EN RADE DE TANGER
Mercredi, 7 Février 1900.
Un dernier tour d'hélice, et Je navire, mordant de ses deux ancres le fond sableux de ta isaie langéroise, se raidit sur ses chaînes, faisant lète à l'orage.
A perte de vue, en une clievaucliiie démente et confuse, les escadrons écumanls de i'Atlanlique courent de toutes parts, d'une façon identique, à
ogie
l'iissautderOrtsis, ébranlant, secouant comme un fétu de paille la caisse sonore de notre pauvre citadelle mouvante. Tels des cavaliers arabes, leurs mousselines blanches claquant au vent d'une course furieuse, recommenctent mille fois, sans jamais se lasser, les mômes charges de l'unique et monotone fantasia qui leur fut léguée par leurs lontains ancêtres, les prêtres-guerriers surgis des solitudes de l'Arabie, centaures au cœur et aux cuirasses d'airain, missionnaires implacables qui brandissaient d'une main le glaive exlerminateur et de l'aulre la nouvelle Bible d'Allah, le saint, le divin Coran, qui allait plonger pour des siècles, en un coma extatique voisin de la mort, une notable partie du genre
humain
Sous les douches- diluviennes de la mer et des cieux, dans un vertige d'horreur et de bruit, empilés les uns sur les autres, pêle-njèle à travers les colis et les tnalles, nous voici maintenant cramponnés aux bancs d'une baïque marocaine que des câbles et des crocs de fer retiennent encore .'i l'escalier du paquebot qui roule à faire peur. Di'ilacbés violemment de ce dernier asile, nous sommes pendant une grande heure une épave sans nom, un volant microscopique que se renvoient à tour de rôle le vent et les lames, et, —
ogie
ironie du sort et de MM. les Anglais, — nous exécutoDs la daose suprême et macabre des naufragés au beau milieu de l'aucien port marocain que les fils d'Albion détruisirent, en 1684, en faisant sauter la digue qui le protégeait si bien jadis des rafales du Nord et de l'Ouest.
En fait de bateliers, sept ou huit indigènes, hurlant dans leur effroi, à chaque coup de mer :
— la sellek el-ouak'el I (0 toi qui sauves ceux qui sont dans la détresse !)
Lëtir chef d'équipe, berbère au cuir tanné, les encourage par ie traditionnel :
— Kounou rjèl, a l-moumnin I (Soyez hommes, ô Croyants !)
Et la barcasse, lourde d'hommes et de bagages, à moitié pleine d'eau, labuure avec peine la rade folle, hérissée de brisants. Au gouvernail, un homme au nez d'aigle, la barbe aussi noire que l'aile du corbeau, sourit à la tempête. Sa voix grave de baryton lance aux rameurs des ordres brefs, en assez bon arabe, ma foi, en dépit de son origine très française. Ce cher M. Fabarez, nous ferons plus ample connaissance avec lui et avec son associé et beau-père, M. Gaulsch, représentant de la Compagnie Touache à Tanger. Pour le moment; muets, transis de froid, nousopposons à l'arrosage constant des embruns des dos rési-
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gnés, des capuchons grotesques, dont nous empêchons les envolées par des morsures frénétiques, en pleine étoffe humide.
Tout d'un coup, comme on venait d'embarquer un nouveau paquet d'eau, il y eut un frottement terrible. Les bois de la chaloupe craquaient ; les hommes, bateliers, passagers et colis furentjetés les uns sur les autres.
— Tas de fripouilles ! gronda Fabarez. Voulezvous bien passer au large !
Il s'adressait à un canot chargé d'Arabes, blancs fantômes désemparés, qui tournoyaient et dansaient sur les vagues, semblant chercher une proie à éventrer, gros épouvanlail pour le troupeau des embarcations qui nous suivaient.
Fris de rage d'avoir été heurtés et contrariés dans leur marche, nos bateliers massacraient maintenant la rade à grands coups de rame, voulant en finir, estimant sans doute que cette navigation tourmentée manquait de charmes.
D'ailleurs, l'appontement de Sa Majesté Chérifienne venait de se dresser au-dessus de nos fronts, à quelques métrés seulement de distance, et nos
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yeux étonnés pouvaient voir distinctement à présent ce qui nous avait paru être de loin une suite interminable de nègres géants cruciliés, cariatides énormes, qui portaient sur leurs têtes un pont noir d'une longueur infinie, leurs jambes goudronnées s'enfonçant, massives et rigides, sous les eaux sombres du détroit.