CONJURATION EN
Pa£e 178.
Wne Conjuration en 1568.
Ce que nous allons raconter se passa à Bruxelles en 1568, année de deuil et de profonde désolation, qui vit rouler sur l'échafaud deux des plus nobles et des plus puissantes têtes qui fussent aux Pays-Bas.
Nous sommes dans un vaste et somptueux hôtel qui s'élève à l'angle de la rue des Sols, vis-à-vis des Escaliers des Juifs. La porte d'entrée en est lourde et solide, elle s'enfonce sous un porche ogival dont les chambranles appartenaient à l'art gothique. A l'extérieur, les fenêtres de cet édifice sont protégées par d'épais grillages en fer, ouvragés dans le goût des productions de Quintin Metsis, avant que cet artiste eût quitté le marteau pour la palette. L'aspect de cette maison a quelque chose de sombre et de
solennel. Pénétrons sous la voûte d'entrée; traversons rapidement cette longue allée sur laquelle s'ouvrent à droite et à gauche des appartements tristes et déserts; montons ce large escalier dont les marches de pierre bleue suintent l'humidité; passons ce palier où nous rencontrons quelques serviteurs, baissant la tête en signe de douleur, enfilons cette suite de pièces richement tapissées et arrêtons-nous enfin dans cette grande chambre carrée qu'un rayon de jour parvient à peine à éclairer à travers l'épaisseur des rideaux qui sont destinés à l'intercepter.
Il y a là, dans une alcôve, un lit de riche apparence, caché à moitié par de longues courtines de damas violet. Lorsque vos yeux se seront habitués à l'espèce de demijour qui règne dans cette chambre, vous pourrez distinguer dans ce lit une femme maigre et affaiblie, qui ne semble plus attendre qu'un instant pour rendre son âme à Dieu. Sa respiration est agitée et pénible; son œil est terne, le froid de la mort paraît avoir déjà engourdi chacun de ses membres. Et cependant, malgré les approches de sa dernière heure, les traits de cette femme sont empreints de tant de majesté, de tant de résignation, qu'à leur aspect on n'éprouve ni dégoût ni crainte superstitieuse. L'âge a ridé son front et flétri ses joues; la douleur a éteint le feu de ses regards, mais les contours anguleux de sa figure décharnée ont conservé toutes leurs austères proportions.
Up prêtre et quelques domestiques se tiennent groupés
autour du lit de douleur de la mourante, l'air morne et l'affliction dans l'àme. Un religieux silence contribue encore à rendre plus triste l'intérieur de cet appartement. Au moindre murmure, au moindre soupir de leur maitresse, tous se montrent empressés de courir au devant de ses désirs.
Mais voici que la porte de la chambre s'ouvre brusquement; un vieillard, dispos et alerte, entre sur la pointe des pieds, s'approche avec précaution de Talcove, entr'ouvre les rideaux et, se penchant à l'oreille de la mourante , il lui dit assez bas pour ne pas être entendu des gens de service :
— Madame, ils sont venus tous les deux, ils sont là....
— Oh ! je ne mourrai donc pas sans les avoir vus, balbutie-t-elle d'une voix presque éteinte, mais dans les sons de laquelle il est aisé de surprendre une expression de vive
joie Balthasar, éloignez tout le monde, que je reste
seule avec eux.
Soumis aux ordres de sa maitresse, le maître d'hôtel congédie aussitôt tous ceux qui se trouvent dans cette chambre. Puis, lorsque les rideaux de tapisserie qui recouvrent l'entrée principale, sont retombés, il marche vers une autre partie de l'appartement, ouvre une petite porte dérobée, pratiquée dans la boiserie, et joignant le geste à la voix :
— Mes chers seigneurs, crie-t-il, entrez, elle vous attend.
En même temps, deux hommes de haute stature s'élancent dans l'appartement, enveloppés de longs manteaux de drap brun, et la (été ombragée d'un large feutre sans plume et sans aigrette.
— Pierre, Charles, oh! c'est bien d'être venus, murmure une voix faible dans le lit, lorsque le maître d'hôtel a quitté l'appartement.
A ces accents ils courent vers l'alcove, entr'ouvrent avec précipitation les courtines de damas ; mais voyant cette figure de mourante, hâve et décolorée, ils sont saisis d'un douloureux étonnement, et reculent comme malgré eux à l'aspect de ce visage tant aimé qu'ils ont peine à reconnaître sous les ravages de la souffrance physique et morale.
— Ma mère! s'écrient-ils, le cœur et les yeux pleins de larmes.
— Mes enfants ! répond la vieille dame, pressant avec effusion dans sa main moite et amaigrie la main muscu-
leuse de ses fils plus près, plus près, pauvres enfants!
que je distingue vos traits car ma vue s'est affaiblie
il y a là comme un nuage devant moi mon Dieu ! je
ne mourrai donc pas dans l'isolement, vous serez là à mon chevet
Ainsi venaient de parler trois personnes qui, dans ces jours de troubles et de discordes civiles, avaient appris à connaître tout ce qu'une longue séparation a de pénible. Deux fils proscrits par un pouvoir ombrageux étaient
accourus, au péril de leur vie, assister aux derniers instants de leur mère mourante.
Marguerite Uyttenlymmingen , douairière de Jacques Vandernoot, avait eu une nombreuse famille; deux fils seuls lui étaient restés, Pierre qui hérita de la seigneurie de Rysoire, et Charles qui eut en partage le domaine de Calloo. Dévoués à la cause belge, ces jeunes seigneurs n'avaient pu échapper à la vengeance du farouche proconsul que l'Espagne envoya dans nos provinces en 1567.
Après l'arrestation si inattendue des comtes d'Egmont et de Horn, le duc d'Albe, jugeant qu'il fallait couper le mal dans sa racine, s'était hâté de sévir avec toute la sévérité des lois et des mesures exceptionnelles, contre ceux qu'il soupçonnait hostiles à la domination de l'étranger. Il avait enveloppé dans un même anathème les adhérents du Compromis et les Iconoclastes, les justes représentations des opprimés et les sanguinaires excès des rebelles à main armée. Les noms les plus illustres, les plus respectés, furent placés sur la même ligne que ceux d'obscurs briseurs d'images, de vils brigands. — Le prince d'Orange, les comtes Louis de Nassau, de Hoogstraeten, de Berg, de Culembourg, le sire de Bréderode, tous ceux qui avaient de riches domaines, tous ceux dont la parole persuasive éiectrisait le peuple, durent passer sous le niveau de la proscription et des spoliations fiscales. Du Bois, le procureur général du Conseil de Sang, fut chargé d'assigner les seigneurs devant cet inique tribu-
nal. On sait que bien peu se laissèrent prendre au piège d'une cour de justice où siégeaient des juges sans foi et sans conscience. La plupart des grands seigneurs avaient choisi le sage parti d'émigrer. Car dans tous ces cœurs ardents et indignés les doctrines de la Réforme germaient souvent à côté de la haine de la domination espagnole, haine implacable qui s'y était ancrée depuis longtemps.
Furieux de se voir enlever sa proie, le duc d'Albe fît déclarer coupables de lèse-majesté divine et humaine tous ceux qui avaient fui; il ordonna que leurs biens fussent confisqués au profit du roi, et condamna à mourir tous les fugitifs qu'on parvenait à saisir.
Parmi les hommes dont nous venons de parler, se trouvaient les sires de Rysoire et de Calloo. Jeunes et ardents tous deux, ils s'étaient associés avec enthousiasme à la réaction qui s'opérait contre les Espagnols. Leur illustre et ancienne famille avait plus d'un titre à la reconnaissance du pays; c'était une de ces vieilles souches qui, à chacune des générations qu'elle produit, ajoute une perle à sa couronne, un rayon à son auréole. Aussi étaient-ils fiers de leurs ancêtres et ne pouvaient-ils supporter avec patience qu'un étranger masquât de son écusson l'éclat de leur vieux blason et cherchât à le reléguer dans l'ombre. Ainsi que la plupart de ces hommes de parti qui ne croient pouvoir obtenir le triomphe de leur cause qu'en se jetant dans les extrêmes, Pierre et Charles Vandernoot avaient pensé qu'il
fallait abjurer les vieilles croyances, se détacher de ces idées religieuses qui laisseraient toujours subsister une confraternité morale entre eux et leurs ennemis, et tirer une ligne de séparation si profonde entre les opprimés et les oppresseurs, que désormais tout rapprochement deviendrait impossible.
Ils avaient suivi Bréderode au palais de Marguerite de Parme, lors de la présentation du Compromis à cette princesse; dans toutes les occasions possibles, ils s'étaient montrés fiers de leur dévouement aux libertés du pays. Plus d'une fois leur juste indignation avait éveillé la soupçonneuse inquiétude de la police espagnole, car leurs deux noms retentissaient chers et respectés dans la foule. On conçoit qu'après les premiers coups d'état du duc d'Albe, Pierre de Rysoire et Charles de Calloo durent se réfugier en pays étranger. C'est là qu'ils rencontrèrent leurs adhérents, détachés du sein de l'Église romaine et qu'ils finirent par embrasser ouvertement des doctrines dont ils avaient soupçonné l'immense portée politique pour l'avenir de leur patrie; c'est là que, reniant les croyances de leurs ancêtres, de leur pieuse mère qui fût morte de douleur en apprenant leur apostasie, les deux frères échangèrent tout leur passé de foi vive et profonde contre les nouvelles idées religieuses qui ébranlaient toute l'Allemagne.
Leur conduite passée et leur fuite précipitée, furent leurs titres de proscription; leurs noms s'inscrivirent en lettres de
sang sur les fatales listes du Sylla de cette époque; leurs immenses biens furent adjugés au fisc; on n'attendit plus que le retour des deux Vandernoot pour sceller, par une œuvre de sang, une œuvre d'inique spoliation.
La douairière de Jacques Vandernoot, accablée sous le poids de ses chagrins, sentit sa fin venir. Elle eût donné tout ce qu'elle avait au monde pour revoir encore ses pauvres enfants exilés. Mais exposer ces têtes si chères à un danger certain, n'était-ce point folie ou cruauté! Et cependant elle voulait s'entretenir une dernière fois avec ses fils; un secret lui pesait sur le cœur, et ce secret elle avait juré de le révéler à Pierre et à Charles, lorsque sa dernière heure aurait sonné. Elle confia ses angoisses à Balthasar Koninckx, vieillard sûr et intègre, qui du rang de valet s'était élevé à celui de maître d'hôtel, et qui, dans ce dernier emploi, avait obtenu de sa maîtresse toute la confiance qu'un dévouement à toute épreuve et des services qui dataient de trente ans, rendaient légitime et méritée. Le vieux serviteur promit de faire venir secrètement les deux jeunes seigneurs à Bruxelles, et rassura si bien sa maîtresse sur les périls de cette visite qu'elle ne put s'empêcher d'y consentir.
— Je n'ai plus beaucoup de temps à rester avec vous sur celle terre, mes enfants, murmura la vieille dame lorsque l'émotion qu'elle éprouvait, lui eut permis de parler....
Ma mort est prochaine et cependant maintenant que
je vous ai revus, je sens que j'éprouverai plus de regret
encore à mourir Vous êtes tous deux de bons fils, vous
avez répondu à l'appel de votre mère
— Nous avons fait notre devoir, s'écria Pierre de Rysoire avec entraînement, nous eussions bravé tous les dangers pour arriver jusqu'à vous. Est-ce qu'un fils peut laisser mourir sa mère sans recevoir sa dernière bénédiction?
— Oh ! mais personne ne vous a vu entrer dans cet hôtel, n'est-ce pas? demanda-t-elle avec anxiété car votre
tète est mise à prix.
— Rassurez-vous, mère, il n'y a que vous et le fidèle
Balthasar qui connaissiez notre présence ici Nous
étions à Embden lorsque la lettre de Koninckx nous a
appris cette fatale nouvelle Nous sommes accourus
aussitôt, déguisés en marchands ambulants, vendant sur
notre passage des colliers d'ambre et des chapelets
nous n'avons inspiré aucun soupçon, et ce manteau et ce grand feutre nous cachaient si bien, lorsque nous avons été introduits ici , que le plus connu des Gueux n'eût pu être découvert sous cet accoutrement, dût-il avoir été Bréderode lui-même.
— Ne croyez pas, mes enfants, que le désir de vous parler à mon lit de mort soit un simple caprice de mourante.... non, quel que soit le péril qui vous environne, au prix de votre vie, j'avais besoin de vous voir.... Écoutezmoi, car ce que vous allez apprendre est une chose étrange et terrible....
Les deux frères ne surent que penser de ce sinistre début. Ils relevèrent l'oreiller de la douairière Vandernoot pour qu'elle pût parler plus commodément et s'assirent, silencieux et attentifs, au pied du lit.
— Dans quelques heures, reprit la mourante d'une voix faible et mal assurée, j'aurai probablement cessé de souffrir ici-bas.... cet hôtel où votre enfance s'est écoulée si douce, si paisible, dans la joie et le bonheur.... ne vous appartient plus.... la propriété en a été confisquée au profit du roi Philippe II avec tous les biens qui vous étaient échus de la succession de votre vertueux père.... tous deux vous êtes pauvres et délaissés, votre nom est proscrit....
Et à ces mots, une grosse larme vint rouler sur les joues creuses de la vieille dame.... les accents de sa voix s'éteignirent dans de pénibles sanglots, ses yeux qu'elle retenait attachés sur ses fils, purent seuls exprimer ce qu'il y avait dans son cœur de bonté et de maternelle sollicitude.
— Oh! que me font les richesses, s'écria Charles de Calloo, ne pouvant supporter avec calme la vue de celte muette douleur; l'honneur nous reste, mère, et puis avec notre épée nous saurons bien gagner la vie sous le ciel libre de l'étranger.
— La révélation que je vais vous faire, mes enfants, vous remplira de douleur et d'indignation.... Votre pauvre père est mort sans avoir pu vous serrer une dernière fois sur son cœur.
— Pourquoi renouveler d'aussi tristes souvenirs! Si vous saviez comme nous l'avons pleuré?
— Eh! bien, continua la mourante, se levant sur son séant, et regardant autour d'elle avec inquiétude, comme pour s'assurer que personne ne pouvait l'entendre, hors ses deux fils, votre père est mort empoisonné.
— Empoisonné ! exclamèrent Pierre et Charles, frappés de stupeur.
La douairière Vandernoot ne répondit pas; car cette pénible révélation avait épuisé ses forces, sa tète était retombée, comme inerte, sur l'oreiller.
Les seigneurs de Calloo et de Rysoire se levèrent, cherchant à donner à leur mère tous les soins que son état paraissait réclamer. Déjà l'un se disposait à aller appeler du secours, pendant que l'autre essayait de ranimer la mourante, lorsque celle-ci fit un signe de la main pour les rassurer
Un long silence succéda à ce douloureux incident. Tous deux attendirent avec anxiété que leur mère pût reprendre assez de forces pour leur donner quelques explications,
— Empoisonné, reprit-elle, après qu'elle se fut remise de son émotion.... Vous étiez tous deux fugitifs lorsque le Conseil des Troubles fit prononcer contre vous une condamnation capitale.... mais l'arrêt ne pouvait vous atteindre.... Vos biens seuls devaient devenir la proie de leur rapacité!.... Votre père, bon catholique et loyal ami de sa
patrie, était un obstacle à leurs vues spoliatrices!.... Ils eussent voulu inventer quelque forfait imaginaire à sa charge, mais sa réputation d'intégrité et de vertu déjoua leurs projets.... Ils ne trouvaient aucun moyen de s'attaquer à lui.... et cependant, lui vivant, toute confiscation exercée sur les biens qui vous devaient revenir était impossible.... Alors les misérables prirent le parti de recourir au crime dans l'ombre....
— Les infâmes! s'écrièrent les deux seigneurs, roulant déjà dans leur tête des projets de vengeance.
— Un jour.... oh! écoutez bien, Charles et Pierre.... un jour l'infâme Vargas, le plus farouche des séides du duc d'Albe, avait fait inviter à un splendide repas tout ce que Bruxelles avait de têtes hautes et illustres.... votre père ne fut pas oublié.... Quelque répugnance qu'il eût à se rendre à ce repas, il accepta, craignant de se compromettre par un refus.... Les comtes d'Egmont et de Horn étaient tombés vingt jours auparavant dans un piège perfide. Que pouvait-on attendre dans un lieu où se commettaient d'aussi lâches actions, sinon quelqu'attentat préparé d'avance, quelqu'infernale machination? Le même soir votre père revînt ici, mes enfants, mais dans une litière, mais hâve, les traits contractés par d'atroces douleurs, mais ayant à peine assez de force pour me dire au milieu des convulsions de l'agonie :
— Marguerite, je meurs empoisonné.... on m'a donné
du poison là-bas, pour avoir le droit de saisir les biens qui devaient appartenir à nos fils.... Oh! si tu revois jamais Pierre et Charles, raconte-leur cette horrible trahison.... qu'ils me vengent.... fais-leur jurer qu'ils vengeront ma mort.... Marguerite, ne meurs point sans leur avoir fait prêter ce serment sur le pommeau de la vieille épée que mes ancêtres m'ont transmise... Il faut qu'ils sachent ma dernière volonté et qu'ils promettent solennellement de l'accomplir.... Marguerite, rappelle-toi que les paroles d'un mourant sont sacrées.... Vengeance!
— Je promis de lui obéir, mes enfants, et votre père mourut avec moins de regret au milieu des cruelles souffrances qui lui déchiraient la poitrine.... Je le promis.... pourtant je comptais longtemps encore retenir dans mon sein ces tristes paroles, car il me semblait à moi, femme appartenant à une religion qui ordonne d'oublier les injures, qu'il eût été plus beau de pardonner à ses ennemis.... Mais quand je me suis vue si près de la mort, c'est alors seulement que j'ai compris l'affreuse nécessité à laquelle je m'étais soumise au lit de douleur de votre père. ... Oh ! si vous saviez combien de fois j'ai cherché à transiger avec moi-même pour vous épargner la connaissance de ce secret!... J'ai reculé ce moment fatal jusqu'à ce que j'eusse senti qu'il ne me restait plus d'espoir de vivre plus longtemps.... Maintenant vous savez tout.
— Nous vengerons le mort de notre père, s'écrièrent
les deux seigneurs avec un profond accent de résolution. Ceci est une querelle à vider entre le duc d'Albe et nous. Oh ! Jacques Vandernoot ne pouvait confier sa vengeance à de meilleures mains qu'à celles de ses fils. Maintenant, vous pouvez mourir tranquille, mère, vous avez accompli votre promesse; c'est notre tâche qui commence....
— Oh ! mes chers enfants, n'allez pas exposer follement votre vie, reprit la vieille dame, cherchant à deviner les
intentions de ses fils Il faut que vous restiez sur cette
terre pour perpétuer le nom de Vandernoot car vous
êtes seuls demeurés debout de toute notre malheureuse famille.... Mon Dieu! si vous deviez succomber dans quelque téméraire entreprise Pierre, ajouta-t-elle, s'adres-
sant avec une tendre et anxieuse sollicitude à l'aîné de ses fils, qu'est-ce donc que vous allez faire pour vous venger
du duc d'Albe? Vous ne le tuerez pas lâchement,
n'est-ce pas, comme il a fait de votre père?
— N'ayez point cette crainte, ma mère; il faut que notre vengeance soit quelque chose de plus qu'une obscure et basse représaille. Il faut qu'elle soit utile aussi à notre malheureuse patrie, si opprimée sous la domination étrangère !
— C'est bien de parler ainsi, Pierre, car notre nom est grand et illustre, aucune félonie n'a terni l'éclat de notre écusson Maintenant, ouvrez ce coflïe qui est là.....
Les deux seigneurs obéirent, et tirèrent, du meuble où elle était précieusement enfermée, une riche et lourde épée,
espèce de talisman de famille qu'il était défendu à toute main étrangère de toucher
— Cette épée est celle des Vandernoot, mes enfants, s'écria-t-elle, recevant cette arme sacrée et la retenant avec peine entre ses doigts tremblants; il faut accomplir la volonté dernière de votre père
A ces mots, les sires de Rysoire et de Calloo se découvrirent, étendirent solennellement la main sur l'épée, et jurèrent de tirer une vengeance éclatante de la mort de leur père.
— A mon tour maintenant, reprit la dame, j'ai aussi
une volonté dernière que vous devez jurer d'accomplir
Écoutez, enfants, et ressouvenez-vous que les paroles que vous entendrez aujourd'hui, sont sorties de la bouche de votre mère mourante. Au milieu du naufrage politique qui menace d'engloutir notre pauvre pays, gardez un saint respect pour la religion de vos ancêtres; n'abandonnez point le sein de l'Église qui vous a donné le baptême; votre père
est mort catholique, je mourrai de même Oh! vous
aussi, mes chers enfants, ne vous laissez point entraîner par le torrent de l'erreur, ne vous dressez point, comme
des insensés, contre l'autorité de la vraie Église moi
aussi, j'exige un serment de vous
— Que voulez-vous dire, mère? murmurèrent les deux frères avec une visible anxiété.
— Jurez sur cette épée de ne jamais embrasser les doc-
trines des prédicants réformés, jurez de ne point chercher à connaître leurs dogmes empoisonnés, de garder la foi de vos aïeux, de demeurer fidèles aux croyances de votre mère; jurez, enfants, afin que séparés bientôt ici-bas, nous puissions au moins nous retrouver encore au ciel..... A ce
prix vous recevrez ma bénédiction dernière
Les sires de Rysoire et de Calloo demeurèrent consternés et silencieux, comme si la foudre les eût frappés. Leurs yeux baissés témoignèrent du cruel embarras où les dernières paroles de leur mère venaient de les jeter.
— Eh ! bien, que faites-vous donc? vous hésitez, s'écria la dameVandernoot, n'osant croire encore à ce qu'elle n'avait que trop de raisons de soupçonner. — Ses regards se troublèrent, la pâleur de la mort revint à sa face un instant ranimée par les émotions, ses membres tremblèrent, tout son corps s'affaissa en quelque sorte sur lui-même, tant le malheur qu'elle venait de deviner, l'émouvait profondément.
— Ma mère, nous sommes calvinistes, murmurèrent ensemble les deux frères, se serrant la main et cherchant à se dissimuler l'effet terrible que cet aveu allait produire sur leur mère mourante.
— Calvinistes ! mes deux enfants calvinistes ! Oh ! soyez maudits!
Elle laissa échapper l'épée de ses mains; puis elle retomba lourdement sur son oreiller et le raie de la mort passa sur ses lèvres immobiles et décolorées.
Le maître d'hôtel de la vieille dame Vandernoot qui venait de s'éteindre, était un petit vieillard sec et maigre, dont les idées en fait de théories religieuses, étaient aussi étroites que le fourreau de drap gris qui servait d'étui à ses membres grêles et anguleux. Fidèle, probe jusqu'à la minutie, dévoué à la famille à laquelle il s'était attaché, comme le lierre aux flancs d'un chêne, Koniuckx eût donné sa vie pour sauver celle de sa maîtresse malade. A ces qualités éminentes il joignait une ardente foi catholique, qui avait fait germer dans son cœur une haine d'autant plus profonde contre les Réformés, que ceux-ci semblaient tenter plus d'efforts pour ruiner l'antique religion. A tout bien prendre, l'intolérance du vieillard n'était qu'un excès de zèle; d'après sa manière d'envisager les choses, on ne pouvait lui en faire un crime. Au reste, excepté contre les dissidents, il n'avait, au monde, aucune haine qui pût altérer la bonté de son âme. A des époques de guerres de religion, les hommes à esprit médiocre sont ainsi faits : l'intolérance devient leur seconde nature.
Balthasar avait connu Pierre et Charles Vandernoot enfants, il les avait vus grandir avec amour, comme le jardinier, les fleurs auxquelles il donne le plus de soin; il les
appelait ses fils et ceux-ci ne repoussaient point ce nom, car cet excellent serviteur les aimait comme un père. Lorsqu'au commencement des Troubles, ils s'étaient associés au généreux parti qui cherchait à affranchir les Pays-Bas du despotisme espagnol, il avait applaudi à leurs efforts, pensant toujours, que ceux qui suivaient le parti du comte d'Egmont, dont il était admirateur enthousiaste? ne pouvaient prendre une mauvaise route. Dans son esprit, religion catholique et maintien des franchises nationales, étaient deux choses qui se tenaient si intimement, qu'il les croyait inséparables en pratique comme en théorie. Voilà pourquoi, tout en maudissant les doctrines de la Réforme, il ne cessait d'accuser la domination de l'étranger de s'attaquer impitoyablement aux libertés du pays.
Plus tard, lorsque les rigueurs du duc d'Albe obligèrent les deux jeunes seigneurs de fuir en Allemagne, arrachant ainsi à la douairière de Jacques Vandernoot les deux enfants qui lui restaient, Koninckx avait senti dans son cœur un vide douloureux; il s'était pris d'une juste aversion contre le gouvernement qui ordonnait de telles choses, et d'une haine plus profonde encore contre les calvinistes dont l'audace provoquait incessamment la sombre colère du gouverneur espagnol.
En revoyant Pierre et Charles, que par sa lettre il avait invités à se rendre à Bruxelles, Koninckx éprouva peut-être
autant de joie que leur mère mourante; il se promit bien de s'entretenir longuement avec eux aussitôt qu'ils se seraient éloignés du lit de la dame Vandernoot.
Cependant la noble Dame avait expiré sous l'effort de ses dernières émotions, laissant ses fils anéantis, épouvantés sous le poids de la malédiction maternelle. Après les premiers moments de stupeur, ils s'étaient levés tous deux, se disposant à fuir cette habitation de malheur; car leur courage se brisait en présence de ces restes inanimés, qui leur mettaient au cœur le désespoir et l'effroi.
Arrivés au bas de l'escalier qui les conduisait dans une cour intérieure, ils rencontrèrent le vieil intendant qui se précipitait au devant d'eux pour les interroger.
— Mais où courez-vous ainsi? demanda ce dernier, frappé de la pâleur de leurs traits bouleversés.
— Ne nous arrêtez pas davantage, nous devons fuir à jamais cet hôtel
— Mais votre mère....
— Morte.
— Morte ! oh ! que dites-vous, s'écria Balthasar avec un douloureux étonnement, car il ne s'attendait pas à une fin si prochaine.
— Morte, en nous maudissant tous les deux.... Comprends-tu pourquoi il faut que nous sortions de ce lieu fatal?
— Elle vous a maudits? reprit Koninckx altéré; mais
qu'avez-vous donc fait, mes bons seigneurs? mes chers enfants, que lui avez-vous dit à votre mère pour que sa malédiction soit tombée sur vous?
— Nous sommes calvinistes, répondit Pierre de Rysoire d'une voix sombre.
— Grand Dieu ! que dites- vous? vous avez embrassé les détestables erreurs de la Réforme.... non, non, n'est-ce pas, Charles, que cela n'est pas vrai, vous ne dites pas la vérité... * non, vous n'avez pas commis un semblable crime....
— Nous sommes calvinistes, répéta à son tour le sire de Calloo.
— Pierre et Charles..., deux Vandernoot hérétiques.... De quels malheurs le ciel doit-il encore frapper cette infortunée famille?
— Assez, Balthasar, reprit l'aîné des frères en proie à une agitation fiévreuse, ouvrez cette porte et laissez-nous sortir....
— Deux Gueux, deux Iconoclastes peut-être, murmura Koninckx, comme pétrifié sur place.
— Deux confédérés, dont les catholiques et le duc d'Albe entendront parler bientôt, ajouta le seigneur de Calloo.... Maintenant obéissez-nous une dernière fois.
Balthasar les examina un instant, la bouche béante, les yeux écarquillés, sortit de son immobilité et ouvrit machinalement la porte d'une petite rue déserte, par laquelle ils
étaient entrés et les laissa passer sans leur adresser une seule parole.
Il rentra, ne sachant encore s'il dormait ou s'il était éveillé; et ne revint à la réalité de la vie qu'en présence du cadavre encore chaud de sa bonne maîtresse. — Oui, oui, ils n'ont point menti, murmura-t-il en lui-même, lorsqu'il fut arrivé auprès du lit; et en même temps deux larmes mouillèrent ses joues jaunes et ridées.... elle est morte, comme ils l'ont dit.... et morte en les maudissant.... ils ont renié notre sainte religion, ils sont calvinistes! Mon Dieu! qu'est-ce donc qui restera pur et intact dans ces jours de désolation et d'impiété?... Pauvres enfants que j'ai vus naître, à qui j'ai appris à bégayer le Pater et le Symbole.,. hérétiques maintenant, maudits, damnés! Oh ! je n'ai plus qu'à mourir aussi, moi ! Et le malheureux vieillard tomba sur un siège, la voix étouffée par les sanglots.
.... Les dépouilles mortelles de la douairière Vandernoot ne tardèrent pas à être descendues dans le caveau de cette ancienne famille. Koninckx se chargea de cette pénible tâche, car aucun des parents de la défunte n'était là pour prendre soin de ses funérailles. Le cercueil qui renfermait les restes de Marguerite sortit de l'hôtel, sans pompe et sans bruit; point de cortège brillant, point de déploiement d'insignes orgueilleux, rien qu'un vieillard, dernier ami de la défunte, rien qu'une troupe de vieux serviteurs qui sui-
vaient la bière de leur maîtresse aimée, et qui pleuraient tous, comme des enfants pleurent leur mère
Le couvercle du tombeau se referma sur la dame Vandernoot. L'antique et somptueux hôtel reprit l'aspect silencieux qu'il avait conservé depuis l'exil des deux frères, depuis la mort de leur père. Rien ne parut y avoir été changé, seulement le malheur avait passé son impitoyable niveau sur une illustre famille qui s'était flétrie dans les larmes et les persécutions.
Cependant les derniers mots de Pierre de Rysoire bourdonnaient encore dans la tète de Balthasar Koninckx; maintenant que sa première douleur s'était un peu apaisée, il frémissait malgré lui en se rappelant ces paroles mystérieuses; il cherchait à en surprendre la portée, car les catholiques et le duc d'Albe avaient été nommés dans une même menace; il lui semblait déjà voir les deux frères allumant partout le feu de la révolte et précipitant pêlcmêle dans le même abîme duc d'Albe et catholiques, trône et église.
Depuis que la secret de l'apostasie de Pierre et de Charles lui était connu, il ne regardait plus ces derniers que comme des ennemis de sa religion, et dans son aveuglement, la sévérité du duc d'Albe envers eux ne larda même pas à perdre même de son injustice et de sa cruauté. Et pourtant il eût voulu les revoir, leur parler, les rappeler aux saintes croyances qu'ils avaient abandonnées. Car
il les aimait encore malgré lui et ses haines de parti, le pauvre vieillard !
Peut-être Koninckx les chérissait-il encore davantage à cause de leur mère, à cause de cette noble famille qu'il servait depuis tant d'années et dont chaque affection était devenue la sienne. Mais après le départ précipité des sires de Calloo et de Rysoire, où les retrouver? Que faire pour rechercher leurs traces? Chaque jour il se levait avec l'espoir qu'il les rencontrerait peut-être; il arpentait la ville, les faubourgs, les lieux les plus fréquentés ou les plus déserts, et le soir il revenait toujours sans que ses investigations amenassent le moindre résultat.
Dans l'intervalle, l'hôtel Vandernoot avait été déclaré confisqué, et le vieux Balthasar avait dû sortir à son tour de cette habitation où il avait blanchi sous la livrée de maîtres toujours bons et indulgents. Koninckx s'en alla, les yeux pleins de larmes et le cœur tout gros de soupirs, laissant un regret pour chacun des appartements, pour chacun des meubles de la maison qu'il quittait, car c'étaient tous autant de vieux amis dont il fallait se séparer. Mais chaque jour, à la brune, il ne manquait guère de se promener aux environs de l'hôtel : un secret pressentiment lui disait qu'un pieux souvenir ramènerait peut-être les deux frères en cet endroit. Son espoir ne fut point déçu. Un soir qu'il marchait tout pensif devant la sombre façade de l'hôtel, il aperçut un homme posté immobile, les bras croisés, en face de
la grande porle d'entrée. Ses yeux étaient attachés sur un écusson mutilé qui couronnait l'arceau du porche; au feu qui flamboyait dans ses orbites, il était aisé de comprendre qu'une profonde colère venait de surgir dans le cœur de cet homme à l'aspect du blason détruit. — Koninckx le considéra quelques instants, et crut reconnaître la haute stature de Pierre de Rysoire; les sourdes imprécations que murmurait ce dernier, le confirmèrent encore davantage dans son idée; déjà même il se préparait à l'accoster, tout joyeux de l'avoir retrouvé si inopinément, lorsque l'inconnu sortant tout à coup de sa douloureuse préoccupation en entendant les pas d'un homme, partit comme un éclair et s'enfonça dans une petite rue obscure qui se perdait au milieu des sinuosités de la ville haute. — Koninckx se décida à suivre l'inconnu, bien qu'il marchât à pas précipités. Après avoir parcouru plusieurs rues ils arrivèrent à un endroit désert près des remparts extérieurs. Balthasar vit entrer l'étranger dans une maison abandonnée qui tombait en ruines. Espérant qu'il l'en verrait bientôt sortir, le vieillard se cacha dans l'enfoncement d'un mur qui faisait face à la maison isolée.
Quelques instants s'écoulèrent; des voix se firent entendre; Koninckx ne tarda pas à voir revenir l'inconnu, qui, cette fois, était accompagné.
— Seront-ils tous au rendez-vous?
— Tous ont promis d'être à onze heures dans la grande carrière de Woluwe, hors de la porte de Louvain.
— Rien n'a donc transpiré de la conjuration ?
— Rien.
Ainsi venaient de parler les deux hommes que Balthasar avait vus sortir de la maison. Ces mots furent pour lui comme un rayon de lumière, et il ne douta plus un moment qu'il eût devant lui les fils de Jacques Vandernoot.
— Une conjuration, pensa le vieillard. Un grand malheur menace peut-être les catholiques.... Peut-être, insensés qu'ils sont, songent-ils à assassiner le duc d'Albe. Oh î c'est le Ciel qui m'envoie pour épargner un lâche forfait à ces hommes égarés.
Ce disant, il se mit à suivre, à distance, les sires de Calloo et de Rysoire.
Lorsqu'en 1568 on sortait de Bruxelles par la porte de Louvain, il n'y avait sur la pente rapide qu'on avait d'abord à suivre, qu'un petit nombre de maisons de chétive apparence, bâties sans ordre et sans symétrie. On arrivait ensuite à une petite chapelle dédiée à saint Josse, autour de laquelle étaient groupées quelques habitations dont l'aspect annonçait un peu plus d'aisance. Puis on voyait une maison de campagne où le cardinal de Granvelle allait se délasser de l'ennui des affaires publiques. Plus loin se dres-
saient encore les restes d'un château de plaisance des ducs de Bourgogne. On remarquait surtout l'habitation du poêle flamand Houwaert, chargée d'inscriptions bizarres comme tout ce que produisait cet écrivain, et parmi lesquelles celle-ci : Houdt middel maet; — Kent u selve, — n'étaient pas les moins sensées. De nombreux accidents de terrain rendaient cet endroit fort pittoresque. Sur les hauteurs s'élevaient des vignobles dont le produit, à la vérité, n'était guère considérable; dans les bas-fonds dormait derrière un rideau d'aunes élancés un vaste et profond étang; tandis qu'un peu plus loin croupissaient de grandes flaques d'eau marécageuse à l'ombre de petits saules maigres et rabougris. Tout cela portait le nom de Saint-Josse ten Noode, aujourd'hui l'un des plus beaux et des plus grands faubourgs de Bruxelles. A mesure qu'on avançait sur la route de Louvain, les maisons devenaient plus rares et les bouquets de bois plus nombreux. Cà et là croissaient quelques grands arbres isolés, d'où partait parfois un sinistre cliquetis, lorsque le vent du soir en agitait les branches. Car à ces branches étaient suspendus les squelettes de malheureux condamnés qui devaient servir d'épouvantail à la foule; les gibets ordinaires n'étaient plus un instrument de supplice suffisant dans ces jours affreux où il y avait autant de bourreaux que de victimes!
En continuant à marcher, on arrivait à la partie du chemin que bordaient irrégulièrement de profonds ravins,
creusés de main d'homme, auxquels on venait chaque jour arracher la pierre et le sable pour élever de nouvelles constructions en ville.
Arrêtons-nous en cet endroit.
Nous sommes au mois de mars. Depuis longtemps l'obscurité est complète.
Deux hommes viennent de quitter la route battue, après avoir regardé autour d'eux pour s'assurer que nul ne les suit. Ils descendent ensuite un sentier étroit et tortueux qui serpente entre les inégalités du terrain, et ne tardent pas à disparaître entièrement. Le lecteur qui connaît un peu les localités, devine sans doute que nous l'avons conduit aux carrières de Woluwe, à peu de distance de Bruxelles.
Parvenus dans un des ravins les plus profonds et les plus éloignés de la grande route, les deux inconnus allumèrent une lanterne sourde et s'assirent dans un enfoncement où il était impossible que leur lumière trahît leur présence.
— Charles, il fait froid, murmura l'un des deux, frissonnant malgré lui dans les plis de son ample manteau.
— Sans doute qu'ils ne tarderont pas à venir. Voici notre dernière réunion dans ce lieu; à coup sûr, qu'ils connaissent le chemin du rendez-vous....
— Vive Dieu! Charles 9 sire deRysoire, c'est chose singulière de voir deux Vandernoot, à cette heure, dans cet
endroit qui est plutôt propre à commettre quelque crime honteux qu'à méditer une noble entreprise,
— Qu'importe l'aspect du lieu, pourvu qu'il soit assez discret pour ne point nous trahir.
— Qu'est-ce cela.... n'as-tu rien entendu? s'écria Pierre de Rysoire, couvrant précipitamment la lanterne de son manteau....
Un peu de terre venait de s'ébouler au-dessus d'eux, comme poussé par le pied d'un homme, mais aussitôt tout rentra dans le silence.
— Comme vous vous inquiétez vite, Pierre....
— C'est qu'il y a là comme un pressentiment qui me dit que nous ne réussirons pas.
— Pierre, ne sommes-nous pas maudits par notre mère? qu'est-ce donc qui réussit au fils maudit9
— Maudits! oh! oui, c'est vrai.... mon Dieu, quelle fatale étoile a donc lui sur notre berceau.... Pauvre mère! odieux fanatisme qui lui a mis au cœur une colère dénaturée et à la bouche une malédiction impie!....
— Tiens, mon frère, ne parlons plus de cela, car le souvenir de cette pénible entrevue brise mon courage....
— Des valets, des étrangers ont seuls accompagné au cimetière ses dépouilles mortelles, poursuivit l'autre, tout à ses pensées; ses fils n'ont point pleuré sur sa tombe.... et notre hôtel, cette maison qui nous a vus naître, nous et
nos ancêtres,.... est confisqué au profit du roi ils ne
nous ont rien laissé, ces misérables spoliateurs!....
— Charles, ne regrettez point cet hôtel, reprit l'autre d'une voix sombre; ce soir, en allant vous trouver, j'ai
voulu passer encore devant celte habitation révérée
Tout était triste au dehors comme au dedans; pas une lumière ne rayonuait à travers les fissures des fenêtres, rien
que le silence de la mort A cet aspect j'ai senti mon
cœur se serrer; ami, j'ai pensé aux joies de notre enfance, aux tendres soins de mon père, au doux sourire de celle
qui vient de s'éteindre en nous maudissant alors une
larme a roulé sur mes joues, car cet hôtel résumait tout notre bonheur passé; chaque chambre nous était chère, chaque angle de mur, chaque fenêtre avait un souvenir.... Tout à coup mes yeux s'arrêtent sur la grande porte d'entrée un froid glacial court dans mes veines mon
cœur bondit de rage et d'indignation, la colère succède à l'attendrissement
— Que voulez-vous dire, Pierre?
— Savez-vous ce que j'ai vu, Charles.... oh! écoutez.... l'écusson des Vandernoot qui couronnait l'arche de la porte,
était mutilé, détruit à coups de marteau alors j'ai tout
oublié, exil, malédiction de ma mère, confiscation de nos biens, je n'ai plus senti qu'un ardent désir de vengeance; car un blason mutilé, ami, c'est un nom livré au mépris et à l'infamie....
— Oh ! mon frère, repartit l'autre, tu vois bien que nous avons le droit de nous venger du duc d'Albe.
— Voici encore du bruit, s'écria de nouveau le seigneur de Calloo.
— Ce sont les tintements lointains du couvre-feu qui bourdonnent dans la tour de Ste-Gudule.
— Onze heures! et ils ne sont pas encore là.... ne craignez-vous point, Pierre, que nos amis aient changé d'avis?...
— Est-ce que la pierre d'un roc peut s'amollir.
— Ah ! pour le coup vous ne direz plus que je me trompe, s'écria le sire de Rysoire, saisissant vivement le bras de son frère, regardez au haut de cette butte qui s'élève à notre droite.... ne voyez-vous pas un point noir qui s'agite dans l'ombre?
— Par quelle hallucination es-tu donc dominé? dit Charles, relevant la tête et ne voyant rien au-dessus d'eux que les branches d'un vieux sureau, se balançant tristement sous une rafale de vent du nord.
Ils se turent quelques instants.
Tout à coup une grosse pierre vint rouler entre les ronces et les buissons, le long des parois du ravin et s'arrêta presqu'à leurs pieds.
— Les voilà enfin, s'écria le sire de Rysoire, répondant à ce singulier signal par un aigu coup de sifflet.
Quelques moments s'écoulèrent avant que des pas d'hommes se fissent entendre.
— Par le diable ! s'écria bientôt une voix qui s'élevait plus haute et plus sonore entre plusieurs autres voix
voici un lieu de rendez-vous où l'on ne peut arriver qu'en trébuchant à chaque pas.
— Le petit escalier à gauche et vous serez près de nous, dit Charles de Calloo, élevant la lanterne au-dessus de sa tête pour éclairer les nouveaux venus.
— Ah ! nous sommes donc arrivés , exclamèrent plusieurs hommes enveloppés dans leurs manteaux et s'empressant de serrer la main aux deux Vandernoot.
— Ma foi ! s'écria Pierre de Rysoire, vous êtes de braves gentilhommes, vous avez été fidèles au rendez-vous....
— Y ètes-vous tous.... voyons : Thierry Snoy, Jacques de Berlo, Eustache de Fiennes, Bernard de Mérode, Philippe Vandermeeren
— Eh ! vive Dieu ! s'écria le sire de Battenbourg avec entraînement, nous sommes assez pour frapper juste et fort, quand le moment sera venu.
— Quelle nouvelle nous apportez-vous de Gand, monsieur Triest?
— Le comte d'Egmont est tenu au secret le plus rigoureux Delrio, Delaporte et Praetz sont chargés d'instruire leur procès.
— Leur procès ! amère dérision, comme si l'on ne savait pas qu'on joue en ce moment une perfide et horrible comédie
— Et le prince d'Orange, demanda le sire de Calloo
— Toujours en Allemagne Il s'associe pourtant de
cœur et d'âme à la conjuration et il s'empressera de venir
nous secourir lorsqu'il en sera temps personne plus
que lui ne travaille à l'étranger à miner la puissance du roi Philippe II dans les Pays-Bas
— Mes bons amis, écoutez-moi, dit le sire de Calloo, je pense qu'il ne faut point tarder plus longtemps à frapper le
grand coup que nous méditons la police du duc d'AIbe
ignore que nous sommes à Bruxelles nous avons pu
concerter nos plans sur le lieu même les esprits sont
partout préparés à la révolte; il ne s'agit que d'avoir assez d'audace pour commencer et assez de courage pour mener
nos projets à bonne fin vous autres, sires Snoy, de
Fiennes, deMérode, vous tous qui gémissez clans l'exil, vous ne savez pas tout ce qui s'est fait ici par la main de fer du
duc d'AIbe nous-mêmes, à peine pouvions-nous croire
à la désolation qui nous accueillit en rentrant dans cette ville. ... Il y a trente jours que nous sommes à Bruxelles. . . . eh! bien, mes chers sires, de ces trente jours il n'en est
pas un qui n'ait eu son crime et son infamie Cachés
sous différents travestissements, nous avons tout vu de nos yeux, nous avons interrogé le peuple et les grands... partout le joug qui pèse sur nous est maudit vous faire
la peinture de ce qui se passe ici depuis quelque temps, ne serait que répéter ce que vous savez déjà Oh ! heureux ceux qui sont loin du théâtre de tant d'horreurs....
Messires, ici chaque famille a une victime à pleurer...,, on ne voit que prisons, échafaucls et bûchers, partout du sang de martyrs, partout les traces profondes de l'oppression; le jour, les exécutions sur les places publiques, la nuit, le meurtre, l'empoisonnement dans l'ombre ; la nuit, le poignard, le jour, la torche et la hache,....
— Certes les maux des Belges sont grands, interrompit un des conjurés, mais à mon avis, il n'est pas encore temps d'y porter remède.
— Oh! ne parlez pas ainsi, messire d'Herzeele, repartit
vivement le seigneur de Rysoire; il ne faut point tarder
les plus vertueux citoyens ne sont pas à l'abri des poursuites odieuses du Conseil de Sang; Antoine Van Stralen, bourgmestre d'Anvers et Jean Casembroodt, seigneur de Backerzeel, sont jetés dans les sombres cachots du château de Vilvorde. Eh! mon Dieu, je ne sais où s'arrêterait
la liste de tous ceux que j'aurais à nommer Vraiment
ils osent tous, ces Espagnols maudits; mettre leurs mains impies dans nos archives, briser les sceaux de nos privilèges, détruire sans scrupule les contrats les plus saints,
voilà ce qu'ils font tous les jours et puis l'insolence
de leurs mercenaires stipendiés, l'iniquité de leur Conseil des Troubles, leur effrayante rapacité
— Et ils ne se contentent point de sévir contre nous dans les Pays-Bas, reprit Thierry Snoy avec entraînement... les pauvres Belges qui sont en Espagne ne sont point épar-
gnés.... Jean de Glymes, marquis de Berg, vient de périr d'une mort mystérieuse à Madrid.... le baron de Montigny, le frère du comte de Horn, a eu, on ne sait pour quel motif, la tête tranchée dans la prison de Ségovie.
— C'est surtout à notre bourse qu'ils en veulent ces adorateurs du Veau d'or et de Mammon....
— El à nos femmes et à nos filles donc... les enlèvements ont-ils jamais été plus fréquents?... A-t-on jamais vu de plus brutales violences?....
— Et il serait trop tôt pour secouer une semblable domination, exclama le sire de Rysoire profondément indigné.... Allons donc, messeigneurs, vous me feriez croire qu'il n'y a qu'une pierre à la place de votre cœur.... Frappons le duc d'Albe; mon frère et moi nous avons juré à notre mère mourante que nous vengerions la mort de notre père.... car lui aussi a péri par le poison.... nous l'avons juré, et sur mon âme, je ne ferai point défaut à ce serment.... le gouverneur-général doit mourir.... le sang de cet homme odieux doit expier l'injuste supplice de tous ceux qu'il a écrasés dans sa fureur.... Le duc d'Albe tombé, le triomphe de la cause belge est à jamais assuré, et malheur aux Espagnols !
— Messire de Rysoire, interrompit le seigneur de Berlo, avez-vous oublié qu'il n'est guère facile d'arriver jusqu'au duc d'Albe?
— Messeigneurs, voici notre dernière réunion dans ce
lieu solitaire; je vais vous distribuer le rôle que vous aurez à remplir dans le drame qui va s'accomplir.... Ecoutez-moi.
Tous les conjurés se groupèrent autour du seigneur de Rysoire, et celui-ci leur déroula toutes les particularités du plan qu'il avait conçu.
Lorsqu'il eut fini de parler, tous les seigneurs vinrent presser affectueusement la main aux deux frères, disant avaut de se séparer :
— Dans dix jours, au château d'Ohain î
— Les hérétiques ne tueront pas le duc d'Albe pour faire triompher leur détestable religion, murmura sourdement un homme, qui placé sur le bord du ravin, avait entendu toutes les paroles des conjurés.
Puis il quitta précipitamment cet endroit, de manière que sa présence ne put être remarquée par personne.
— A tout prix je dois parler à monsieur le gouverneurgénéral.,., il faut que je le voie.... quoi que vous fassiez, je pénétrerai jusqu'à lui....
Ainsi parlait un petit vieillard alerte et fringant, qui gesticulait de toutes façons et se démenait avec feu entre cinq ou six hallebardiers espagnols qui s'efforçaient de
l'éloigner des portes du palais qu'il assiégeait depuis quelques instants.
— Retirez-vous, lui dit enfin celui qui commandait le poste, menaçant de son estocade l'importun visiteur; monseigneur a bien autre chose à faire que d'accorder des audiences à des manants de votre espèce.
— Mais il y va de la vie du duc d'AIbe, reprit le vieillard, ne pouvant se résoudre à lâcher prise..;, une conjuration.
— Uue conjuration ! eh! bon Dieu, y a-t-il un jour qui se passe sans conjuration dans ce pays de traîtres et de rebelles ?
— De grâce, mes chers soudards, ne me repoussez pas, je ne suis ni gueux, ni hérétique... je vous jure que je veux sauver le duc d'un danger imminent.
— Çà, maître hâbleur, qui donc ètes-vous pour parler de la sorte? s'écria en ce moment un homme de taille moyenne dont un teint basané, de petits yeux noirs et de longues moustaches grises rendaient la figure des plus rébarbatives. En même temps il mit sa large main sur l'épaule du vieillard, et le fit pivoter sur lui-même, comme un coup de vent ferait d'une girouette.
— Monseigneur, je voudrais.... j'allais, balbutia l'autre avec crainte, voyant les démonstrations respectueuses dont ce personnage était l'objet de la part des hallebardiers....
— Bref! de quoi s'agit-il, reprit celui-ci d'un ton de visible supériorité?
— Les jours de monseigneur d'Albe sont menacés.... le hasard m'a fait surprendre....
— Il suffit, suivez-moi.
Le nouveau venu et le vieillard traversèrent alors une grande cour remplie de gardes, et s'arrêtèrent dans une sorte de parloir où personne ne pouvait les interrompre.
— Vous pouvez parler, nous sommes seuls.
— Ce que je veux révéler est grave et important, messire, le duc en devrait être seul instruit.
— Je conçois.... il vous faut savoir qui je suis..,, vous allez être satisfait.... Je m'appelle Juan de Vargas, je suis le vice-président du Conseil des Troubles, l'ami et le conseiller intime du gouverneur-général.... le duc n'a rien de caché pour moi.... Vous voyez que rien ne doit vous empêcher de vous ouvrir à moi.... D'abord, qui êtes-vous?
— Un bon catholique, un fidèle et dévoué sujet de Sa Majesté Philippe II; Balthasar Koninckx, tel est mon nom... J'ai passé trente ans au service de la famille Vandernoot.
— Hum! famille d'hérétiques.... mauvaise recommandation !
— Je vous en supplie, monseigneur, ne me jugez pas légèrement en cette circonstance.
— Après, interrompit Vargas avec impatience, arrivez au fait.
— Quelques seigneurs belges conspirent contre le duc
d'Albe et menacent de renverser la religion catholique
ils ont fait le serment de tuer le gouverneur-général et de chasser les Espagnols
— Race maudite de Gueux ! murmura le vice-président, frémissant de colère des détails, des détails
— Monseigneur, j'étais sorti hier de la porte de Lou-
vain pour profiter d'un premier beau jour Tout en
marchant, je m'égarai dans les carrières de Woluwe, et
la nuit me surprit avant que j'en pusse sortir je me
perdis entièrement dans les détours de ces nombreuses excavations, cherchant en vain à retrouver le bon chemin
mais je n'y sus réussir Harassé de fatigue, je pris le
parti de m'asseoir, attendant que la lune se levât et m'aidât
à me tirer de ce labyrinthe Tout à coup des voix
d'hommes arrivèrent jusqu'à moi dans un tel lieu et à
une heure si avancée, la chose me parut singulière; j'approchai de quelques pas et je ne tardai pas à entendre ce qu'ils disaient.
— Le nom de ces misérables dites-moi leurs noms,
s'écria Vargas avec vivacité.
— Aucun de leurs noms n'est venu frapper mes oreilles, répondit Balthasar, baissant involontairement les yeux devant le regard scrutateur de l'Espagnol.
— Vous mentez, car vous avez dit que c'étaint des seigneurs
— Je l'ai dit, reprit Koninckx déconcerté par cette brusque apostrophe, mais dissimulant habilement son embarras, je l'ai dit parce qu'il n'y a que des hautes têtes qui puissent exécuter ce qu'ils ont conçu.
— Vous êtes un maladroit, reprit Vargas.
— Pardonnez-moi, messire, une conjuration peut bien manquer sans que vous deviez savoir qui en sont les chefs.
— Qu'est-ce donc qu'ils ont le projet de faire?
— Le duc d'Albe doit aller passer au monastère de Groenendael toute la semaine sainte pour se préparer aux fêtes de Pâques, continua Koninckx enhardi.
— C'est vrai, répondit Vargas, étonné que cette circonstance fût connue publiquement.
— Vous et une suite de six cavaliers , voilà les seuls compagnons qu'il aura en traversant la forêt de Soignes pour se rendre à ce couvent.
— C'est encore vrai
— Eh! bien, monseigneur, les conjurés ont choisi le
jour du lundi saint pour commettre leur attentat Le
duc d'Albe doit succomber sous leurs coups.
— Où se réunissent-ils?
— Au château d'Ohain
— Ah ! oui, un bçau domaine que nous avons confisqué sur ce rebelle de comte d'Egmont
— C'est le point central de toutes les opérations des conjurés, Oh ! mais c'est que de toutes parts ils ont déjà
noué des intelligences secrètes parmi le peuple et les nobles Bruxelles est surtout menacé.
— Tu es un bavard, s'écria Vargas, devenu tout pensif
à ces révélations Mais quels rapports y a-t-il entre ces
projets détestables et le monastère de Groenendael ?
— L'un des conjurés doit aller s'enfermer dans le couvent, y prendre l'habit de religieux et frapper le duc d'Albe à l'improvisle lorsqu'il y sera en retraite.
— Le frapper! pendant que monseigneur communiera peut-être, c'est bien là une pensée d'hérétique
— Ils ont tout prévu.... Si cet attentat échouait par des
causes indépendantes de leur volonté d'autres périls
menacent le Duc Près de Groenendael, il y a une chapelle abandonnée.... un des chefs doit s'y tenir caché avec quelques sergents bien armés.,... lorsque le Duc retournera à Bruxelles, ils se jetteront sur lui; car il faut
qu'il passe près de cette chapelle une troupe postée
dans les environs accourra au premier signal, s'il était accompagné d'une suite plus nombreuse que celle qu'ils
ont désignée Alors le duc d'Albe mort, les soldats
réunis au château d'Ohain marchent inopinément sur Bruxelles.... cinq cents hommes dévoués, qui ont reçu des armes et qui ont été gagnés dans cette ville, se joignent à ceux d'Ohain....
— Oh ! je l'ai toujours dit, s'écria Vargas, furieux de voir ainsi sa prudence mise en défaut par ses ennemis,
nous n'avons pas encore frappé assez haut Et vous
ne savez pas leurs noms?....
— A quoi bon, monseigneur, reprit naïvement Balthasar, qui ne voyait dans toute cette affaire qu'une conjuration, éventée sans rigueurs et sans effusion de sang; ne suffit-il pas que vous soyez prévenu?
— D'ailleurs nous les prendrons sur le fait, continua le vice-président se frottant les mains en signe de joie, il faudra moins de formes de procès pour envoyer ces rebelles
au gibet Et les noms des comtes d'Egmont et de Horn,
n'ont-ils pas retenti dans cette coupable réunion, demanda Vargas, d'un air patelin, espérant de trouver ainsi dans cette circonstance de nouveaux griefs contre ces deux illustres prisonniers?
— • Je vous ai tout rapporté, monseigneur, c'est à vous de profiter de mes révélations.... je ne sais rien de plus....
— C'est bien, tu as agi comme doit le faire tout bon et loyal sujet de Sa Majesté.... le duc d'Albe ira au monastère de Groenendael, mais je vous promets que ce ne sera pas pour favoriser les projets des conjurés, car nous ferons tomber les Gueux dans leur propre piège ! Ils nous taillent de la besogne, ce semble.... nous ne serons guère en reste avec eux : le grand prévôt Jean Spelle n'a pas une hache rouillée, et le chanvre n'est pas renchéri à tel point que nous ne puissions l'employer encore.... Voici un carolus d'or pour ta récompense.
— Depuis quand paie-t-on celui qui ne fait que son devoir? repartit Koninckx avec fierté.... gardez cet argent, monseigneur, ma propre estime me récompense assez.
— Ceux de ton espèce sont rares, murmura Vargas, étonné de ce désintéressement qu'il ne pouvait comprendre.
Le vieillard sortit de l'hôtel du duc d'Albe en grommelant entre ses dents d'un air fâché :
— Est-ce qu'ils me prennent donc pour un délateur salarié?.... Allons! j'ai fait mon devoir ici.... courons accomplir notre tâche ailleurs.
Déjà depuis quelque temps la nuit est entièrement close, tout semble silencieux et désert dans la rue écartée où nous avons vu sortir hier les sires de Calloo et de Rysoire d'une maison qui tombait en ruines. Bientôt des pas retentissent. Un homme vient d'arriver devant la masure abandonnée; il s'arrête un instant, regarde autour de lui avec attention, puis enjambant de mauvaises planches qui servent de mur de clôture à cette habitation, il y pénètre sans hésiter. A peine a-t-il franchi le seuil de la porte, qu'il sent une main puissante le serrer à la gorge.
— Pas un pas de plus, dit une voix bien connue....
— Messire de Rysoire, lâchez-moi, je suis Balthasar, essaya de balbutier le vieillard cherchant à se dégager de cette vigoureuse étreinte.
— Balthasar!... que viens-tu faire en ce lieu? demanda le jeune seigneur stupéfait de recevoir une semblable visite., comment es-tu parvenu à découvrir notre asile?
— Oh! vous saurez tout....
Pierre Vandernoot conduisit Koniuckx par un mauvais escalier dans un profond souterrain où brûlaient dans un coin quelques vieux morceaux de bois dont la fumée sortait par un soupirail de cave.
— Mon Dieu! est-ce ici que vous habitez? s'écria Balthasar avec un profond accent de tristesse, oubliant, à l'aspect de ces deux frères qu'il avait tant aimés, et ses
préventions religieuses et le but de sa visite les fils
de Jacques Vandernoot couchant sur un tas de paille humide, cherchant leur sûreté dans une vieille masure, n'osant montrer leur figure en plein jour.... est-il bien possible.... Et votre frère Charles, où est-il?
— Il ne peut tarder à revenir.... Mais de grâce, ditesnous ce qui vous a amené dans cet endroit?....
Ces mots rappelèrent à Balthasar le motif de sa visite.
— Pierre, je vous ai aimés, vous et votre frère comme mes propres enfants, votre mère avait confiance en moi comme en son ami.... je viens ici pour vous sauver..., il faut fuir cette ville à l'instant même.
— Fuir! qui peut nous y forcer? s'écria le sire de Rysoire, ne comprenant rien à ce début.
— La conjuration dont vous et votre frère vous êtes les chefs est connue; le duc d'Albe sait le danger qui le menace, ceux qui ont conspiré contre sa vie, sont perdus.
— Le duc d'Albe..,. une conjuration.... de quoi vouiez-
vous donc parler, dit Pierre, feignant un grand étonnement.
— Croyez-vous avoir été seuls aux carrières de Woluwe?
— Aurions-nous été trahis? se hâta de demander le sire de Rysoire, frappé de ces paroles.
— Pierre, j'étais là, moi, reprit Koninckx d'un ton grave et profond; chacun de vos projets est arrivé jusqu'à mes oreilles.... vous, Pierre Vandernoot, seigneur de Rysoire, vous devez entrer dans le monastère de Groenendael et à la faveur d'un costume de moine, plonger votre poignard dans le cœur du duc d'Albe.... Quant à votre frère Charles, si votre main devait faiblir en cette circonstance, il doit vous remplacer et attaquer inopinément le gouverneur-général à la sortie du couvent.... Est-ce vrai, dites?
— Vous avez dit la vérité, murmura le jeune seigneur, baissant les yeux et rougissant malgré lui en présence de cet homme qui avait toujours été son subalterne.
— Eh! bien, malheureux enfant que vous êtes, sachez donc que j'ai voulu vous épargner une action infâme.... Tuer un homme dans un guet-à-pens ! l'assassiner sous un lâche travestissement? y avez-vous pensé, Pierre? Mon Dieu! où donc s'en est allé l'antique honneur de votre noble
famille? Pierre, vous avez médité un meurtre, vous
vous êtes engagé à répandre le sang d'un homme....
— De l'assassin de mon père, répliqua le sire de Rysoire, ébranlé malgré lui par les justes reproches du vieux Balthasar,
— Tuer un homme est une action lâche, et je n'ai point voulu qu'un Vandernoot se souilllàt d'un tel forfait
— Qu'avez-vous donc fait, malheureux? demanda Rysoire avec anxiété.
— J'ai instruit Don Juan de Vargas de tout ce qui se tramait contre la vie du gouverneur-général....
— Oh! vous nous avez perdus, s'écria Pierre.
En cet instant il se fît un grand bruit au-dessus d'eux; quelqu'un descendit précipitamment le tortueux escalier du souterrain; Charles de Calloo parut, les traits bouleversés, en proie à la plus violente agitation.
— Frère, fuyons, dans un moment ils seront en ce lieu.... Vous ici, Balthasar.
— Qu'arrive-t-il donc, demanda le sire de Rysoire, interrogeant avec inquiétude celui qui venait d'entrer....
— Nous sommes découverts ... . j'ai eu à peine assez de temps pour vous prévenir.... des hallebardiers espagnols sont sur nos pas.... ne perdons pas un instant....
— Misérable espion, n'espère point jouir plus longtemps de ton triomphe, s'écria le sire de Rysoire, remarquant la pâleur des traits du vieillard et le tremblement de ses membres. .. tu mourras, car tu as livré lâchement aux vengeances du ducd'Albe, les enfants de ta maîtresse,.... tu nous a perdus tous; il faut que tu expies ton crime.
Et dans sa rage, il brandit son poignard et en frappa le vieux Koninckx qu'il accusait de cette trahison. Le vieillard,
blessé à mort, chancela et tomba baigné dans son sang aux pieds des deux frères.
— Sur mon âme, je le jure! murmura-t-il d'une voix éteinte, le nom d'aucun de vous n'a retenti aux oreilles du
Duc j'ai caché votre retraite, afin que vous puissiez
échapper à sa colère et vous me frappez !
— Vous nous avez trahis, murmura le sire de Rysoire d'une voix sombre
— Non, reprit Balthasar, qui semblait reprendre toute son énergie en se voyant si mal compris; non, j'ai empêché un perfide attentat, mais, je le jure, je ne vous ai point trahis.... j'ai voulu prévenir qu'une lâche action pesât sur
vous, comme une réprobation éternelle Oh! vous êtes
égarés tous deux par une aveugle colère; vous ne saisissez pas ce qu'il y a de grand, de sublime, de pieux dans ce que j'ai fait pour vous...,, allez maintenant, fuyez, il en est
temps encore mais ne dites pas, mon Dieu ! que je suis
devenu un misérable délateur....; car je devrais douter de
moi-même, de l'honneur, du devoir qui m'ont inspiré
Sauver les catholiques menacés par vos projets, et vous arracher ensuite à la honte dont vous alliez vous couvrir, voilà ce que j'ai fait, messire de llysoire dites maintenant, croyez-vous encore que je vous ai trahis?
— J'ai été insensé en vous frappant, Koninckx, pardonnez-moi
— Fuyez, le temps s'écoule, dit le vieillard d'une voix
presque éteinte, car son sang s'épandait avec abondance* — Frère, n'entends-tu pas déjà du bruit? demanda Charles de Calloo, l'anxiété peinte dans les yeux
— Laissez-moi ! laissez-moi, reprit Balthasar, se tordant dans les dernières convulsions de l'agonie.... vous êtes des
enfants maudits; arrière, vous êtes des hérétiques tous
deux maudits de votre mère et de Dieu
— Pardonne-nous, Balthasar, dirent les deux frères penchés au-dessus du vieillard qu'ils essayaient de rappeler à la vie; pardonne aux enfants de Jacques Vandernoot. Mais le vieux serviteur n'entendait plus la prière des seigneurs de Calloo et de Rysoire.
— Mort! s'écrièrent-ils avec désespoir. Et ils se relevèrent d'un seul bond.
Quelques instants après, la maison abandonnée était cernée de toutes parts; quelques hallebardiers espagnols avaient pénétré dans l'intérieur, et tout en cherchant les vivants qu'ils voulaient saisir, il y eut un cadavre qu'ils heurtèrent du pied
— Qu'est-ce cela, dit un des soudards effrayé ?
— C'est le petit vieillard de ce matin, repartit un autre, laissant tomber la lumière de sa torche sur les traits livides du cadavre ensanglanté
— Sortons de ce lieu, dit le chef, nous n'y avons plus rien à faire.
En effet, les sires de Calloo et de Rysoire s'étaient hâtés
de quitter l'habitation ruinée; car un des personnages que les conjurés avaient pris à leur solde, moins délicat que le malheureux Koninckx, avait confié toutes les particularités de la conjuration au sire de Liques, un des officiers du duc d'Albe, et celui-ci avait cru ne pouvoir agir avec plus de prudence qu'en faisant visiter la masure où les frères Vandernoot se retiraient habituellement la nuit. Charles de Calloo fut heureusement instruit de cette trahison et put en avertir son frère à temps. C'est de cette manière que tous deux échappèrent au supplice que leur préparait la juste vengeance du duc d'Albe. Depuis cette époque il ne fut plus question de ces jeunes seigneurs; l'attentat qu'ils avaient médité ne se renouvela pas, un seul d'entre les conjurés fut pris; on le mit à la torture, on essaya de tous les supplices pour le faire parler; il se tut, comme un brave et loyal patriote qu'il était, et cette conjuration, qui faillit renverser le duc d'Albe d'un coup de poignard, se perdit dans les graves et sanglants événements qui se succédèrent bientôt sans interruption (*).
O Sources consultées : Bentivoglio, Van Meerreeck, Van derVynckt, P. Bon, Le Roy, Théâtre profane du Brabant, Strada, Van Meteren, Le Petit et Har^us. Celte nouvelle historique a paru une première fois dans la Revue de Bruxelles, il y a quelques années.
Préface. — Petit dialogue, à propos de la littérature nationale, entre
un rentier, un poëte et un journaliste v