L'âme triste sans doute, Nous vimes disparaître, au détour de la route, La tourelle cachée au milieu ües massifs.

Et, la main dans la main, nous marchâmes pensifs, Vous le fils, moi l'ami, vers la pieuse enceinte Qui d'un noble et grand cœur garde la tombe sainte. Pourquoi redire ici ce qui gémit en nous Lorsque ensemble on nous vit tomber à deux genoux

Sur le tertre funèbre où dort le doux poète ?

Tandis que le clocher, rustique silhouette,

Au bord de la Creuse

Mystérieux, jetait son ombre entre nous deux,

Nos cœurs sentaient quelqu'un qui se rapprochait d'eux*.

anses, Ami, ces imoments-là, malgré les destinées, Sacrent l'amitié mieux que de longues années ! Ce saint devoir rempli, vers des pays nouveaux one Nous partimes, traînés par deux fringants chevaux. * Quels horizons ! et quelle ineffable journée ! Sur la plaine, d'azur et d'ambre illuminée, ee Dans des bruines d’or, nos regards croyaient voir | La verdure sourire et les rayons pleuvoir.

sainte. Fraîche encor du baiser de l’aube matinale, La campagne brillait dans sa grâce auton: aale. genoux

1 Là des bosquets touffus, des coteaux ondulés Que festonne la vigne ou que dorent les blés ;

Plus loin, de grands bœufs roux à l'allure indolente :

Un filet d'eau qui fuit sous une arche branlante : Là-bas, un vieux castel dégageant, au travers

De maigres peupliers et de châtaigniers verts, Pignons à girouette ou poivrière grise.

Et puis des papillons voltigeant à la brise ;

Des buissons pleins d'oiseaux et de vagues rumeurs ; Des vents frais tout chargés d'aromes parfumeurs ; Dans l'écho le refrain d’une chanson lointaine :

Et puis... Mais à quoi bon ? Ma mémoire incertaine Par ces détails oiseux ne pourrait que ternir

Ce qui sans doute est vif dans votre souvenir.

Nous nous acheminions vers la source où la Creuse S'ouvre un lit murmuraut dans sa vallée ombreuse. : . ’ : L

Soudain, comme un coursier qui se cabre et hennit,

Prisonnières heurtant leurs parois de granit,

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du bord de la Creuse

Voici de Saint-Benoît les bruvantes cascades. Nous égarons nos pas sous les sombres arcades

Du vieux cloître en ruine où les bénédictins Pâlirent autrefois sur les textes latins.

Tombeaux. inscriptions par les siècles rongées l'ombeaux, inscriptions par les siècles rongées,

De mousses et de lierre ogives surchargées,

Beaux restes mutilés de chapiteaux romans,

r Y C! ] L * 14 À La 1} = 4 où " | lous ces trésors poudreux des ançiers monuments, Nous interrogeons tout, fatiguant nos paupières

A déchiffrer les mots de ces pages de pierres. Nous découvrons aussi quelques travaux romains ; Puis, pour vous oublier, tristes débris humains, Inclinés sur le bord du rocher qui surplombe,

Nous allons méditer au bruit de l’eau qui tombe !

Quelqu'un nous avait dit : “ Là-haut, sur ce sommet

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Au pied duquel, ruisseau que le druide aimait,

Le Portefeuille roule en chantant sous les saules, S'élève un vieux dolmen, reste des vieilles Gaules.” Quelques instants après, vers le plateau lointain

Où giît ce survivant de tout un monde éteint, Enjambant les talus, sautant de roche en roche, Effarouchant l'oiseau qui fuit à notre approche, Nous nous hâtons tous deux, prêtant, chemin faisant, Notre oreille aux récits du petit paysan

Pieds nus et l'œil madré qui nous montre la route, Et qui, d’un ton ravi, tout charmé qu'on l'écoute,

Et promenant sur nous ses regards ébahis,

Nous conte la légende étrange du pays :

Cet étang, c’est la Mare aux Martes; sur ces pierres, Tous les soirs, à minuit, les pâles lavandières

— Quiconque les dérange a ‘le cuisants remords ! —

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ä4u bord de La Creuse

’iennent battre et laver le blanc linceul des morts. MA Des gens ont, disait-il, vu la Pierre levée

2 Des Rendes, dans la nuit, descendre la cavée,

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Allant à je ne suis quel affreux rendez-vous . .….

Lorsque l'enfant se tut, nous avions devant nous, Enigme interrogée en vain par l’antiquaire,

Le dolmen — une masse énorme de calcaire —

Qui, sur quatre piliers informes suspendu,

| S'élève hors du sol de ce coteau perdu,

Comme un autel dressé pour quelque dieu farouche. | Le colosse était ià, verdi par une couche

De mousse et de lichens — témoin morne et discret

: D'une époque dont nul ne connait le secret.

4 O sombres monuments des âges druidiques,

Qui donc fera jaillir de vos blocs fatidiques L'éclair mystérieux qui, depuis trois mille ans,

Invisible pour tous, couve en vos rudes flancs ?

Nos deux chevaux piatfaient au loin sous une oulmière. Un chemin plat, uni, plein d'ombre et de lumière,

Au milieu de la plaine et sous un ciel doré,

Serpentait devant nous comme un ruban moiré.

Presque au hasard, en vrais enfants de la Bohême, Nous nous mîmes en route. Oh ! quel riant poème, Que cette excursion à travers ce Berry

Si gai, si verdoyant, si frais et si fleuri !

Je crois m'y voir encor. Suspendant notre course, Parfois nous faisons halte au bord de quelque source,

Où, sous le front penché de quelque arbre songeur,

oulmière.

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1rse, Jurce,

eur,

Au bord de La Creuse 47

Nous rompons en riant le pain du voyageur.

Nous recherchons surtout les sites, les ruines,

Les murs démantelés penchés sur les ravines.

Nous visitons aussi canpagnes et hameaux,

Avec les villageois échangennt quelques mots.

Voici Saint-Sébastien et sa vaste tour ronde ;

Puis Saint-Germain qui fut lieu d’exil sous la Fronde... Vieux clochers, bourgs coquets, murs noircis, gai manoir,

Carrefours où se dresse une croix de bois noir,

Tout a laissé chez moi des souvenirs vivaces.

Je n'oublierai jamais, près du château des Places, La jeune paysanne aux yeux bleus, nous contant, Timide, la légende antique de l'étang :

Un seigneur mécréant, rapace oiseau de proie,

Une femme qui fuit, une enfant qui se noie,

mn

LS Feuilles Voluntes

Un crime, un châtiment . .. Et puis, que sais-je mot ?

Sinon que nous prêtions l'oreille avec émoi.

Enfin le jour tombait. Le soleil qui décline Dorait de tons moins vifs le flanc de la colline. Tout à coup, et jetant son ombre aux alentours, Sur un roc formidable, un sombre amas de tours, De lourds donjons penchants, de croulantes murailles, Comme un géant troué qui perdrait ses entrailles, Apparaît devant nous. C’est Crozant !

Quel beau soir, Ou plutôt quelle nuit nous passâmes à voir La ruine exhiber, inmense, au clair de lune, Les flancs déchiquetés de sa carcasse brune, Et «e reflets blafards vaguement inondés,

rotiler sur lagur ses orands ‘s lézardés !

Protiler sur lagur ses grands murs lézardés !

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