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même, cependant, à vous dresser une ébauche de ce mouvement littéraire qui a passionné les dernières décades du dix-neuvième siècle et qui prolonge son influence jusqu'à nos jours. Mais pas avant de m'excuser de l'essayer avec des souvenirs, des impressions qui montent de moi-même. Vers 1885, les jeunes générations venues au .J>^^'"" monde des lettres voulurent tenter une restauration de l'âme et de la vie; à tort ou à raison, elles prétendirent — voilà un verbe serein — que les romantiques et les parnassiens avaient, les uns, exagéré, caricaturé l'âme et la vie en poussant à l'énorme, à l'emphase, à la grandiloquence, tandis que les derniers, en réaction contre hugolâtres et lamartiniens, avaient nié le mouvement au profit des lignes fixes et pures. Ces jeunes gens, tout saturés qu'ils fussent des Fleurs du mal, répudiaient ce mot de Baudelaire:
Je hais le mouvement qui déplace les lignes.
Ils voulaien^^ueJe spl fmnissej que l'âme s'extasie; une véritable personnalité, mouvante de vie, de réflexes; une poési^qui jeraiM^çho__du vaste^ monde; une réalité idéaîisée^^soh:! mais qui redescendrait parmi les hommes pour y prendre figure et renfermerait^ "les larmes des choses^'.
Est-ce qu'on allait décréter la mort de la Vénus de ^lilo? Que non pas! Les symbolistes, par delà le beau créé, l'oeuvre qui confondait d'amour les parnassiens et les autres, résolurent d'aérer — pardon ! — le chef -d'oeuvre. Ils recréeront donc la déesse en lui laissant son idéalisa-
tion, la juste part de pureté plastique. Ils l'aiment d'avoir été une manifestation superbe du génie ignoré et d'avoir retenu le soupir du monde. Ils ne s'attardent pas cependant à la croire un symbole décisif de toute l'esthétique humaine. Cette femme pétrifiée — je blasphème ! — ils désirent qu'elle descende de son piédestal, et repétrissant cet argile divin, ils essaieront d'imprimer à son corps le fléchissement et ces coupures de rythmes oiî iraient se modeler les instants essentiels de la destinée. Sur ce marbre impassible, ils aimeraient graver le rire des sens au milieu des plaisirs, la grimace de la douleur — quel que fût son nom, sa démence, sa durée, — la marque du sanglot des maternités fécondes, les pressentiments et les empreintes de la mort. C'est vers une humanité moins finie qu'ils aspirent, mais plus vraie, plus moderne, plus fille de notre âge.
A vrai dire, je dis cela, parce que je rêve une déesse sur les rives du temps qui serait le chef -d'oeuvre de la volupté, du désespoir, de la révolte, et devant laquelle l'humanité entière, tordue par l'irréalisable désir, viendrait s'émouvoir et gémir. A vrai dire, la statue n'a pas été refaite, mais on a créé des oeuvres littéraires qui ont été un reflet artistique plus sincère des réalités : le livre a moins été avec les symbolistes une acrobatie savante de l'intelligence qu'un jeu nouveau où est venue s'enclore la mimique des hommes.
Mais ne concluons pas si vite ! Les symbolistes étaient préparés à apprendre par coeur les vers inouïs de Rimbaud:
Je sais les deux crevant en éclairs, et les trombes. Et les ressacs, et les courants, je sais le soir L'aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes, 'Eit j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir;
et celui de Maître Stéphane Mallarmé, plus extraordinaire encore, si lourd de désespérance:
La chair est triste, hélas! et j'ai lu tous les livres.
Ils abhorraient Zola et ses disciples, — on s'en doute bien un peu, — qu'ils considéraient, avec Vécole de Courbet en peinture, comme des artistes grossiers, sans noblesse et sans vérité. Ils raillaient les parnassiens, dénommés par eux de faux classiques, des positivistes en mal de poésie, des hommes guindés dans un formalisme scolaire aussi étroit que stérile. Ayant pratiqué cet art, comm.e Verlaine, ils croyaient que l'épanouissement de leurs oeuvres devait s'éloigner de plus en plus de cette conception esthétique. L'analyse, procédé scientifique dont leurs ennemis immédiats avaient abusé, était déclarée mauvaise, bannie de leurs productions. Ils élisaient la synthèse, mode de poésie supérieure : leur processus ne s'appuyant pas sur des petits faits, des nomenclatures patientes, — sauf exceptions, — des accumulations de mots qui rendent l'idée plus nette, plus saisissable, ils veulent plutôt juggérer des séries de peinsées^et d'images. Leur èTforî~"57TrEKetîque Tés achèmine donc au lyrisme pur, dégagé de matérialité. L'analyse est méprisée à cause de l'émiettement des objets qu'elle suppose, la promenade à travers les milles contingences qu'elle nécessite en vertu de sa fonction propre. Ce sont des mé-
taphysiciens nés de la poésie et des intuitifs avant et après la lettre. S'ils se défendent de l'analyse et d'études méthodiques sur l'âme, en revanche, le monde leur paraît mie vaste représentation d'idées eLd'pi-nhlèmes^ ^
A la recherche de la signification cachée des \^ objets, ils tendent leur effort afin d'arracher le secret des énigmes de l'univers; ils conversent I avec elles, s'installent au siège des choses, leur! donnent une voix poétique, et. brisant avec les! contingences, les réalités vulgaires, ils se livrent] à l'essentiel. Même ils s'apprêtent à tenter Dieu.
Ils bannissent l'éloquence et le didactisme, les formes apprises, classiquardes, pour j ren.ipla.cer k jet initial du coeur, l'intuition pure, la fusée irrésisti]).le.-échappée-..d£,. l'esprit. Bref, le symbolisme est une grande religion d'art qui érige en respect les aspirations lyriques du moi individuel, les élans purs, frères de l'illimité et de l'instinct. Le symbolisme, c'est encore tout un monde, et avec Stéphane Mallarmé une hautaine abstraction se jouant au milieu d'une forêt de symboles compliqués. Le symbolisme, culte de l'instinct littéraire, constitue une espèce de drame psychique, transporté dans une oeuvre à l'état pur, à demi exprimé comme le geste intérieur, le mouvement des yeux, la crispation du front et des lèvres, qui ne se sont pas encore ouvertes en appel de bonheur ou de malédiction. A l'égal du romantisme au dix-neuvième siècle et par rapport aux idées et à l'art en général, le symbolisme est un produit de civilisation. Les classifications abondent, déterminées par les génies eux-mêmes. Sur un fonds commun fleurissent et s'exaltent des individualités puissantes, originales. Nous
n'épuiserons pas la donnée d'un tel mot puisqu'il contient l'infini.
Au point de vue rythmique, — nous devons glisser, toute une leçon serait requise pour établir la série des nouveautés offertes par ce mouvement lyrique — au point de vue rythmique, disje, il continue les tentatives romantiques, les dépasse et y ajoute enfin, un élément générateur qui est la musique.
De Wagner et des peintres anglais, Burne- Jones, Dante-Gabnele, Rossetti, de Puvis de Chavannes en dépit de M. André Michel, de Gustave Moreau, non plus que de Huysmans, de Baudelaire, Villiers de l'Isle Adam, Barbey d'Aurevilly, qui eurent une action si forte sur les débuts de ce mouvement, il ne fut pas question. Ceci entrerait dans une étude plus complète de cette école. Assez ! l'harmonie nous réclame ! nous continuons Verlaine en nous efforçant de l'apercevoir sous les aspects où son génie s'est déployé : poète de la nature et de l'amour, et poète mystique.
Poète de la nature ! Il l'est avec une exubérance qui n'a jamais fini d'éclater. De tout son esprit et de tout son coeur, il se mêle aux bruits de la terre : les aurores craintives, transies d'impudicité éclatante, le zénith orgueilleux des jours épanouis, la nuit violette, descendant sur les villes dormantes, soulèvent d'enthousiasme ce fils de Saturne, le paien qui réside en lui, et l'autre, celui qui, se mirant, un jour, dans sa conscience après la mascarade avec les bacchantes et les faunes se sentira par .la foi ange .Alchii^Jjomhé du^joieux.
De ce poète de la nature, je veux redire ce que j'écrivais jadis en songeant à lui, parce que j'indiquais là, entre poètes, une hiérarchie qui m'est chère. Cet artiste de la nature, Verlaine, réalise autre chose qu'une froideur élégante, ,w^>*^ nue, sans âme. Car il y a des artistes, les élèves '^'^'^..,.^"" à la Delille, les parnassiens trop souvent et les t i|^ néo-classiques*(]gr^of^t~devant la nature; elle /l^ Ifur est un prétext*^ vaniteux sans grand profit pour les ha^t^ines vérités de l'art. Jtlje^joue, en ce cas, le rôle, d'une sacrifiée, d'une femme mordue de.baisers, piétinée, garrottée sous les sourires du poète amoureux de.&ai. D'autres, tel Veclaise, la remplissent d'eux-mêmes en la contemplant. Ces derniers la vivent en eux et, suivant une expression célèbre, ils S£-la convertis.5gnt en chair ^t-£ii-iiQimiture. Ils l'absorbent en ses métamorphoses : l'espace, les rayons, les cris, l'écoulement des choses, leur sont divine pâture. Ainsi pénétrés du grand amour, ayant épousé les formes et les couleurs, ils nous la res-
tituent embellie de leur puissance créatrice, riche
d'un rêve que les hommes se sont passé tour à
tour: l'illusion de la beauté, de la traduire sous
des noms temporaires, de lui donner après des
, siècles morts, l'aspect d'une vierge qui est à son
' \ matin. Ces artistes ne jouissent pas seulement
i \y^ de la faculté de vision. Leur art n'est pas une
i photographie appHquée et qui tourne à quelque
! stérile minutie. Ils sont plutôt possédés de quel-,
I que démon sacré qui leur communique la chaleur
I terrestre.
Ils ne battent pas des mains sur les fantômes de la nature. Regardez leurs bras ouverts qui s'efforcent à saisir la plainte de l'homme, les spasmes de la passion, le cortège tumultueux ou obscur des intérêts et des instincts, pour les ramener sur leur propre coeur. Ils participent à la comédie humaine, ils la répercutent en eux, ils se marient à sa triste misère, à ses agonies, à sa jeunesse inaltérée, rebondissante, malgré la mort, les morts arbitraires ourdies par la complicité immonde des Etats. Ils vibrent d'autre façon que les Narcisses et ils parlent un autre langage. Même quand ils se taisent, ils écoutent le frémissement de leur émotivité intérieure oi^i s'en vient retentir la sympathie des choses. Ce sont des frères attendris qui ont soupçonné le prix des larmes et la valeur d'un acte héroïque. Ils lancent des verbes comme si c'étaient des fleurs : ils apaisent, ils élèvent l'esprit. A tout le moins, le don de l'amour dont ils sont pourvus, vient à réaliser l'harmonie des lignes et des formes, l'accord suprême du coeur et de la pensée; ils ne mutilent pas l'homme en le croyant uniquement un cerveau qui s'assimile les
choses sans les aimer ni les comprendre. Ils hospitalisent l'humanité en leurs nerfs. Lourds de l'expérience passée, grandis de tous les hommes d'hier, d'aujourd'hui et demain qu'ils ont senti monter en eux, ils ont édifié l'oeuvre de la chair, de l'esprit et de l'âme et l'ont miré devant le flot dérisoire des jours qui passaient. Ils conquéraient un bien précieux : la science de soi-même, et l'éternité douloureuse de la gloire.
Plus que tout autre, Paul Verlaine, — ce Don Juan d'une essence assez curieuse, — est descendu aux Enfers de l'existence et il en a rapporté les leçons d'une amertume éclairée qui sonde toute plaie en la dévoilant. Il a fourni à ceux qui viendraient après lui, portant un coeur de feu, dévorant idées, systèmes, philosophies, horizons, joies et infortunes, des raisons de ne pas mourir. Il a jeté dans leurs oreilles quelques notes qui ont dominé à des heures suprêmes les invitations au néant. Plaintivement, enveloppé de ses cantilènes, il les a conduits au bord des mondes, au sein des réalités humaines et divines, et il leur a dit, à ses disciples, dans un langage qui convenait à leur misère: "Parce que vous 'avez senti la beauté d'une façon intense, la 'vivant partout, soit dans la mansarde qui fut 'une belle cage où vous avez adoré les idées pures, soit plus tard à la chute des après-midis 'd'automne, quand vous buviez la maigre lu- 'mière entre les branches dépouillées des arbres 'et que le coeur blessé se fermait sur des chi- 'mères impossibles et le masque de vos mortes, 'vous méritiez de vivre -en créant de la douleur. 'Contemplez le velours de la nuit lactée, faites-y
"apparaître vos dieux morts, puis étouffez le "cri inutile qui accuserait l'espace et le temps. "De toutes parts, l'Eternité vous baigne; lais- "sez que votre front et ses mélancoliques lueurs "a'illent se mêler à la nuit lumineuse, rentrez "soumis dans la réalité quotidienne du jour avec "la vision des flammes augustes poétisant la "terre. Gardez le soupir — joyau inexploité! — "gardez le soupir qui s'échappe de vos idéolo- "gies, peut-être chimériques, mais qui renfer- "ment, à coup sûr, le rachat des infortunes sé- "culaires. Vous devez exister, afin que, demain, "si le Destin le veut, de la hauteur de vos âmes "désespérées, vous enchaîniez les hommes à "quelque loi d'amour et de résurrection. C'est "une souveraineté de s'être connu à travers l'in- "dicible malheur de la terre."
Un tel poète nuancé. Mesdames, Messieurs, ime maître instinctif de la mélancolie, ayant réponse à tout, aux faibles et aux forts, et, selon l'heure du jour, offrant des baumes, se devait de dresser une exégèse, du moins une interprétation, de la nature, de l'amour et du sentiment religieux. Les trois forces qui persistent envers et contre le temps, après s'être réfléchies dans son moi toujours provisoire, allaient devenir de magnifiques escarpolettes d'où il prendrait son vol vers l'infini. Il ne nous a pas ménagé cette belle comédie qui, tout à l'heure, après la nature et l'amour. Mesdames, Messieurs, sera divine.
Chose curieuse ! ces trois poètes de la nature, de l'amour et de la religion, à un certain moment, se mêlent jusqu'à se confondre. Nous croyons toucher à une anomalie, car Verlaine a l'air de trouver ces fusions toutes naturelles.
Passent pour la nature et l'amour ! Vieilles amies — ce mot n'est pas juste, il manque de précision, — on les a rencontrées bien des fois sur les pas l'une de l'autre, en feuilletant l'histoire ou en machinant notre vie. Mais approcher la religion de ces deux coquines, quelle audace ! Le poète de Jadis et Naguère s'y emploie. C'est une manière d'expier que nous voudrions tous choisir, en réalité — je feins de m'étonner — que nous choisissons tous. Nous expions de cette façon et pas autrement, malgré des misères accumulées, solides, toujours cachées sous des travestis nouveaux. J'allais éloigner Verlaine de nous, et à la réflexion, je m'empresse de lui garder sa place au vaudeville général : on ne compte plus les légions de pêcheurs contrits qui portent sur des épaules caressées le bât de la religion.
Hc H: >(:
Poète de l'amour, qu'il nous conduise à sa suite, à l'orée des bois, en présence d'une nuit trop belle ou d'un matin criblé d'or, ou bien sur un tapis de feuilles mortes, bruissantes soeurs des illusions défuntes ! Nous accueillons son hommage panthéiste et nous écoutons ses lèvres frémir de la douleur de toutes les planètes. Sa détresse poétique lui vient des racines du passé, de sa condition d'homme. On a l'illusion d'une musique inépuisable enveloppant le rêve de nous tous, d'un gémissement que les siècles vont se renvoyer, parce qu'il est la traduction intégrale des sentiments douloureux.