Feuillets détachés
A propos de la littérature nationale, ENTRE UN RENTIER, UN POETE ET UN JOURNALISTE.
— Vous avez beau dire, mon cher poëte, nous avons définitivement une littérature nationale. Dieu en soit loué, nous sommes en ceci à la hauteur des nations voisines !
— Est-ce que par hasard, Monsieur le rentier, vous auriez l'intention de vous moquer de nous?
— Le Ciel m'en préserve, je suis très-sérieux en ce moment. La Belgique depuis 1850 est sous ce rapport entrée aussi dans une ère nouvelle, comme on dit dans le monde politique. Elle ne manque plus de poètes, de romanciers, de dramaturges de mérite. Écrivains flamands et wallons sont depuis vingt ans à l'œuvre, et la moisson de leurs écrits est assez abondante pour que nous en soyons fiers. Chaque jour la presse gémit sous le poids de leurs nombreuses productions en tout genre. On va même jusqu'à les traduire en allemand, en anglais, en italien, en langue tschèque : voyez plutôt Bogaerts, Nothomb et Conscience! Nous commençons à remplir le monde de notre renommée littéraire. L'avenir sourit enfin à l'homme de lettres belge; une pluie d'encouragements et de distinctions honorifiques tombe de toutes parts sur sa tète. Parole d'honneur, tout va admirablement, ce me semble.
— Et n'en irait que mieux, si le public belge nous lisait un peu plus.
— Un instant donc, cela viendra.
— Vous en parlez fort à votre aise, vous qui faites l'excellent métier de rentier et dont le menton à triple étage accuse le parfait contentement en toutes choses. Au fond, je vous crois assez indifférent au sort de la littérature nationale.
— Moi! je suis plein de sympathie pour elle. Je lis tout ce qu'elle produit. Que diable, Monsieur, vous ne pouvez pas tout avoir en une fois. La vogue ne se fait jour qu'à la longue; vous êtes difficile et exigeant comme un fonctionnaire à gros appointements.
— Vous m'étonnez, ma foi! je ne vois pas en quoi nous autres gens de plume, nous puissions tant nous réjouir.
— N'est pire sourd qui ne veut entendre.... Chacun bat des mains au succès des lettres belges.... Je n'en veux, par exemple, pour preuve récente que ce qu'on dit de la situation littéraire de notre pays dans V Annuaire des Deux-Mondes pour l'année 1852, qui vient de paraître à Paris. On y parle officiellement de vous, Messieurs les écrivains belges. C'est là un beau triomphe; la capitale de la France vous y accorde droit de bourgeoisie dans la république des lettres. Elle le fait avec assez de mauvaise grâce, j'en conviens, mais remarquez que ces gens-là ont toujours sur le cœur le grief de la contrefaçon belge.
— V Annuaire des Deux-Mondes est fort impertinent à notre endroit, et pour ma part, j'aimerais mieux que Paris gardât le silence sur nos écrivains, s'il ne peut dire autre chose sur leur compte que des banalités qui traînent depuis vingt ans dans les Revues françaises.
— Soit, c'est une manière de voir; mais au moins ne pouvez-vous nier que les grands journaux de Bruxelles savent vous appréciera votre juste valeur. Ils sont consciencieux et bienveillants, ceux-là; envoyez leur vos écrits, et huit jours ou un mois après on en fait mention dans un très-joli entrefilet.
— Oui, mais comment en parle-t-on?
— De grâce, attendez un peu. Messieurs les journalistes de Bruxelles ont autre chose à faire que de s'occuper d'un livre nouveau. Vous devez, vous autres, leur être reconnaissants, s'ils trouvent le temps de consacrer quelques lignes aux productions littéraires belges, au milieu des préoccu-
pations politiques, des expositions agricoles, des concours de musique et autres graves événements qui absorbent leur temps. C'est une déférence dont vous devez leur savoir gré.
— Mais le théâtre, qu'en direz-vous? vous me concéderez qu'on n'y fait rien pour nous.
— Nouvelle ingratitude. Dans le comité de lecture des théâtres royaux de la Capitale, il y a de nombreuses sympathies pour l'art dramatique belge. On y reçoit volontiers vos pièces; on les représentera, j'en suis sûr; mais avouez-le, il y en a de si bonnes qu'on nous envoie de Paris, où elles ont reçu la sanction du public; laissez celles-là passer les premières.
— C'est ce qu'elles font depuis que je suis au monde....
— Tout choit bien à qui sait attendre; voyez les succès obtenus sur la scène par Prospcr Noyer, Lavry et Wacken?
— Les deux premiers sont morts et ne se plaindront pas des difficultés que leur ont occasionnées les quelques représentations de leurs comédies ; le troisième mieux inspiré, s'en est allé chercher un ciel plus favorable aux productions littéraires.
— Soit; mais ne gémissez pas au moins sur le sort du théâtre flamand, dont chaque jour j'entends retentir les brillants succès
— Qui ruinent auteurs et acteurs, car l'autorité locale abandonne partout ces pauvres diables à leurs propres forces, tandis que le théâtre exploité par des étrangers, est accablé de faveurs, sans qu'il ait même pour prétexte un but de moralisation populaire.
— Vous confesserez toutefois qu'on donne de la gloire et de la célébrité à vos poètes, à vos écrivains. Je vous citerai un fait : Deux locomotives belges ne s'appellent-elles pas Willems et Weustenraad?....
— Pour que leurs compatriotes eux-mêmes demandent, en les voyant passer : Quels sont donc ces deux ingénieurs dont les noms sont inscrits sur ces machines {historique)!
— Oh! il n'y a pas moyen de vous faire entendre raison. En somme, il est une chose consolante que vous m'accorderez, c'est qu'il n'y a pas chez nous d'écrivains qui meurent de faim.
— Belle consolation, parce qu'avant d'être écrivains, ces Messieurs sont d'abord chez nous rentiers, fonctionnaires, avocats, médecins ou honnêtes
artisans, parce que, à la vocation littéraire qui mène directement à l'hôpital, ils ont dû substituer un dilettantisme, qui ne gène ni leurs occupations habituelles, ni leur gagne-pain, ce qui fait qu'on prend rarement leurs productions littéraires au sérieux. Tenez, Monsieur l'optimiste, vous êtes un excellent homme; mais vous parlez de la situation de notre littérature comme un aveugle des couleurs. J'avoue que ce qui pourrait un peu améliorer cette situation, c'est une bonne critique littéraire
— En vérité, celle-là ne vous est point refusée, lorsque vous vous donnez la peine de soumettre vos œuvres à l'appréciation d'un journaliste consciencieux. Voici précisément le rédacteur de mon journal. C'est un homme plein de bon vouloir.... Présentez-lui votre dernière œuvre.
— J'accepte l'épreuve; vous verrez le résultat.... Quant à moi, je feindrai l'innocent, pour ne pas inspirer des soupçons.
— Bon jour, mon cher Monsieur; vous venez fort à point. J'ai l'honneur de vous présenter un de nos bons et infatigables poëtes, M....
— Serviteur très-humble. Monsieur m'est connu depuis longtemps par ses œuvres, et je me réjouis d'avoir cette occasion pour pouvoir le complimenter tout à mon aise sur ses mérites littéraires.
— Merci, Monsieur, c'est trop de bienveillance envers moi.... et puisque vous êtes animé de si bons sentiments, je prendrai la liberté de vous offrir un exemplaire de mon dernier recueil de poésies.
— Comment, cher Monsieur, vous atteignez bientôt la quarantaine, vous devriez être devenu sérieux par état, par âge et par maturité de jugement, et vous faites encore des vers!
— Eh! pourquoi pas, s'il vous plaît? un état, la maturité de jugement et les années doivent-elles éteindre l'imagination et barrer le passage à, la poésie?
— Non pas, vous vous méprenez sur nies intentions, ou plutôt, c'est moi qui n'ai pas achevé ma pensée et ajouté qu'un auteur fait en Belgique un p.iuvic métier en présence de l'apathie et de l'indifférence du public pour Lee écrivains *iu paj ».
— Êtes-vous peut-être de ceux qui désespèrent de l'avenir des lettres en Belgique, qu'elles aient pour interprètes l'idiome flamand ou la langue française, toutes deux également nationales dans notre pays?
— Ni oui, ni non, comme dit le Sage. Je pense que ce qu'on peut faire de mieux, au milieu des préoccupations d'intérêts matériels qui absorbent nos bonnes populations, c'est de fabriquer du coton, encore du colon, toujours du coton.
— Vous êtes décourageant; il n'y aurait donc pas la moindre petite place au soleil pour un peu de bonne prose, pour quelques vers bien rimes?
— Hélas! non, tout est pris, il ne reste pas la moindre banquette disponible, si ce n'est dans l'ombre, dans un endroit bien obscur où personne ne s'inquiète de celui qui s'y assied.
— Vous calomniez notre public intelligent, Monsieur le journaliste; vous même, je le parie, vous vous dédirez, j'en suis sûr, quand vous aurez lu mon recueil. J'aime à croire que vous y ferez quelque attention.
— Moi, certainement; je comprends ma '"mission de publiciste belge, Monsieur, et je saurai vous prouver que je n'y manquerai point.
— A la bonne beure ! J'étais bien convaincu que parmi les hommes éclairés de votre trempe, Monsieur le poëte que voici, trouverait quelqu'un qui le traiterait, comme il convient.
— Ainsi, vous lirez mon œuvre, Monsieur le journaliste?
— Permettez, cher ami; je ne lis jamais les livres qu'on m'envoie, cela me prendrait trop de temps, je me contente d'en rendre compte.
— A merveille! mais je ne comprends pas trop.
— Alors, vous êtes fort novice, et il faut que je vous éclaire un peu sur les allures de la critique littéraire de notre pays. Voici le procédé; il est simple et d'autant plus facile à saisir, qu'il est d'une application journalière. L'auteur, par exemple, nous écrit ces lignes avec un pyramidal aplomb :
« Monsieur le Rédacteur,
» Je prends la liberté de vous envoyer un exemplaire du dernier ouvrage que je viens de publier. Je vous serais bien reconnaissant, si, avec votre bienveillance habituelle et avec la haute impartialité qui caractérise votre
journal, vous vouliez faire connaître au public ce travail littéraire, auquel j'ai consacré plusieurs années et qui, je crois, ne peut manquer d'exciter l'attention de tous ceux qui en Belgique, portent quelque intérêt au mouvement intellectuel et aux besoins de la partie éclairée de la nation. Des recherebes longues et laborieuses, jointes à une manière originale de présenter les faits, me concilieront, j'espère, les sympathies du lecteur. Agréez, etc. »
Après avoir lu cette missive, qui, à peu de variantes près, est la même pour tous les envois de ce genre, nous regardons la couverture du livre, nous en découpons les pages, au commencement, au milieu et à la fin; nous jetons un rapide coup-d'œil sur la table des matières, et, une quinzaine de jours après, si tout va bien et si nous ne sommes par trop absorbés par les graves occupations du moment, nous écrivons :