ROUEN
Nous sommes à Rouen. La Seine qui serpente Dans les détours des ponts, des quais et des îlots, Reflétant vingt clochers dans le pli de ses flots, Au creux de son vallon féerique suit sa pente.
Voici la cathédrale avec sa flèche — un clou Dont la pointe géante accroche les nuées ; Saint-Ouen et ses tours par l'aigle saluées ; Et cet autre poème en pierre, Saint-Maclou !
Passons. — Sur ce cheval de bronze qui se cabre, Quel est cet homme sombre au grand geste d'airain, Qui dresse sur le ciel son torse souverain, Avec ses cheveux plats et sa figure glabre ?
Cet homme, il est nommé. Caveaux du Panthéon, — Connue le monde, un jour, ses projets gigantesques Vous fûtes trop étroits pour loger sous vos fresques Le cercueil de celui qui fut Napoléon !
Et cet autre profil dont l'aspect seul réveille, Calme et majestueux, dans l'âtue du passant, Des demi-dieux romains le peuple éblouissant, Quel est-il ? — Chapeau bas, poètes, c'est Corneille
Le premier, formidable et fatal conquérant, Des vieux empereurs morts ramassa la couronne Et l'Europe, coursier que sa botte éperonne, S'attela d'elle-même à son char fulgurant.
Vingt ans, ce rude athlète a traîné la victoire Comme une esclave au flanc de ses lourds bataillons ; Et la gloire sur lui sema tant de rayons, Que leur éclat encor déconcerte l'histoire !
La trace du second suit un autre chemin.
Il fut vainqueur aussi, mais sur une autre arène,
Et, dans sa majesté pacifique et sereine,
Passa devant sou siècle une palme à la main.
De l'Art, qu'on oubliait, il rouvrit le portique, Acclimata chez nous la langue des Titans ; Et son puissant génie imprima sur son temps Le cachet mâle et fier de l'épopée antique.
Moderne Ezéchiel, au vice ricaneur
Il opposa l'essor de sa pensée austère ;
Et jamais bouche humaine, aux échos de la terre,
N'a fait sonner plus haut le grand mot de l'honneur
Saluons le guerrier! saluons le poète !... Mais quel est donc, plus loin, image au galbe pur, Cet autre airain muet qui tranche sur l'azur, Et dont l'or du soleil nimbe la silhouette ?
Est-ce d'un ari distrait l*effet capricieux ?
Je vois une effigie en soutane vêtue ;
Deux enfants sont groupés au pied de la statue :
Un qui feuillette un livre, un qui regarde aux cieux.
Non, là tout est symbole ; aucune fantaisie ! La pensée artistique a vu bien au-delà : Et l'œuvre de La Salle est tout entière là, Dans sa philosophique et simple poésie.
Colonne du désert faite d'ombre et de feu, Œuvre par qui deux fois le monde s'émancipe, Sachant unir et fondre en un même principe Le droit de la science avec le droit de Dieu !
La Salle y dévoua son âme ; et l'humble apôtre, De ces deux droits sacrés défenseur et soutien, Par son esprit civique et son cœur de chrétien, A su maintenir l'un et développer l'autre.
Et voilà que, depuis plus de deux siècles, fier De marcher sur ses pas par les monts et les plaines, L'essaim de ses enfants va jetant à mains pleines Le froment de demain dans la fange d'hier.
Ces hommes ont compris, piètre, ta grande idée ! Et, semeurs d'avenir trop souvent méconnus, Dans mainte lande aride et dans maints sillons nus, Us ont fait reverdir la glèbe fécondée.
Leur devise? deux mots: — Sacrifice et Devoir ! Le prix de leurs efforts c'est d'en haut qu'ils l'attendent. Us ne demandent rien : lorsque leurs mains se tendent, C'est toujours pour donner, jamais pour recevoir !
Au niveau des martyrs ils ont haussé leur taille ; Us ont porté les fers et gravi l'échafaud, Et prouvé qu'ils savaient mourir, quand il le faut, Pour la Patrie en deuil, sur les champs de bataille.
Et ces humbles — fut-il jamais rien de plus beau 1 Par milliers aujourd'hui, sublimes caravanes, Des grandes vérités célestes et profanes Vont jusqu'au bout du monde agiter le flambeau.
La Salle, — que les sots ou les ingrats sourient ! — Quel est l'homme de cœur, de progrès et de foi Qui ne te bénirait en voyant, grâce à toi, Deux millions d'enfants qui lisent et qui prient ?
Et, cependant, que sont tous ces bienfaits présents '>. Dans notre monde en proie aux folles aventures, Ceux qui te béniront sont les races futures, Ce seront nos neveux, dans deux ou trois cents ans
Car ce sera ta gloire incomparable, ô juste ! De voir grandir sans fin le fruit de tes travaux. . . Ne va rien envier à tes deux grands rivaux : Leurs noms sont éclatants, mais le tien est auguste.
Tu fis l'humanité meilleure ! — Et c'est pourquoi, Devant leurs piédestaux dont le faste émerveille, J'ai salué du front Bonaparte et Corneille. . . Et plié le genou devant ton bronze, à toi !
A l'occasion des insultes faites au roi Alpin par la populace de Paris.
Pourquoi donc cette insulte inepte ? Depuis quand, O fier peuple français, le sifflet provocant, Les farouches clameurs et les lâches huées, Sous tes portes aux bruits de gloire habituées, Accueillent-ils ainsi l'étranger dans Paris ? Depuis quand est-ce donc par des charivaris Que la France reçoit l'hôte qui la visite ? Retournons-nous aux temps du Borusse et du Scythe ? Ton beau titre de peuple éminemment courtois, Des sots, pour l'abdiquer, monteraient sur les toits ! O folie ! est-ce là de la vertu civique ? Tu renoncerais donc, sublime République, Si belle en tes succès, si noble en tes revers, Désormais à donner l'exemple à l'univers !
France, ce n'est pas toi qui commis cet outrage.
L'Europe tout entière a connu ton courage,
Mais ne te vit jamais arracher les fleurons
Qui, sans injure aux tiens, brillent sur d'autres fronts !
Des gloires d'ici-bas ta part est assez large
Pour que celles d'autrui ne te soient point à charge.
Ce prince, chef élu d'un grand peuple éclairé,
Devait passer chez toi comme un être sacré.
C'est un monarque, soit ; en est-il moins un homme ?
Et puis Néron lui-même, à l'étranger, c'est Rome !
Ce roi, du sol français n'eût-il pas fait le sien,
Eût-il vingt fois porté l'uniforme prussien,
Eût-il été cent fois l'hôte de l'Allemagne,
Saluez ! à son front luit le blason d'Espagne !
Dont- c'est bien à l'Espagne, à ses nobles drapeaux Qu'on prodigue l'opprobre ainsi hors de propos ; Maladroits ! avez-vous, en huant ce carrosse, Effacé Saint-Quentin, Pavie et Saragosse ? Nos pères, ces vainqueurs aux champs d'Almonacid, Tout en croisant l'épée avec les fils du Cid,
Respectaient votre gloire, antiques Hispanies, Terre de sommets bleus et de plaines jaunies, De donjons menaçants, de seuils hospitaliers, Où sonna l'éperon des derniers chevaliers !
O Murcie, Aragon, Castille, Andalousie !
Pays bénis du ciel, et que la Poésie,
Eprise, un soir d'été, de vos charmants séjours,
D'un reflet de son aile a doré pour toujours,
C'est à vous que l'on jette un cri blasphématoire !
Mais ces hommes n'ont donc jamais lu votre histoire ! Ils n'ont donc jamais su — l'on comprend leur dédain Que l'Espagnol, poète, artiste et paladin, Fut, peuple sans rival que la gloire enveloppe, Durant plus de mille ans, le premier de l'Europe ! Que déjà, du temps même où les forums romains Au mot de liberté, joyeux, battaient des mains, L'Espagne au fond des bois tenait des assemblées ! Que, près d'un siècle avant que les castes troublées
Discutassent à Londre avec acharnement,
Les Cortès, à Léon, siégeaient en parlement !
Que huit cents ans bientôt auront lui sur le monde,
Depuis que le Progrès, qui dénoue et féconde,
Sur le sol espagnol brisa le premier frein,
Et proclama les droits du vote souverain !
Que ce peuple fut grand par les arts et la guerre !
Qu'il sut braver jadis Charlemagne, et naguère
Sut défier encor le fameux conquérant
Que l'histoire a nommé Napoléon le Grand !
Que Viriathe, à lui seul, rebelle à tout servage,
Acculé comme un loup dans la sierra sauvage,
Dix ans tint en échec Rome et ses généraux !
Que Pelage, à son tour, formidable héros,
Ecrivit de son glaive une légende telle
Qu'elle a suffi pour rendre une époque immortelle !
Que des grands noms l'Espagne est l'un des plus anciens !
Que Cadix fut bâti par les Phéniciens,
Sagonte par les Grecs, par les Gaulois Numance ;
Que Rome de Madrid a jeté la semence ;
Que Carthagène avait Asdrubal pour parrain,
Et Tolède pour père un sauvage du Rhin !
Et puis, quelle autre race ou lettrée ou guerrière
A su porter plus loin l'éclat de sa carrière ?
Quelle autre nation, quel peuple jeune ou vieux
A bercé dans ses bras plus d'enfants glorieux ?
L'Espagne eut Cespédès, cet autre Michel-Ange,
Cervantes le profond et Mendoza l'étrange,
Calderon, de Vega, Santos, Monternayor,
Valasquez, Juan Calvo, Murillo, Salvador,
Zurbaran, Hernaudez, Médina, Mercadante,
Tous les talents depuis Phidias jusqu'à Dante,
Tous les héros connus d'Achille à Spartacus :
Elle eut Léonidas, et Coclès et Gracchus. . .
Mais pourquoi tant fouiller dans la cendre historique ?
L'Espagne eut — c'est assez — Lépante et l'Amérique !
Lépante ! — c'est le duel de deux âges rivaux ; La lutte du passé contre les temps nouveaux ; C'est du monde en travail l'une des grandes crises C'est l'Occident chrétien avec l'Asie aux prises ;
Ce n'est plus un combat entre deux nations, C'est l'âpre choc de deux civilisations ! Or l'Espagne enrayant l'univers sur sa pente, Soldat de l'avenir, fut vainqueur à Lépante !
L'Amérique ! — Salut, carrefour surhumain Où de l'humanité bifurque le chemin !
Comment, avec les mots d'une langue inféconde, Te nommer, ô sublime éclosion d'un monde ? Effacez l'Amérique, où, sentant son déclin, L'Europe qui fermente a versé son trop plein, Et, sous son propre poids dont le fardeau l'écrase. L'univers ébranlé chancelle sur sa base. L'Amérique c'est la soupape des Titans, Le balancier qui vibre entre les mains du Temps : Double objet qui, donnant au vieux momie un sol libre, Prévint l'explosion et sauva l'équilibre !
Or, à toi, noble Espagne ! à toi, Ferdinand deux, La grande part d'honneur dans ce pas hasardeux ! Car, quel que soit le point qu'indiquât sa boussole, Si Colomb fut génois, sa barque est espagnole !
Oui, l'histoire a parlé : tout ce qui peut tenir D'aurore, de progrès, d'espoir et d'avenir Dans deux noms d'ici-bas — ô vérité frappante ! — Tient dans ces deux grands noms : Amérique et Lépante I
Et notre âge les doit, Espagne, à tes héros
Enfin, qui n'aimerait tes vieux romanceros, Tes ballades d'amour, tes légendes tragiques, Les récits merveilleux de tes conteurs magiques, Belle Espagne ! Souvent mon rêve tend les bras Vers tes escurials et vers tes alhambras, Où, la nuit, vont errer sous les verts sycomores Tes monarques chrétiens avec tes vieux rois mores. Il aime les grands airs de ton noble hidalgo, Ton boléro jojeux, ton souple et fier tango, Tes gais torréadors, tes brunes gitanelles Cachant sous l'évantail leurs ardentes prunelles ; Il s'arrête parfois aux balcons du Prado, Lorsque la senora soulève son rideau
Pour écouter chanter les douces sérénades ; Il se penche souvent au bord des esplanades, A l'heure où le son vif et clair des tambourins Flotte dans l'air ému de tes longs soirs sereins. Et puis, jamais lassé d'aller boire à tes sources, Mon rêve, revenu de ces lointaines courses — De parfums, d'harmonie et d'amour enivré — Garde encore un reflet de ton beau ciel doré.
Oui, j'aime ce pays de la blonde romance,
Où Corneille a puisé, par où Hugo commence !
Sol de l'antique honneur à la valeur uni,
Qui nous prête le Cid et nous donne Eernani!
Sol prodigue et fécond, rien ne manque à ta gloire,
Et quiconque t'insulte, insulte aussi l'histoire !
Oh ! non, vaillante Espagne, en ces hideux excès, Je ne reconnais point le noble sang français. Ce n'est pas là non plus la République fière Qui disait à chacun des peuples : Sois mon frère !
Au-dessus de ce tas d'ignorants dévoyés,
D'anarchistes jaloux et peut-être . . . pavés,
Dans d'autres régions on voit planer la France.
Celle-là sut toujours prêcher la tolérance ;
Et — même auprès d'un roi, fût-il monstre et payen, —
Dans ses devoirs envers l'hôte et le citoyen,
Si la France mentait à son rôle historique,
Nous saurions protester, nous, Français d'Amérique !
AU BOIiD DE LA CREUSE
A M. Paul ISlakcmemai.n
Oui, j'y songe souvent, ô mon lointain ami ;
Et, quand autour de moi tout repose endormi,
Et que sur mes deux mains mon front lassé se penche,
Dans ces chers souvenirs mon cœur ému s'épanche.
Sur le seuil du chalet aux murs hospitaliers, Où j'avais découvert tant d'échos familiers, Après avoir au front baisé vos petits anges Frais comme des lilas, gais comme des mésanges, Et, la voix attendrie, échangé nos adieux Avec celle qui fait vos jours si radieux,
Nous quittâmes Biray. i1) L'âme triste sans doute,
Nous vîmes disparaître, au détour de la route,
La tourelle cachée au milieu des massifs.
Et, la main dans la main, nous marchâmes pensifs.
Vous le fils, moi l'ami, vers la pieuse enceinte
Qui d'un noble et grand cœur garde la tombe sain m .
Pourquoi redire ici ce qui gémit en nous
Lorsque ensemble on nous vit tomber à deux genoux
Sur le tertre funèbre où dort le doux poète ?
Tandis que le clocher, rustique silhouette,
Mystérieux, jetait son ombre entre nous deux,
Nos cœurs sentaient quelqu'un qui se rapprochait d'eux, r)
Ami, ces moments-là, malgré les destinées, Sacrent l'amitié mieux que de longues années !
Ce saint devoir rempli, vers des pays nouveaux Nous partîmes, traînés par deux fringants chevaux. Quels horizons ! et quelle ineffable journée ! Sur la plaine, d'azur et d'ambre illuminée,
Dans des bruines d'or, nos regards croyaient voir
La verdure sourire et les rayons pleuvoir.
Fraîche encor du baiser de l'aube matinale,
La campagne brillait dans sa grâce automnale ;
Là des bosquets touffus, des coteaux ondulés
Que festonne la vigne ou que dorent les blés ;
Plus loin, de grands bœufs roux à l'allure indolente ;
Un filet d'eau qui fuit sous une arche branlante ;
Là-bas, un vieux château dégageant, au travers
De maigres peupliers et de châtaigniers verts,
Pignons à girouette ou poivrière grise ;
Et puis des papillons voltigeant à la brise ;
Des buissons pleins d'oiseaux et de vagues rumeurs ;
Des vents frais tout chargés d'arômes parfumeurs ;
Dans l'écho le refrain d'une chanson lointaine ;
Et puis. . . Mais à quoi bon ? Ma mémoire incertaine
Par ces détails oiseux ne pourrait que ternir
Ce qui sans doute est vif dans votre souvenir.
Nous nous acheminions vers la source où la Creuse S'ouvre un lit murmurant dans sa vallée ombreuse. Soudain, comme un coursier qui se cabre et hennit, Prisonnières heurtant leurs parois de granit,
Voici de Saint-Benoît les bruyantes cascades. Nous égarons nos pas sous les sombres arcades Du vieux cloître en ruine où les bénédictins Pâlirent autrefois sur les textes latins. Tombeaux, inscriptions par les siècles rongées, De mousses et de lierre ogives surchargées, Beaux restes mutilés de chapitaux romans. Tous ces trésors poudreux des anciens monuments, Nous interrogeons tout, fatiguant nos paupières A déchiffrer les mots de ces pages de pierres. Nous remarquons aussi quelques travaux romains ; Puis, pour vous oublier, tristes débris humains, Inclinés sur le bord du rocher qui surplombe, Nous allons méditer au bruit de l'eau qui tombe !
Quelqu'un nous avait dit : " Là-haut, sur ce sommet Au pied duquel, ruisseau que le druide aimait, Le Portefeuille roule en chantant sous les saules, S'élève un vieux dolmen, reste des vieilles Gaules. (3) Quelques instants après, vers le plateau lointain Où gît ce survivant de tout un monde éteint,
Enjambant les talus, sautant de roche en roche,
Effarouchant l'oiseau qui fuit à notre approche,
Nous nous hâtons tous deux, prêtant, chemin faisant,
Notre oreille aux récits du petit paysan
Pieds nus et l'œil madré qui nous montre la route,
Et qui, d'un ton ravi, tout charmé qu'on l'écoute,
Et promenant sur nous ses regards ébahis,
Nous conte la légende étrange du pays :
Cet étang, c'est la Mare aux Martes; sur ces pierres,
Tous les soirs, à minuit, les pâles lavandières
— Quiconque les dérange a de cuisants remords —
Viennent battre et laver le blanc linceul des morts.
Des gens ont, disait-il, vu la Pierre levée
Des Rendes, dans la nuit, descendre la cavée,
Allant à je ne sais quel affreux rendez-vous.
Lorsque l'enfant se tut, nous avions devant nous,
Enigme interrogée en vain par l'antiquaire,
Le dolmen — une masse énorme de calcaire —
Qui, sur quatre piliers informes suspendu,
S'élève hors du sol de ce coteau perdu,
Comme un autel dressé pour quelque dieu farouche.
Le colosse était là, verdi par une couche
De mousse et de lichens — témoin morne et discret
D'une époque dont nul ne connaît le secret.
O sombres monuments des âges druidiques,
Qui donc fera jaillir de vos blocs fatidiques
L'éclair mystérieux qui, depuis trois mille ans,
Invisible pour tous, couve en vos rudes flancs ?
Nos deux chevaux piaffaient au loin sous une oulmière. Un chemin plat, uni, plein d'ombre et de lumière, Au milieu de la plaine et sous un ciel doré, Serpentait devant nous comme un ruban moiré. Presque au hasard, en vrais enfants de la Bohème, Nous nous mîmes en route. Oh ! quel riant poème, Que cette excursion à travers ce Berry Si gai, si verdoyant, si frais et si fleuri !
Je crois m'y voir encor. Suspendant notre course, Parfois nous faisons halte au bord de quelque source, Où, sous le dais touffu de quelque arbre songeur, Nous rompons en riant le pain du voyageur.
Nous recherchons surtout les sites, les ruines, Les murs démantelés penchés sur les ravines ; Nous visitons aussi campagnes et hameaux. Avec les villageois échangeant quelques mots ; Voici Saint-Sébastien et sa vaste tour ronde ; Puis Saint-Germain qui fut lieu d'exil sons la Fronde. . . Hauts clochers, bourgs coquets, murs noircis,vieux manoir, Carrefours où se dresse une croix de bois noir, Tout a laissé chez moi des souvenirs vivaces.
Je n'oublierai jamais, près du château des Places,
La jeune paysanne aux yeux bleus, nous contant,
Timide, la légende antique de l'étang :
Un seigneur mécréant, rapace oiseau de proie,
Une femme qui fuit, une enfant qui se noie,
Un crime, un châtiment. . . Et puis, que sais-je moi ?
Sinon que nous prêtions l'oreille avec émoi.
Enfin le jour tombait. Le soleil qui décline Dorait de tons moins vifs le flanc de la colline.
Tout à coup, et jetant son ombre aux alentours, Sur uu roc formidable, un sombre amas de tours, De lourds donjons penchants, de croulantes murailles, Comme un géant troué qui perdrait ses entrailles, Apparaît devant nous. C'est Oozant !
Quel beau soir, Ou plutôt quelle nuit nous passâmes à voir La ruine exhiber, immense, au clair de lune, Les flancs déchiquetés de sa carcasse brune, Et de reflets blafards vaguement inondés, Profiler sur l'azur ses grands murs lézardés !
Seuils effondrés, arceaux béants, porches pleins d'ombres, Arcs-boutants délabrés émergeant des décombres, Blocs disjoints envahis par la ronce et les houx, Longs couloirs éventrés heurtés par les hiboux, Tans épais perforés de spirales funèbres, Souterrains où l'on voit des yeux dans les ténèbres, Parapets chancelants qui semblent s'accrocher Aux arbres rabougris qui pendent du rocher,
Puissants remparts flanqués de bastions énormes, Lourds amoncellements, écroulements difformes, Tout dans ce fier débris, farouche majesté Où l'implacable main des âges a sculpté Le tragique blason des vieux siècles gothiques, Prenait à nos regards des formes fantastiques. Cela semblait, sous l'astre aux rayons tremblotants, Comme un spectre arrêté sur les confins du temps !
Soudain il nous sembla, cachés dans la pénombre,
Voir s'animer au loin la forteresse sombre.
Nous entendons grincer herses et ponts-levis ;
Et les barons d'autan, de leurs archers suivis.
Bardés de fer, la lance au poing, panache en tête,
Noirs chevaucheurs sonnant leur fanfare de fête,
— Comme un vol de vautours qui des grands monts descend-
Féroces, altérés de pillage et de sang,
"Vont rançonner les bourgs et battre la campagne.
Leur file se déroule au flanc de la montagne ;
Ils vont, et les hauts faits de ces rudes tueurs
Allument l'horizon de sinistres lueurs.
Puis, sanglants et repus, lourds de butin, sauvages, Harassés d'une unit de meurtre et de ravages, Essuyant leur flaniberge aux mousses du sentier, Vers les murs sourcilleux de leur repaire altier, Nous voyous remonter ces fondateurs de races,
fumer au loin des villes sur leurs traces.
Et puis, suprême exploit de ces puissants larrons, Que l'ou nommait alors burgraves ou barons, Nous croyons voir, hideux, au reflet des lanternes, Des cadavres se tordre aux gibets des poternes ! O castels féodaux, jadis si pleins de bruits, Comme on aime à rêver sous vos créneaux détruits !
Or, comme nous quittions l'antique citadelle,
Qui domine à la fois la Creuse et la Sedelle,
Et que je vous montrais, sur la grève, en aval,
Un vieux moulin tournant sa roue au fond du val,
Vous, ému, par-dessus la béante crevasse
Qui l'isole du roc où s'accule sa masse,
Sur l'escarpement noir — pour clore l'entretien —
Vous m'indiquiez du doigt l'humble clocher chrétien, Qui, depuis deux mille ans, voit tomber en poussière Les colosses de bronze et les babels de pierre !
Daus l'auberge du lieu nous trouvant à l'étroit, Le curé nous avait accueillis sous son toit ; Ce brave et bon abbé, cœur droit et sympathique, Qui trouva le moyen de parler politique Et dogmes, sans jamais faire un retour mesquin De vous chaud royaliste, à moi républicain ! C'était le lendemain jour de grande assemblée. Le trot de nos chevaux sur la route sablée, Nous emporta bientôt vers d'autres horizons. Aux branches des taillis, au velours des gazons, La nuit à pleines mains avait semé des perles ; Sous la feuille sifflaient les pinsons et les merles ; Les taons sonnaient la charge autour des églantiers Et, par files, suivant le détour des sentiers, Joyeux, et nous faisant un salut de la tête, Des couples d'amoureux s'en allaient à la fête, Ayant mis le matin leurs habits les plus beaux, Et faisant sur le sol résonner leurs sabots.
Désormais la campagne est plus accidentée ; Quand nous avons gravi quelque longue montée, Il nous faut redescendre au fond des ravins creux. Nous côtoyons parfois d'âpres coteaux ocreux, D'où l'œil découvre au loin de vastes chènevières. Nous saluons ici le manoir des Clavières ; Puis nous apercevons, monceau de granit brun, Ce rival de Crozant qu'on nomme Châteaubrun. (4)
La Creuse sous sa droite, un torrent smis sa gauche Le vieux burg dresse au loin sa gigantesque ébauche Dont l'arête hardie, au ton couleur d'airain, Découpe, sur l'azur, son profil souverain. Jamais ruine n'eut un aspect plus austère. Pour la mieux contempler nous mettons pied à terre Et, comme j'en crayonne un informe croquis, Vous, poète inspiré, dans un sonnet exquis, Devant ce sombre acteur de plus d'un sombre drame, En admiration vous épanchez votre âme.
Enfin nous arrivons à ce recoin perdu
De l'Indre, qui nous montre, aspect inattendu,
Surgissant tout à coup des parois d'une gorge,
Un clocher qu'on voit poindre au milieu des champs d'orge;
C'est le petit village aimé de George Sand,
Gargilesse, retraite obscure où le passant
S'arrête ému devant mille anciennes reliques.
Ici c'est l'abbaye aux murs mélancoliques ;
Là c'est d'un vieux château le tympan blasonné
Qu'appuie une tourelle au front découronné ;
Puis enfin c'est l'église, un bijou d'édifice
Qui mêle dans son style, élégant artifice,
Du gothique au roman tout le charmant détail.
Nous en admirons tout, de l'abside au portail,
Jusqu'à la crypte sombre où le vieux capitaine
Guillaume de Naillac, grand prieur d'Aquitaine,
Sous sa roide effigie aux longs traits imposants,
De son dernier sommeil dort depuis sept cents ans. (5)
Nous promenons un peu notre allure bourgeoise Sur la place où bruit la foire villageoise. Près d'un ruisseau jaseur et presque inaperçu, On nous montre un logis rustique au toit moussu, Où, souvent, d'un grand nom fuyant la servitude, L'auteur d'Indiana chercha la solitude.
Puis un bruit de crincrins stridents et criailleurs Par des appels joyeux nous attirant ailleurs, Nous entrâmes pour voir les danses berrichonnes. Hélas ! à notre aspect, fillettes folichonnes, Pour prouver que de nous elles faisaient grand cas,. Se mirent à danser valses et mazurkas.
Plus de folle bourrée an son des cornemuses. . . Vous fuyez donc aussi le bal rustique, ô Muses !
Enfin, sautant tous deux dans notre phaéton, Nous prenons en riant la route d'Argenton ; Argenton la puissante, Argenton la romaine, Où le touriste errant qui le soir s'y promène Se heurte à chaque pas sur des débris gisants, Vestiges d'un passé vieux de dix-huit cents ans.
La voici ; regardez ! De ces hauteurs altières, Pendent en noirs tronçons des murailles entières ; La voici, pittoresque, avec son château-fort Qui dans le vif du roc s'arc-boute avec effort ; Avec sa basilique à la flèche hardie, Dont la rosace jette un reflet d'incendie ; Avec son esplanade et ses couronnements D'où l'œil découvre au loin tant de sites charmants Avec son ancien cirque et sa tour distordue, Croulante, et qu'on dirait avoir été fendue Par quelque coup d'estoc monstrueux. La voici ! Que d'assauts meurtriers se donnèrent ici !
Nous étions arrivés presque à la nuit tombante. La fête, comme ailleurs, éclatait, absorbante ; Des bazars regorgeant de monde et de clarté Dans l'ombre des maisons s'ouvraient de tout côté ; Le soir pur et serein prodiguait son arôme ; Du plaisir on sentait le gracieux fantôme, Toujours jeune, flotter sur le vieux bourg romain ; Bras dessus bras dessous, ou se donnant la main,
Des bandes, de partout pour le bal accourues, En groupes tapageurs circulaient dans les rues A pleine voix chantant quelques refrains joyeux. Une larme monta de mon cœur à mes veux. Lorsque, si loin, au fond de notre chère France, J'entendis l'air aimé d'une ancienne romance Que ma vieille nourrice, au vieux foyer, chez nous, Chantait en m'endorniant, le soir, sur ses genoux. (') Alors, ô mon ami, malgré nos sorts contraires, Je compris mieux eucor combien nous étions frères !
Je le compris surtout lorsque, sans hésiter,
Le soir même, à la gare, il fallut se quitter.
De France et d'avenir bien longtemps nous causâmes,
Echangeant entre nous le meilleur de nos âmes.
Vous retourniez au toit de vos enfants chéris ;
Et moi, je reprenais la route de Paris,
Emportant dans mou cœur plus que je ne raconte.
Ces beaux jours sont bien loin, car la vie est bien prompte;
Mais j'y songe souvent, ô mon lointain ami !
Et quand autour de moi tout repose endormi,
Et que sur mes deux mains mon front lassé se penche,
Dans ses chers souvenirs mon cœur ému s'épanche.