‹ Feux de Bengale à Verlaine glorieuxChapitre 3 sur 6 · CREPUSCULE DU SOIR MYSTIQUE · texte numérisé non relu

CREPUSCULE DU SOIR MYSTIQUE

Le Souvenir avec le Crépuscule

Rougeoie et tremble à l'ardent horizon

De l'espérance en flamme qui recule

Et s'agrandit ainsi qu'une cloison

Mystérieuse où mainte floraison

— Dalhia, lys, tulipe, et renoncule —

S'élance autour d'un treillis, et circule

Parmi la maladive exhalaison

De parfums lourds et chauds, dont le poison

Dalhia, lys, tulipe et renoncule

Noyant mes sens, m,on âme et ma raison.

Mêle, dans une immense pâmoison.

Le Souvenir avec le Crépuscule.

Nous avons là, il me semble, l'un des-fserceaux-types du symbolisme. Tout y est, les ima-

ges; les parfums, la nature etrâme, et ce mystère épaiidu qui couvre îës" débats intérieurs et 1V«;parppurs"e rr|çut le grouillantjiniversr Ce titre, c'est la clef par laquelle nous découvrirons le sens, et "mysticisme" ici veut dire intensité, ardeur de l'être uni à la terre et aux choses. Afin de célébrer ce mariage, la musique, la religion vibrante de la nature, le souvenir, seront évoqués par des mots débordants de sens, et à la fois acheminés vers l'insaisissable. Nous sommes en présence d'un diptyque où les deux forces qui se rencontrent ici-bas pour éterniser les actes humains et leur donner une puissance de résurrection, vont se tendre la main et s'harmoniser. Toutes deux, elles nous arracheront à l'angoissante torture du présent : la nature, à son crépuscule, et notre esprit qui ramasse les épis du souvenir sur les routes du passé. Matière de poésie impérissable ! Instrument complexe qui éprouve les jeux divers déposés en nous! Coups de baguette déchaînant de tendres et chères mélopées !

Le Souvenir, qu'est-ce donc si ce n'est l'horizon qui borne notre vie et le Crépuscule, des pans d'éther où vont se jouer les reflets nocturnes? C'est entre eux, entre ces deux élémerits de rêve, que la fantaisie de Verlaine s'élance et triomphe. Il n'est pas de comparaison plus juste que celle du Souvenir et du Crépuscule : l'esprit le plus ordinaire peut l'admettre sans difficulté. Comparaison, du reste, admirable, pour tout ce qu'évoquent d'atténué, d'assombri, de blessé sous les glaives du soleil mourant, le Souvenir et le Crépuscule. Ce malin Verlaine veut exaspérer les classiquards, les insectologues et les grammairiens de

de son temps; la pièce vous a un petit air d'espièglerie, de charade, mise au monde afin d'agaçer les barbacoles et où ils vont aller se prendre ainsi que dans une souricière:

Le Souvenir avec le Crépuscule Rougeoie et tremble à l'ardent horizon.

lycs Boileau ont secoué leur perruque ; ils écument ; ils flairent de l'immoralité en cette associaton d'idées : le mot "trembler" ressortit, disentils, aux phénomènes d'ordre moral ou spirituel ou pathologique ou simplement physique. L'appliquer à la nature, quel crime abominable ! On en meurt un peu. Et le chapelet des doléances se déroule . . . Pourtant, les poètes discernent bien une vibration de l'atmosphère lorsque le soir tombe; puis, il existe des minutes souveraines où la terre, le ciel et l'homme paraissent frémir de toutes les espérances, de tous les adieux, de tous les deuils de l'humanité. Saisir le rapport entre ce frémissement du soir et celui de l'âme, relève de la poésie pure, j'allais dire classique. Le scandale est ferme, pourtant, et suscité par les esprits étroits, lesquels seront toujours limités par des formules scolaires et rebelles à tout ce qui est neuf ou créé. Le scandale est ferme, car la nature entière avec sa parure, ses grâces, philtres ou poisons, s'atteste complice d'enchantements.

Appliqués au soir, les verbes — épithètes "rougeoie," "tremble", sont caractéristiques et d'une vérité d'hier et d'aujourd'hui. L'évolution naturelle du vSoir dans ce décor que nous offre la nature, toujours identique à elle-même sous des

cycles refaits, s'accorde aux phases multiples du Souvenir qui déploie ses visions.

Les mot? fiUgg^f'^p"^^ ; le symbole gît en eux ; il se décelé, se trahit : théâtre de la nature où il y a cloison, mur, un treillis dans le jardin, propice au rêve du poète. Des fleui;^^.: dalhia, lys, tulipes, renoncule. Elles jouent leur rôle habituel, qui est d'embaumer ou d'être jolies. Mais un... symbole se peut embusquer derrière elles, s'embusque ; eTtës^ônflm langage, on leur a prêté une signification "que nous avons apprise à l'heure des premiers frissons. Le sens des fleurs existe. Les choses de la nature comme celles de l'âme auront un moment d'apothéose, — c'est, alors, le paroxysme panthéiste, la Nuit qui accourt et reçoit l'embrassement du Soleil ! Le petit troupeau docile des souvenirs gémit doucement. Le Soleil, avant de s'endormir, illuminera les vallées terrestres, en magicien exercé aux duperies fugaces des nuages, en artiste qui couronne les monts d'un éclair, auréole ces témoins immobiles, appuyés à l'horizon en regardant, ironiques, le vol cruel des heures.

Le Souvenir procédera de même que le Soleil; le Souvenir ressuscitera les ombres d'hier, le visage glacé des morts, la jeunesse éteinte — le Souvenir qui, à force d'acuité, semblable au déclin de l'astre, sera comme une sorte d'espoir enflammé par quoi nous redeviendrons jeunes. Voyez comme le diptyque est suivi, noué. L'Espérance évoluera de façon analogue au Soleil : à mesure qu'il s'éteint, il paraît reculer et pose au milieu du spectacle des cloisons de flammes où vont se détacher, belles de splendeur, les fleurs du jardin. Ces fleurs deviendront, en un ins-

tant, les ornements du jardin de l'âme — parallélisme connu — ou elles le sont en même temps, plutôt, car le poète subit en sa personne le dualisme de la nature et de son âme. Synthèse ! ! ! C'est un mariage secret, divin en quelque sorte. L'Espérance, personnage symbolique, use d'écrans ou se viennent poser les oiseaux du coeur, les fleurs de la pensée. Elles sont nombreuses ,ayant chacune une acception particulière. Elles expriment Torgueil, la pureté, le dédain, la vanité, la mélancolie et la douleur. La magie du soir confondue avec celle des sens va opérer. La nature et l'âme s'étreîgnent ; elles vibrent à l'unisson, se pénètrent l'une l'autre. Communion profonde, mystique et douloureuse de l'homme et de la terre, qui, tous deux, apparaissent transfigurés par le soleil et cette autre lumière qui déborde de l'esprit. Tout cela est baigné par une musique délicieuse, une harmonie enchanteresse, jaillie d'un miracle de mots embrassant des sensations éternelles.

A propos d'un tel chef-d'oeuvre, qui étonne l'intelligence et la soumet au travail subtil de découvrir le noyau caché, ne vous semble-t-il pas qu'il devrait vous être parlé du symbolisme proprement dit, de son rôle dans les lettres françaises, et qu'en le faisant on s'entretient de Verlaine lui-même? Quel malheur que ce soit moi qui veuille vous esquisser son histoire ! Je l'ai tant aimé, et à ce compte je risque bien de ne vous offrir qu'une apologie fervente, un hymne enthousiaste, méprisé par les hommes de goût et d'esprit. Et tout à l'heure, je cherchais à glorifier le sens historique et l'impartialité. Je suis pressé par un dilemne. Je m'appliquerai, quand

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