LECONTE DE LISLE
L'autre semaine, en traversant le jardin du Luxembourg, je me suis arrêté devant le monument, — que l'on venait d'inaugurer, — de Leconte de Lisle. Pauvre vieux maître, c'était bien la peine de vivre inconnu, bafoué, pour avoir, après ta mort, de la sculpture, des discours et tout l'encens de la presse !
Quand parut mon premier recueil de poésies : les Sijrtes, j'en envoyai un exemplaire à Leconte de Lisle. 11 m'écrivit, et certain jour j'osai enfin l'aborder dans la rue et me présenter tout d'une haleine. Je me souviens qu'il me reçut avec affabilité et que nous causâmes longuement. Depuis, nos colloques péripatéticiens se renouvelèrent, — aux environs du Luxembourg, — plus d'une
fois, et, sans me flatter, je crois qu'il prenait plaisir en ma compagnie. Je pus donc goûter à mon aise et sa malice et ses anecdotes sur les aînés romantiques et les contemporains du Parnasse. Je dis sa malice, je ne dirai pas sa méchanceté. Je sais que Leconte de Lisle avait la réputation d'un féroce ; sans doute il se croyait tel. Selon moi, malgré les misères et les amertumes de sa carrière, il était demeuré ce qu'on appelle un vieil enfant terrible. Pourtant si je m'abusais ? Connaîton toujours un homme avec qui on passe sa vie ? Et qu'est-ce que des propos sans suite le long d'une grille de jardin, pour connaître un vieux poète V
N'est-ce pas que pour l'ensemble il n'y a rien dans la poésie tVanyaise de ce siècle audessus de Damartint'et de Hugo? Alfred de Musset, je l'accorde, u mérité plus d'uu(» fois l'admiration du vulgaire ; mais lorsqu'on relit ses stances A laMaUhrim. ((iielqucs passages
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de ses Nuits ou la' sublime plainte du Souvenir, on se dit que la troisième place lui appartient. Vigny, Baudelaire, Leconte de Lisle, Verlaine suivent.
J'ai veillé hier sur les œuvres de Leconte de Lisle. Vraiment l'art y est tout caparaçonné, tout i)esant, ignorant du sacrifice : c'est quelque chose, mais d'une autre façon, comme dans le Ravissement de Proserpine de Claudien. Et Finspiration s'envole-t-elle hors du sujet traité ? Non, non. Et l'expression ne manque-t-elle pas de cette vertu cachée qui enchante en surprenant chez les véritables maîtres de la langue ? Taisonsnous ! Ecoutons vibrer cet arc barbare : un dieu l'anime ; qu'importe si ce n'est point le fils de Zeus !
Au sujet d'Homère, soyons pleins d'inquiétude, si vous voulez, devant la traduction de
Bitaiibé, mais n'accordons pas tant de confiance à celle de Leconte de Lisle : elle a nommé l'Olympe par son nom; en est-elle moins lano-uissante ?
Ceux qui me blâmeront de parler ainsi librement ne savent peut-être pas lire et aimer comme je le fais et VEpée cVAnganiyr, et le Cœur de Hinimnr, et les Hurleurs, et le Manchy, et DjUian-Ara, et même Xurmahal, si hérissée pourtant de « Çaïs », de (v Lall-Bibi « et de < djung-jos du Pendj- Ab».
Donc, en dépit de mes scrupules, je tiens Leconte de Lisle pour un vrai, noble et tîer poète. M. CharlesMaurras l'a jugé, àplusieurs reprises, avec une grande rigueur. Ne croyez pas que je le désapprouve. Platon dit qu'Orphée, sur le point de reprendre Eurydice chez les Ombres, a manqué de courage