LE TOMBEAU D'EDGABD POE
Tel qu'en Lui-même enfin l'éternité le change,
Le Loète suscite avec un glaive nu
Son siècle épouvanté de n'avoir pas connu
Que la mort triomphait dans cette voix étrange !
Eux, comme un vil sursaut d'hydre oyant. jadis
[l'Ange Donner un sens trop pur aux mots de la trilni, Proclamèrent très haut le sortilège bu Dans le Ilot sans honneur de quelque noir mélange.
Du sol et de la nue hostiles, ô grief !
Si notre idée avec ne sculpte un bas-relief
Dont la tombe de Poe éblouissante s'orne,
Calme bloc ici-bas chu d'un désastre obscur, Que ce granit du moins montre à jamais sa borne Aux noirs vols du Blasphème épars dans le futur.
Je ne rouvrirai point les livres de Mallarmé. Qu'ils dorment dans la poussière et dans mon amour avec les Destinées, avec les Fleurs du Mal, avec les Poèmes barbares, avec tout Verlaine.
... Lorsque j'ai commencé ces notes, le ciel était couvert, et maintenant le soleil brille sur les fleurs.
0 ciel couvert ! tu es clair pour mon âme, flamme affreuse qui brûle sans répit.
J'avais ouvert à l'orage ma fenêtre; il m'a déçu comme le reste.
Me décevoir? Vous voulez rire! Y a-t-il quelqu'un ou chose au monde d'une telle importance ?
Le ciel est beau, cet après-midi, malgré les cheminées d'usines, ce ciel de novembre glacé comme un gant.
Il fait chaud dans ma chambre. En face, là-bas, chez mon voisin l'horticulteur, les fleurs se couvrent de paille.
0 chères fleurs ! la Mort nous épie, vous et moi.
Pauvre Mort ! nous saurons encore devant elle prétendre en belle tête, comme dit La Rochefoucauld.
Je me lie tout de suite avec le premier venu, et il n'y a peut-être personne dont la familiarité ne me dégoûte.
Je suis bien malade, je vous assure, laissezmoi crever en paix...
Quelqu'un qui ne vaut plus rien m'a offensé.
Le mallieur n'est pas fait pour les chiens. Celui qui m'a offensé n'a plus sa figure depuis longtemps.
O infortuné ! si, tel quel, il était pourtant lui-même !
Que voulez-vous chercher dans une méchante parole, dans une mauvaise action ?
Oui, j'y songe, la voix de cet homme monte et descend avec douceur. Il y a des âmes qui sont pleines de dévouement — pour une borne.
Mon cœur est affreux : il fait passer par le creuset ceux qui m'approchent...
La nuit tombe. Novembre, ô automne ! je t'ai toujours aimé, et mon printemps ne fut qu'un autre toi-même, plus alerte, mais aussi pâle.
Je te cherche, ô Novembre ! huit ans en arrière.
La Mort est une ombre gonflée de vanité. Elle ne me rendra jamais service : elle sait que je la connais trop bien.
La Mort est une sotte sans à-propos : elle aurait dû me prendre pendant que je croyais encore en elle.
Petite personne, ô Mort ! tu te venges de
moi : tu as laissé vivre ceux qui pouvaient être mon j^lus beau souvenir.
...C'est une nuit de novembre que j'ai songé à cette Énone au clair visage, dernier chant d'amour. Comme j'allais et venais, — il m'en souvient, — à grands pas, devant ma table de travail ! J'ai fumé pendant des heures ; le tabac est mon ami, mais il n'avait rien voulu me dicter, cette fois, avant l'aube.
O tendre lueur lointaine ! confidente de mon cœur expirant, tu n'as point quitté mes yeux. Alors, seule par ma bouche, la Muse, fille de Jupiter, se plaignait sur la lyre.
...Hier encore, sur moi, les fleurs fanées des guirlandes, c'était une grâce de plus, et les feuilles mortes que je foulais étaient toutes dorées.
O Syrinx ! ouvrage d'un dieu, maudit est celui qui te traverse d'un souffle mèié de sang.
Fuyez-moi, Muses immortelles, et vous, "Charités à la parole modérée, et toi, protectrice de ma cité, blonde Athéiié, qui naquis d'un coup de hache, et toi, sa voisine, nymphe thébaine, Mélia au fuseau d'or !
Voici un apologue pour moi, et peut-être pour vous :
Il y avait jadis un vieillard du nom de Protée, sorte de pasteur qui menait sur le rivage marin les phoques du dieu Neptune. Ce Protée possédait l'art, comme qui dirait, de lire dans la main. Mais il était pitoyable aux hommes, et pour se soustraire à leur imprudente curiosité, il savait prendre toutes les formes qui se voient sur la terre. Ainsi, lorsque quelqu'un insistait trop afin qu'il lui prédît l'avenir, il se faisait tout à coup lion, par exemple, ou serpent, ou terrible sanglier ; puis encore onde limpide et arbre au beau feuillage.
Le fameux Ménélas, qui n'était point sage,
l'ayant surpris, le pressait pour être renseigné sur ses amis et sur lui-même.
« Ménélas, lui dit Protée, pourquoi me faire ces questions? Quelle est cette fureur de connaître ? Je ne crois pas que tu restes longtemps sans larmes, lorsque tu auras tout appris. ))
Je passe l'hiver sur le rivage sublime où, jeuue garçon, j'attrapais, dans les trous d'eau, les crevettes par la barbe. Je me nourris de poisson, je bois de ce petit vin blanc qui sent la résine.
Il y a autour de moi des pêcheurs, vieux et pauvres, pareils à ceux de Théocrite, couchant comme eux, dans des cabanes tressées, contre leur barque, parmi les filets, les appâts, les nasses. Sans doute ils rêvent aussi d'une pêche dorée. Dois-je frayer avec eux ? A quoi bon ? Autant vaudrait un six-àsept à r <( American Bar ». Et puis, même un tête-à-tête avec Técume de l'onde, c'est trop communicatif.
Pourtant, j'aime à descendre sur la plage, lorsque les premiers feux du matin colorent par intervalles l'horizon gris. A mon approche, les mouettes posées sur les fucus s'en-
volent, en battant des ailes, en poussant leur plainte si chère à mon canir...
J'ai des livres et un carnet pour tracer des vers.
Mes amis de Paris m'écrivent : leur conversation m'excédait, leurs lettres me sont douces : elles m'amusent...
J'ai connu l'horreur sacrée de la forêt profonde ; j'ai suivi ces vieilles femmes dont la peau semble une écorce, glissant entre les futaies en quête de bois mort. Mais, ô vaste mer ! quelles sont mes pensées, lorsque, au déclin du jour, je porte, solitaire, mon pas trébuchant, là-bas, là-bas, sur les rochers ras dont tu as fait, par un lent travail, une carapace monstrueuse !
Hélas ! Hélas ! Pitho, Admète, lanthe, Electre, Doris, Primo, belle Uranie ; Hippo, Clymène, Rhodia, Callirhoé, Zeuxo, Clytie, Idia, Pasithoé, Plexaure, Galaxaure, aimable Dioné ; Mélobosis, Thoé, Polydore, séduisante Cercéis, Plouto aux grands yeux, Perséis, lanira, et Acaste, et Xanthé ; Pétrée qui
charmes les cœurs, Ménestho, Europe, Métis, Eui'vnome, Telesto au voile couleur de safran, Chryséis, Asie, sage Calypso ; Eudore, Tyché, Ampliirhoé, et toi nymphe Styx, la première parmi tes sœurs, et vous les autres, filles de l'Océan, race brillante et divine, je vous aimais avec tendresse, mais je suis, pour parler votre langue, à-ftxopoç. Maintenant je m'accommode à peine de ce Dieu caché dont parle le philosophe de Locres.
... La maison que j'habite au bord du torrent qui vit naître Sophocle est blanche et nette malgré ses contrevents vermoulus.
Nous sommes au mois de mai, et dans mon petit jardin, entre deux oliviers, un grand mûrier, un peu de vigne et une margelle de puits, de belles roses fleurissent.
Le cri des petits oiseaux salue mon réveil, et je m'endors au chant du rossignol, qui se plaît toujours dans cette contrée :
Sous l'ombrage divin et clans le lierre sombre Se plaisent à chanter les rossignols en nombre.
b2 FEUILLETS
L'après-midi, quand la lourde chaleur (jui égaie les cigales assou])it l'air, je ne dédaigue point le cabaret. Là, sous un platane, accoudé sur une table grossière, je me ratVaichis avec cette espèce d'absintlu^ blanche ([ui nous vient de Thcssalie, et mon imagination ose franchir le seuil redouté des déesses Euménides :
Vous que cache aux mortels ce bois silencieux. Euménides, o sœurs ! la crainte de nos yeux, Du repos que j'attends justes dispensatrices, Ici m'arrête enfin, sous de meilleurs auspices, Apollon dont je tire un malheur qui na pas Dès mes plus jeunes ans abandonné mes pas.
... Ce janvier est rude. Notre bourg, au bas d'un noir plateau des Cévennes. est sous les frimas.
Dans Tuninue rue les passants sont rares ; an bout, devant la vieille église accroupie, le i-alvaire t'tire ses bras sur le ciel morne.
Tly a de la paille devant les portes. 11 y a un bon feu de branches dans la cuisine.
Une joie nous éveille à l'arrivée de la diligence. Des sabots sonnent un peu sur la neige durcie.
I*endant les repas je m'attarde avec grand plaisir à chaque plat, à chaque verre de vin. Celui-ci est jeune, mais nous avons une brave eau-de-vie vénérable qui m'aide à famer.
...Je suis retourné à Munich. Le miracle d'Éson s'est renouvelé pour moi : voyez ! dans la rue, comme jadis, l'admiration des femmes hésite entre la couleur de mes cheveux et la petitesse de mon pied.
Ce soir je vais au théâtre : j'entendrai chanter Siegfried.
... Je suis à Bologne, j'ai seize ans. Tous mes compliments à la tour Garisenda qui se penche avec noblesse, mais comme je lui préfère les jeunes filles qui, le soir, m'arrè-
teiit dans lame pour me vendre des bouquets de jacinthes.
... Je suis, à Florence, aux Caséines, en phaéton.
Regardez passer cette noble Dame ! Elle est belle et hardie comme une héroïne de ser Giovanni Boccaccio.
Savez-vous que si l'on me trouve cette nuit, à sa porte, percé de coups, je ne l'aurai pas volé ?
... Je suis sur la frontière d'Autriche. J'ai mal dormi en chemin de fer ; j'ai le teint flétri et je n'ose pas me montrer à Mme X..., à qui j'ai fait la cour toute une journée et que je quitte sans espoir de la retrouver.
Je suis en Espagne ; peut-être au Maroc...
Allons, allons, je m'enferme toute une année dans mon Petit-Montrouge. Notre belle cathédrale romane est pour moi le bout du monde.
Par ma fenêtre je regarde les saisons se succéder sur les plates-bandes de mon voisin l'horticulteur.
Avril me plaît à la porte d'Orléans ; il est plein d'entrain.
Pendant Tété, sur la route de Chàtillon, le réveil du jour m'est fort agréable avec ses bruits de roues, ses envols d'oiseaux dans les haies vives.
l'ar un couchant d'automne, je fume volontiers un cigare en face des fortifications, assis sur un banc, les pieds dans les feuilles mortes.
... Enfin le vent se lève qui va semer la neige. Du café bien fort, de quoi passer du cigare à la pipe et de la pipe à la cigarette, un grand brasier de coke, et c'est tout ce
qu'il faut pour écrire des bêtises toute uue nuit...
Je suis mort. Mais non, cela c'est trop beau, ou ce n'est rien.
Hier, le blanc clair de lune allongeait de belles ombres veloutées devant ma fenêtre, contre les haies (|ue le printemps fera reverdir...
J'aime l'hiver, mais celui de la fileuse auprès de Fàtre, l'antique vieillard au manteau de frimas.
C'est un hiver à faux nez qui nous quitte. Une nuit pourtant, la neige ouata la vaste et déserte avenue que remontait au pas le fiacre qui me ramenait à mon lointain logis. Je m'enfonçai dans un coin du véhicule, j'allumai un cigare, et, les yeux mi-clos, je me laissai pénétrer jusques au fond du cœur par ce froid silence du sol et de l'air.
...Où sont les neiges de mon premier hiver de Paris V Qu'elles avaient de charme !
Qu'elles étaient légères sous mes pas et riantes à mes yeux sur le clocher de Saint-Nicolas du Chardonnet, ou dans le jardin de Clunysurla pierre des Monstres et des Saintes !...
A Heidelberg. sur les belles rives du Xeckar, la neige me murmurait: Attention, mon ami!^ lorsque je rentrais, fort tard. un peu titubant, à ma maison sise au pied de la colline...
En 1881, la veille de Noël, j'arrivai à T..., village de la Forêt -Noire. Le Danube qui y prend ses sources était stms la glace. A travers la neige amoncelée, une diligence me conduisit à l'unique hôtel du village, qui se trouve assez éloigné de la gare du chemin de fer. J'entrai dans une salle aux boiseries enfumées, où ronflait un vaste poêle. Je soupai d'un morceau d'oie rôtie et d'un pot de miel ; puis je montai me coucher, ayant recommandé au garçon de me réveiller pour le premier train qui allait passer en Suisse.
Quelques heures après, j'entendis frapper à la porte de ma chambre. J'ouvre ; j'aperçois mon garçon coiffé d'un bonnet et tenant une lanterne au bout d'une corde. Je lui demande, dans mon mauvais allemand, s'il a fait atteler ; il me répond que non et que nous ferions la route à pied. Comme le jour était encore loin, je me recouche, disant que j'attendrai le second train. Lorsque, le matin, j'ouvris les yeux, un beau soleil de décembre jaunissait une petite place devant l'hôtel. Il y avait au milieu de cette place une fontaine où pendaient des glaçons ; il y avait la diligence avec ses deux chevaux qui fumaient et heurtaient du sabot la neige jonchée de paille.
C'était une jolie peinture, et je la retrouverais volontiers dans ma mémoire, sans le Diable qui, juste à cette époque, commença à turlupiner mes nerfs.
... Que la neige était brillante, le jour où
j'ai mangé, devant le lac de Zurich, un gros poisson à la sauce mayonnaise!...
J'aimais autrefois à composer des poèmes, par un temps de neige, bercé sur un rockingchair. devant un bon feu !
... Vous détestez sans doute le brouillard ; c'est que vous ne l'avez point vu flotter sur le lac des Quatre-Cantons et qu'il ne vous a pas caché aux yeux de votre niaitrcsse pendant que vous embrassiez sa petite sœur...
Trop longtemps je me suis moqué de la belle saison. A présent je la regrette : je n attends plus rien d'elle.
Tu reviendras, joli mois de Mai ; tu feras refleurir les plates-bandes dans les jardins de Châtillon. Eh bien ! ne te gène pas !
... C'était aux premiers jours d'avril. J'allais, là-bas, à L,.., entre le Quercy et la Gascogne. Mon cœur ne pesait pas une once; je regardais sans regret, par la portière du wagon, la tour de Montlhéry disparaître dans les feux du couchant. Ah ! me disais-je, le Diable est bien attrapé !
A la gare de C..., mon hôte m'attendait avec son char à bancs, et son valet de ferme. Le Diable immobilisait les traits de cet homme ! Cependant mon hôte m'avait dit : c'est un fidèle serviteur.
La voiture roula sur la route, entre des haies vives, des rangs de peupliers, des champs de fèves, des vignobles. Nous approchions d'un domaine assez coquet, tout clair, tout net, avec une allée bien sablée. Estce là? fis-je. — Non, répondit mon hôte sans lever les yeux. Un peu plus loin nous nous arrêtâmes. C'est ici, fit mon hôte. Je vis une pauA're maison autour de laquelle il y avait une grande détresse. Alors je com-
pris que tout à l'heure le Diable avait altéré la voix de mon ami en lui inspirant la fausse honte.
K^ur le seuil nous fûmes salués par la femme du valet qui m'avait déplu. Je la regardai : Oh ! pensai-je, nous sommes en pleine diablerie !
En effet, le Diable était là dans tous les coins. Pour le combattre, je me mis à pécher à la ligne dans le ruisseau voisin et à relire les tragédies de Racine ; mais il cria avec la voix aigre des pintades et lit du bruit dans le grenier sous la forme d'une douzaine de rats et de trois ou quatre fouines.
l'n voyage que nous entreprîmes vers ce temps, mon hôte et moi, déconcerta singulièrement le Diable, car nous changions trop souvent de place et nous mangions de très bon appétit. Néanmoins, un certain .soir, dans la bourgade de S..., que baigne l'Aveyron impétueux, le Diable pensa circonvenir une cainie que j'affectionnais, dans le dessein de me faire assommer les passants.
Mais j'avais bu, après dîner, du brou de noix fortement mélangé d'armagnac, et je me moquai de lui, car je voj^ais tout à l'envers...
En somme, cette fois-là, le Diable avait fait pauvre iîgure. Malheureusement je retournai àL... l'année suivante, et le Diable eut son tour. Les domestiques nous quittèrent avec insolence, le puits se tarit, le vin tourna dans les bouteilles ; il arriva des accidents de voiture. Le goujon ne mordait plus^ et la divine harmonie de Racine me paraissait insipide. Quant aux pintades, elles criaient à rendre sourd et pondaient en cacliette. Les rats grimpèrent sur nos lits.
Je me sauvai de L..., maigre et découragé. Hélas ! le Diable voulut que mon hôte vint habiter Paris, où il en lit son jouet, tellement qu'il me le rendit insupportable.
...0 Diable ! j'ignorais encore ton existence et ta malice, lorsque, par un splendide été,
je promenais ma jeunesse, là-bas, dans la riante vallée, sous les hauts platanes qui bordent le gave écumeux.
Jours charmants et vulgaires, vous eûtes vos mélancolies ! Mais je ne veux garder de votre passage que les sons de violons, les belles courses sur les monts remplis d'ombre, et le sourire d'une femme blonde avec le rire du mendiant idiot et le goût des confitures de carotte...
L'année dernière, au mois de juillet, j'ai voulu mener le Diable aux champs. Je comptais sur les prairies, sur les vaches tachetées, sur l'angélus de la campagne.
Je partis.
Je vis Berny, Antony, Orsay qui parle à mon cœur, Lozère aux blanches maisons où grimpent des sarments couverts d'une pâle verdure.
A Dampierre j'admirai le tronc vénérable et pelé d'un arbre. Il y a. tout à côté, un
étroit sentier que bordent des murs tapissés de lierre épais. A cette heure que le soleil était liaut, l'ombre végétale enfonçait le sentier mystérieusement. J\v pénètre, et bientôt je reconnais — o destin ! — qu'il linit en impasse. Mais un peu plus loin, sur la façade d'une maison, un fort rosier étend ses bras innombrables tout chargés de blanclies roses au cœur de feu : le mur est sordide et plein de crevasses, mais le rosier ne s'en soucie point...
A Saint-llemy-lez-Chevreuse, je déjeunai sous des berceaux en fleurs, au son des cloches d'alentour. La nuit, je couchai dans une chambre dont la fenêtre s'ouvrait sur le plus doux paj'sage. Quand je m'éveillai, on ferrait dans la cour un cheval, et le pouhdller faisait un beau vacarme.
J'eusse aimé vivre dans cette chambre ; mais le Diable me ramena à Paris le jour même.
... Quand le Diable y serait ! il faut que
je passe raiitornne prochain dans un vallon silencieux, parmi les feuilles mortes. Mais je suis las de l'automne...
Le Diable des occultistes est catalogué.
Mon Diable n'est pas une divinité dans la manière de ces vieilles Euménides qui faisaient : lion ! hon I hou ! lion ! et se i)reiiaient ;iu sérieux.
Mon Diable est un simple mauvais plaisant : voilà sa force!
Mais, mon pauvre Diable :
Qu'importe à la rose superbe
Le vent qui TeffeuilTe sur Fhorbe ;
Qu'importe à l'aigle étincelanl
Le plomb qui l'abat tout, s-anglant !
Qu'importe aux accents de ma lyn;
Le phis injurieux délire,
Et qu'importe à ma vie encor
D'avoir si mal pris son essor !
Doucement! ilimporte beaucoup.
La route monte entre des murs et tourne
et long-e l'enclos planté d'arbres rangés, qui
n'ont encore de vert, sinon un peu de
mousse.
Allée, platanes De belle écorce, Vieux bancs de pierre, Je vous revois Dans la lumière De cette fin D'hiver bénin.
Dans la vallée Au creux charmant La Bièvre coule Et se déroule Comme un ruban.
..^ Je t'avais désirée toute la nuit, pâle Amphitrite ; je te guettais par la portière du wagon. A l'aube, tu m'apparus dans l'air g'iacé avec tous les souvenirs de mon adolescence. Car c'est alors que je te vis pour la première fois et malgré la faiblesse de cet
âge, tu t'étais empreinte si fortement dan» mes yeux qu'il m'est loisible aujourd'hui, après tant d'années, de mesurer d'un regard rapide, sur le sable de tes bords, que tu quittes la terre.
Douce saulaie, Dans celle crique Où vient mourir L'Adriatique ; Saulaie, ombrage Mélancolique, Que n'ai-je pas Sur ton rivage Fixé mes pas !
... J'aime le choc des vagues contre le navire, la nuit, sous la pluie, alors que la liquide étendue n'est qu'une ombre où se reflète à peine un fanal, une lumière céleste. Un rocking-chair sous la tente mouillée qui clapote au vent, et comme l'on songe dans l'humidité, dans le roulis !
. .. Un brouhaha sur le pont du baleau qui stoppe, un matin blanc et frais, en face d'un bourg aux nuiisons orientales ocre et vert
lavé. Des voix qui hèlent, des chaloupes qui dansent sur les flots...
Gomme le soir descend sur les promontoirs, sur la mer plaintive! Les mouettes volent en rond et rasent l'eau brune en criant...
On revient après vingt ans, on s'assied à table au milieu des siens, à la place où l'on a mangé, où l'on abu enfant. Aspects, visages: souvenir de panorama. C'est la voix du phonographe ! Quelle sensibilité, — pour ce soir, — voulez-vous attendre d'un homme assommé V...
Que dites-vous ? votre vie est fixée avec une épingle...
J'ai aimé les ormes dun vieux quinconce, des platanes au bord d'un gave, des peupliers autour d'une fontaine. Mais il y a l'olivier tordu de Minerve.
... Une blancheur serpente et se fond làbas dans du soleil. C'est le lit du torrent à sec. Cependant la molle grenouille chérie des Muses trouve encore une goutte d'eau pour
faire entendre sa voix. Sur la rive, de grands
arbres se penchent, ombreux, au tronc ceint
de roses grimpantes...
0 sanctuaire de la déesse lille de Jupiter,
mieux qu'auparavant, par cette éclaircie, tu
pris possession de tout mon être. Autour de
toi, sur les monts divins, traînait une t-charpe
d'ombre veloutée.
La douce ^lélaucolio
Ne consent pas que j'oublie
Cet après-midi mouillé
Et tout à coup égayé
D'un rayon ([ue, pour me plaire,
Le dieu de qui je suis llioir
De son arc a laissé choir
Sur la route de Phalère.
Où j'assemblais en rêvant
Le o^enèt à l'anémone.
Qui défaillante frissonne
Au moindre souffle du vent.
. . . Les citrons sont en tas et les oranges et mainte épice dansles mahonnes goudronnées et sur la dalle des quais en demi-cercle. Des mariniers dorment à bord sur le dos, au soleil. De petits chiens font sentinelle et jappent.
... Le tramway franchit la porte de la cité et m'emporte sous un ciel de février que le soir déjà embrume. Sur l'impériale assis, je suis tout seul et je fume :
Ce tas de pieux, c"est sans doute Les guinguettes, (lui, rélé, S'ouvrent au bord de la route, Toutes pleines de gaîté.
Je revois les Entreprises De jardins, comme Ton dit.
Dans quel état les a mises Ton passage, tiiver maudit!
Mais déjà s'étend plus brune La campagne ; on voit crever Dans un nuage la lune, Qui nous invite à rêver .
Nous allons au trot de nos percherons. Il y a dans l'air une odeur de paille échauffée.
Enfin sans accrocs ni drames, Sans nous être tant pressés, Tout à coup nous arrêtâmes A la station de C...
J'avise une antique auberge Qu'éclaire un fumeux quinquet ; Malgré ses rideaux de serge, C'est plutôt un mastroquet.
Mais qu'importe ! je m'attable
Et je soupe hardiment
D'une Nâande passable
Et d'œufs frais, sur mon serment.
J'eus pour me rougir la trogne Un excellent piccolo ; Et quant au marc de Bourgogne, Ça ne valait pas de Teau.
Je sors et je trouve nuit close. L'ombre des passants devant les rares fenêtres éclairées, le bruit des pas, le son de la voix humaine, l'aboiement des chiens, tout me berce et m'engourdit délicieusement. Je reprends le tramway, j'arrive à Paris et je rentre me coucher.
Et voilà qu'un soir se passe, — C'est un succès fieffé — Dans l'absence de la face De mes amis de café.
... Un chemin raide, caillouteux, moins pénible à monter qu'à descendre, coiffé de sombres verdures.
Une eau croupissante où pourrissent des
feuilles; un ancien moulin: ses fenêtres sans vitres font des trous noirs.
Une salle rance d'auberge avec un vieux billard au milieu. Tout à coup, en face, sonne riiorloge de l'église : c'est une vibration enrouée, qui dure, qui apaise et qui énerve.
Un long sentier à travers champs, qui, à la fin se fourre dans un taillis. Il faut grimper, il faut lutter contre de jeunes branches <[ui fouettent ; c'est un plateau couvert de bois qui courent de tous côtés, avec des pénombres, des lumières tamisées et de gros champignons au pied des arbres.
Dans une localité ni citadine ni rustique, une ruelle — à mon gré — pleine de paille et de fumier, tourne et se perd dans la nuit qui tombe.
Une grosse pierre bis tanné, brise et disperse une eau d'argent.
Je marche sous les feux de l'été que de fortes rangées d'arbres ont peine à briser.
Je prends mon plaisir dans la vue de la plaine si claire étendue, d'un chien gambadant, de quelque àne qui broute à côté dans un champ.
Mais c'est trop près de Paris !...
Son des cloches, paix bucolique, Coucous qui chantiez ce beau soir, Lorsque je vins mélancolique Au bord de TAveyron m'asseoir ;
Malin levant, pas de la porte Où s'assied un vieillard rasé, Libre fumée agile et forte, Honneur du foyer embrasé ;
O graves vaches accroupies !
Qui songiez aux rayons couchants Brebis laineuses, vol de pies, Blanc et noir sur le vert des champs :
Sombre causse plein de genièvres Où, dans l'orage et dans le vent, J'admirai le meneur de chèvres Debout dans son manteau mouvant:
Et toi, forêt qui me sus faire Oublier la Parque et les maux Au bruissement du mystère Qui tombait de tes longs rameaux!
Adieu vous tous, ombre et lumière, Souffles, fantômes que j'aimais :
Roses <le la saison dernière.
Vous ne me reviendrez jamais.
Chaux, brique, tuile, ardoise, paille, odeur de fumier, de eorue brûlée, coup de marteau de lamaréchalerie : je rencontre les premières maisons du villaefe de X. . .
Je dîne devant la porte d'une auberge.
Sur la route, des enfants courent, montés sur des échasses, en soulevant la poussière. Un petit chien blanc taché de brun les poursuit en aboyant, puis il revient sur ses pas, lève la patte et pisse contre les caisses de fusains.
LA IIOUTE 93
Loiubre remuée des arbres fait miroiter le soleil sur le sol.
Jenteuds sonuer les colliers de trois chevaux attelés à uu bazar ambulaut. Ce sont des bétes solides, aux oreilles gantées de coutil.
Mais voici le dos de deux jeunes filles, attablées devant moi avec leur père, dont je n'ai rien à dire, et leur mère qui est jeune encore, grasse et lourde.
Ce sont des dos pointus, fourrés de robes à carreaux criards, que ceux de mes voisines.
Aristote dit, je crois, que les meilleures tragédies roulent sur des sujets empruntés à l'histoire d'un petit nombre de familles, comme par exemple sur Alcméon, Œdipe, Oreste ou Thyeste et Télèphe.
Voj^ez pourtant : notre Henry Becque aurait sans doute formé avec la Parque obscure
de cette famille de bourgeois une forte tragédie en prose.
Je me souviens d'avoir vu un portrait de Becque jeune. Il est cambré, il a les bras croisés sur sapoitrine ; sous une courte moustache, ses lèvres pincent ; son regard, bien lancé, défie, quoi? l'objectif.
Homme de talent, cher Henry Becque, pauvre lutteur, les photographies et les propres figures de ceux qui, sans lutte comme sans mérite, l'emportent dans ce monde, sont autrement faites !
On a beaucoup écrit sur le talent de Becque. Le travail que M . Paul Souday fit publier làdessus mêle futile au doux.
La vie a trahi Henry Becque ; je crains que la mort ne se moque de lui.
On se représente bien Homère aveugle et
sans toit. Dante pouvait se permettre le bannissement et l'enfer de la rancune. Je goûte assez le naufrage de Camoëns, la disgrâce de Racine et les savates du vieux Corneille. Je n'eusse point vu d'inconvénient à la hart de Villon, pas plus que je n'en vois à la guillotine d'André Chénier. Le Tasse même supporte sa démence et sa prison.
Mais comment voulez-vous que lapostéritt' compense suffisamment les torts des contemporains envers un auteur de drames bourgeois, fùt-il celui des Corbeaux ?
J'ai rencontré naguère un romancier, le plus admirable qui soit. Voilà dix ans qu'il vit loin de nos bassesses, dans la retraite de la forêt. J'ai regardé ses yeux et j'y ai démêlé trop d'extase pour le croire sans inquiétude.
Hélas ! mon cher monsieur, fallait-il que vous vous retirassiez du monde pour écrire des romans ?
0 lille de la maison, pâle demoiselle ! voici le prix de mon dîner. Adieu.
... Les branchages des tilleuls centenaires formentvoûte, et dansTavenue large et courte, l'ombre y est complète.
C'est unebien digne ombre, non pas joueuse comme celle des jeunes taillis.
Quant à Tombre que font les peupliers, je la compare volontiers à une trop belle femme, Didon ou Nausicaa.
A droite, à gauche de l'avenue, aux deux bouts, le jour éclate et brûle, probablement.
Si la vie était de faire les cent pas à l'ombre et de se moquer de la canicule !
Je m'en vais en sifllant, cette chanson d'autrefois, par exemple :
Son mari en devint jaloux,
Qui la battait trois fois par jour.
(Cheminez, fillettes,
Cheminez toujours.)
Qui la battait trois fois par jour.
— Ami, pourquoi me battez-vous ?
(Cheminez, filleltes, Cheminez toujours.)
— Ami, pourquoi me battez-vous ?
Ne couchai-je pas avec vous ?
(Cheminez, tillettes, Cheminez toujours.)
Ne couchai-je pas avec vous, Et le jour avec mes amours ?
(Cheminez, tillettes,
Cheminez toujours.)
Il y a dans ma vie deux matinées, un peu pluvieuses, comme je les aime.
L'une, c'était à Aunay, surnommé également la Vallée-aux-Loups :
Je me tenais à la fenêtre d'une salle basse devant un vieux mur de clôture, crevassé, couronné de lierre.
Quelle adorable moisissure j'aspirai là !
L'autre matinée, c'était à Antony, dans un jardin nouvellement planté :
Je me balançais sur une escarpolette.
Elle allait de travers.
Il y a dans ma vie bien d'autres matinées ; il y a des souvenirs plus lointains, plus beaux et plus tristes :
Je vous revois toujours, immobiles cyprès,
Dans la lumière dure.
Découpés sur Tazur, au bord des Ilots, auprès
D'une blanche clôture.
Je garde aussi les morts! elle a votre couleur.
Mon àme, sombre abîme , Mais je m'élance hors la Parque et le malheur,
Pareil à votre cime.
... Un témoin des derniers jours de Bccque m'en a conté la tragicjue histoire, dans la pénombre d'une très antique allée de marronniers, près d'un étang morne et peut-être pestilentiel.
SAULX-LES-CIIARÏREUX
Sous le matin L»ris couve la lumière.
Ta pipe est dans ta poche avec du bon tabac.
Passe la voie, va devant toi.
Marche, chemine le long des haies aux grappes becquetées.
Frappe le pavé du village de ton bâton de eornouiller sauvage !
Entends crier dans sa carriole le marchand de peaux de lapin !
Le plat du barbier brille et tremble sur la porte.
Allons ! une savonnette, un tour de rasoir, ta barbe sera faite.
Des murs, des façades pleines de lézarder, des courettes, des cours. Le fumier, les poules.
La ruelle, le ru du lavoir.
Des rangs de poiriers, l'herbe haute, le: pommiers.
Un puits, un baudet.
Le chemin tombe dans le val où sont le: vignes au pied des pentes en rond.
Le soleil s'envole.
Là-bas presse le pas le vigneron.