‹ Feuilles volantes. Oiseaux de neiges (cent et un sonnets)Chapitre 4 sur 117 · DIX-NEUVIÈME SIECLE · texte numérisé non relu

DIX-NEUVIÈME SIECLE

Je t'admire, ô mon siècle ! oui, je t'admire et t'aime, Toi qui, sans sourciller sous l'obscur anathème

Des spectres que tu vas bravant, Le chef illuminé comme autrefois Moïse, Marches au but, avec un seul mot pour devise,

Le mot des grands cœurs : — En avant !

O mon siècle, qui donc a dit que tu recules,

Quand tout penseur, perçant l'ombre des crépuscules,

L'œil tourné vers les hauts sommets, Le froDt dans les clartés, prunelles éblouies. S'effare d'entrevoir les splendeurs inouïes

Des aurores que tu promets ?

Toi reculer ! quand tout, dans le large domaine Où tressaille et se meut l'intelligence humaine,

Porte ton cachet triomphant !

Quand, sous tes pas, tandis qu'un nouveau voile tombe Tous les jours on entend de quelque vieille tombe,

Craquer la pierre qui se fend !

Reculer ! quand l'éclat de ta torche qui passe Du microbe invisible à l'astre de l'espace

Eclaire le vaste milieu, Et force l'être humain, qu'il adore ou qu'il nie, A croire, quoi qu'il fasse, au moins à son génie,

Pâle reflet qui prouve Dieu !

Reculer ! reculer ! quand debout sur le faîte Des saintes visions, le mage et le prophète

Voient déjà les jours éclatants Où les âges futurs et les futures races, Emus et recueillis, viendront baiser tes traces

Sur l'immense échelle des temps !

Reculer ! Oh ! plutôt, les âmes effrayées, En te voyant, archange aux ailes éployées,

Courir ainsi l'éclair au poing, Se demandent quel vent souffle aux plis de ta robe, Et si, quelque matin, les assises du globe

Sous tes pieds ne manqueront point !

Non, mon siècle ! qui parle ainsi te calomnie ! Parmi les hiboux seuls la lumière est honnie ;

Le ciel sourit à tout progrès ; Et quand luit ici-bas quelque aurore nouvelle, Fléchissons le genou : c'est Dieu qui nous révèle

Par lambeaux ses divins secrets.

Ces léviathans noirs aux énormes machines, Devant qui l'Océan fait courber les échines

De ses grands flots effarouchés, Ces lourds convois de fer dont le réseau qui gronde Coupe les continents et ceinture le monde,

C'est lui qui leur a dit : — Marchez !

Et ce cable, où des vols de foudre condensée,

Plus prompte que l'éclair, transmettent la pensée

D'un enfant à travers les mers, Dans ses fibres d'acier qu'est-ce donc qu'il recèle, Si ce n'est la chaleur, si ce n'est l'étincelle

Du feu qui créa l'univers ?

Qu'il allume sa lampe au tonnerre, ou qu'il mette Les rênes de l'algèbre au col de la comète ;

Qu'il compte et pèse les soleils ; Qu'il dissèque la vie à sa source première ; Qu'il donne un corps aux sons, ou tienne la lumière

Prisonnière en ses appareils ;

Qu'il dompte la douleur, supprime la distance ; Qu'il sonde les secrets de sa préexistence ;

Qu'il cherche l'or dans un réchaud ; Qu'il aile au zénith bleu vaincre le vol de l'aigle, L'homme, bon gré mal gré, ne suit pas d'autre règle

Que celle qui lui vient d'en haut.

Le progrès quelquefois déconcerte ou déroute ; Mais qu'il perfore un isthme ou se fraye une route

A travers quelque hinialaya ; Qu'importe la pensée insoumise ou méchante, C'est quand même et sans fin, la Nature qui chanrt

Son éternel alléluia !

Voilà l'humanité, son destin et sa vie !

Si parfois le vaisseau dans sa course dévie,

Que ce soit hier ou demain, Toujours quelqu'un surgit qui regarde l'étoile, S'empare de la barre, oriente la voile,

Et remet le monde en chemin.

De La Salle fut un de ces hommes sublimes. Quand il sentit la nef rouler vers les abîmes,

Penché sur le gouffre, il crut voir Dans les ombres quelqu'un qui lui dictait son rôle, Et comprit qu'une main posait sur son épaule

Le poids d'un immense devoir.

Mais ces foules courant vers leur perte prochaine, Cette société qui, pour rompre sa chaîne,

Ose tout mordre et tout narguer, Ces peuples entraînés par leur soif de Tantale, Comment les retenir sur la pente fatale ?

Ce torrent, comment l'endiguer ?

Tout ce sombre avenir né des anciens servages, Comment paralyser ses terribles ravages ?

Devant tout culte anéanti, Infaillible signal des vastes décadences, Comment mettre une entrave aux funestes tendances

De l'esprit humain perverti ?

Et ces masses chez qui tout noble esprit s'altère, Comment les arracher au morne terre à terre

De leur instinct matériel ?

Comment leur relever la tète ? Cette face Où la divine empreinte à chaque instant s'efface,

Comment la tourner vers le ciel ?

Par quels moyens tenter la tâche colossale ?

Que faire ? . . . — J'instruirai le peuple ! dit La Salle

Oui, chez ces générations, Dont l'âme se révolte et dont le cœur se ferme, Avec l'esprit chrétien j'irai semer le germe

Des hautes aspirations ! —

Et l'homme tint parole. Et ce héros, ce prêtre

— De tous les novateurs le plus humble peut-être —

Par son œuvre immortalisé, Sur nos destins présents et sur ceux qui vont luire, Qui connaîtra jamais, qui jamais pourra dire

De quel poids il aura pesé ?

Relever les petits, soutenir la faiblesse,

Tendre une main de père à ceux que le sort blesse ;

Instruire le peuple ! voilà La clé du grand secret, le mot du grand problème. . . Ne vous alarmez plus, songeurs à face blême :

Tout l'avenir du monde est là !

Oui, je t'aime, ô mon siècle ! oui, je t'aime et t'admire ; Sur les âges futurs j'entrevois ton empire,

Siècle de doute et de vertu !

Mais, sous les lambris d'or comme dans les chaumières, O siècle de progrès ! ô siècle de lumières !

Sans ce mot-là que serais-tu ?

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