‹ FeuilletsChapitre 3 sur 8 · AUTRE FRAGMENT · texte numérisé non relu

AUTRE FRAGMENT

Denis Diderot, Je philosophe, comme il s'intitulait ! Faut-il l'admirer, faut-il en être dégoûté y Faut-il Taimer, faut-il le haïr ? Il est la fougue débraillée, ébouriffée : il est Je cri animal de la jy^ssion. N'est-il point un délicat balourd, un tempérament trivial assaisonné des plus fines épices du sentiment ?

Je conseille aux jeunes gens qui veulent écrire aujourd'hui de cultiver Diderot, surtout celui des Lettres à Mlle Voland. Mais qu'ils s'arment pendant la lecture, de circonspection, et même de répugnance : qu'ils relisent entre temps les Provinciales, la Relation sur Je Qidétisine, ou quelque bonne page de Voltaire. De cette façon, le styJe de Diderot leur sera profitable ; car, — c'est son

Xeveu de Rameau qui nous raffirme : — « on tire parti de la mauvaise compagnie comme du libertinage ; on est dédommagé de la perte de son innocence par celle de ses préjugés ».

Un style toujours pur nous est interdit. Je commence à prendre gaiement ce malheur.

Distinguons, hélas ! — comme l'a dit quelqu'un, — les temps, les lieux et les personnes.

J'ai entendu quelquefois traiter Voltaire de méchant homme, et Diderot de cœur généreux. Je crois bien que le premier se faisait volontiers un peu scélérat, et que le second était fort sincère en se disant : doux, facile, indulgent, trop peut-être...

Lecteur, ils ont sans doute commis des fautes tous les deux; et là-dessus je me rappelle certaines paroles deSocratedans le Second Hip-

AUTRE FRAGMENT Al

pias, dialogue attribué à Platon, et qui probablement est de lui, malgré l'opinion de nombreux commentateurs. « Il me paraît, dit Socrate, que ceux qui font des fautes en quoi que ce soit avec dessein de les faire, sont meilleurs que ceux qui les font sans le vouloir. ))

Je pense ainsi, lecteur; mais ne suis-je pas également de l'humeur que le même Socrate confesse à la fin du débat en ces mots : « Je ne suis jamais constamment d'un pareil avis. »

.Si vous luibitt'z mon quartier, allez fumer un cigare, au lever du jour, sur le pont du chemin de Ter, en face de la rue Giordano- Bruno. Mais vous n'aimez peut-être les cigares qu'après dîner.

...Une maison basse, aux contrevents rouge brique. Sur l'huis est peinte une belle botte couleur azur. Admirons-la et faisonsnous v ressemeler.

... Franchissons la barrière. C'est la route de Chàtillon plantée d'acacias et bordée de buvettes et de potagers.

Aube d'un été chaud, je ne te compare pour la dO/iiceur qu'aux après-midi de fine pluie.

Sous mes pas, des moineaux prennent leur vol ; ils font maintenant tlo-tio dans les branches.

L'étrange bric-h-brac en plein air 1 Que d'usure sur ces tapis, sur ces suspensions ! Que d'objets divers et de rebut !

\'n énorme chien garde tout cela. Il est orangé avec du brun sur l'échiné et au bout des pattes; il a de longues et remuantes oreilles. 11 me jette un regard pesant ; je crois qu'il va aboyer, mais il secoue à peine les moucherons qui l'agacent et se couche le museau dans la poussière.

Un enfant mène cinq vaches : il y en a deux qui sont rousses et les autres blanc et noir. Devant, marche un bouc suivi de deux petites chèvrestout à fait bas-relief; derrière,

un chien campagnard saute en tirant la langue par l'ouverture d'une gueule sarcastique.

Je m'arrête devant l'entreprise d'un horticulteur. Il se vante, sur l'enseigne, d'avoir la spécialité des bouquets a la, mam. Il faut le croire, car j'admire là, entre deux rangs de solides poiriers, un beau remous de fleurs multicolores.

A la grille d'un jardin une vigne grimpe. Elle est pâle, mais pleine d'audace, et ses grappes aboutiront.

Voici une autre vigne. En vérité, elle est plus forte et plus souple que la première. Non, toi, je ne t'aime point ;tu t'appuies trop sur ce mur.

Sur une porte en treillis de bois, une sorte de caisse toute coiffée de pétunias et de géraniums : violets, blancs, rouges, piolés.

0 clioux-lleurs ! qu'elles sont réconfortantes à contempler, vos larges feuilles vertes !

Beau laurier-rose, comme tes bouquets battent la mesure du vent !

Un grand tournesol se penche sur une haie où roucoulent des colombes.

... Des cloches sonnent, des cloches rustiques. Mon esprit revole en Quercy, dans les ombreux vallons, tristement...

Enfant, j'ai rêvé sous les cyprès qui om-

bradent, par delà l'Ilissos mélodieux, les ceu- <lres de mes ancêtres...

Après vingt-cinq ans je me souviens encore de ces tombes que le Ilot céruléen baigne presque aux environs de Gènes...

A Wiesbaden, sur la colline, le cimetière russe est si doux (pi<^ l'on pardonne à la vie.

Pauvres croix de paysans, c'est pour von.^ que j'ai écrit ceci:

/)ay(s le jeune et frais cimetière Je .s-Mt.s .■(.<;,sfs sur une inerre ; Aux arbres. >^'apai><e le bruit lJes<)i.-<eaux, car roici la nuit.

Sans mus enrier ni rous plaindre. Je regarde le jour .-^'éteindre Sur les tertres de croix semés, O pâles nu)rt-<, où vous dorn^e:.

... J'ai VU le cimetière de Montmartre du haut du pont Caulaincourt. J'étais jeune, j'allais à des rendez-vous d'amour et je méprisais les morts.

... Il y a dans le cimetière de Montrouge un chat blanc chassieux, six vernis du Japon bien groupés, une margelle de puits. Il y a un très vieux tombeau que l'épais lierre qui le couvre a rendu anonj^me. Il y a d'autres tombeaux plus jeunes et en nombre suffisant, certes. Il y a des arbustes et des fleurs.

Quittons, quittons les cimetières ! Je suis dégoûté de la Mort. On ne peut pas compter sur elle.

Déjà c'est T Automne, et dans ce tiède après-midi, et pendant ce soir frais, et lorsque le jour vaporeux blanchit la ligne horizontale.

0 tendre Automne ! tu erres à présent sur les boulevards et devant les théâtres, mais je t'aime surtout palpitant aux lumières des boutiques.

C'est parmi les souvenirs de l'un de mes Automnes, le plus charmant peut-être, que je retrouve l'image du poète Stéphane Mallarmé, qui vient de mourir.

J'habitais à cette époque, là-bas, un logis encore tout embaumé d'un amour qu'un départ soudain avai!; brisé. Je passais les nuits sous la lampe palladienne à composer les poèmes de mon premier recueil : les Syrtes. Je n'eus

jamais parla suite autant de plaisir à rimer. Lorsque je me sentais fatigué, je sortais, et j'allais au hasard, en macferlane fashionable, et ganté de blanc, cherchant à rassembler mes chimères.

J'étais lié depuis un an avec Paul ^>rlaine, qui venait de rentrer en France.

Vous l'avez tous connu truand et boiteux ; il marchait alors d\in pas ferme, redressant sa haute taille avec la mine d'un professeur bougon et facétieux. Il était en effet professeur d'anglais dans une institution religieuse. Il ne portait aucunement le feutre à la manière des enfants j)erdus de ses dernières années, mais un beau chapeau de soie, de forme londonienne et solennelle.

Après cela, je vous avouerai qu'il aimait quand même à prendre des petits verres chez les mastroquets de sa rue de la Roquette, et

que j'en prenais aussi, tout en prêtant l'oreille aux fines anecdotes littéraires qu'il me racontait et aux belles strophes de Jadis et Xnguère, encore inédites, qu'il me récitait avec un art plein de nuances.

Un soir, Verlaine me parla de son vieux camarade Mallarmé et me récita le Tombeau d'Eclgard Poe. Je désirai vivement d'être présenté à Fauteur de ces vers sublimes, mais Verlaine avait perdu de vue son ami, et quant à moi, j'étais ce que je suis encore, nonchalant et oublieux.

Je n'allai voir Stéphane Mallarmé que l'année suivante.

Louis Le Cardonnel, un charmant poète qui est maintenant curé de campagne, en Provence, je crois, s'était chargé de me conduire chez le Maître. Nous y fûmes par un soir d'octobre de 1883, et nous eûmes la chance

de le trouver seul : sa noble dialectique me ravit tout de suite.

Cette maison de la rue de Rome me frappa dès la porte d'entrée, dès l'escalier. Elle n'est cependant qu'une vulgaire maison moderne, mais je pense, et ne riez pas, que la fréquentation constante du poète l'avait imprégnée de charme.

Il y avait dans Mallarmé un faune certes ; je lui trouvai certain jour tout le geste et la grâce d'un tailleur pour dames idéal. N'avaitil point rédigé un étrange journal de modes, non pour le gain, mais par amour de cet art ? Il savait rendre par sa parole animée les maillots d'actrices un sujet digne de Platon.

Stéphane Mallarmé, ce métaphysicien, cet abstracteur qui connut la Beauté dans son aspect, je dirai invisible, faisait en même temps sourdre, par le sortilège qui était eu lui, de tous les petits riens épars dans la vie

contemporaine, une claire source de plaisirs esthétiques.

J'ai revu souvent jMallarmé depuis ma première visite.

Je Tai revu à ses réceptions hebdomadaires dans un cercle de sots, de garçons de lettres qui le raillaient en demandant le cordon, et de trois ou quatre vrais artistes qui l'estimaient, sachant pourquoi.

Je l'ai revu seul à seul, et j'ai pu m'en faire une idée inexprimable.

Je possède plusieurs lettres de Mallarmé ; je cherche sans les retrouver toutes : mes paperasses sont brouillées comme mon àme.

\'oici cependant ce qu'il m'écrivait à l'apptirition du Pèlerin passionné :

Paris, 5 janvier i89l.

Mon cher ami,

La page, où s'évapore, en quelle rareté de voix et du coloris, votre mélodie écrite, me paraît vierge, autour de 'mots, même les moderoies, qui gardent un air que vous ayez été le seul à les proférer, et n'est-ce avant tout le charme que cette allure, pour le Vers, d'étranger, toujours, en vrai terroir ! Vous excellez aitisi. Et imur la première fois, il me semble, donnez à petiser qu'appartient séculairement et comme son patrimoine libre de toute date et de tout lieu, à la corporation des poètes, un langage à eux propre et perpétuel. Tout cela est neuf, exact, suggestif, me retient, et, voyez, enchante de tous côtés; j'en suis heureux, cher Moréas, vous remercie de ce VqXqv'wi passionné et dis à bientôt, pour vous en parler. Votre main

Lorsque je publiai Erij)hyle, il y avait déjà longtemps que je m'étais éloigné de Mallarmé. J'ai la chance et le malheur de brusquer et mes idées et mes façons et tout mon être.

Ecoutez cette pénétrante appréciation de mon poème :

Paris, 11 novembre 1894.

La malice du destin selon lequel je n'ai mis la iiuiin qu'en rentrant., ici, les derniers jours, sur Eriphyle espérée impatierament, mon cher Moréas, vaudrait qu'on se la dît ou qtc'on se rencontrât ; mais je tiens les beaux vers et, pardon, remercie tard. Au fond, vous trichez avec les siècles, mais j'adore cela qui est, peutêtre, l'acte principal du poète : vous projetez à un futur inappréciable mais certain, avec le caractère de perpjétuité pris alors, des écrits qui sourdent maintenant d'une vie neuve spirituelle ; et quoi de plus enchantant que ce ruélange et d'ingénuité et de vétusté — à travers votre maîtrise ?

Toujours votre

Avez-vous remarqué ce passage de la première lettre : qu appartient séculalrement et comme son patrimoine libre de toute date et de tout lieu, a la corporation des poètes, un langage à eux propre et perpétuel ?

Et cet antre de la seconde : Au fond, vous friche: avec les siècles, mais j'adore cela qui cxf. peut-être, V acte j)rincipal du poète?

?déditez-les : ils ne s'appliquent point à mes vers, qni sont imparfaits, mais la compréhension de toute vraie poésie les réclame.

Ne dites pas, je vous prie, sur un ton conciliant :

— Oui, oui, Mallarmé... Il y a ses premières poésies de l'époque parnassienne...

Aimez, si vous voulez, cet air de sa seconde manière presque :

Page 1