VI
fUeuîrôe.
CONTE FASTASTIQCE.
Die Totlten rciten schncll.
Bobgek, Lenora.
Kleudde ! ce mot barbare et sauvage a-t-il jamais retenti à vos oreilles ou jailli sous votre plume? 0 vous qui me lisez, connaissez-vous un plus discordant assemblage de lettres bizarrement accouplées? A coup sur vous n'avez rencontré ce nom dans aucun livre élégant, et s'il est arrivé parfois jusqu'à vous, ce ne peut être que par le récit effrayant de quelque jeune fille campagnarde, attardée à la cbute de la nuit, ou par le chant traînant et mélancolique d'une mère berçant son enfant, moitié éveillé.
Kleudde est donc un mauvais génie, un démon hargneux et morose, vivant des brouillards de la Flandre et du Brabant, un démon qui parcourt nos bois et nos bruyères,
et qui de nos jours encore, est la terreur des campagnards et des enfants.
Parler de mauvais génies, d'esprits, de lutins, que saisje encore, moi? au milieu même de ce siècle positif et incrédule, c'est réveiller la curiosité la plus endormie. Et sans doute qu'avec un peu d'imagination de poëte ou d'artiste, vous vous formez déjà, à ces mots, toute une cour fantastique, idéale, merveilleuse, composée de gnomes aux yeux malins, de sylphes aux ailes d'azur et aux cheveux d'or, de salamandres aux pieds de feu. Déjà une bande de gais follets vous entoure, vous serre, vous agace de toutes façons, vous caresse et vous soulève sur leurs épaules naines. Voici des esprits agiles qui dansent autour de vous des rondes étranges; voici des fées aux écharpes diaphanes, qui vous entraînent dans leurs quadrilles souples et moelleux, qui vous enlacent en vous souriant avec leurs regards pleins de fascination, qui vous entraînent et vous tournent ivre au son de leurs harpes enchantées. Vous pénétrez dans leurs palais d'éméraude, dans leurs bosquets toujours verts. Bientôt vous vous élevez avec elles dans les airs sur une barque de nacre aux voiles de soie. Folles et décevantes illusions ! songes dorés d'un âge qui s'impressionne de toutes choses et s'égare volontiers dans les vastes champs de l'imagination !
Kleudde, hélas! avec son enveloppe sombre et mystérieuse, Klcudde avec son nom terrifiant, Kleudde doit d'un
seul mot anéantir tout l'échafaudage de ces enchantements. Kleudde est un esprit malfaisant, qui a le regard perfide du basilic et la bouche baveuse du vampire, l'agilité du follet et la laideur du griffon; Kleudde aime les nuits froides et brumeuses, les prairies désertes et arides, les champs incultes ou blanchis par les os de morts, les arbres frappés de la foudre, l'if au feuillage monotone et le cyprès funéraire; il se plait au milieu des ruines couvertes de mousse; il fuit les saints lieux où reposent des chrétiens; l'aspect d'une croix l'éblouit et le torture horriblement; il ne boit que l'eau boueuse qui croupit au fond d'un étang infect, le pain n'approche jamais de ses lèvres. Kleudde évite la foule; il n'apparaît qu'aux heures où le hibou gémit dans la tour abandonnée; une caverne souterraine est sa demeure, ses pieds ne souillent jamais le seuil d'une habitation humaine. Le silence et l'horreur entourent son existence maudite. Vagues comme les atomes de l'air, ses formes échappent aux doigts et ne laissent aux mains de l'imprudent qui essaierait de l'étreindre, qu'une ligne noirâtre et douloureuse comme une brûlure. Son rire est semblable à celui des damnés. Son cri rauque et indéfinissable retentit au loin comme une plainte sinistre. Kleudde a du sang de satan dans les veines. Malheur, malheur! à qui le soir dans sa route rencontre Kleudde, car c'est le génie du mal î
Le vice rend hideux, tout comme la vertu laisse au front le plus ignoble un cachet inaltérable. Kleudde était un vieillard d'un abord si repoussant, qu'à son aspect les enfants se cachaient le visage, les hommes éprouvaient un dégoût profond, et les femmes... oh! les femmes, celles-là par un instinct qui leur est propre, devinaient si bien la perversité de cet être dégradé, qu'elles savaient toujours éviter à temps sa présence redoutée.
La laideur dont la nature est seule responsable, n'effraie guère que les sots. Les difformités nées d'accidents imprévus ne blessent pas davantage; elles n'inspirent que la pitié, et l'on finit par s'y habituer. Le lépreux même ne rencontre-t-il pas des âmes compatissantes? Mais chez le vieux Kleudde, ces lèvres pâles et pendantes, ces joues creusées par des passions désordonnées, ce teint violâtre et terreux, ces yeux ternes où n'avaient jamais brillé que des pleurs de rage, cette démarche cassée, incertaine comme celle d'un chat, la maigreur de ces jambes chancelantes, la ténuité de ces bras, qui par leurs mouvements saccadés ressemblaient à ceux d'un épileptique, tous ces signes d'une décrépitude anticipée venaient d'une monstrueuse réunion de vices qui avaient marqué le front de cet homme d'un sceau reconnaissable à l'œil le moins exercé. Des penchants vils et honteux avaient flétri chez lui tout ce que Dieu a mis de noble dans le corps de ses créatures. L'avarice, l'envie, l'amour de la vengeance, l'égoïsmc le plus abject, la mé-
chanceté la plus raffinée, les débordements les plus funestes avaient tour à tour gangrené son cœur. Cependant un long esprit de ruse et de fausseté, une prudence calculée, apanage ordinaire des âmes corrompues, n'avaient jamais permis à ses actions les plus mauvaises de sortir des bornes si larges de la légalité, telle qu'elle nous est fixée par l'organisation sociale de toutes les époques. Aussi Kleudde, dans toute sa misérable vie, n'avait-il rien eu à démêler ni avec la justice des hommes ni avec les précautions prises par les lois contre leurs forfaits.
Notre pauvre terre est peuplée de ces hommes dangereux qui parcourent à leur aise, et les coudées franches, toutes les gradations du vice, espèce d'échelle fatale, qui part de l'égoïsme pour atteindre au crime. Fléaux de la société dans le cercle de laquelle ils se meuvent, ils se jouent de la justice humaine qui doit s'arrêter, humble et impuissante, au seuil de leur demeure. Ils échappent à l'action des lois, comme des reptiles aux mains qui veulent les saisir. Ils empoisonnent tout ce qu'ils touchent; ils mordent, mais ne frappent jamais, ils tuent insensiblement, mais n'ont garde de porter un coup décisif. Il leur faut l'ombre et le secret, les victimes isolées et sans expérience ! La foule ne les voit pas agir, et les rayons du soleil leur brûlent les yeux dans leur orbite. Une cupidité insatiable les a faits riches et considérés; ils n'ont rien à craindre des tribunaux, car ils ne se sont point livrés à l'usure selon le vœu de la loi pé-
nale. Ils ont jeté le trouble dans les ménages et le désordre moral dans des cœurs inexpérimentés; ils ont perdu avec une joie infâme des jeunes hommes trop confiants, des jeunes femmes trop aimantes. Et les misérables qu'ils sont, ont ri sous cape de chacune de leurs douleurs, de chacune de leurs déceptions comme d'une victoire nouvelle. Car ils ne craignent ni l'échafaud, qui ne saurait les réclamer, ni l'opinion publique, dont une longue impunité leur permet de se jouer. La main d'un assassin qui vous immole en plein jour, à la face du ciel, d'un brigand qui vous arrache votre or et vos vêtements, d'un incendiaire qui met le feu à votre maison, est moins criminel, moins à craindre surtout que cette perversité impudente, qui se prélasse, triomphante et moqueuse, au moment où vous êtes tombé sous les efforts de son infernal génie !
Kleudde était de ces êtres que nous venons de flétrir. Il était arrivé à soixante ans sans que jamais une passion honnête eût fait battre son cœur.
Pendant une de ces longues soirées d'hiver où tout est triste et sombre au dehors, le vieux Kleudde s'assit comme d'habitude au coin d'un excellent feu qui pétillait dans le foyer. Il se releva bientôt après, alla fermer la porte de sa chambre au verrou, ouvrit une sorte d'armoire artislement travaillée dans la muraille et en tira un énorme sac d'écus d'or, qu'il se mit aussitôt à compter et à examiner avec l'œil inquiet et méticuleux d'un avare. Il sourit un instant
à l'aspect de ces richesses mal acquises qui brillaient sur la table; il semblait qu'il coucenlràt toute la partie intelligente de son être sur ces pièces, lourdement couchées les unes sur les autres et que sa main avide palpait avec amour.
Il s'arrêta tout à coup au milieu de cette opération, il se coucha sur le dossier de son grand fauteuil à clous de cuivre et se plongea peu à peu dans une profonde rêverie. La lampe de fer qui était suspendue au plafond, laissait tomber ses pâles lueurs sur la hideuse figure du vieillard; La froide bise de décembre qui fouettait à intervalles inégaux les petits carreaux des fenêtres et activait la flamme du foyer, ne troublait d'aucune façon l'espèce de contemplation qui l'absorbait tout entier. Cependant il vint tout à coup un sombre nuage à son front chauve et ridé. Ses lèvres se serrèrent l'une sur l'autre avec une expression de mécontentement. Un geste de colère dérangea ses pieds posés sur les chenets, ses mains froissèrent avec impatience des titres de propriétés étalés sur ses genoux.
— A quoi bon ces trésors, murmura-t-il mentalement. Quelles jouissances me peuvent- ils donner encore? Me voici vieux et cassé, comme un édifice ruiné. J'ai épuisé toutes les sources du plaisir. Je suis énervé et sans force, mon énergie s'en est allée avec ma jeunesse. Au lieu de sang, il n'y a plus qu'une eau glacée dans mes veines. Et je me suis cru heureux ! ô déception ! Gagner, amasser encore! mais à quoi bon cet or froid et inerte, s'il est inutile.
Le vin et la débauche ont abîmé ma santé. En y pensant, mon cœur se soulève de dégoût. L'ambition ! oh î oui, l'ambition qui vous donne la grandeur et vous entoure d'esclaves soumis; elle a eu une large part dans ma vie; je l'ai vue plus d'une fois satisfaite, mais j'ai assez du bonheur que procure ce tyran impérieux et farouche. N'est-ce pas à lui que je dois l'isolement auquel je suis condamné ? Ils m'ont fui tous, ils ont peur de moi; cette peur, ils la cachaient naguère quand elle était l'arrêt de leur perte. Maintenant qu'ils ne me craignent plus, ils la montrent à découvert, ils s'éloignent de moi avec mépris. N'y a-t-il donc plus personne sur qui je puisse me venger de cet abandon injurieux? Mais non, la vengeance elle-même ne me sourit plus. Exercée souvent, elle rend insipide le plaisir qu'elle fait naître; on s'y habitue, et dans ce monde toute chose a pour but de contenter un désir ou une passion, jamais pour revenir au même point d'où l'on est parti. N'y a-t-il donc plus rien qui puisse retremper mon âme découragée et flétrie? Suis-je parvenu à cette heure de l'existence où toute émotion s'est éteinte, où il n'y a plus d'étincelle sous la cendre, où l'indifférence a pour toujours ossifié le cœur de l'homme?.... C'est qu'aucune jouissance ne m'a été étrangère. . . .
Alors il y eut une voix intérieure qui dit au vieillard abattu : As-tu jamais aimé, toi qui te vantes d'avoir éprouvé toutes les sensations?
— Aimé! s'écria Kleudde bondissant sur lui-même, comme si le mot amour eût pour la première fois pénétré sous l'enveloppe de marbre, dont le vice avait revêtu son
âme. Aimé! oh! non et comment se fait-il pourtant
que jamais je n'ai songé à l'amour? Comment cette jouissance qu'on dit si enivrante, si délicieuse, a-t-elle pu m'échapper? Les femmes se sont données à moi; elles ont pris mon or, je leur ai acheté le plaisir. Mais l'amour! on n'achète donc pas l'amour et les douces émotions qui en jaillissent? Pourtant j'étais riche assez pour qu'on voulut m'en vendre.
Car cet homme si dépravé, croyait que l'or ouvrait une âme honnête comme la maison d'une courtisanne déhontée. Mais il ignorait, le novice qu'il était, que pour aimer, il faut être pur, que les passions viles et méprisables sont aussi loin de l'amour qu'un bourbier infect d'une goutte de rosée.
— Hélas ! le temps d'aimer est passé, murmura-t-il avec désespoir retombant sur son fauteuil, en proie à une agitation fébrile et se couvrant la figure de ses mains décharnées. Rien ne me reste pour me consoler de mes jours passés, je suis las de la vie. A quoi bon vivre, quand les instants qui vous séparent de la mort n'ont plus d'espérances à vous offrir? Ah ! si j'avais assez de courage pour songer au suicide.
Un éclat de rire prolongé retentit tout à coup à ces
derniers mots dans la chambre. Plus effrayé qu'étonné, Kleudde se releva à demi, cherchant à découvrir la source de ce rire singulier.
Il vit alors la fumée de la lampe s'agiter d'une manière extraordinaire, se replier en gros flocons sur elle-même, former une masse compacte et bigarrée autour de la lumière obscurcie, puis s'étendre horizontalement, puis s'élever jusqu'au plafond comme un jet d'eau, puis enfin redescendre en spirales de diverses couleurs.
Le vieillard, immobile et glacé d'effroi, regarda ce phénomène étrange, ne sachant ce qui allait arriver. Il se crut le jouet d'une hallucination de cerveau et ferma un instant les yeux. Lorsqu'il pensa que le vertige était passé, il les rouvrit. Quel fut son étonnement de voir alors debout devant lui un homme dans toute la vigueur de l'âge, dont les chairs fortement colorées, les bras musculeux, la taille haute et cambrée attestaient une plénitude de vie peu commune. La lampe était entièrement éteinte. L'inconnu tenait dans la main droite un flambeau de cire jaune allumé. Son œil fauve et ardent avait une expression de causticité impitoyable. Un rire sardonique plissait ses lèvres fines et pincées. Tout en lui paraissait extraordinaire. Il était vêtu de velours noir des pieds à la tète, des gants de même couleur couvraient ses mains puissantes. Sa chevelure épaisse et crépue eût rivalisé avec le noir de l'ébène; un point
noir comme une tache de pestiféré, apparaissait au milieu de son front légèrement déprimé.
Kleudde demeurait muet. L'effroi refoulait la respiration au fond de sa poitrine oppressée; il se cramponait des deux mains aux bras de son fauteuil et se renversait pâle de terreur sur le dossier de son siège.
— Le suicide! ricana l'inconnu conservant une désespérante immobilité.
— Qui es-tu? que me veux-tu? demanda le vieillard sortant enfin de son état d'atonie.
— Tu es à moi depuis longtemps par tes vices et la dépravation de ton cœur, je ne dirai point par tes crimes, car si tu avais eu assez de courage pour pousser le vice jusqu'au crime, il y a bien des années que les châtiments de la société t'eussent dérobé à mon pouvoir, en le faisant mourir comme un vil scélérat. Tu es à moi, Kleudde, je te le répète.
— Qui donc es-tu ? demanda encore une fois le vieillard terrifié,
— Satan en personne.
— Satan?
— Quoi ! tu semblés étonné. Mais mon vieil ami, croistu peut-être que je reste indifférent à des êtres de ta trempe? Ils me sont trop précieux pour que je ne leur rende pas au moins une visite de politesse. Écoute, je suis un bon diable, et puisque tu avais un si grand désir d'en finir avec la vie,
je puis encore te donner une jouissance qui le ferait regretter de la quitter déjà. Si j'ai bien entendu, tu voudrais connaître l'amour, avant de passer définitivement dans mon royaume.,..
— C'est vrai, repartit Kleudde, se calmant un peu en voyant que Satan était meilleur qu'on ne l'eût pensé, c'est vrai.
— Eh ! bien, ne songe plus au suicide, fais pacte avec moi, je te donnerai à aimer une femme jeune et belle qui exciterait l'envie d'un banquier célibataire.
— Oh î serait-il possible? Mais il ajouta aussitôt avec tristesse, comment parviendrai-je à me faire aimer : ne suis-je point vieux, flétri, usé?
— Crois-tu donc qu'il y ait quelque chose que Satan ne puisse accomplir? Abandonne-toi à moi, te dis-je, et je rendrai à ton corps affaibli la verdeur et la grâce de la jeunesse, à ton âme la puissance d'aimer, comme si tu n'avais que vingt ans.
— Et je connaîtrai l'amour dans tout ce qu'il a d'enivrant et de généreux?
— Oui, je t'assure que tu n'auras aucun regret d'avoir conclu le marché.
— Par ma foi! maintenant je serais désolé de devoir mourir.
— Pourtant je ne puis l'accorder longtemps une telle faveur.
— Combien d'années me reste-t-il pour éprouver ceUe jouissance, encore neuve pour moi?
— D'années? Mais, mon vieil ami, à ton âge l'on ne compte plus que par jours.
— Mais enfin, avant d'arrêter le marché, reprit Kleudde un peu déconcerté, il me semble qu'il faudrait savoir à quoi m'en tenir sur ce point.
— Eh! bien, nous n'allons pas nous disputer. Tu auras toutes les joies pures de l'amour aussi longtemps que ton âme corrompue ne cherchera pas à troubler ce noble sentiment, par les penchants au mal qui t'ont constamment guidé jusqu'ici. Malheur! à toi, Kleudde, si une flamme impudique venait embraser ton cœur.
— N'ayez point de crainte; j'ai assez de cet amour banal et dévergondé, feu destructeur qui brûle sans réchauffer. L'amour qui puise sa source dans un sentiment de mutuelle affection, l'amour qui réjouit la pensée et ne satisfait que le cœur, voilà ce que je veux maintenant, voilà ce qu'il faut me donner. Mais pour en éprouver les délices, mon âme ne devrait-elle pas être épurée, lavée de toute souillure, rendue fraîche et accessible aux émotions les plus naïves?
— Ah ! ah ! ah ! ah ! repartit le diable en riant aux éclats, tu es bien exigeant, mon ami. Où en serais-je donc si je t'octroyais une telle faveur? Que deviendrait l'esprit des ténèbres, s'il lui fallait départir la vertu à ses adeptes?
Non, non, rien ne sera changé à tes penchants; ton âme te reste telle que tu te l'es faite. Seulement efforce-toi d'en voiler les cancers immondes, résiste, si tu peux, aux passions mauvaises qui reviendront sans doute t'assaillir. Un assez long silence s'établit.
— J'accepte, s'écria enfin le vieux Kleudde. En même temps il apposa son nom au bas d'une feuille de parchemin que lui présentait le diable.
— J'accomplirai ma promesse, dit celui-ci. Mais à ton tour, Kleudde, lorsqu'il te faudra comparaître devant moi, ne t'avise point d'être récalcitrant, car tu es à moi, et Satan ne badine pas avec ses suppôts désobéissants.
— Je serai à ta dévotion, quand tu m'appelleras,
— Suis-moi donc alors.
Kleudde se leva aussitôt, s'enveloppa d'un ample manteau, jeta un regard rassuré sur son coffre-fort qu'heureuseusement, contre l'attente du vieillard, le diable n'avait pas demandé à entamer, et sortit avec son mystérieux conducteur.
Ils marchèrent longtemps dans la neige; le vent leur gerçait le visage : la foret où ils étaient entrés, était hérissée d'obstacles, les broussailles et les grands arbres les embarrassaient à chaque instant. Kleudde ne murmurait pas. Satan allait d'un pas rapide; on eût dit qu'il volait, car ses pieds ne laissaient aucune empreinte sur le sol. Ils s'arrêtèrent enfin dans une clairière, éloignée de toute
habitation humaine. Là s'élevait une chapelle dégradée. Kleudde et son compagnon pénétrèrent aussitôt dans l'enceinte qui entourait ce petit édifice religieux.
— Vois, Kleudde, il y a là une tombe qui n'a plus été remuée depuis cent ans,... l'obscurité nous empêche de la distinguer.
— Je ne vois rien, murmura le vieillard d'une voix mal assurée.
— Tu as peur, ce semble, dit le diable d'un air moqueur.
— J ai froid, repartit l'autre essayant de dissimuler la crainte superstitieuse qui le dominait.
— Allons, avançons.
En même temps ils atteignirent un petit tertre assez élevé qui, malgré les ténèbres épaisses qui régnaient en ce lieu, apparaissait cependant en saillie au milieu de la neige.
— Je ne me suis point trompé, s'écria le diable, c'est bien ici. Mais soit hasard, soit inadvertance, Satan heurta de la main une croix de bois qui surmontait la tombe.
— Aï ! cria Satan d'une voix stridente, et l'écho de la forêt répéta au loin cette plainte arrachée à la douleur.
— Qu'y a-i-il? demanda le vieillard effrayé?
— Imbécile ! exclama le diable secouant sa main droite comme quelqu'un qui a reçu une brûlure, pourquoi ne me dis-tu pas qu'il y avait là une croix?
— Je ne le savais pas. D'ailleurs, le diable n'a-t-il pas toujours de meilleurs yeux que les hommes?
Cette réponse péremploire morfondit Satan, qui en dût sentir la vérité.
— Allons, Kleudde, abats cette maudite croix. Kleudde se hâta d'obéir.
Le diable, n'ayant plus rien à craindre du signe de la Rédemption, s'avança de nouveau vers le tertre. Tout à coup ses mains s'allongèrent comme par enchantement, et l'on vit Satan remuer la terre qui recouvrait le tombeau, comme s'il eût travaillé avec une bêche.
Kleudde le regardait agir en silence. Lorsque Satan eut creusé assez profondément, il alla prendre le vieillard par le bras et le mena au bord de la fosse.
— Regarde, lui dit-il, si tu as assez de courage pour voir ce qui va s'accomplir sous tes yeux.
Kleudde, frissonnant malgré lui, avança de quelques pas. Son œil inquiet plongea au fond de la tombe. Dans cet instant la fosse s'illumina d'une clarté soudaine. Son regard fut d'abord vague et confus. Il aperçut bientôt les ais pourris et disjoints d'un cercueil; quelques ossements qui avaient fait partie d'un squelette, étaient épars sur le sol. Soudain ces ossements se murent lentement, se rapprochèrent d'eux-mêmes et s'engrenèrent les uns dans les autres. Une tète décharnée, mais garnie de toute sa denture, s'ajusta sur des omoplates oxydés par le temps. Les
vertèbres de l'épine dorsale se réunirent et rattachèrent la partie occipitale de la tète au bassin, auquel vinrent adhérer les fémurs, puis les tibias, et enfin les deux pieds, si bien qu'en moins de quelques minutes, il y eût dans la fosse un squelette parfaitement formé. Absorbé dans la contemplation de ce singulier spectacle, Kleudde ne vivait plus que par un seul sens, la vue. Peu après, par un phénomène plus étrange encore, le squelette se releva et prit une position verticale. Puis les os se revêtirent de chairs fraîches et vivaces; des yeux humides et brillants rendirent la vie à des orbites hideuses. Une longue chevelure noire inonda des épaules plus blanches que la neige qui couvrait le sol; l'incarnat le plus vif colora des joues où la pudeur avait repris son siège. Une respiration aisée et paisible anima une gorge naissante. Kleudde vit enfin se dresser devant lui une femme d'une beauté admirable, telle qu'il n'eût pu même s'en former une en imagination. Dans cet instant le vieillard sentit le sang couler avec plus de chaleur et de précipitation dans ses veines; ses membres raidis parurent avoir recouvré toute la flexibilité du jeune âge. Son corps longtemps déformé se redressa de lui-même. Son cœur, que la vieillesse avait pétrifié, se dilata comme une fleur sous la rosée matinale. Il éprouva une plénitude de vie qui l'avait quitté depuis longtemps; il sembla renaître à une existence nouvelle.
Kleudde avait retrouvé sa jeunesse. Un prodige s'était
aussi opéré dans tout son être. Il se retourna pour remercier le diable et lui demander quelques explications sur ce qui venait de se passer.
Mais Satan avait disparu.
Il sentit alors une main blanche et soyeuse se poser sur la sienne; il tressaillit. Celle qu'il avait vu revenir à la vie, était debout à côté de lui, les yeux langoureusement fixés sur les siens et laissant errer sur ses lèvres roses un sourire plein d'amour et de douceur.
— Mon bien-aimé, murmura-t-elle d'une voix si tendre qu'elle ressemblait aux sons d'une harmonie céleste, te
voilà donc revenu : je te croyais perdu à jamais Oh!
tu as bien fait de venir. J'avais froid, je souffrais; mais maintenant toutes mes peines sont finies, te voilà près de moi, je suis heureuse, car tu es encore pour moi l'amant préféré d'autrefois.
— Oui, je t'aime, s'écria Kleudde avec entraînement. Car son cœur, plein d'un feu étrange, battait avec violence, et il paraissait s'être identifié avec l'amant inconnu de la jeune femme.
— Maintenant, bien-aimé, quittons ce lieu solitaire et sinistre, je te suivrai partout; couvre-moi des plis de ton manteau.
Kleudde était fou de bonheur; il aimait, son âme s'épanouissait pour la première fois aux rayons d'une affection d'autant plus impérieuse qu'elle avait tardé plus longtemps
à naître. Sa poitrine haletante se gonflait de soupirs; ses yeux ardents exprimaient tout le feu qui courait dans ses veines; ses passions mauvaises étaient comme frappées de mutisme. L'amour surnageait au-dessus de ses penchants dépravés comme l'huile au-dessus des flots soulevés par la tempête. Il semblait que du vieux et hideux Kleudde, il n'était plus rien resté debout que le souvenir de sa perversité d'autrefois et cette ardeur, qui à chaque jouissance nouvelle, avait consumé ses sens indomptés.
Kleudde prit la jeune fille dans ses bras, l'enveloppa de son manteau et s'enfuit à travers la forêt. Rapides comme la rafale qui chasse la poussière du chemin devant elle, ses pieds soulevaient des masses de neige, qui tourbillonnaient autour de lui et dont cependant il ne sentait pas le froid. Il franchissait sans peine tous les obstacles; les arbres paraissaient s'écarter pour lui livrer passage; on eût cru qu'il n'appartenait pas à la terre : à le voir ainsi, marchant d'une manière si étrange, on aurait dit la fantasque création de Burger emportant Lénore à travers les champs et les bruyères. Il courait, courait toujours, comme un insensé. Il sentait le cœur de la jeune fille battre contre le sien à se rompre la poitrine; son haleine embaumée arrivait jusqu'à lui par bouffées enivrantes; parfois une douce parole d'amour retentissait à ses oreilles et l'encourageait à porter ce précieux fardeau.
Cependant Kleudde avait traversé un espace immense.
La sueur ruisselait de son front brûlant, et, bien qu'il eût retrouvé la vigueur d'un homme jeune et musculeux, il commençait à éprouver les fatigues d'une si longue course, lorsqu'il rentra dans son habitation, harassé, délirant, ne pouvant encore se rendre compte de tout ce qui lui était arrivé pendant cette nuit étrange.
Lorsqu'un peu de calme eut été rendu à son âme agitée par tant d'émotions, il s'aperçut que rien n'avait été changé dans sa maison; toutes choses étaient restées dans le même état; la lampe brûlait paisiblement suspendue au plafond, comme avant l'apparition du diable; le fauteuil à clous de cuivre occupait auprès du foyer sa place ordinaire. Kleudde y avait déposé la jeune fille. Puis par un instinct de curiosité, propre à la coquetterie de tous les âges, le vieillard, brûlant de s'assurer du changement de son visage, alla consulter la glace de son miroir. Ce fut avec un étonnement mêlé d'une joie profonde, qu'il vit ses traits naguères si flétris, maintenant empreints d'une fraîcheur, d'une régularité dont une physionomie de vingt-cinq ans eut été fière et satisfaite. On conçoit le volume que dût prendre sa vanité après une semblable découverte. Son bonheur lui sembla plus grand encore lorsqu'il comprit qu'il ne lui en avait rien coûté pour se retremper ainsi dans la fontaine de Jouvence. Cependant une certaine inquiétude vint se mêler à sa joie, lorsqu'il aperçut au milieu de son front une petite tache noire, en tout semblable à celle que portait Satan,
lors de sa visite. Ce signe lui rappela, comme un remords, l'origine de la faveur qu'il avait obtenue et la prudence dont il devait user.
Pendant plusieurs jours Kleudde aima éperdument, non pas de cet amour sensuel qui n'aspire qu'à la possession, mais de cette affection privilégiée qui imprime à la voix la mieux assurée un tremblement craintif, qui gonfle le cœur de soupirs indéfinissables, qui donne au regard un langage plus éloquent que la parole elle-même. Le souvenir de son existence d'autrefois semblait s'être effacé de sa pensée, une barrière s'était élevée entre sa vie nouvelle et les débordements de ses jours passés. Peut-être son âme se fut-elle refaite dans ce sentiment si vif, si l'esprit malin n'avait entendu les choses d'une autre manière. Le diable se hâta donc d'intervenir, afin que cette nouvelle proie restât en sa puissance.
Pendant tout ce temps le cœur de Kleudde avait ressemblé à une profonde mare d'eau stagnante dont le fond est rempli d'un limon infect, mais donc la surface demeure pure et calme, jusqu'à ce que survient le coup de vent qui doit la troubler. La jeune fille s'était abandonnée entièrement à l'amour qui la subjuguait. Le diable avait fait de telle sorte, que cette femme insoucieuse de l'avenir et sans souvenir du passé, vécut tout dans ce présent nouveau, ne vît rien au-delà de l'horison qui l'enfermait, elle et Kleudde, et ne songeât à autre chose qu'à aimer son amant de toutes ses facultés.
Toutefois Satan s'impatientait d'entendre Kleudde soupirer avec tant de réserve auprès de la jeune fille; ses paroles chastes et pesées, ses regards craintifs lui rendirent le pauvre vieillard suprêmement sot. Il rit d'un rire sec et moqueur lorsqu'après un entretien où Kleudde et son amante avaient épanché leurs plus tendres émotions et s'étaient juré une foi éternelle, il vit le vieil usurier s'asseoir d'un air résigné et paterne à côté du lit où celte belle créature si neuve, si innocente, sommeillait paisiblement et semblait sourire encore en rêve à l'amant que son cœur avait choisi.
— Allons, que cela finisse, se dit le diable avec humeur. Car, sur mon honneur, j'ai tout l'air d'avoir été trompé au marché conclu avec ce vieil hypocrite. Si je ne me hâte d'intervenir, Kleudde fera sa paix avec Dieu et la vertu, et je cours grand risque d'être dupe de ma complaisance.
Ce disant, il inspira au vieillard de fatales pensées qui devaient le perdre infailliblement.
Kleudde sentit alors croître peu à peu des désirs réveillés par les penchants de son âme corrompue. 11 frissonna; ses nerfs se crispèrent; un feu impur, comme une lave enflammée, courut, ardent et impérieux, dans ses veines échauffées.
Il ne définit pas d'abord ce qu'il éprouvait en lui-même, tant il voulait se cacher la source de ce malaise qui brûlait tout son être.
Il se tordait sur lui-même, fermait les yeux pour échap-
per aux tentations qui l'agaçaient impitoyablement et cherchait à calmer ses sens par les pensées d'un amour plus noble, plus relevé. Mais Dieu avait retiré sa main du vieillard; il n'avait plus même le pouvoir de se repentir de sa vie passée.
Il se ressouvint seulement des conditions que Satan lui avait imposées : la prudence fut la dernière barrière qui put le contenir.
Il était là dans ce large fauteuil, comme un homme dévoré par une fièvre ardente, qui sent la force de marcher, d'agir, de parler, mais qu'une puissance surnaturelle cloue à sa place.
— Il résiste ce semble, murmura le diable, qui ne cessait d'avoir l'œil sur le vieillard. Allons un dernier coup, qu'il succombe.
— Bien-aimé, où donc es-tu? dit la voix suave et harmonieuse de la jeune fille endormie. Es-tu là pour me regarder, pour deviner mes pensées et lire mon amour dans mes yeux qui ne cessent de s'attacher sur toi.... Où es-tu, bien-aimé? Donne-moi ta main; quand je la tiens captive dans la mienne, il me semble que je suis plus sûre de ne jamais être séparée de toi. Viens, ne me quitte plus.
En même temps un sourire angélique s'épanouit sur cette bouche fraîche et rose, d'où s'étaient échappés des sons si pénétrants. Une main blanche se tendit vers le vieillard.
Kleudde ne put résister à tant d'agaceries. Il saisit la
main de la jeune fille avec passion, oubliant qu'elle dormait, et la serra sur ses lèvres ardentes comme pour la dévorer.
— Merci, que tu es bon de m'aimer ainsi, reprit la jeune fille, toujours plongée dans ses songes dorés. Oui, j'entends ton cœur battre avec violence, tu es tout à moi.
— Oui, à toi, à toi, ma vie, mon espérance, s'écria Kleudde hors de lui et penché haletant de bonheur et de joie sur la couche de l'aimable jeune fille, qui souriait à ses rêves d'amour.
— Bien-aimé, que tu es beau à cette heure; ton œil brille comme une perle de jais dans un cercle d'argent; ta voix vibre, douce et sonore, comme un accord céleste; reste bien longtemps ainsi à me regarder.
— Oh ! c'est toi qui es belle, ange adorable, dit Kleudde, oubliant toute sa prudence; et lâchant la bride à ses passions tumultueuses, il dépose un baiser brûlant sur la bouche entr'ouverte de la jeune fille.
Le sentiment pur et profond que le vieillard avait éprouvé un instant, s'éteignit dans ce baiser immonde; la sensualité venait de redescendre brutale et sans frein dans le cœur de Kleudde.
En ce moment retentit encore une fois cet étrange éclat de rire qui avait naguère épouvanté l'usurier. Un cri sinistre et terrible s'échappa de la bouche de Kleudde; il venait d'embrasser une tète de mort froide et inerte. Il n'y avait plus devant lui qu'un horrible squelette!
La lampe s'éteignit une seconde; Satan reparut aussitôt, un cierge à la main, devant Kleudde, qui demeurait confondu, immobile, anéanti. Le diable avait perdu cet air de bonbommie qui l'eût fait prendre pour un sacristain de village; son aspect était terrifiant, son regard menaçant et moqueur.
— Kleudde, suis moi, s'écria-t-il d'une voix tonnante.
— Et ce squelette, murmura le vieillard blême et sans force; car par le même prodige, au même instant que la jeune fille avait repris sa forme primitive, Kleudde était redevenu vieux, cassé, décrépit, tel que nous l'avons vu au commencement de cette histoire.
— Ce squelette, il faut le restituer à la terre à laquelle il appartient; c'est moins lourd à porter qu'un corps animé.
Kleudde n'osa répliquer un seul mot. Soumis et craintif, il se hâta de suivre le diable dans sa course. Tous deux arrivèrent à la chapelle auprès de laquelle s'élevait autrefois le tombeau. Satan ordonna au vieillard d'inhumer les ossements de cette jeune fille, un moment ressuscitée par un pouvoir magique. Lorsque la fosse eut été refermée, Satan se retourna vers Kleudde et lui dit d'un air solennel :
— Tu n'étais qu'un fou présomptueux: Pour aimer, entends-tu bien, il faut être vertueux et avoir le cœur pur. Maintenant tu es, comme moi, condamné à vivre dans les ténèbres.
— Et mes trésors ! s'écria le vieillard désolé.
— Tu n'es plus de ce monde, te dis-je. Désormais, semblable à une âme en peine, tu n'auras ni repos, ni joie, ni plaisir. Tu erreras sur la terre, inconnu, repoussé, redouté de tous, tu serviras d'épouvantail à la crédulité des gens superstitieux. Tout ce qu'il te restera de cette aventure, c'est de ne pouvoir plus mourir î
Après avoir prononcé ces paroles redoutables, Satan disparut de nouveau et Kleudde tomba la face contre terre. .
Depuis ce jour, Kleudde marche, marche toujours, comme Ahasvérus, le Juif errant.