‹ Feuilles volantes [microforme]Chapitre 8 sur 43 · OI · texte numérisé non relu

OI

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soir,

Au bord de la Creuse 49

Seuils effondrés, arceaux béants, porches pleins d'ombre, Arcs-boutants délabrés émergeant des décombres,

Blocs disjoints envahis par la ronce et les houx,

Long couloirs éventrés heurtés par les hiboux,

Pans épais perforés de spirales funèbres, Souterrains où l’on voit des veux dans les ténèbres, Parapets chancelants qui semblent s'accrocher

Aux arbres rabougris qui pendent du rocher, Puissants remparts flanqués de bastions énormes, Lourds amoncellements, écroulements difformes, Tout dans ce fier débris, farouche majesté

Où l’implacable main des âges a sculpté

Le tragique blason des vieux siècles wothiques, Prenait à nos regards des formes fantastiques.

Cela semblait, sous l’astre aux rayons tremblotants,

Comme un spectre arrêté sur les confins du temps !

Soudain il nous sembla, cachés dans la pénombre, Voir s’animer au loin la forteresse sombre.

Nous entendons grincer herses et ponts-levis : Le) Et les barons d'antan, de leurs archers suivis D , Bardés de fer, la lance au poing, panache en tête, , re Noirs chevaucheurs sonnant leur fanfare de fête, — Ainsi que le vautour qui des grands monts descend, — 1 | 5 »

Féroces, altérés de pillage et de sang 9 Ê=) D?

Vont ranconner les bourgs et battre la campagne. Leur file se déroule au flanc de la montagne. Ils vont, et les hauts faits de ces rudes tueurs Allument l'horizon de sinistres lueurs.

Puis, sanglants et repus, lourds de butin, sauvages, Harrassés d’une nuit de meurtre et de ravages, Essuyant leur flamberge aux mousses du sentier,

Vers les murs sourcilleux de leur repaire altier,

ête, ôte,

descend, —

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uw bord de lu Creuse 5 Au bord de la C 51

Nous voyons remonter ces fondateurs de races,

Laissant fumer au loin des villes sur leurs traces.

Et puis, suprême exploit de ces puissants larrons, Que l'on nommait alors burgraves ou barons, Nous croyons voir, hideux, au reflet des lanternes, Des cadavres se tordre aux gibets des poternes ! O castels féodrax, jadis si pleins de bruits,

Comme on aime à rêver sous vos créneaux détruits !

Or, comme nous quittions l'antique citadelle,

Qui domine à la fois la Creuse et ln Sedeile,

Et que je vous montrais, sur la grève, en aval,

Un vieux moulin tournant sa roue au fond du val,

Vous, ému, par-dessus la crevasse lante

Qui l’isole du roc où perche la géante,

Sur l’escarpement noir — pour clore l'entretien — Vous m'indiquiez du doigt l’humble clocher chrétien, Qui, depuis deux mille ans, voit tomber en poussière

Les colosses de marbre et les babels de pierre !

Dans l'auberge du lieu nous trouvant à l’étroit, Le curé nous avait accueillis sous son toit :

Ce brave et bon abhé, cœur droit et sympathique, Qui trouva le moyen de parler politique

Et dogmes, sans jamais faire un retour mesquin

De vous chaud royaliste, à moi républicain !

C'était le lendemain jour de grande assemblée. Le trot de nos chevaux, sur la route sablée, Nous emporta bientôt vers d’autres horizons.

Aux branches des taillis dans l'herbe des gazons,

en — irétien,

ussière

que,

Au bord de la Creuse 53

La nuit à pleines mains avait semé des perles ;

Sous la feuille sifflaient les pinsons et les merles : Les taons sonnaient la charge autour des églantiers : Et, par files, suivant le détour des sentiers,

Joyeux, et nous faisant un salut de la tête,

Des couples d’amoureux s’en allaient à la fête, Ayant mis le matin leurs habits les plus beaux,

Et faisant sur le sol résonner leurs sabots.

Désormais la campagne est plus accidentée.

Quand nous avons gravi quelque longue montée, Il nous faut redescendre au fond des ravins creux. Nous cotoyons parfois d'âpres coteaux ocreux, D'où l'œil découvre au loin de vastes chenevières, Nous saluons ici le manoir des Clavières :

Puis nous apercevons, monceau de granit brun,

54 Feuilles Volauntes

oo ET EE

Ce rival de Crozant qu'on nomme Châteaubrun*.

La Creuse sous sa droite, un torrent sous sa gauche, Le vieux burg dresse au loin sa gigantesque ébauche Dont l’arête hardie, au fond du ciel serein,

Découpe, rude et fier, son profil souverain.

Jamais ruine n'eut un aspect plus austère.

Pour la mieux contempler nous mettons pied à terre ; Et, comme j'en crayonne un informe croquis,

Vous, poète inspiré, dans un sonnet exquis,

Devant ce sombre acteur de plus d’un sombre drame, 4 | n Q Q , A 1 n En admiration vous épanchez votre âme. «. ]

D Enfin nous arrivons à ce recoin perdu 4 |

De l'Indre, qui nous montre, aspect inattendu,

Surgissant tout à coup des parois d'une gorge,

Au bord de la Creuse 55

mens

un*, Un clocher qu'on voit poindre au milieu des champs d'orge, C’est le petit village aimé de George Sand,

rauche, Gargilesse, retraite obscure où le passant

‘bauche S'arrête ému devant mille anciennes reliques.

lei c’est l'abaye aux murs mélancoliques :

Là c'est d’un vieux château le tympan blasonné à terre ; Qu'appuie une tourelle au front découronné :

Puis eutin, c'est l’église, un bijou d’édifice

Qui mêle dans son style, élégant artifice,

drame, ‘y Du gothique au roman tout le charmant détail. à Nous en admirons tout, de l’abside au portail,

Jusqu'à la crypte sombre où le vieux capitaine ; Guillaume de Naiïllac, grand prieur d'Aquitaine, Sous sa roide effigie aux longs traits imposants,

De son dernier sommeil dort depuis sept cents ans’,

Nous promenons un peu notre allure bourgeoise Sur la place où bruit la foire villageoïise.

Près d’un ruisseau jaseur et presque inaperçu,

On nous montre un logis rustique au toit moussu, | ( Où, souvent, d’un grand nom fuyant la servitude,

L'auteur d'Zndian«a chercha la solitude.

Puis un bruit de sabots et de crin-crin Joyeux ] Arrivant jusqu'à nous, voyageurs curieux, |

Nous entrâmes pour voir les danses berrichonnes. Hélas ! à notre aspect, fillettes folichonnes, Pour prouver que de nous elles faisaient grand cas

Se mirent à danser valses et mazurkas.

Plus de folle bourrée au son des cornemuses . .

Vous fuvez donc aussi le bal rustique, à Muses

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es.

Cas

Au bord de La Creuse

Enfin, sautant tous deux dans notre phaéton, Nous prenons en riant la route d'Argenton :

Argenton la puissante, Argenton la romaine, Où le touriste errant qui le soir s’y promène Se heurte à chaque pas sur des débris gisants,

Vestiges d’un passé vieux de dix-huit cents ans !

La voici ; regardez! De ses hauteurs altitres, Pendent en noirs troncons des murailles entières. La voici, pittoresque, avec son château-fort

Qui dans le vif du Mont avec effort :

Avec sa basilique à la flèche hardie,

Dont la rosace jette un reflet d'incendie ;

Avec son esplanade et ses couronnements

D'où l'œil découvre au loin tant de sites charmants :

Avee son ancien cirque et sa tour distordue,

Croulante, et qu'on dirait avoir été fendue Par que'que coup d’estce monstrueux. La voici !

Que d’assauts meurtriers se donnèrent ici !

Nous étions arrivés presque à la nuit tombante.

La fête, comme ailleurs, éclatait, absorbante ;

Des bazars regorgeant de mende et de clarté

Dans l'ombre des maisons s’ouvraient de tout côté ; La soirée était belle et la foule rieuse :

Du plaisir on sentait l'aile mystérieuse,

Toujours jeune, flotter sur le vieux bourg romain : Bras dessus bras dessous, ou se donnant la main, Des bandes, de partout pour le bal accourunes, En groupes tapageurs ecireulaient dans les rues, À tue-tête chantant quelques refrains ioyeux.

Une iarme monta de mon cœur à mes yeux,

Au bord de La Creuse 59

Lorsque, si loin, au fond de votre chère France,

ICI ! J'entendis l'air aimé d’une ancienne romance Que ma vieille nourrice, au vieux foyer, chez nous,

Chantait en m'endormant, le soir, sur ses genoux”.

Le .

Alors, Ô mon ami, malgré nos sorts contraires,

Je compris mieux encor combien nous étions frères :

Dté ; a Je le compris surtout lorsque sans hésiter,

Le soir même, à la gare, il fallut se quitter.

De France et d'avenir bien longtemps nous causâmes,

n : È Echangeant entre nous le meilleur de nos âmes. Ù 5

Vous retourniez au toit de vos enfants chéris :

Et moi, je reprenais la route de Paris,

Emportant dans mon cœur plus que je ne raconte.

Ces beaux jours sont bien loin, car la vie est bien prompte ;

Mais j'y songe souvent, Ô mon lointain ami !

Et, quand autour de moi tout repose endormi, Et que sur mes deux mains mon front lassé se penche,

Dans ces chers souvenirs mon cœur ému s’épanche,

penche,

nche,

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