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UNE NUIT A BOLOGNE

lissait la vie. J'entendais des rires, des voix traies qui fredonnaient. Sous les arcades bordant le rez-de-chaussée des maisons, des femmes s'appuyaient au bras de leur cavalier.

J'allais et je vins à passer devant un théâtre. J'y entrai. On était au beau milieu d'une comédie : du Goldoni peut-être ou quelque traduction de Scribe. A la sortie je m'attardai dans la rue surannée, toute vacillante de clair-obscur. C'est là que se place une aventure parfaitement banale, mais qui, à cause des circonstances comme de mon âge, m'a laissé un souvenir et plaisant et tendre.

Je me trouvai tout à coup an milieu d'un cercle formé par un grand nombre de jeunes filles. J'imagine qu'elles avaient pour la plupart un teint mat et une chevelure noire et drue, que leurs yeux brillaient, que leurs bouches s'étiraient pour sourire. Mais je suis certain qu'elles me tendirent de pauvres bras avec des fleurs de jacintlie au bout. Ai-je douté un moment que ce ne fût

pour le gain? Il n'est pas croyable, malgré ma simplicité et la retraite où j'avais vécu. Enfin, je leur partageai quelque monnaie. Elles coururent à d'autres pratiques, me laissant avec une charge de jacinthes dont l'odeur pénétrante ne troublait pas mes sens seulement, mais jusqu'à mon cœur.

Je veux penser toujours à ces petites marchandes de bouquets que je vis une nuit de mon adolescence, dans cette ville où l'antiquité et le mystère de l'inconnu séduisirent mon âme. Elles me semblaient jolies et naïves, et elles étaient peut-être laides ou pleines de grossièreté et de vice.

(PREMIEK carnet)

Eli \<a<j(yn.

Nous roulons furieusemeut, enveloppés de nuit.

Je veille. J'attends anxieux le lever du jour, et cette impression n'est pas toute de circonstance : déjà, j'ai senti, plus d'une fois, comme la sombre nuit, que j'ai tant aimée, me pèse à présent.

Enfin, les vitres s'éclairent. Du côté de l'Orient, ce sont des lueurs multicolores ; de l'autre côté, c'est un faible crépuscule bleuâtre.

Peu à peu, la lumière prend de la force,' et j'aperçois les champs et les chemins, cou-

verts de neige. Jolie peinture, mais je suis trop malade pour admirer. Je cours après le soleil...

A mesure que les montagnes reculent à l'horizon, la neige diminue. Elle n'apparaît plus qu'en forme de ruban, là où se creuse une ornière, ou bien, en tas, contre un mur...

Maintenant la chaîne des montagnes s'est effacée au loin, maintenant il n'y a plus trace de neige.

... Une douceur rayonnante, indécise, mais pleine de promesses, descend sur les pierres grises, sur les verts cyprès, en longue théorie et comme agenouillés, sur les oliviers au tendre feuillage, tordus hérement.

Nous croisons Avignon, et j'ai la sensation du sublime...

Marseille. La mer. Aubagne aux maisons peiiilcs. H i)k'ut...

Les .Arcs-; Buffet.

Je laisse filer le rapide, avec ses wagons à eoiiloir boudés d'oisifs, de courtisanes et de pickpockets. Je déjeune aux Arcs, puis je prends un bon petit train omnibus.

Comme je me retrouve à l'aise dans ce vieux compartiment, clair et capitonné. 11 est vrai que je suis tout seul. Je m'allonge^ je m'étire, j'allume une cigarette. Je me promène, je regarde par les deux portières, alternativement :

\'oici le Muy et ses collines boisées. Les grands pins lavés par la pluie semblent tout vernissés.

Agay, 6 février.

Il pleut toujours, on grelotte. Mais je connais trop le Midi pour en être étonné.

La chambre que j'occupe est spacieuse, avec

deux hautes fenêtres souvraut sur le o-olfe. Il y a une cheminée où je fais llamber des bûches à force de pommes de pin qui répandent, en se consumant, une odeur salubre.

La bonne vient fermer les volets et rabattre les rideaux.

La nuit prend, lentement, comme dans une toile d'araignée, les coteaux et hi mer. Le vent souffle, les flots mug'issent. Je m'assieds au coin du feu pour fumer ma pipe.

Malgré le l)ruit du vent et la rumeur des Ilots, un grand calme anéantit mes nerfs.

Ne serait-il point sage de passer ici, ou ailleurs sur cette côte, chaque hiver ? J'apporterais dans ma malle mes poètes, mes philosophes et mes pipes.

Mais j'y songe ! Quelqu'un a dit qu'il faut être presque un Dieu pour vivre seul ; et je ne suis que ce que Platon appelle un Uiclic chanteur.

Agay, le 7 février.

J'ai déjeuné dans une sorte de kiosque vitré d'où l'on découvre la mer et les bois de pins et de chênes-lièges. J'ai mangé d'un excellent poisson et d'un poulet tendre, dont les os tirent le bonheur de deux chiens, l'un roux, et l'autre noir.

Le noir est un alTreux caniche, mais jeune, vif et de bonne grâce ; on voit bien, à ses sauts, qu'il n'a point connu l'amertume. Le roux s'appelle Bellot et je vous conterai son histoire.

L'opinion de Descartes sur les bêtes n'a rien de choquant, bien que le blasphémateur de Caria ait pu l'interpréter dans un sens dérisoire. J'incline à cet automatisme ; mais pourquoi celui de l'homme serait-il moins évident ?

Je reviens à Bellot. 11 vécut longtemps avec le curé d'Agay, et maintenant, après la mort

récente de son maître et le départ de la femme de charge, il cherche Thospitalité comme il peut. Bellot est une excellente nature, qui se laisse obliger sans bassesse ni morgue. Au surplus, je crois bien qu'il possède des notions exactes sur la valeur de la vie.

A(im/. le 8 février.

La nuit dernièr(\ le chant d'un yOi[ trop pressé rompit mon sommeil avant l'aube. Je m'étais couché a3'ant froid, et voilà que je sentais la chambre tout attiédie.

Depuis six ans que j'habite la barrière de Châtillon, je me suis familiarisé avec les phénomènes atmosphériques ; je pensai donc tout de suite : nous aurons une belle journée.

Je ne me trompais point. M'étant rendormi, je m'éveillai vers dix heures du matin, et je trouvai ma fenêtre, celle qui est tournée au midi, brillante de soleil, du haut en bas.

Je me lève et je descends sur la terrasse de l'hùtel. Tout le golfe semble une soie couleur azur, mais moirée, à cause de la brise qui souffle encore et balance les grands mimosas et les pins-parasols, hérisse les cactus et fait frissonner les violiers en fleurs et les clochettes des fuchsias.

Le ciel est net, avec quelques rares petits nuages pareils à des flocons en feu.

Dans l'après-midi, je partis le long du rivage et j'arrivai en un lieu de sable Un où poussent des bouquets d'herbes marines, pâles et mélancoliques. J'ai marché, — que de souvenirs ! — sur des cailloux rayés de mille couleurs, polis par la vague.

Je suis un chemin sous les pins. Dans

un repli de vallon où courent des oliviers, deux pâtres, immobiles sous leurs houppelandes jaunes, gardent un troupeau blanc et brun...

Je reprends ma marche sous les pins où le mistral à présent fait un beau bruit.

En face, la sombre mer gronde et s'étale à perte de vue.

Je m'approche, je grimpe sur les rochers, je me laisse glisser en bas, je m'assieds au bord d'un trou rempli d'eau salée.

La côte porphyrique miroite et se dresse perpendiculaire. La vague bleue bondit et se brise, blanche d'écume

Il était permis à Gœthe, né sous un ciel inhumain, d'extravaguer, malgré sa pure intelligence, à la vue du lago di Gardci que Virgile appelait Benacus, ou de quelque campagne heureuse de l'Italie. Mais le destin, qui depuis m'accable volontiers, me fit naître sur cette terre de l'Attique dont la beauté est si divine, qu'elle se sert à peine de nos yeux mortels pour touclier jusqu'au fond de l'àme.

Je vins ici pour respirer et pour manger des oursins au citron.

Le 9 février.

J'ai visité la courbe orientale d'Agay : une route, au terrain vermeil, assez large et flouce, qui se rétrécit en sentier caillouteux, toujours sous des pins, beaux et vigoureux, de toute espèce ; entre les pierres, de la lavande sauvage et du romarin ; dans le grand golfe, de petites anses où le Ilot expire secrètement ; au bout, encore de ces blocs de porphyre qui s'avancent effilés dans la mer...

Depuis mon départ de Paris, seul le paysage d'Avignon m'a donné une brève satisfaction esthétique. Mais je me porte mieux, l'air est ici pur et balsamique, à cause de la végétation résineuse qui couvre les coteaux d'alentour.

Pourtant je confronte et je me ressouviens :

Je ne parle pas de l'IIymette, merveille de

la Nature, qui sait se parer aussi bieu de l'aurore que du couchaut, de l'éclaircie que de la nue. Je ne parle pas du Parnès aux beaux sommets, ni du torrent Céphise courbé sans cesse, ni de cette mer qui baigne un rivage sacré jusqu'au promontoire de Suuiuin. . . Je me souviens d'un couchant automual ] Je me rendais d'Antony à Berny, par un chemin de traverse. Les grands peupliers eu bordure brillaient des dernières lueurs du soleil, et il y avait sur le sol assez de feuilles mortes qui bruissaient à mon passage rapide. J'avais marclié quelque temps pensif et méditant en moi même, et lorsque je levai les yeux, c'était déjà le crépuscule. Tout autour, sur les bois, aux flancs des collines, pendaient des brumes : poussières précieuses, translucides joyaux, bande de riche étoffe glacée. Ah ! je n'eusse, certes, gardé le souvenir de ce spectacle, s'il n'y avait eu là rien que de corporel : mais une voix me parlait, comme celle de Timée le Locrien dissertant sur l'Univers. J'allais, l'àme ravie, et

bieiiiùt la vaste nuit tendit ses ombres où des oiseaux criaient, en volant au ras des terres labourées.

Je me souviens d'une après-midi que le vent de Novembre soulevait l'or et la pourpre de la dépouille des forets. Je me sou- A'iens de ce pont rustique où je m'accoudai longtemps pour regarder couler Feau sur le gravier, — d'un moulin en ruines, d'un corbeau et d'un champ de céréales.

Je me souviens du cours pompeux de la Seine, entre les quais droits, en face des Tuileries, par un matin de printemps...

2 heures de la nuit.

Le vent souffle avec une extrême violence où se mêle, sans doute, la plainte de la mer.

Mais je n'entends que le vent.

Cette belle fureur n'affecte que mes nerfs. C'est qu'il m'est impossible de donner une

vraie figure tragique au paysage sans ressort qui m'environne.

Il y a également une autre cause ; je n'ai pas été, pendant la journée, ni assez silencieux, ni assez seul, et la force me fait défaut pour une transmutation en Art de la méchanceté de !a Xature.

Aijni/. le...

... Je sors par l'ouverturG d'une haie, je descends un escalier taillé dans le roc et j'arrive dans un petit enfoncement du rivage, bordé de varech et de pâles roseaux fuselés. A gauche, des cactus, les uns d'un beau vert, les autres flétris ; à droite, des rochers aux écailles de mousse, avec des broussailles et des pins.

Les nuages semblent couver du soleil. Un bateau de pèche, rentré ce matin à pleines voiles, a jeté l'ancre là-bas et tangue vertpomme sur la mer grise...

Que manque-t-il à ce golfe, à ces coteaux pour émouvoir harmonieusement ?

Peu de chose, c'est-à-dire plus que tout.

Un plat amateur de pittoresque rira de ce paradoxe.

Je n'ai plus rien à regarder dehors. Je regarde sur ma table où se trouvent deux volumes dépareillés que j'apportai de Paris ; la fln de Fautobiographie de Gœthe, et les Mémoires cVuii touriste, tome second, par Stendhal.

Gœthe et Stendhal sont deux bons amis de ma jeunesse. Je n'ai jamais quitté le premier ; il y a longtemps que je ne fréquente plus l'autre.

Mais de seize à vingt ans, Stendhal fut mon guide, et je ne me lassais point d'admirer, sur son portrait, sa large face et son collier de barbe.

Une de ses lettres où il est question d'un

Violent orage sur les Apennins, je crois, et du propos d'un abbé qui disait, pendant que la foudre tombait à dix pas. avec un admirable sang-froid: interceptons les courants d'air, me transportait d'aise ; et il y a dans sa mystérieuse Annance un duel au pistolet qui me lit rêver vers 1877.

La Chartreuse de Par)ne grisait mon cœur, et Le Rouge et te Noir (l'élégant Jean de Mitty ne nous avait point encore rendu Lucien Leuven), remplissait mon imagination. Stendhal n'est pas un romancier, et Balzac, malgré son génie, a fait les beaux jours des cabinets de lecture.

Il faut savoir se figurer Henry Beyle, tra- A'ersant la rue Godot-de-Mauroi, ou mangeant des glaces dans une loge de théâtre à Milan.

Les Mémoires d'un fo?n'is^e sont très amusants. Ils sont puérils, distingués et pleins de manies. Les passages qui se rapportent à la Provence et au littoraî niinliterranéen m'arrêtent surtout en ce moment.

Je me divertis fort à la description de la

foire de Beaiicaire, où les parfumeurs de Grasse offrent leur pommade et leurs savonnettes, et ceux de Monti)ellier leurs jtarfums etleurs liqueurs. Stendhal y aclieta d'excellente eau de Portugal. Nous apprenons qu'il y avait des musiciens gesticulant et braillant devant une contre-basse, des joueurs de galoubet et des Catalans qui dansaient au bruit des castagnettes. Mais le plus surprenant, c'est que l'auteur affirme qu'en ce tempslà (1837 !) les commis-voyageurs trouvaient les pièces de M. Scrilje d'un naturel trop sévère et aussi ennuyeuses que le Misanthrope.

En face du pont du (lard, Stendhal s'écrie :

« L'idée éminement moderne de Varrangement pour faire de l'effet, est rejetée bien loin de Tâme du spectateur, et si Ton songe à cette manie, c'est pour la mépriser. »

Stendhal traverse la ville d'Aix et remarque à la porte de plusieurs maisons, deux immenses éteignoirs.

« Avant la Révolution. écrit-iL la seule noblesse d'épée avait, à Aix, le droit de faire précéder sa chaise à porteur ou son carrosse de deux laquais portant des torches ; de là les étcignoirs. »

La noblesse de robe a dû prendre sa revanche depuis.

Il y a dans ces Mémoires cVun touriste de jolis tableaux, faits avec des phrases bien arrangées, quoique Stendhal aime à confondre Chateaubriand et Salvandy.

Les remarques sur les monuments d'Avignon, d'Orange et de Nîmes y sont fort judicieuses ; et tout le morceau sur Marseille et les Marseillais, plein dentrain.

Mais comme je suis ravi de suivre Stendhal dans ce café de Gênes « liorriblement obscur, composé de deux petites pièces sales et d'une cour pavée en marbre », où il a bu de si mauvais lait, et puis une excellente aqua rossa « avec cinq ou six cerises au fond du verre. >

Oœthe n'est pas Shakespeare, il n'est même pas lord Byron, fou raisonnable et grand puète ; il nest pas non plus Milton, ni Dante, ni Jean Racine.

11 est le plus grand artiste allemand : c'est tout ce qu'il pouvait faire. Mais il a fait aussi rinij)Ossible, puisqu'il a été le seul critique possible en matière littéraire.

Et comment ? Sans façons, dans ses causeries avec ce naïf Eckermann qui fut conseiller antique.

Ainsi, en quelques paroles, presque sans paroles, il dit tout. 11 est vrai que, pour l'entendre, il est nécessaire d'avoir roreille Une ; mieux encore : le pouvoir de répercuter.

A l'âge de quinze ans, je dévorais les ouvrages de Gœthe. Je les lisais en me balançant sur un rocking-chair.

... Je viens de feuilleter les Au/iaies qui récapitulent et comY)lètentï autobiographie. 11 y est question de Mme de Staël qui visitait alors l'Allemao-ne.

Scliiller Ja rencontra le premier, et il écrivit à son ami :

«... C'est la représentation aussi parfaite qu'intéressante de la culture de l'esprit français. Sur tout ce qui concerne ce que nous appelons philosophie, on est en opposition avec elle, et on le reste, en dépit des plus longs entretiens ; son naturel et ses sentiments valent mieux que sa métaphj^sique, et son esprit s'élève souvent jusqu'à la puissance du génie... »

Et plus loin :

«... Il ny a de fatigant en elle, que l'agilité peu commune de sa langue, car elle met ses auditeurs dans la nécessité de se métamorphoser au point de n'être plus que l'organe de l'ouïe... »

Gœthe voit à son tour la célèbre femme de lettres, et il la juge avec linesse et courtoisie, mais aussi avec malice :

(( ... Il lui est impossible, dit-il, de comprendre la situation limitée d'un homme qui s'est imposé un devoir ; aussi veut-elle que dans la vie on agisse toujours et immédiatement, de même que, selon elle, il faut toujours parler et discuter dans la société... »

Au fond, il y a désaccord entre l'auteur de Corinne et ces deux hommes, grands esprits, mais Allemands.

Songez pourtant quelalîllede Necker avait dans son talent, qui fut réel, quelque chose de genevois.

... llerder était, peut-être, un méchant homme, un bilieux jaloux. Mais il avait raison de se moquer des prétentions minéralogiques et géologiques de son jeune rival, et de lui dire : Pourquoi user votre intelligence contre de misérable pierraille ? Achevez plutôt tel de vos poèmes qui en vaut la peine, et que vous laissez à l'état de projet.

Dans une lettre à Schiller, Gœthe écrit : « Il y aaujounVhui trois télescopes dans ma. maison... »

Ces troi.'< télescojjes sont très importants ; à travers ces trois télescopes Oœthe devient, hélas ! transparent.

[deuxième carnet)

De Saint-Raphat'l au Lavaiidou, le petit ohemiiî de fer du Sud-France traverse un terrain varié et longe des golfes et des criques aux purs demi-cercles.

C'est, d'abord, une plaine avec des montagnes bleues au fond. Fréjus : un chemin, une paysanne à courte jupe rouge.

Une rivière limoneuse et la scintillation d'un étang. De l'autre côté, la mer. pâle aujourd'hui sous le ciel bas, écumante. La rapidité de notre passage me la fait paraître immobile.

Nous la quittons aussitôt pour rentrer sous les pins.

Saiiit-Avgulf : du bois coupé, beaux troues tigrés, s'eutasse sur la terre humide...

Encore des pins, et tout à coup, un ravin sauvage qui se précipite vers la mer.

T'n peu plus loin la mer apparaît comme à l'arrière-plan. entre les fûts d'arbres disséminés.

La Gaillarde : entre la mer et les bois, le vol dun oiseau passe comme sur un miroir enguirlandé...

La (.Taronnette et ses brisants, la Xartelle et ses sables jaunes.

Une route, une maison aux teintes plates, un puits...

Sainte-Maxime-Plan-de-la-Tour : des mâts derrière un môle.

Nous liions en courl)e.

( Hierrevieille : la côte devient désolée ; des vignes inondées, de sombres taillis, le lit d'un torrent, une lile de peupliers déiui-

'îriinaud : des roseaux secs, en gramlc quantité liés en faisceaux.

La Foux : admirables pins évasés en parasol, très hauts, aux fortes branches.

Au loin, la mer prend une couleur bleue vers le cap de Saint-Tropez.

... Sur une rivière, un petit pont avec une balustrade en fer. Deux voiturettes à caisson jaune courent dessus...

Des bois touffus de pins, de chênes-lièges et de chàtaig'niers, avec de beaux verts, de beaux roux et quelques tons violets par-ci par-là...

A présent, des oliviers à la courte taille, à la ciuie blanchissante...

Sur une hauteur, un bourg ramassé autour de son église au clocher trapu. C'est Gassin.

Nous allons tantôt entre deux murs de roc roux, tant(»t entre de sveltes roseaux.

La Croix : coquette gare, au haut d'un perron, avec des mimosas et des plantes grasses.

La route descend dans des vallons environnés de collines. Un golfe là-bas, charmant.

Le jour va déclinant. Le ciel couvert a des lueurs et des teintes fines.

Je vois luire un pliare au loin.

La côte, la mer, les terres, la mer. Le crépuscule sur tout cela.

Pardigon : belles volutes de la mer qui déferle.

Cavalaire : la nuit tombe.

Le Dattier : dans le clair obscur, les saules difformes et la mer vaporeuse.

Une bande de lueur mourante à l'horizon.

Il est nuit close quand j'arrive au La vaudou. Le chasseur de F « Hôtel de la Méditerranée » m'attend à la gare avec sa lanterne dont la clarté vacillante nous conduit bientôt jusqu'à notre gîte.

Le Lavandou.

M. G..., charmant compagnon de voyage que j'avais connu à Agay et que je retrouve ici, m'invite à manger des oursins.

Nous avons savouré ces excellents échinodermes en buvant de petits coups d'un vin clairet, assis sur la jetée, sous un beau soleil, au bruit des vagues.

Un margat vint planer un instant sur nos tètes, puis il se mit à voler le long du rivage cherchant sa proie. C'est un bel oiseau blanc, gris foncé sur le dos, avec un bec recourbé, d'un jaune vif. Il paraît qu'il ne fait qu'une bouchée d un maquereau de bonne dimension.

Il faut que je dise que les oursins étaient un présent de M. Tobie Touze, principal épicier du Lavandou. Cet honnête homme ne cesse de nous combler de bienfaits. Songez qu'il va nous régaler d'ailloli dans son arrièreboutique qui est une salle à manger confortable et fort pittoresque.

Nous nous y rendons.

Il y a, autour de la table, notre hôte, sa femme, brune provençale aux façons avenantes, et leurs deux fils, braves gamins de

sept et neuf ans. L'aîné, élevé chez le grandpère maternel, garde une attitude très réservée ; le plus jeune, gâté à la maison, fait le diable, mais gentiment. Comme invités, il y a le maître d'école, tout rond et franc, M. G... et moi.

Sur un grand plat, l'ailloli brille et embaume. On sert de la morue, de la seiche et du poulpe. Et chacun avale sans souci de l'indigestion.

Pendant ce temps, on verse à la ronde le vin blanc bien frais. Puis vient le tour de la bouteille de derrière les fagots : du vin pourpré, issu d'un vieux plant français d'avant le phylloxéra. ^I. Tobie nous fait justement remarquer que ce vin sent toujours son tonneau qui était de chêne.

Comme entrem^ets, nous avons des oreillettes. C'est une sorte de pâte, roulée et frite dans l'huile. Il m'est impossible de vous en donner la recette exacte ; apprenez seulement qu'à Montmeyan, dans l'arrondissement de Brignoles, on appelle cela des

ganses. Le maître d'école qui est du pays l'affirme .

Le dessert est très varié : amaudes, noix, dattes, figues, pâtisserie, mandarines, oranges, que sais-je !

Après le café, M. Tobie offre à M. G... et à moi son canot pour une promenade en mer.

Nous acceptons avec joie, et nous voilà bientôt à ramer au large. Malgré le beau temps, les vagues dansent, et j'ai la satisfaction de constater qu'après tant d'années de Paris, je conserve encore le cœur viarin, comme on dit.

Nous doublons la 2^ointe des Baleines, nous entrons dans la délicieuse baie de Saint- Clair, et nous atteignons le rivage.

Après une courte rêverie sur le sable et sous un bel ombrage, nous rembarquons et nous retournons heureusement au Lavandou, les poumons saturés d'air salin et les veux ravis.

Le 21 février.

.., Le clair soleil d'hier n'est pas revenu; le ciel est nuageux, d'un gris délicat, floconneux par dessus la mer glauque, au ras de l'horizon et sur les derniers contreforts des Maures, à l'extrême pointe du cap Bénat.

Une douce pluie tombe par intervalles.

Je suis de l'œil la fuite du rivage avec sa frange décume et sa touffe de tamarix.

Le terrain qui descend vers la mer et s'allonge jusqu'au pied des coteaux, montre toute la gamme du jaune, du mauve et du vert. C'est comme un beau tapis où l'usure apparaît de place en place.

Le buis, la canne de Provence, arnndo donax, bordent de petits torrents.

Une masure d'où s'échappe un iilet de fumée ; de la vigne tordue ; à côté d'un pré, le fouillis blanchâtre d'herbes marines...

Un Café :

Aux murs, sur un papier rouge à fleurs, des réclames pendues : Rhum Fox-Lancl, Fenouillet Gabran, etc. Des tables de marbre ; sur le comptoir, des mimosas dans un vase. Il y a un poêle, et l'on m'avoue qu'il faut l'allumer quelquefois.

Dans un coin de la salle des pécheurs boivent d'un petit vin rouge du pays et fument des cigarettes. Les deux plus jeunes jouent aux cartes. Ils ont des figures glabres et vives. Un troisième, de quarante-cinq ans environ, porte sa courte barbe sous un nez canms. Un vieux avec des traits immobiles et coupés de rides profondes, tient ses poings fermés, l'un sur la table, l'autre sur son genou, et regarde dans le vide de ses yeux aux lourdes paupières.

Les deux jeunes gens qui jouent aux cartes, sont vêtus proprement, l'un d'une blouse,

l'autre d'un veston. Quant aux plus âgés, ils portent carrément d'antiques hardes, jaunes et rapiécées.

Une rue :

Des masures aux murs suintants, aux escaliers extérieurs qui se rongent.

Au seuil d'une porte, une antique vigne, noueuse et tordue de la façon la plus bizarre.

A l'étalage d'une boutique, pêle-mêle, des paniers de toutes les formes, des éponges, des citrons, des dragées, des vues du pays, des casquettes, des bérets, des chapeaux de paille, des fouets.

Le long de la rue, des enfants s'ébattent avec des cris et des rires, dans la boue et les flaques d'eau...

Une autre rue :

Le silence et la solitude. Devant les portes closes, des ustensiles de ménage, des caisses où des chats sommeillent dans l'humidité.

Quatre acacias, noirs, dépouillés, supportent des tringles où grimpent des tiges molles et pâles avec un peu de vert tout en haut. C'est de la pomme de terre d'Afrique, espèce de plante, laquelle, me dit-on, prospère en été jusqu'à former une voûte impénétrable d'ombre et de fraîcheur. Ses feuilles sont belles et ses fleurettes blanches ; ses tubercules ressemblent à des pommes de terre allongées, dans le genre du topinambour. Mais ils ne sont point bons à manger...

Bout de ruelle :

A une fenêtre pendent des morceaux de toile, des j^^^cgs, comme me dit une gentille enfant.

Là-bas, la mer, verte avec des plaques violettes, brumeuse au loin. Sur le sable, une barque, avec un aviron posé en travers dont la pointe se découpe dans l'air gris et sur le blanc de l'écume.

Un bout de ruelle laisse voir une haie vive avec des rangs de cyprès et des maro'uerites blanches.

Le 28 février.

Entre la jetée morne et les coteaux assombris et les caps estompés, la mer se renfle et gagne avec de longs murmures le rivage où sont tirés les bateaux de pêche : la Reine- Blanche et le Père-Liban, la Volonté de Dieu, la Belle-Brise, le Saint-Louis, VEcIaiveiir, le Vengeur, le Marceau et la Mouette, le Magellan.

La plage est couverte de fllets et d'ancres, de cordages et d'avirons.

En lace, un grand amandier branchu se couvre de ses fleurs éclatantes ; une douce colline avec sa couronne do pins et sa ceinture de mimosas et d'anthémis, émerge, fraîche et pimpante, de la grisaille du ciel, sous les gouttes de pluie...

Maintenant le soir tombe ; il ne fond point les objets, il les découpe plus nettement.

Mais, presque aussitôt, l'ombre se contracte pour ainsi dire, et il n'y a plus ni lignes, ni couleurs.

Le Laijcindou, 1" mars.

Après deux jours do pluie, il y a du soleil ce matin. Mais le temps n'est pas sûr.

Le site est peut-être moins intéressant sous ce faux soleil que sous le ciel couvert et la pluie. Hier, vers le soir, la mer était magnifique : vert pâle, avec de fortes vagues aux jaunes crinières.

Cependant, il est doux de se chauffer aux rayons qui tremblent dans l'air.

Là-bas, les iles aux belles lignes se colorent doucement en vieil or. Tout le rebord de la plage est couvert par les filets étendus que des pécheurs raccommodent. Sous les platanes sans feuilles, les gas jouent aux boules, les enfants courent et piaillent.

Les bateaux ne sont point sortis, ils reposent sur le sable avec leurs avirons dressés où sèchent des hardes.

Des femmes se pressent autour dun bazar ambulant qui offre des dentelles, des fichus aux couleurs voyantes, des mouchoirs à pois, des bas, des jarretières, des ceintures, des corsets.

... Deux jeunes servantes portent une corbeille remplie de pains.

Un vieux édenté, en chapeau de paille, marche appuyé sur un gros roseau.

normes.

C'est charmant autour de la gare de Dormes. De grands oliviers, des pins, des aloès, des champs de narcisses. Un vallon fermé par des coteaux gris et verts.

Un sentier serpente, rougeoyant : parmi les feuilles, s'élève une bicoque au toit de tuiles, aux murs badigeonnés en lapis-lazuli.

L'éloignemeut de la mer rend ici l'air oàlin. même par un soleil très intermittent.

... Je monte sur la voiture qui fait le service entre la gare et la ville haut perchée. C'est bien la plus singulière et surannée patache du monde.

Mais, sur la route, le point de vue est tout de suite délicieux.

Au loin, la mer changeante, en bas les terres tigrées. Partout des figues de Barbarie, des narcisses jaunes, des lavandes à toupet ; des eucalyptus aux troncs cendrés, avec leurs étranges feuilles pendantes qui donnent si peu d'ombre ; des pins remplis de nids de chenilles. Des gorges rocheuses, des versants couverts de cistes et d'une sorte d'ajonc fort épineux.

Nous passons devant des moulins abandonnés, et après avoir parcouru une dernière courbe, nous arrivons sur une plate-forme, à côté d'une église.

Je descends de la voiture et je commence

à marcher par des chemins tournants et montants.

Je longe un enclos dont le mur laisse passer les têtes de plusieurs orangers fort beaux. Une colombe est posée en haut de ce mur, une autre boit dans le ruisseau qui coule en bas, clair^ malgré les battoirs des laveuses.

Au bout d'un sentier en spirale, j'atteins les ruines du Chàteau-Fort, parmi les pins et les cyprès, les cactus, les agaves, les yuccas et diverses autres plantes hérissées dont j'ignore les noms et qui portent leurs feuilles comme des lames, ou en forme de minces lézards, avec des houpettes blanches très amusantes, à leur extrémité.

Il y a aussi des euphorbes, aux sombres feuilles, à la fleur jaune piquée de brique. Le vent les caresse en passant, et va siffler dans les arbres.

Je monte encore, je contourne les ruines. J'arrive sur un tertre planté de conifères de toute sorte.

Je descends maintenant quelques marches.

Je passe entre deux cyprès renflés, à côté d'un bel arbre, semblable à un cèdre, dont les branches drues s'évasent jusqu'à terre presque.

Je suis au pied d'une tour percée de meurtrières. Le jour, qui en ce moment est mêlé de rayons et de nuages, teint fort délicatement cette vieille maçonnerie.

Je me retourne et j'ai sous les yeux la plaine et les monts, à demi voilés, et la rade avec l'écùeil écumeux de la Fournigue au milieu.

. Dans le vieux Bormes, de l'eau court avec un doux murmure entre les pavés des rues tortueuses qui grimpent ou se précipitent avec leurs poternes, leurs voûtes, leurs balcons en fer forgé, fleuris çà et là de géraniums et de piments.

Sur une fontaine qui coule par deux tuyaux, un poivrier laisse tomber sa chevelure.

Un peu plus loin, entre des masures, un dattier s'élance, haut et fructifère.

148 FElir.LETS

Dans le silence, une vieille va, portant sur sa tête une charge de fagots...

Je me décidai à retourner au Lavandou par le sentier étroit de la montagne, et après une marche moins longue et moins pénible que je n'avais cru, j'arrivai, à la chute du • our, dans le ioli vallon dit de la Ferme, d'où je gagnai bientôt la grand'route.

Je pai's pour une nouvelle promenade en mer.

Pendant que nous nous embarquons, je m'amuse à regarder au fond de l'eau les herbes, pareilles à des chevelures fantastiques, et les mousses, d'un vert chatoyant.

Puis j'aperçois sur le rivage, dans un recoin au bas d'un talus, trois vieux pécheurs qui apprêtent des palaugres ou lignes de fond. L'un travaille sur un bateau et les autres assis dans le sable. Le premier, tout barbu, est coiffé d'un béret ; ses compagnons

ont la face rasée et portent d'énormes chapeaux de paille.

Nous prenons le large. D'un côté, le cap Nègre, de l'autre, le cap Bénat; au fond les îles du Titan et de Port-Cros, toutes dorées. En face, sur sa hauteur, Bormes dont les maisons étagées apparaissent, selon notre position, tantôt blanches de soleil, tantôt couleur lie-de-vin.

Dans le lointain, un bateau de pêche. On distingue l'éclair de ses rames. Maintenant il se rapproche, et, prolit;int d'une brise soudaine, il cingle à pleines voiles.

La mer qui est verte à notre poupe, devient à notre proue bleu indigo : fond de roche.

Nous pénétrons dans la baie sauvage de La Favière, laissant à notre droite des rochers bas où la mer se brise doucement avec des languettes d'écume qui sautent, pareilles à des jets deau affaiblis.

Au moment d'accoster, une vague nous prend par le travers et nous inonde. D'ailleurs

nous ne trouvons pas assez de fond et il nous faut chercher un autre endroit. Enfin, c'est fait. Nous mouillons, nous sautons sur le rivage, et l'embarcation est vite amarrée...

A l'orée du bois qui s'étend plein de clair obscurci de fuites, je m'assis sur les racines d'un pin dont les branchages versaient une ombre presque froide, tandis qu'à quelques pas le soleil chauffait les dunes.

Je me levai bientôt pour examiner une cahute de douaniers formée de roseaux et d'herbes sèches et jonchée de paille. Puis je marchai le long des flots, en ramassant de tout petits galets merveilleusement polis et striés des plus délicates nuances.

Le 4 mars.

... J'ai marché cet après-midi, sur la route de la. Renarde.

J'ai dans les yeux la mer et toutes ses zébrures ; les ombres des promontoires ; les coteaux avec leurs buissons aux fleurs jaunes et mystérieuses ; le soleil et ses gradations ; la magie des nuages ; le sillage des bateaux au large, à la rame, à la voile, et ce plaintif goéland qui planait et se posait sur l'eau.

... En revenant au Lavandou, je trouve le port plein d'animation.

On attend la rentrée de trois bateaux.

Le Vengeur qui compte dans son équipage le bel Alexandre, jeune colosse aux yeux doux, arrive le premier, puis, presque simultanément, la Belle-Brise etle Père-Liban.

Les arrivants sautent dans Feau, les mollets nus. Ceux qui sont à terre tirent sur les cordes ; tout le monde s'en mêle, jusqu'aux moutards.

Bientôt le poisson est déchargé. On le pèse, on le lave dans un baquet. On l'entasse dans des paniers jonchés de varech,

... Je remarque un vieux pêcheur à face

de moine, glabre, mafflii, aux yeux sanguinolents.

On me montre M. Reyer avec ses moustaches militaires.

En effet, l'auteur de Sigurd habite au Lavandou presque toute l'année, une maison fleurie ; simple et riante.

... Le mouvement se ralentit sur le port.

Le couchant est rose tendre sur la mer et sur les nappes d'eau que de petits torrents laissent près du rivage.

... Je viens de visiter, dans la ^voiture du bon Tobie. une partie de la forêt du Dom de Bormes, sur les montagnes des Maures.

On traverse, avant d'y arriver, un pays plein d'oliviers, de gros châtaigniers, d'aubépines, de saules qui dressent leurs branches nues comme des glaives ardents. La route est bordée d'asphodèles et de bruyères blan-

ches. De petites cascades tombent des rochers. Tout à coup, derrière un mimosa ou un néflier du Japon, une maisonnette apparaît avec ses volets verts et sa norici où peine quelque àne,

La forêt domaniale, fort belle, plantée de

pins et de chènes-lièges, s'étend sur un assez

rand espace, avec des vallons et des ravins.

Nous avons bu à la Cantine du Dom, un rin couleur de rubis, mélangé avec de la limonade gazeuse.

Au retour,, une brume légère flottait sur la vallée, en bas, et la mer, au loin, était tout irisée autour de la presqu'île de Giens.

... Nous passâmes près de la modeste et mélancolique chapelle où le bon peintre Cazin dort son dernier sommeil.

(troisième carnet)

Tout ce charmant pa^^s, appelé, assez bêtement ou peut-être avec une entente parfaite de l'à-propos, côte cVazur, parvient sans peine à remplir sa destinée : il a une riche clientèle.

Et quel mo3'en mieux approprié pour tromper ou la vie ou la mort, que tant de douceur, tant de couleur bleue, tant d'agréables jardins où les fruits d'or pendent parmi leurs feuilles lustrées !

Mais n'est-ce point tous ces avantages qui empêchent, peut-être, une estimation plus juste de la valeur de cette nature au point de vue du beau, sans mélange ? Car il se peut qu'à rencontrer là, en si grande quan-

tité, Vutile et l'agréable, on fasse tort au noble et au sublime qui y pourrait être. Songez qu'il y a des degrés même pour la perfection ; et je ne parle point de cette siirprise qui frappe avec la violence et la promptitude de la foudre dans quelque rare ouvrage, qu'il soit humain ou divin.

Le sublime, dans la nature comme dans les arts, pourrait être défini : ce qui incite à saisir tout d'une idée générale. Je n'ai point rencontré cela de Saint-Raphaël à Menton. Cependant, il m'a semblé, deux ou trois fois, que ce paysage, à mes j-eux saturé de bonheur, avait comme un désir de me faire part de son sens intime, tout différent.

Une vision de blancheur diffuse, une tranquillité allègre, un faste décent, un pittoresque plein de réservée, — voilà Cannes.

La rue d'Antibes est mouvementée sans

heurt et laisse paraître l'accord dans la diversité. Un étalage d'huîtres avoisine un marchand de fleurs et ne choque point.

11 Y a aussi le Mont Chevalier, ou le Che- -min des Vallergues.

Mais la merveille de Cannes, c'est la promenade de la Croisette qui va avec sa rampe interrompue de buis taillé, le long de la mer, jusqu'au cap, en face des îles de Lérins. De l'autre côté elle aboutit à une plage sablonneuse, vaste et bien dessinée, agrémentée de bouquets de pins.

La mer y est la plus majestueuse qui déferle sur le littoral.

... J'ai revu la ville de Cannes sous la pluie. Elle était encore coquette et fine, mais je l'ai peu regardée, ayant passé mon temps à table, en jo3'euse compagnie.

Si vous vous avisez de tousser à Menton, vous risquez d'être en exécration à vos voi-

NOTES DE VOYAGE lo7

si 11 S de chambre ou de table d'hôte, et même aux passants, dans la rue.

Cependant il y a plusieurs façons de tousser. Et de toute façon, n'est-ce pas pour les tuberculeux qu'on a bâti dans cette ville tant d'hôtels de haut luxe et aménagé un si beau cimetière ?

Menton est sauvage et fort apprêté, solitaire et plein de cohue. \"ous pouvez, en quelques minutes, selon votre humeur, aller rêver sous les oliviers et les citronniers, ou vous asseoir, à la terrasse d'un confiseur et regarder passer les jolies femmes, en prenant quelque boisson glacée. Avenue Félix Faure, les coiffeurs vous accommodent aussi bien que place de la Madeleine. Vous trouverez chez les marchands de tabac tous les havanes et toutes les cigarettes, même des ftor de Cuba, que l'on cherche parfois vainement sur le boulevard. (Avec le contenu de deux ou trois de ces cigarettes non pareilles, je bourre une pipe en bruyère d'P]cosse, et je la fume déli-

cieusement). Il y a près du Bureau des Postes, un petit bar bien confortable. Vous y verrez l'excellente patronne, Mme Mathilde, entre Dora, sa chioine anglaise, et sa chatte tigrée Mouche, et vous boirez du whiskey, en écoutant des chanteurs italiens.

Une après-midi, vous sortez de votre hôtel et vous trouvez le Jardin public plus animé qu'à l'ordinaire. Bientôt, de tous côtés, arrivent des voitures, grandes et petites, aux roues enguirlandées. Elles portent des messieurs costumés ou en habit, des dames belles ou laides, assises dans les iïeurs et les branches. Sur la promenade du Midi, au bord de la mer, il y a des estrades et une haie de spectateurs. Les voitures défdent, on se jette des roses et des œillets, puis on distribue quelques bannières. C'était une 6ataille de fleurs. Ce serait une pauvre fête à Paris, mais là-bas il faut compter avec le soleil, l'azur et l'air embaumé.

...Au déclin d'un beau jour, quand la brise

fraîchit à peine, ne manquez pas de vous asseoir sur un banc, en face de la mer aux éclats changeants.

A l'esté la pointe de (Jaravan et les monts tritalie retiennent les derniers rayons ; à l'ouest, les bois du cap Martin s'enveloppent d'un réseau d'ombre et de lumière tamisée.

Deux, trois voiles à l'horizon qui s'assombrit à sa ligne basse ; plus haut, le ciel est d'un bleu lacté.

Les vagues montent rythmiques et jettent leur écume sur les galets ; des mouettes, que le couchant dore, passent sur la mer d'un vol court qui fouette l'eau où elles se posent par instant.

J'ai pénétré dans le vieux Menton par la rue consacrée à la gloire du général Bréa, qui fut un enfant du pays. Cette rue, fort resserrée, est déjà d un aspect saisissant ; les murs se dressent blafards et grenus, des toits s'a-

vancent, des portes s'ouvrent sur des couloirs ténébreux, avec une échappée de verdure en plein jour au fond, qui ne laisse pas de produire un singulier effet de contraste. Les barreaux des fenêtres sont tout pansus, d'une serrurerie solide et bien travaillée, témoin opiniâtre de la prospérité ancienne.

Mais, à vrai dire, c'est dans la rue Longue que l'on peut commencer à s'étonner sans scrupule. Maîtresse artère du vieux Menton, elle traverse de part en part le pittoresque fouillis de toutes ces maisons chargées de vétusté, juchées sur le haut d'une colline de mollasse très friable dont les couches légères s'abaissent obliquement vers la mer. Elle est pavée en pierres calcaires de la Spezzia. Elle est plus étroite que la rue Bréa ; les murs y sont plus poreux, plus éraillés, plus courbés, rongés de mousse et de lichens. Des harpons de fer les maintiennent. Des baies s'ouvrent, percées au hasard, des voûtes sont jetées en travers, des arcs de pierre courent d'une façade à l'autre.

Les armées de la République et de TEmpire défilèrent dans la rue Longue, heurtant des roues de leurs affûts les seuils à degrés des portes. Et longtemps auparavant, le noble génois Guillaume Vento qui fut seigneur de Menton, la traversait sans doute en grande pompe.

Des ruelles vont et viennent de chaque côté, tortillées, en pente raide. Ce sont les mêmes baies inégales, les mêmes voûtes jetées eu travers, les mêmes arcs de pierre, ^lais tout y est plus déchiqueté que dans la rue Longue, plus déteint, plus suintant.

On se ligure volontiers dans ces étroits espaces enchevêtrés, des combats sanglants et acharnés contre l'envahisseur aux temps durs de la féodalité.

En lin, dans ce dédale, le cadre fait que les choses les plus familières ou insignifiantes prenueut subitement du caractère. Ainsi, des tonneaux dans le clair-obscur dune salle basse, du persil rafraîchissant dans une jatte d'eau, une bouchère qui raccommode des bas,

assise sous une tète d'agneau pendue au croc, une vieille ratatinée qui fend le bois dune caisse j)our faire la soupe, un cul-de-jatte, un mioche, les visages étonnés de deux iîllettes en haut d'une fenêtre, tout cela se change en autant de tableaux dont quelques-uns t'ont penser à Callot ou à Goya.

Quant à la partie du vieux Meuion qui regarde la baie de Garavan, elle se compose de maisons surhaussées qui ont l'air d'avoir été bâties au fur et à mesure avec des matériaux rapportés.

J'y ai aperçu, il me sem.ble bien, des espèces de péristyles ou de belvéders.

... Je me souviens de la petite ville de Saint-Antonin au bord de l'Aveyron. Là aussi de vieilles rues étroites serpentent enchevêtrées, riches en maçonneries et serrureries fort curieuses, en cintres, en voûtes, en ogives, en arceaux. J'y ai vu, enclavée dans une muraille lépreuse, une belle tête sculptée.

La tristesse y est grande et le séjour dangereux à cause des infitrations du sol.

Si j'avais encore assez de santé, j aimerais Ijien vivre clans cette tristesse et cette humidité.

Nice à l'inconvénient d'être une vraie ville, mais c'est une fort jolie ville, éclatante et enjouée, avec des environs du jdIus grand charme. Il me semble qu'on y rencontre peu d'Anglais et même d'Allemands. La population y est brune, avec des moustaches en croc et des yeux vernis. Je suis certain que tous ces gens-là sont bien plus honnêtes que leurs ligures ne le paraissent.

Je vais vous conduire au marché de Nice. La physionomie des marciiés m'attire. Le célèbre président de Brosses n'a pas dédaigné de parler de ces a montagnes d'oignons blancs, ni plus ni moins hautes que les Pyrénées », qu'il avait vues à Bologne, et d'ajouter : (( Ce qu'il y a de certain, c'est que les oignons de Bologne sont au moins les frères cadets des oignons d'Egypte. »

Vous pourrez admirer au marché de Nice des oignons en aussi grande quantité, mais d'un rose tendre. Ils sont d'un bien joli effet sous le soleil, entassés sur des charrettes, pèle-mèle avec quelques aulx.

11 y a au marché de Nice les plus fraîclies fleurs : la sombre violette, l'œillet vif qui sied au corsage des brunes, les pâles violiers, la marguerite, la rose et ran(>nioue qui tremble au vent.

Mais laissons les fleurs et venez regarder ])lutùt ces pommes et ces poires, ces petites tomates qui sont des joyaux, ces lines et pâles carottes ; ces oranges, ces mandarines, ces i)eaux citrons garnis de leurs feuilles vernissées ; même ces poireaux et ces artichauts minuscules, et jusqu'à ces monceaux de prulunuix et de figues, de noix et d'amandes.

\'ous n'êtes point charmés par ce tas d'oli ves noires avec ces trois ond's blancs dessus! Qu'allez-vous l'aire daus les musées V

Les uiarchandes se tieiuieut sous de larges parasols de toile. 11 y eu a ([ui soûl vieilles.

avec des figures sèches et tannées ; il y en a qui sont jeunes avec un beau casque de che-

veux.

Comme j'arrivais à l'extrémité du marché, rue des Ponchettes, j'eus, à travers une voûte, l'apparition d'un palmier qui se découpait sur la nappe vaporeuse de la mer.

Pendant mon séjour à Menton, j'allais quelquefois à Monte-Carlo ou à Monaco. Ces fiers rochers, nids de pirates, qui furent ensanglantés jadis par la guerre, la sédition et le parricide, n'ont rien perdu de leur caractère, malgré leur plate fortune actuelle.

Quant aux joueurs de roulette et de trente et quarante, je n'ai plus assez la curiosité de la grimace humaine pour y prendre garde

Lorsque le chemin de fer a traversé le pont Saint-Louis, hardiment jeté sur le torrent, on

est tout de suite en Italie, et on ne tarde pas à remarquer que tout y est conduit avec peu d'attention, mais aussi avec beaucoup de naturel.

A Vintimille j'ai fait prix avec un cocher qui avait un beau landau, attelé de deux chevaux vigoureux, et nous partîmes le long de la mer vers Bordighera et San Remo.

Peu après, le cocher s'arrêta devant un bureau de tabac, et j'achetai, par curiosité, des cigares italiens, noirs comme du sarment sec, acres et difficiles à fumer. Puis nous continuâmes notre route.

Le temps était beau, doucement ensoleillé, et j'ai goûté un plaisir presque maladif à promener mes yeux de la mer aux montagnes.

La vallée de la Ptoya a grand air, entre de hautes montagnes, ocreuses et parsemées de touffes de verdure pâle.

Ce pays n'a point l'heureux sourire des environs de Nice et de Menton. Son aspect est comme humble et résigné.

Au sortir de Vintimille, la route a un air

NOTKS DE VOYAGE 167

pauvre. Les maisons qui la bordent sont des bicoques sans grande apparence, avec des enclos où je n'ai point vu la sève luxuriante des jardins du littoral français.

Il }- a beaucoup de mendiants, accoutrés comme des brigands, avec des barbes d'apôtres ou bien avec des faces drolatiques toutes rasées. Ils demandent l'aumône piteusement, mais sans tristesse.

Tout le long de la route, des gamins courent derrière les voitures et jettent des branches de mimosas ou de petits bouquets de violettes et d'œillets, dans l'espérance de quelques sous. Comme il fait beau et que cette façon de demander est gentille, on se dérange pour eux plus souvent que pour les autres mendiants.

Bordighera est la cité des palmiers, comme Hyères, mais avec moins de solennité. Les hauts palmiers d'Hyères, fort beaux, ma foi, laissent après tout une impression pénible et presque de ridicule ; ou les prendrait pour des phénomènes exhibés par quelque Bar-

imm. Tandis que dans ce coin de Bordighera, les palmiers font moins Timportant ; ils sont aussi disposés avec plus de goût, sur des terrasses d'où ils laissent déborder leurs palmes.

... J'ai vu au coin d'une rue, sur un mur, l'image d'une madone, hâve comme une peinture de Cimabue...

Bientôt nous entrâmes dans San Remo, et après quelques détours la voiture s'engagea dans la principale rue. Cette rue a un peu du coloris de la rue d'Antibes à Cannes, avec, en plus, les tons chauds de quelques frocs de capucins. Elle est bien tenue ; on y voit des maisons qui paraissent confortables, et de jolis magasins.

Pendant que la voiture roulait doucement, je regardais les enseignes avec curiosité et plaisir. Cependant, il y avait écrit : boulangerie, boucherie, j)àtisserie, viodes, chaussures, etc., mais en langue étrangère.

Comme j'avais dit au cocher de s'arrêter à quelque estaminet aj^ant de la couleur locale, il s'arrêta devant un Grand Café, d'un aspect affreux : et il m'a fallu le brusquer pour lui faire comprendre. Enfin, il me mena dans une espèce de taverne où une jeune femme, avec de beaux cheveux noirs qui lui descendaient plus bas que la taille, me servit du vin blanc, brillant comme de l'or mais détestable au goût.

... Je me souviens qu'il y a dix-neuf ans, une jeune lille dont le visage était du plus parfait ovale, la bouclie de carmin, et les yeux plus doux que les Heurs et les étoiles, m'avait donné rendez-vous à San Remo. Je n'y allai point, je demeurai à Florence avec plaisir.

En traversant San Remo, après tant d'années, jai voulu me remémorer cette jeune beauté : mais il m'était impossible de me la figurer, avec quelque intérêt, ou morte dans

le tombeau, ou avec des lils blancs dans ses

beaux cheveux et mère d'une nombreuse famille.

J'aime un large lit de torrent, pierreux, où l'eau coule par filets, avec un murmure qui se prolonge tout bas. Tel est le lit du Careï, au sortir de Menton, sur la belle route de Sospel.

Des femmes y lavent, agenouillées, avec un va-et-vient de leurs bras. De petites filles, en bas noirs, des rubans dans leurs cheveux, disposent sur des cordes le linge pour le sécher. Tous ces êtres se moquent apparemment du beau site qui les environne et qu'ils composent cependant, de la même façon que l'arbre, la pierre et l'eau.

La route est bordée de peupliers aux faîtes coupés, aux tronc§ pelés, aux branches qui se courbent en arceaux, parées seulement, en cette saison, de leurs graines en forme de petits pompons. La perspective en est claire et gaie, malgré les tons gris et jaunâtres.

Sur les deux rives du torrent les coteaux sont couverts d'oliviers, de citronniers et d'orangers que la nature et l'art ont mêlés fort agréablement. Et cette frondaison, amalgame de gris azuré, de vert luisant, de jaune doré, est tachetée çà et Là de points blancs par quelque habitation ou un simple mur de clôture.

De distance en distance, on rencontre un groupe de funèbres cyprès balançant leurs cimes avec ce mouvement grave qui, selon la disposition de Fàme, pourrait être considéré comme un regret à la vie, ou comme un signe d'intelligence que le néant nous adresse afin de nous rassurer.

... Oublierai-je jamais ce grand olivier que j'ai vu au bord du chemin, étouffant sous un lierre sombre et serré qui l'enveloppait tout entier ! Quelques tiges pâles et frêles s'en échappaient comme un cri de détresse...

Là, où la route s'élève et commence à s'enrouler, le Careï se met à courir avec force dans son lit, plus étroit, de roc bis et verdâ-

tre. Tout autour, les pentes des monts deviennent presque arides. De rares pins y poussent, rabougris, ou même tout à fait contre terre, en guise de buissons. Dans le fond, sur les hauteurs, on distingue de la neige.

On peut s'arrêter sur la route de Sospel, au bord du Careï, et ouvrir les yeux pour regarder longtemps et les fermer pour méditer dans son àme.

Un philosophe a dit : « la Nature n'est belle que pour une intelligence qui la contemple ».

Mais que serait-ce, ta son tour, une intelligence sans emploi ?

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