‹ FiacresChapitre 1 sur 12 · PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR

28 bis, RUE DE RICHELIEU, 28 bîs

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// a été tiré de cet ouvrage lo exemptaires sur papier de Hollande, numérotés à la presse.

SIRETTE

Deux heures de r après-midi^ en octobre. Place de la Bastille, dans une voiture fermée.

Désirée, treize ans, mince et trop grande pour son âge. Figure pâle, douce et songeuse , qui sera jolie un jour. Robe de laine noire, bordée de crêpe ^ chapeau de crêpe ?ioir, gants noirs.

M. LoussY, soixante ans. T?'ès courbé. Expression lasse et douloureuse dans le regard. Barbe blanche courte et soignée. En grand deuil, lui aussi.

Le Cocher, vingt ans^ gros garçon de ferme, cocher depuis peu. Livrée neuve ^ chapeau en toile cirée jaune, enfoncé jusqu'aux

yeux. Épaules énormes, agitées par le doute et V incertitude . A ses pieds, un carton à chapeau. Sous son b?'as, appuyée contre le siège , une malle en osier, ficelée. Il est à peu près devant le bureau des omnibus de la place de la Bastille, et il s^ arrête, hésitant.

M. LoussY, mettant la tête à la portière — Eh bien, cocher, qu'attendez-vous ?

Le Cocher. — L' faubourg Saint-Antoine, c'est-y à droite ?

M. LoussY. — Mais non ! c'est à gauche A votre gauche ! Pas par là ! Voyons vous retournez sur vos pas ! A gauche ! Je vous dis à gauche ! Tout droit devant vous ! Là î Vous ne connaissez donc pas Paris ?

Le Cocher. — Oh ! j' connais pas par ici. J' suis d'Auteuil.

[La voit^ire prend le faid)ourg St-Antoine.)

M. Lolssy, à Désirée. — Il esl (rAutcuil l

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Quel idiot ! Quand on songe que l'on confie son existence à de pareils imbéciles ! Je parie que c'est la première fois qu'il conduit, ce garçon, il a l'air ahuri !

Désirée. — Il a été bien complaisant. Il a pris mon carton à chapeau près de lui»

M. LoussY. — Tu n'emportes qu'un seul chapeau ?

Désirée. — Oui, grand-papa. Mon chapeau d'uniforme.

M. LoussY. — Et pour les jours de sortie ?

Désirée, elle montre son chapeau. — Je mettrai celui-ci.

M. LoussY. — Il est trop deuil, celui-ci Sirette.

Désirée. — Oh ! non ! grand-papa !

[Silence assez long.)

M. LoussY. — Tu aurais peut-être préféré aller en chemin de fer à Saint-Mandé, au lieu d'aller en fiacre ?

Désirée. — Au contraire ! nous serions arrivés trop vite, avec le train ! Gomme ça, nous resterons plus longtemps ensemble... A quelle heure serons-nous au couvent, grand-papa ?

M. LoussY. — Vers trois heures.

Désk^ée. — Et il est?...

M. LoLssY. — Deux heures un quart.

- Désirée. — Alors, nous avons un bon moment à être encore tous les deux ? Quel bonheur !

[Elle embrasse M. Loussy^ et reste la figure appuyée contre son épaule,)

M. LoussY, lui relevant la tête, — Qu'as-tu? Tu pleures, ma chérie ?

Désuiée. — Oh ! un peu ! Pas beaucoup ! Seulement un peu. Ne fais pas attention, grand-papa, ça va se passer...

M. LoussY, (ïune voix tremblante. — Ma pauvre petite Sirette ! Ma pauvre petite chérie ! Sois courageuse !

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Désirée. — Oui, grand-papa ! Oui ! tu as raison !

[Elle essuie ses larmes. Silence.)

Désirée. — Je t'écrirai demain. Tu me répondras ?

M. LoussY. — Immédiatement... Et, à ce propos, écoute-moi, ma petite-fiUe : il faut que je te dise quelque chose.

Désirée. — De ne pas montrer tes lettres, n'est-ce pas ?

M. LoussY. — D'abord ! Mais ce n'est pas cela seulement. Ecoute-moi... (// cherche ses mots.) Après... après... ce qui est... arrivé... après la faute... la faute... le crime, oui, le crime de ton père, tu comprends qu'il est impossible que tu gardes son nom, son nom trop connu... déshonoré !... J'ai... j'ai causé de cela avec la supérieure de ton couvent. Elle est de cet avis ; il te faut changer de nom. D'ailleurs, elle ne t'accepterait pas autrement...

Désirée. — Ah !... Et comment va-t-on m'appeler ?

M. LoussY. — Tu t'appelleras comme moi... comme ta pauvre maman, qui a bien fait de mourir il y a deux ans, plutôt que te voir toutes ces hontes... Tu t'appelleras Désirée Loussy. De cette façon, personne ne soupçonnera que tu es la fille du banquier Lordez le voleur.

Désirée, se cachant la figure entre les mains, — Oh ! grand-père !

M. LoussY, violent. — Oui, le voleur ! Peut-on nommer autrement une canaille qui s'enfuit laissant une enfant seule au monde ?

DÉsn\ÉE. — Je ne suis pas seule au monde, puisque je t'ai. Puisque tu m'aimes. Père a perdu la tète. Ne parle pas de père comme cela, grand-papa.

M. LoussY. — Pauvre petite, lu le défends !

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Désirée. — Qui le défendra, si ce n'est moi ? Et puis, père n'est pas un... Non ! ce n'est pas un... Enfin, il n'est pas ce que tu viens de dire. Tu le sais bien, grandpapa ! Souviens-toi de ce que nous avons lu dans un journal... « Il a été imprudent, il a joué, il a perdu. »

M. LoussY. — L'argent des autres.

Désirée. — Le sien aussi.

M. LoussY. — Et te voilà, toi, une enfant de treize ans, forcée, par sa faute, de te cacher dans un couvent, sous un faux nom !

Désirée. — Oh! ton nom, le nom de maman, ce n'est pas un faux nom ! Grandpapa ! je t'en prie ! ne sois pas en colère comme cela. Cela me fait tant de peine de te voir en colère ! [Elle détourne le visage, et regarde tristement, au travers de la vitre, une •pluie fine qui commence à tomber.) 11 pleut!... Où sommes-nous ?

M. LoussY. — Pas très loin de Bel-Air.

Nous avons un bon cheval. Nous allons vite.

DÉsn\ÉE. — Tu vois ? le cocher conduit très bien ; il ne s'est pas trompé de chemin.

M. LoussY. — 11 n'avait qu'à aller tout droit.

Désirée. — Dis donc, grand-papa, est-ce qu'elle est gentille, la supérieure de mon couvent ?

M. LoussY. — Elle a l'air bon. Je crois qu'elle te plaira.

Désirée. — Tu lui as dit que j'étais en retard pour la géographie, le calcul ?... Oh ! le calcul ! tu lui as dit que ça ne marchait pas du tout ?

M. LoussY. — Je lui ai dit que tu avais été très gâtée, par ta mère d'abord, par ton père ensuite...

Désirée. — Et par mon grand-papa...

M. LoussY. — Moi, c'est tout diiïérent. Moi !... mais, si j'avais été à la place de ton père, j'aurais exigé que tu travaillasses un

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peu plus que tu ne l'as fait, je t'en réponds !

Désirée. — Papa a toujours craint que je ne sois malade. 11 avait peur de me voir mourir comme maman, et aussitôt que je toussais il devenait pâle, et me disait : « Laisse ça, Sirette, je ne veux pas que tu te fatigues ! » Alors, naturellement, bien contente, je laissais mon devoir de style ou ma composition de grammaire. Aussi, maintenant, je ne sais rien ! On va se moquer de moi ; mais je vais bien travailler, tu verras, grand-papa !

M. LoussY. — Oh ! ne travaille pas trop, ma petite, pas trop ! tu es délicate. D'ailleurs, j'ai prévenu la supérieure que tu avais besoin de beaucoup de ménagements. Le matin, avant déjeuner, on te donnera ton quinquina. Et puis, tu ne feras pas maigre. Jamais maigre. Toujours ta petite côtelette bien rose, bien saisie. Je me

suis arrangé. C'est un supplément. Tu ne

feras pas maigre. Une bonne côtelelte, c'est entendu. A quatre heures, avec ton pain...

Désirée. — Je ne goûte jamais, grandpapa.

M. LoussY. — Tu goûteras. Tu feras comme les autres pensionnaires. A quatre heures, avec ton pain, on te donnera un pot de confitures de Bar. J'en ai envoyé une caisse et... [H s interrompt pour regardera quel endroit ils se trouvent.) Nous voici à la porte de Saint-Mandé.

Désirée. — Déjà ! déjà, grand-papa !

M. LoussY. — Oui !... Dans dix minutes, nous serons au couvent.

Désirée, subitement pâle et agitée. — Dans dix minutes ! Rien que dix minutes ! Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! Rien que dix minutes à être encore avec toi. Mon cher petit grand-papa chéri !...

{Elle se serre contre lui, et de grosses Unifies coulent lentement sur ses joues.)

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M. LoussY. — Calme-toi, calme-toi, Sirette, mon enfant. Je ne m'en irai pas tout de suite. Je resterai avec toi au parloir, aussi longtemps que tu voudras. Ne pleure plus, ma petite mignoune !

Désirée, la voix brisée par les larmes. — Cher... cher grand-papa! J'ai... j'ai à te demander... Mais... tu diras oui!... Dis? tu diras oui à ta petite-fille, à ta petitefille chérie, à ta petite Sirette ?

M. LoussY. — Oui... oui... que veux-tu ? que veux-tu ?... Parle... parle à ton vieux hon-papa.

Désirée. — Je voudrais... Quand on saura... quand tu sauras... où est mon père... je voudrais que tu lui dises... {Mouvemeiit de M. Loussy.) non, non,... que tu lui écrives que je pense à lui... que je l'aime... tu entends bien, grand-papa ! Quoi qu'il arrive ! que je pense à lui, que je l'aîme!.,. et, s'il peut... s'il peut sans danger... pour

lui... m'envoyer un petit mot... Oh ! une ligne !... pas même une ligne... Tiens ! mon nom ! Sirette... sur un morceau de papier... eh bien ! je serai contente... je serai heureuse, parce que... comme ça... je serai sûre... qu'il n'est pas mort... mon pauvre papa ! (Elle sanglote désespérément.)

M. LoussY, pleurant. — Oh ! je t'en prie ! ma petite-fille, tais-loi !... tais-toi ! Tu me fais mal !... Tu me brises le cœur !

Désirée. — N'est-ce pas... grand-père 1 tu veux bien ?... dis... Tu veux bien ?

M. LoussY. — Oui, je te le promets... là... je te le promets !... Mais ne pleure plus... Remets-toi un peu... Relève la tctc ! Tes pauvres yeux ! Gomme ils sont rouges l Regarde-moi ! Tu m'aimes, moi aussi?

Désirée. — Oh ! oui !

M. LoussY. — Eh bien ! pour moi... pour moi... pour ton grand-papa, essuie tes yeux... tes yeux rouges... qui vont ôtre affreux tout

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à riicuro... Et que pensera-t-6n ? que dirat-on de ma petite-fiUe ? On dira qu'elle est laide ? que j*ai une petite-fiUe laide, horrible? Ah! mais non ! Je suis fier de toi, moi... Mais je n'ai plus que toi, moi !

(// s arrête^ ne pouvant plus parler^ tant son émotioji est violente.)

Désirée, essayant de se calmer. — Cher, cher grand-papa ! C'est vrai... c'est vrai. Je ne suis pas bonne. . . je ne pense qu'à moi ! . . . Mais c'est fini... Vois ! vois, c'est fini... Je ne pleure plus... Embrasse-moi !

[Us s'étreignent en sanglotant.)

Le Cocher, tapant à la vitre. — Quelle rue que nous allons ?

[On ne lui répond pas. Il tape plus fort, et répète sa question.)

M. LoussY. — Près du Bois, rue Eugénie... Tournez à gauche. Une grande maison blanche... Vous verrez, il y a une croix.

Avenue Triidaine, neuf heures du soir, en été ; quelques personnes sont assises en cercle sur le trottoir, devant une boutique à demi f erniée , sur laquelle on voit écrit:

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