‹ Feuillets détachésChapitre 2 sur 10 · NOUVELLES DES LETTRES, DES SCIENCES ET DES ARTS · texte numérisé non relu

NOUVELLES DES LETTRES, DES SCIENCES ET DES ARTS

M.... vient de publier un ouvrage qui ne peut manquer d'exciter l'intérêt de la partie éclairée de la nation; sous le titre piquant de (suit

le titre avec le nom de l'éditeur, qui a surtout bâte de vendre). Des recherches longues et laborieuses, jointes à une manière originale de présenter les faits, concilieront, pensons-nous, à l'auteur les plus vives sympathies. Un extrait de la partie saillante de cette composition littéraire, fera mieux comprendre l'importance de cette œuvre, à la fois bien pensée et bien écrite (Suivent vingt lignes prises au hasard et souvent les plus insignifiantes du volume). Le public en lisant l'ouvrage, jugera mieux de l'importance qu'il présente. Nous nous contenterons pour le moment de donner en substance ce qu'il contient (Suit la table des matières).

— Pardon, Monsieur le journaliste; cela peut être fort commode et non moins habile; mais ce n'est pas de cette manière que j'entends la critique Littéraire. Je voudrais voir analyser le livre, discuter les faits, apprécier le style, la pensée, l'ordonnance enfin; je voudrais voir la part de l'éloge cl du blâme, pour que l'auteur en puisse faire profit dans une autre publication.

— A quoi bon? si on ne lit pas le livre, on lira bien moins encore

la critique. De bon compte, nous ne pouvons faire davantage. Ab uno disce omnes. Je vous ai montré le patron sur lequel nous travaillons tous, à de rares exceptions près. Il y a bien ça et là quelques variantes, quelques légères modifications; mais ce ne sont que les fioritures du métier; le thème reste le même pour tous, que vous soyez bons, médiocres ou même mauvais. Il faut, mon cher ami, de la bienveillance et de l'impartialité dans nos appréciations.

— Et vous croyez avoir rempli votre devoir vis-à-vis de la littérature belge, quand vous lui avez imperturbablement décoché de semLlables impertinences, uniformément stéréotypées pour toutes les œuvres?

— En àme et conscience, oui.

— Notre avenir littéraire ne vous tient donc pas à cœur?

— Vous le prenez d'un peu haut, mon cher Monsieur. Nous parlons de la littérature, comme nous parlons des modes, des pièces nouvelles, des prix du café , des comices agricoles et de mille autres choses. Franchement, si en dehors de vous-mêmes, auteurs et éditeurs, je voyais quelqu'un s'intéresser à vos efforts littéraires, je prendrais feu, croyez-le bien, je serais brûlant, je vous élèverais jusqu'au ciel. Mais j'aurais beau me battre les flancs, ce serait peine inutile; en présence d'un public froid, apathique, blasé, je ne produirais aucun effet. On me prendrait pour un énergumène, ou ce qui pis est, pour un critique salarié ou un ami de l'auteur.

— Diable ! tout cela n'est ni rassurant ni encourageant pour ma nouvelle œuvre.

— Tenez ! vous voyez que je suis un peu votre ami, laissez-là la plume; exposez des produits industriels : des citrouilles monstres, des betteraves qui dament le pion à la canne à sucre; engraissez des bœufs à large poitrail, élevez des chevaux et des juments modèles, ne rougissez même pas de vous intéresser

A l'immonde animal qui se nourrit de glands ;

améliorez des prairies , défrichez des bruyères incultes , faites-vous agronome, et alors venez me trouver, je vous consacrerai deux, trois, dix colonnes; je parlerai de vos vertus privées et publiques, je vous ferai un grand homme, car vous aurez eu le tact d'exploiter la vogue du moment.

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