LECONTE DE LISLE
coiiiriieiiu musicien qu'il était. C'est mon cas. Mauiras regarde de plus haut, et sa belle dévotion pour l'art d'un Racine et d'un La Fontaine le rend cruel. Et puis, sur la terre, un jugement ne vaut que par celui qui le porte, et notre ami vaut beaucoup. Il a la science avec la passion du beau, la fougue avec la juste mesure.
... Je ne suis jamais allé chez Leconte de Liste, j'aime peu les visites. Quant à nos promenades, elles cessèrent après la publication de mes Cantilènes et mes juvéniles luttes d'alors. Plus tard, le vieux poète parla du Pèlerin passionné sans indulgence. Je ripostai et je le regrette aujourd'hui. En somme ces petits conflits ne prêtent qu'à rire, et l'on sait comment Leconte de Lisle traita, dans sa verte jeunesse, et Lamartine et ?^lusset. Je ne dis pas cela pour me comparer à lui ; je ne me compare à personne.
Sous le clair soleil, les statues sont charmantes dans les jardins ; mais comme elles touchent, désolées, sous la neige ! A vrai dire . je les préfère pendant Fextréme automne ; alors le vent fait tourbillonner les feuilles d'or, ces belles feuilles mortes dont j'ai tant de fois empli avec amour les paumes de mes mains.
Maudits soient les musées !
Quelle folie!... Il faut adorer les musées, il faut respirer délicieusement leur haleine funèbre.
Connaissez-vous le musée de l'Acropole d'Athènes? C'est un tombeau.
11 y a un an. — après vingt ans d'absence, — je revins là au milieu des débris du Parthénon, en face de la merde Phalère.
J'ai vu la baie de Xaples pleine de lumières, de molles vapeurs, de chansons. Viro-ile s'y plaisait.
iMialère, c'est VIJi;i(h': le mont llymette reo'iirde Phalère.
Il y a un an. j'étais là, dans l'Acropole d'Athènes. 11 pleuvait doucement sur les marbres brisés, sur les lleurettes poussées aux fentes des ruines.
En contre bas du Partliénon. une pauvre maison s'élève. C'est le Musée. 11 faut descendre quelques marches grossières...
Idoles féminines, je vous revois toujours, un secret sourire sur vos belles bouches. Je revois vos yeux, vos cheveux, massés sur votre front, répandus sur vos seins. Comme
votre main gauche relève harmonieusement le chiton ionien, comme toute votre parure vous sied !
Idoles, que vous aviez de charme par cet après-midi voilé, cependant que l'eau du ciel résonnait goutte à goutte sur le toit de tuiles!
O jeune homme, qui portes sur tes épaules un veau, en te V03'ant je t'avais pris pour Hermès, le messager rapide, mais l'excellent M. Castriote, frère de Madame Schhemann et conservateur du musée, m'apprit que tu n'étais que Kombos, Uls de Paies. Tune m'en es pas moins cher.
Lecteur, as-tu réiléchi sur le fond essentiel de la sculpture et sur ses rapports avec les autres arts? Te demandes-tu comment Winckelmann a été amené à commettre certaines erreurs ? Sais-tu quels sont les écueils évités
par les peintres et les statuaires grecs, lesquels cherchaient avant tout à réaliser la beauté absolue ? Te réjouis-tu du sort de ce Pauson qui vécut dans le mépris et dans l'extrême pauvreté à cause de son goût trivial ?...
0 lecteur, tu connais la plus célèbre des Dianes de Falguière ; tu en possèdes peut-être un plâtre sur ta cheminée. Crois-tu que l'artiste est impie, qui osa représenter la déesse toute nue? M. Louis Ménard, l'ennemi des philosophes, l'aflirme.
J'aime et je respecte M. Ménard ; c'est un septuagénaire plein de A^erve, il est redoutable. xVrtémis sans voiles l'ollusque seulement, mais les divinités grecques sous des noms latins le font souffrir tout à fait.
Il me fit l'honneur de lire un de mes poèmes intitulé Proserpine cueillant des violettes :
— Monsieur, me dit-il, Proserpine n'a jamais cueilli des violettes.
— Hélas ! répondis-je, c'était peut-être d'autres fleurs.
— Proserpine, reprit-il, n'a jamais cueilli ni violettes, ni aucune espèce de fleurs ; vous avez confondu avec Koré.
Tu ne l'ignores point, lecteur, Kdp-r; est un des noms de cette divinité souterraine. Fort bien, mais la première fois que j'aurai le plaisir de rencontrer M. Ménard, je lui dirai :
— Cher maître, il est vrai que Proserpine n'a jamais cueilli des fleurs ; mais Koré non plus, puisque c'est Pherréphatta. M. Alexandre Desrousseaux, qui sait le grec et qui vient de traduire les odes de Bacchylide, m'assure que du temps de Solon, qui est un temps vénérable, les Athéniens nommaient ainsi la fille de Déméter. Pherréphatta ! Pherréphatta ! cher monsieur Ménard.