‹ Feux de Bengale à Verlaine glorieux [microforme]Chapitre 6 sur 6 · ORAISON · texte numérisé non relu

ORAISON

Ah ! Verlaine, on vous doit louer que l'homme n'ait pas disparu entièrement sous le poète!

Vous nous dédiez un temple complet, où habitent et chantent les dieux innombrables. Et des vers, tous les vers, savants ou jaillis, simples ou complexes, pervers et sacrés, qui des fois imitent les êtres qu'on étouffe ou les vagissements d'amour dans les nuits esseulées; et les quatrains qui simulent la plainte des pigeons égorgés ou des panthères qui se ramassent sur elles-mêmes en ronronnements de plaisir ; des strophes où l'on croirait entendre les cris de la novice qui, pleine de Dieu^ saisit sa poitrine et la jette au firmament étoile ; un catholicisme fleuri, tout galvaudé par le rut et les visions d'estaminets, les matrones damnées et les filles des temps nouveaux. Mélange extraordinaire, grouillant d'impiété et d'adoration, de vertus et de vices.

Des pensées s 'étendant en nappes sur le cerveau, mortes d'être nées ; des vols fluides de mouettes qui, lancées dans une course éperdue, tombèrent sans que le soir fût venu sanctifier leur audace. Là, sous l'enrob'^ment d'une strophe, la vierge émue présente en une offrande épanouie un galbe orgueilleux et pur ; ici, \m beau front ridé, s'i beau des signes de la vie qui s'épuise et des approches de la mort. Tous, ils y sont tous ; c'est une armée, ime mer de mélodies et de chants ; vous les commandez en les menant à la bataille littéraire, déchirés de fièvre, en les lançant, comme s'ils étaient des dieux altérés,

vers les triomphes de l'esprit, les sensibilités extatiques. Et, du fond de cette cathédrale de l'instinct, montant avec des râles, le gémissement voilé, déchirant, des douleurs htmiaines sous les grimaces du Destin.

Vous êtes Protée, admirable Verlaine, un dieu faillible et qui se tient étroitement embrassé au drame terrible des passions. Vous êtes un homme dont la vérité éclate à chaque instant, et non une manière de monstre raisonnable, si ressemblant aux mécaniques les plus sourdes et les plus brutales; et vous participez à cette évolution des choses et des êtres qui recrée sans cesse le jour et la nuit, le matin et le soir.

Tout votre domaine moral et spirituel laisse planer au-dessus d'une rivière de purs diamants, une affirmation de faiblesse et de force qui est proprement l'honneur, la raison et la misère de l'homme.

Votre oeuvre spirituelle, si l'on y est attentif, déroule ime litanie qui pleure et chante les servitudes de l'espèce, et par la puissance d'aimer, découvre une sorte de sombre grandeur vitale qui prolonge et perpétue l'amour, vertu génératrice de l'esprit, de l'âme et des corps. Vous êtes donc un homme en chair et et en os. Et de vous ramasser dans le sillage du créateur de rêves, c'est vous saisir dérobé sous les apparences du devin.

Vous nous aidez alors à une compréhension plus facile. Vous n'avez pas arraché le secret qui gît au fond de toutes choses, mais vous avez

traîné nos âmes sur votre chanson largement humame. C'est assez beaul '"Konent

Pourtant, les mots, vous les prononciez pour notre époque, les verbes, vous les avez élus afin

ZîrJT" -V^"" 5"^'"- 2"°' donc encore? Le gresillen.ent des cierees l'arome

ment phee au redressage des lis, et ces sanelots qu. montent de la ville d'Iys e'ndormie sous la mer Quoi donc encore? Un écho de l'apre-

li rnl ' ' """ ""' '* «>"« approchés de la connaissance, et qui, devant des cornues "des, abandonnées, réclame à Satan un coeur et des nerfs, sa jeunesse passée d^ns la vame poussière des mots, dévorée par la r«îfgi<L de la science. Est-ce assez? Non, des fragmfn^ prec«=ux du mysticisme français, au nom dTqud votre France, Verlaine, quelle que fût la forme de ce mysticisme, traditionnel ou révolutiomiaire! a dresse sur l'humanité des flambeaux qui ne s éteindront pas.

U miracle fut pour vous, d'être un poète mêle au limon de l'être humain. Vous aviez reçu al état inne le nre de l'enfant, le cri de la bête fauve, les affres du sceptique et la respiration du Silène qui, un jour, se mit à manger Dieu. De

personnalité prodigieuse, où viennent se ioin-

rela dlz I^n/'"-^ '" '"°"<"^' ^"'^ Léîfan'^ui o&alt Vénu;.'"''""= '" '^ '"« ^'-Pt-ux

Fils de notre époque satisfaite, ce qu'il faut admirer en vous, c'est votre inquiétude passionnée de :haqne instant, votre âme roulant vers les perpétuels devenirs, votre poursuite inlassable du mirage inconnu qui vous range au nombre des tsprits tourmentés de la grande Bohême. Vous avez ignoré la paix, apanage des âmes de troupeaux. Et au seuil de 'a mort, vous êtes un enfant, un vagabond sublime qui étatez sur ses mains les cicatrices du désir, de l'amour, en fixant des regards sur la Figure qui s'est drapée sur les siècles des siècles.

Vous êtes un homme de douleurs qui regardez, écoutez, et criez de connaître, d'avoir vu et scruté. Vous êtes toujours sur des chemins imaginaires ou libérateurs, vous y êtes encore, mais cette fois dans celui du temps qui s'est arrêté. Selon le mot d'Henry Bataille, "vous ne portez plus désormais la peine de votre idéal", celle que Ton boit à la mamelle de nos mères et qui ouvre en nous, pareilles aux fleurs sanglantes, des plaies toujours ouvertes — chères Notre Dame de la névrose!

L'Immortalité vous sourit et vous souriez à l'Immortalité, au sein de cet empire qui ne vous sera pas enlevé par la triste justice des hommes. Vous vous avancez vers un point sûr où les virtualités de votre génie, ramassées en faisceau, convergent vers la gloire des poètes.

Vivez donc ! afin que les fils de l'avenir lisant au cours des siècles vos livres, connaissent votre âme et votre pensée, se choisissent de la sorte

un interprète unique de leurs rêves, un musicien-poète glorifiant l'instinct, les sensibilités fines, les mysticismes, le coeur, — cette incomparable puissance de destruction et d'amour qui fait, de nous tous, à la fois des esclaves et des maîtres !

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