‹ FezChapitre 4 sur 22 · A TANGER · texte numérisé non relu

A TANGER

En haut Je l'escalier, un flot de portefaix indigènes, qu'il faut traverser. Un peu plus loin, la douane marocaine, caverne louche au fond de laquelle des barbes blanches marmottent des prières, récitent le chapelet, l'œil ouvert cependant sur les gens qui passent.

L'interprète de la Légation de France, le seigneur Ben R'obrit, se dégage d'un groupe et s'avance vers moi ;

— Monsieur Mouliéras, sans doute?

— Parfaitement.

— Savez-vous si Monsieui' Robert de Caix est à Itord ?

— Je suis sûr qu'il n'y est pas.

D,g,l,7?<lT,GOOglC

— Monsieur de La Marlinière l'altend. Mais, parlons de vous. Khbar-ek, xidi ? (Comment aliezvous, seigneur?)

Intelligent, Ben R'obrit l'est, et. de plus, sy(i»pathique. Bel-Abbessien transplanté sur la terre iiiagribine, son assimilation à la mentalité marocaine a été facile, rapide, telle qu'on était en droit de l'attendre d'un taleb algérien ayant fait des «Mudes mixtes d'arabe et de français.

La douane franchie sans obstacle, grâce au mot de passe de nos hôtes, M. Fabarez, la bonté même, nous conduite VHÔld Cécit, là-bas, bien loin, hors de la ville arabe, sur l'une des plus délicieuses plages qu'il soit possible de rêver.

Chambres confortables, vue splendide sur l'Océan, sur le détroit, qui est toujours en furie et qui secoue comme de simples yoles l'Oasis et les antres gros bâtiments ancrés près de lui.

En bas, dans la salie à manger, resplendissante de peintures murales, de cristaux et de (leurs, beaucoup d'Anglais à la table d'hôte, un peintre américain, quatre Allemands, tous gens du meilleur monde, et nous, trois Français, mes deux

ogie

jeunes coiupagnons de voyage. — M. Herr de Vil ndel bourg, homme de lettres. .M. Pillois. coinposileur de niusi(|ue, — et enlin àbii rebbih, comme disent les Arabes, cest-à-dire votre serviteur.

Le luxe qui nous entoure, la succulence d'une cuisine franco-anglaise, l'irréprochable service d(i deux graves Marocains au lype hindou, stylés à merveille, les allées et venues d'éléganls touristes des deux sexes qui se morfondeot, piétinant d'impatience à cause du mauvais temps, les deux salons du premier étage et du rez-de-cliaussée tapissés à la dernière mode, fauteuils à damas rouge, longues causeuses en pailie de Chine, tableaux de maîtres aux murs, journaux andais, espagnols et français s'élalant sur des guéridons d'acajou, — quoi encore ? — une atmosphère d'intense civilisation européenne, que je devinerai mieux ce soir quand s'embraseront les globes électriques de ce palais enchanté, voilà ce que mes yeux refusent de constater, ce que je ne m'attendais guère à trouver au Maroc.

Dehors, sur le terre-plein dominant les sables où viennent se déployer et mourir les grandes nappes liquides, filles paisibles de la houle du large, se tiennent, malgré la pluie, des commissionnaires marocains obséquieux et très doux.

ogie

— Faïn el-jîciua ?(ÛùestrOfiit;ine, — traduisez la Légation ?)

A peine ces mots sont-ils sortis de ma Iwucîie. que cinq ou six forts gaillards s'élancent devant moi, bondissant sur la grève. Je crie :

— Ouah'ad ikji. (Un seul suffit.)

■Oeux secondes de consultation, et les plus faibles cèdent le pas au plus fort, natarelleinent. Celui-ci, un écîiassier, haut sur pattes, veut me faire trotter à raison de 10 kilomètres à l'heure. Je lui fais comprendre que la précipitation est contraire à la bonne observation, et. docile, it lile à petites enjambées, me laissant le temps d'examiner à loisir les somptueuses villas européennes qui bordent la plage.

Grand Dieu ! mais ce n'est pas Tanger ; c'est Nice, c'est Cannes, c'est une des merveilleuses cités de la Côte d'Azur !

Non, c'est Tanger, Tanger, dont je foule maintenant le rude pavé, — le moelleux tapis de sable du rivage s'arrêtant à la base du raidillon qu'il faut gravir pour s'enfoncer dans les ruelles sordides de la ville arabe.

— Dalekl Balek! {\^renàsganie'. Prendsgarde!) Les ânes, les mulets chargés passent, et gare a vous si vous ne vous réfugiez le long des murs, sous une porte niauresc|ue ou européenne, avec toute la légèreté dont vous êtes capable ! Ici, le musulman est chez lui, el il le fait sentir, )ias aulantqu'à Fez et Merrakech par exemple où il prend rang de préséance sur ces chiens de Chrétiens avec une désinvolture éminemment marocaine.

La longue rue de la Marine, en pente, biscornue, bordée de magasins et de boutiques aux enseignes polyglottes, — une indicible cacophonie aux violents conirastes de civilisation et de barbarie mêlées, — avec un établissement public, à gauche en montant, sorte de Café Procope réunissant les fortes têtes, les riches commerçants chrétiens de l'endroit, — plus haut, les Hôtels des Postes, le Comptoir d'Escompte, l'Église des Franciscains espagnols, et puis l'enfilade des boutiquiers indigènes, merciers, marchands d'étoffe. de nattes et de tapis, dignes, muets et pensifs. Au bas de cette rue sélect, la grande mosquée de Tanger, dérobant son minaret et sa façade derrière une haute clôture en planches, vierge par conséquent de la souillure des pieds et des regards infidèles ; — à l'e-xtrémité opposée, en obliquant

à droite, perdue eo un labyrinthe de pt-tites rues niadréporiques, la Légation de France, où j'arrive par une pluie battante.

Devant la porte, des Algériens, drapés dans leurs burnous bleus, insignes de leurs fonctions, m'interrogent en sabtr classique :

— Ti rA vounr l-Bach(tdour ?

— Oui.

— L-Ilachadour barli. 1 risle en-Pialb (le Chargé d'Afîaires).

Inutile de prolonger davantage la plaisanterie. Je leur cause dans leur langue maternelle, et aussitôt l'un d'eux court porler ma carie au A«(6. L'instant d'après, il revient et me fait entrer dans le bureau de Ben R'obrit, notre Chargé d'Affaires m'ayant fait annoncer qu'il me recevrait dans quelques secondes.

Quelle cave ! quelle glacière, celte Légation l Malgré les feux d'enfer qui ronflent dans toutes les cheminées, l'humidité suinte des murailles,faisant pousser dans les angles obscurs des végétations lacustres. Couloirs, corridors, cours sombres, jamais éclairées par l'éclatant soleil d'Afrique, dédale d'escaliers vous conduisant aux écuries quand on croit entrer chez le Ministre, l'immense caserne diplomatique semble avoir été construite pour être une champignonnière de

ogie

premier ordre et non la résidencedu Représentant d'une grande nation.

Au milieu d'une petite pièce rectangulaire, une table de travail, surchargée depaperasses, poussée contre la croisée d'où vient le jour ; — à cette table, un houiaie très barbu tournant le dos au brasier de la cheminée ; — en face de lui, de l'autre côté de la table, un jeune homme, rasé, les yeux bleus, grands et trisles.

Assis tous deux, travaillant ou causant, ils se lèvent à mon approche.

L'homme, sa belle et large barbe rousse déployée en éventail, vient à moi, les mains tendues, un fin sourire dans ses yeu\ mi-clos. Mélodieuse est sa voix, caressante aussi, une voix qui vous berce, et qui, outre la richesse naturelle de son timbre, possède encore le charme d'un imperceptible zézaiement, subtil, léger, frais et chaud tout à la fois.

— Monsieur de La MartinJère?

— .Monsieur Mouliéras ?

Les mains s'étreignent. M. Fumey, le jeune homme aux yeux bleus, m'est présenté.

— Le \" Drogman de la Légation, un bon ami, devant lequel on peut tout dire,' pour lequel je n'ai pasdesecrets.'ajuute notre Chargé d'Aflaires.

On cause de l'Algérie, de la France, des amis absents, Lacroix, Gagnât, qui ont écrit pour moi, Gagnât surtout qui a envoyé deux lettres à M. de La Marlinièr^àmon sujet. M. Hanotaux, que j'ai quitté ces jours-ci à Oran, doit écrire aussi. '

Caravane, chevaux, lettres de recommandation aux Consuls de l'intérieur, etc., rien ne me manquera, paraît-il. Et comme, en le quittant, je disais à notre Représentant que son ancien collaborateur, le capitaine Lacroix, m'avait assuré que M. de LaMartinière se mettrait en quatre pour moi.

— Non seulement en quatre, cher monsieur, mais en huit, fait l'aimable diplomate.

M. Herr, qui est un peu pessimiste, me disait en sortant, car je l'avais présenté à M. de La Marlinièro vers la fin de notre entrevue :

— Il m'a l'air de vous être très favorable ; vous avez évidemment barre sur lui.

Ces mots demandent un petit commentaire : — A tort, ou à raison, de La Martinière passe aux yeux de quelques-uns pour l'homme qui ne voudrait voir au Maroc qu'un seul Kuropécn : Ini-inéme ; — qu'un seul exploralfur ; luiuième ; — qu'un seul archéologue et photo-

ogle

graphe : lui-même ; — tju'un seul auteur : luimême.

D'autres, plus acerbes, me disaient :

— Vous allez au Maroc. Si vous en rapportez un bon gigot, La Marfiniére s'arrangera de manière à en manger la viande et ne vous laissera que les os.

Les événements ont démenti ces funestes pronostics. En ce qui me concerne, du moins, je n'ai eu qu'à me louer des bons oflices, du tact, de la délicatesse, de l'exquise urbanité de notre Consul général à Tanger, Il pouvait peut-être entraver mon enquête jusqu'à un certain point, et il ne l'a pas fait ; mais il ne pouvait guère la favoriser non plus, noire Légation n'ayant de rapports directs etpermanentsqu'avecleSultan, désireuse, qu'elle paraît être, de se tenir à l'écart de la masse de la population marocaine, lettrée ou ignoranie, précisément celle avec laquelle il me fallait entrer en contact.

Abandonné à mes propres ressources, un unique Césame oucre-toi restait donc à ma disposition : — ma connaissance de la langue arabe, doublée de la sympathie que cette connaissance pouvait inspirer aux sectateurs du Prophète.

ogie

Jeudi, 8 Févriei

Le temps est affreux ; il pleut sans discontinuer, et il pleuvra longtemps encore parce qu'il n'y a pas eu d'hiver proprement dit jusqu'à présent.

Les nouvelles qui arrivent de l'intérieur sont navrantes : — pistes coin pi élément défoncées, impraticables, rivières débordantes.

Nous resterons ici jusqu'aux premiers beaux jours. J'en profite pour me documenter auprès des deux hommes qui connaissent le mieux les Marocains et les gens du Makhzcn : MM. Oautsch et Fabarez. Commerçants, industriels, diplomates consommés, n'ayant pas encore usé leur crédit et leur patience auprès des gros turbans chéritiens, ils mettent à mon service leur longue expérience marocaine, et c'est auprès d'eux, en con-

ogle

22 FKZ

versations intimes, d'une confiance absolue de part et d'autre, que j'apprends le secret de certains hommes et de certaines choses de l'Empire du Couchant.

izi^

Vendredi, 9 Février.

Au dehors, par les fenêtres ouvertes, de l'eau, de l'eau dans l'àir, sur terre et dans les cieux : d'abord l'eau du détroit, toujours en démence ; puis l'eau des nuages, lAchée sur le sol, en averses prodigieuses. Toute celte terre du R'arb est couverte de vapeurs et de brouillards épais qui enserrent son horizon étroit, vague et noir.

Au-delà des monts du Rif, loin derrière moi, dans l'Est, c'est Oran, c'est l'intérieur aimé, que j'ai quitté pour ces tristesses, qui revient torturer mon âme prisonnière en cette froide chambre d'hôtel.

Dans la soirée, une éclaircie. Des femmes arabes, l'échiné écrasée sous d'énormes fagots de bois mort qu'elles sont allées chercher du côté de

ogie

Tanja-i-llalia fie Vieux Tanger), mai'chent en rangs serrés, pieds et jambes nues, s'enfonçant jusqu'à la cheville dans le sable de la plage. J'en croise des bandes entières, se pressant, trottinant lourdement, avec de grands coups de reins qui font remonter aux épaules le fardeau qui q

D,g,l,7?<lT,GOOglC

Samedi, 10 Février.

Fabarez, le dévouement fait homme, a pu retirer hier mes bagages de la douane ; gros succès, attendu que le Makhzen, imitant en cela les Chrétiens, a pour principe de chômer le vendredi, jour sacré des Mahométans.

En dehors et dans la partie haute de la ville, le souk'. Un marché?... Non, un dépotoir. Des mules, des chevaux en vente, montés par des maquignons indigènes, font la navette, au trot, au galop, dans le purin et la fiente. Or, il nous faut des montures pour le long voyage à Fez ; mieux vaut les acheter que de lès louer ; on y perdra moins.

Dans la foule, une figure sinistre, les yeux rivés sur nous, ne perdant pas un de nos mouve-

ogle

iiients. Djellaba à raies noires, lui descendant très bas, à la naissance du mollet, babouches jaunes, la tête encapuchonnée, l'honime au regard inquisitorial ne me dit rien qui vaille. Tout à coup, Fabarez l'aperçoit.

— Arrive ici, vieille fripouille !

Et la figure sinistre s'avance, à pas lents, un bon sourire éclairant, métamorphosant maintenant son masque de bandit.

Fabarez segausse de l'homme, longuement, ea français, langue dans laquelle le pseudo-brigand se débrouille tant bien que mal.

— Comment? Les Marocains ne t'ont pas encore avalé, coupé en morceaux, toi, la plus grande canaille de la terre?

— Msiou Fabaris ! Msiou Fabaris ! toi makache parli couui ça fik moi. — Msiou, ajoula-t-il en me désignant du doigt, makache couni moi.

— Il ne te connaît pas? Allons donc! On n'a qu'à te regarder la binette pour savoir qui tu es.

— Msiou Fabaris, pourquoi toi toujours blagui moi ?

— Assez ! fripouille ! Viens demain soir à l'Agence ; j'ai à te parler.

Et, plus loin, quand nous sommes seuls, Fabarez me dit, très sérieusement cette fois-ci :

— C'est Djilaly, un homme de conflance, peut-

ogle

être un peu gouape, mais fidèle, dévoué ; un bon Algérien de Bel-Abbés en somme, échoué ici on ne sait quand ni comment. Il connait le Itlad-eljt/aA7( je» comme sa poche. C'est un débrouillard ; il vous mènera à Fez sans encombre

Sous le fer à cheval de la porte mauresque, saignante de briques rouges, un héddaoui se dresse, sa longue crinière au vent, ses guenilles s'Iiarmonisant admirablement avec sa tète de Christ, un Christ sauvage, d'il ne taille gigantesque. Il vient à nous, sa lance au port d'armes, la bouche fendue en un lire formidable. Il baragouine des mots espagnols :

— Fabour ! Fabour !

Et sa main s'allonge, demandant une aumùne.

Une vieille connaissance à Fabarez. (pii lui dit: — Tiens ! vieux sorcier !

Et le géant empoigne la monnaie de mon compagnon, qu'il fourre inconlinent dans sa zuàboula de palmier nain ; puis, le bras tendu de nouveau, un bras d'iiercule aussi noueux que la treille centenaire près de laquelle nous nous trouvons, il rugit, à travers des dents plus blanches que le lait, les yeux plongeant dans les miens :

ogie

— Fabour I Fàbour!

— Une expérience ! dis-je à Fabarez. Voyons si cet ivrogne fumeur de kit est encore sensible à la magie de la rhétorique arabe.

L'expérience lut décisive. A peine avais-je prononcé, avec une pointedeponctification : — Ya Kebbi, neffaàna bi-louaîi l-medfoun fi Irab Beni- Àrous! (0 Dieu ! fais-nous participer aux grâces que tu as accordées au saint (Sidi Héddi) qui est enseveli dans la terre des Beni-Arous !} — à peine ces mois étaient-ils sortis de ma boucbe, que le truand, ravi, se passait les deux mains sur la flgure, le long de la barbe, murmurant mainlenant, avec un profond accent de ferveur:

— Afaâna llahou bih ! (Que Dieu nous fasse participer à ses grâces.)

Déjà un rassemblement se formait autour des deux Européens isolés, pressés au milieu des djellaba et des burnous.

— Ce n'est sûrement pas un cbrélien qui parle ainsi, fil près de nous, dans l'arabe le plus pur, un Marocain dont les yeux d'ascète fulguraient.

Quelques sous, lancés à la volée aux pieds du disciple du fondateur islamique de la Cour des Miracles, «t nous nous sauvons, avec Fabarez, sous les bénédictions des croyants étonnés.

ogie

Dimanche, 11 Février.

Eh ! bien, oui, c'est entendu, nous aurons un guide-valet de chambre : Djilaly, — un cuisinier : le rifaiu Ah'med, grand, sec, ses quatre ou cinq dernières dents, noires, branlantes, un tantinet loufoque, dont Fabarez me dit le plus grand bien ; — et puis, un troisième individu, replet, grassouillet, le chef couvert d'une antique calotte de feutre jaunâtre, le lype de la bonté, de la fainéantise et de la bêtise réunies en un seul homme de sang prophétique. Son A liesse Movlaye, ou plutôt: — iHonscig'«eur.¥bflre/c, garçon d'écurie, marmiton à ses heures.

Djilaly exige 3 pesetas 1/2 par jour; Ah'med, 2 12; Mbarelt, i 12, sans compter la nourriture, le logement et une monture pour chacun de ces illustres seigneurs.

ogie

Dans l'après-midi, sous des nuées menaçantes, une promenade à cheval, en compagnie de M. Goffart, rentier, domicilié à Tanger. M; Pillois et Djilaly sont avec nous. Le .Varckan, le Souiiiti. sont successivement visités et trouvés adorables malgré le vent violent qui nous aveugle et nous glace.

A l'Est, de grandes dunes de sable jaune, d'une ténuité de farine moulue au pilon, montent irrésistiblement à l'assaut de la ville. Jardins, vergers, maisons, disparaissent, s'ensevelissent à jamais sous les moines ondula tionsde la poussière impalpable.

Lii-bas, sur la plage, isolée, crânement surgie du milieu des sables mouvants cjui la respectent en la contournant, une maison de campagne massive, avec un drapeau français qui se tord au sommet d'une bigue, la bigue plantée en plein sable humide, à deux pas des Ilots, toujours tumullueux à cet endroit.

Ce drapeau, cette maison m'attirent.

Sur le seuil, je vois Madame Fabarez, entourée de son père. M, Gautsch,etdeson mari, trois cœurs d'or dont je garde le meilleur souvenir

D,g,l,7?qT,GOOglC

Lundi, 12 Février.

Très curieux, tout de même, ce Juif marocain, qui sait un peu de Coran et de grammaire arabe, avec lequel Fabarez m'a fait faire connaissance aujourd'hui.

.Son histoire? Encore plus curieuse que luimême : — C'était à Ouazzan, il y a une vingtaine d'années de cela ; lui, jeune youpin, trottinant danslesruellesimmondespourvendre la pacotille paternelle, s'avisa, daus son abjection imméritée, d'égaler les docteurs de l'Islam, afin de vivre ensuite à leurs dépens. Sous prétexte de conversion, il apprit la langue sacrée du Prophète, qu'un vieux chérif s'empressa de lui enseigner. Trois ans après, fatigué du psittacisme à haute dose auquel il était soumis, on l'avait vu arpenter les

champs à travers douars el villages, gagnant la galette d'orge quotidienne au moyen de chiffons de papier graisseux, où s'étalaient des versets du Livre de Dieu, écrits en entier de sa main, amulettes-fétiches adorées des Arabes. Et il court toujours, le bonhomme ouazzanien, insaisissable juif-errant, que je n'ai jamais plus revu

Pour la première fois, la baie et ie détroit s'illumiDent; — l'horizon s'élargit, à l'infini du côté de l'Océan, limité au Nord, où les rayons de notre soleil d'Afrique plongent droit sur les côtes safranées d'Espagne, la petite ville de Tarifa étant paresseusement couchée dans les sables, à moins de cinq lieues de l'Empire des Chérif.

Vraie fête des yeux ! La mer d'azur, immense, calmée maintenant, berçant son peuple de matelots, et, là-bas, des centaines de navires, passant devant nous, à toute heure du jour, blanches voiles, ou torrents de fumée noire, sur le velours bleu des Colonnes d'Hercule.

Mardi, 13 Février.

Les réceptions sont cordiales et franches, principalement chez la famille-modèle Gautsch- Fabiirez, où je suis reçu en ami exilé, en père et mari séparé des siens, les regrettant, pensant sans cesse aux têtes chéries qui m'attendent à Oran.

Accueillante, et bienveillante aussi, M"'*' de I,a Martinièremère, dans sa splendtde villa, à gauche et assez loin du souk', villa perdue dans un fouillis de verdure, villa délicieuse, peut-être un peu trop ralissée, un peu trop peignée d'après les lois géométriques de l'Europe moderne.

A la villa Mahadi, presque à la limite des sables, encore dans la verdure pourlani, je trouve, ô surprise, un charmant collègue féminin digne de tous les respects : Madame Goffart, ayant pro-

ogle

Page 1