‹ FiacresChapitre 2 sur 12 · LINGÈRE · texte numérisé non relu

LINGÈRE

jyjmc Porte, sans âge précis. Peut avoir quarante ans ou soixante ans, au choix. Figure rusée, nez en l'air, yeux étincelants. A sur la tète une sorte de mantille noire,

Mélanie, vingt-deux ans. Très jolie. Grande. De longs cheveux dorés. Une taille fine, des épaules larges, et, sous un léger corsage d'indienne rose, une gorge ronde, dure,

libre de coi^set. Jupe sombre. Tablier blanc.

M'"^ Eugène, soixante ans. Concierge. Personnage p7'esqiie muet.

M""" Paul, cinquante-huit ans. Concierge également. Eno?'?ne femme taillée à coups de serpe. Aux commissures des lèvres, un très apparent bouquet de poils gris.

Le Cocher, jeune, de la Compagnie. Il est assis dans sa voiture, ime Victoria très propre, qui se trouve être la dernière voiture dune longue file de fiacres en station ; et il dort.

M""' Eugène, bâillant. — Ah !... on respire !

M'^'^ Paul. — Moi, j'ai eu si tellement chaud aujourd'hui, que je sens pas encore la fraîcheur !

M"*" Eugène. — C'est que vous avez sortie ?

M"'' Paul. — Non ! seulement, j'ai fait mes cscayers du fond, et, chaque fois que

je les fais, ces escayers-là, j'attrape une suée qui dure des heures !

M'"' Porte. — Fallait d'mander ça à vot' époux, marne Paul ! ne pas vous esquinter... Les messieurs sont plus forts que les dames. J' suis sûre que M. Paul ferait vos escaliers, peau sèche et sourire aux dents !

M""' Paul. — Oh ! ça dépend comment qu'il est luné ! Des fois, y s'écoute plus que moi. Des fois, au contraire, y veut tout avaler : « Laisse ça, laisse ça, qui m' dit; t'y entends rien, t'es trop hête ! » Et y fait toute l'ouvrage. Enfin, j' vous dis, ça dépend comment qu'il est luné.

M™' Eugène. — C'est comme le mien.

Tout pareil.

M"'^ Porte. — Et vous, mademoiselle Mélanie ? Vous dites rien ?

Mélanie. — J'écoute. J' profite ! Puis, moi aussi, j'ai eu chaud à faire des malles

toute la journée... Ça me semble bon de respirer...

^Yjmc pQ^rpj, — Votre dame est partie ?

Mélanie. — A six heures, avec la cuisinière et les enfants. Moi, j' reste jusqu'à demain pour fermer la boîte, et puis rapport à la couturière aussi, qu'est en retard pour livrer une robe.

]y|me Porte. — Toujoui's coquette, vot' dame !

Mélanie. — Trop! c'est honteux d'voir manger l'argent pour des toilettes comme elle fait ! Encore hier, tenez ! Un costume de piqué blanc qu'elle s'est commandé.

Avec sa taille dite popotame ! Non ! c'est roulant ! et 1' mieux, c'est qu'elle se trouve bien, vous savez î Elle se tourne, s'arrctourne devant la glace, en pantalon : « J' suis bien faite, hein, Mélanie? » qu'elle dit! Moi, j' m'étrangle pour ne pas y rire au nez. Pensez que ses estomacs dégoulinent !... ■que ça en est dégoûtant !

^jmc Porte. — On voit que vous avez tout ce qu'il y a d' choisi, vous, Mélanie ; vous avez r droit d' causer: deux boulets dans vot' chemise, de quoi éborgner 1' monde ! Bon sang ! si défunt Porte vous avait connue, j'aurais eu qu'à divorcer, pour sûr. Y vous aurait enlevée !... Ah ! vous êtes heureuse, d'être bâtie comme ça !

Mélanie. — Oh ! pour ce que ça me sert ! A rien ! Ainsi, ce soir, j'aurais envie de m' balader en voiture, histoire de prendre un peu l'air. Eh bien! j' vas m' taper!... C'est pas mes chouettes seins qui m' front inviter à une promenade, allez !

jyjmc Pqj^tpi^ — \[^ i et yqI' connaissance?

Mélanie. — J'en ai pus ! J'en veux pus I C'est cassé !

M"° Paul, à iW' Porte. — M'^*^ Mélanie a bien fait. C'était pas une personne pour elle,... un plombier !

^jiDc Porte. — Eh bien ! mademoiselle

Mélanie, j' me fends d'une heure de sapin. Une heure à quarante sous, cinq sous pour le cocher, ça fait quarante-cinq sous ; ça n'a jamais été la mort d'un homme, et j'en serai pas pus pauvre après. Ça vous va-t-il ? {Elle se lève.)

Mélanie. — Oh ! mame Porte I

^jmc Pqrxe. — Ça me fera plaisir, d'vous faire plaisir en m' faisant plaisir. Allons ! ça va? Mame Paul, sans vous commander, vous seriez bien aimable d'appeler une voiture, le temps que je ferme mon magasin.

M'"' Paul se lève, et va au cocher qui dort dans sa voiture. — Hé ! monsieur ?

Le Cocher, vite i^éveillé. — Voilà I voilà !

jyjmc PouTE, poussant amicalement devant elle Mélanie^ qui fait quelques façons. — Allez donc ! allez donc ! C'est de bon cœur. [Au cocher.) Cocher I conduisez-nous du côlé de rÉtoile ! J'ai neuf heures vingi-deux minutes, y faut qu'à dix heures vingt-deux

minutes vous nous rameniez ici. Pas plus d'une heure ? C'est compris ? Rien qu'une heure ; nos moyens ne nous permettent pas davantage !

Le Cocher, gai. — Avec les dames, j' m'arrange toujours. (// regarde i/e7«nz>.) Surtout quand elles sont bâtes!... et c'est 1' cas ! [Mélanie et M""^ Porte montent en voiture^ non sans avoir reçu des : « Adieu ! » « Bonne promenade ! » « Amusez-vous bien ! » Telles des voyageuses partant pour une excursion en Suisse.)

MÉLA^•1E, se carrant. — Oh ! elle est douce, cette voiture. On y est joliment bien, dedans !

]\Imc Porte. — Oui, ça berce les boyaux ! Moi, si j' r pouvais, j'irais jamais en tram, ni en omnibus : j' m' payerais toujours des sapins. On va plus vite, on gagne du temps, c'est plus propre, et, pour la santé, ça ne se compare pas !

MÈLAyiE y respirant largement Pair fétide du boulevard de Clichy. — Oh! oui I c'est bon î Quand j' pense qui gnia des femmes qu'ont ce bonheur-là, tant qu'ailes veulent !... Vrai, je changerais bien de peau avec elles !

]yjmc Porte, légèrement^ sans appuyer. — Y n' tient qu'à vous.

Mélanie. — Comment? En faisant la vie?

Mais c'est déjà pas si commode de faire la vie, vous savez, madame Porte. On m' dit toujours ça : « Vous êtes belle fille, faites la noce ! » La noce ! la noce ! Faut tomber sur du monde généreux, qu'aime les belles filles. C'est rare. Les hommes n'y tiennent pas tant que ça, aux belles filles. Oh ! pour rigoler, naturellement, y veulent bien... pour rigoler, y en a à remuer à la pelle ! Mais, pour la chose de la galette, c'est épatant ce qu'ils se tirent tous des balladoires !

]y|mo Porte. — Parce que vous ne savez pas vous y prendre. Il faut un peu d'adresse

en ça comme en tout. Ainsi, une supposition qu'un monsieur vous demande un petit rendez-vous. Qu'est-ce que vous faites ? Vous y allez ?

Mélanie. — Pour sûr ! J'y envoie pas M""^ Paul, avec ses moustaches de vieille bique et son nez à tabac.

jyjmo Pqrte. — Eh bien. . . c'est pas ça ! On n'y va pas soi-même. On répond : « Oui, monsieur, comptez sur moi ! » Puis on prie une amie d'âge, une femme respectable, qui connaît la vie, d'aller parler pour vous au monsieur. Alors, n'est-ce pas ? cette amie raconte des emblèmes, des boniments :

« Oh ! monsieur ! c'est pas une fille comme vous croireriez ! Elle a jamais été avec personne ! Elle craint tout ! rapport à sa place, à sa réputation ! Ah ! si elle avait voulu, elle aurait équipage ! Mais une belle fille comme ça, qu'est faite comme une Milo, ne veut aller qu'avec quelqu'un qui lui plaise...

Dame ! c'est jeune ! Ça a le droit de choisir! Elle a r temps, pas vrai? »

Alors, lui, allumé, crépite dans sa moelle comme un cochon dans la poêle, et les pièces cent sous sautent toutes seules de son gousset, d'abord ; puis les jaunets arrivent, enfin les billets bleus... Voilà comment qu'on fait pour avoir un homme sérieux, ma chère !

Mèla^ie rêveuse . — Oui !... Mais une amie comme ça, j'en ai jamais eu. J'en ai pos... ça se trouve pas !...

jyjme Porte, exp?'essiue, — Si ! ça se trouve ! {Au cocher.) Cocher! j' crois que v'ià le moment de nous enratourner avenue Trudaine... gnia bien une demi-heure que nous trottons...

Le Cocher, galant. — Oh ! on n'est pas à une minute près, pas vrai? On n'est pas des Turcs. J' vas vous conduire en face le parc Monceau, à ranp;ue du boulevard Courcclles. J' connais là un petit vin blanc qui s' laisse

MADAME rORTE 2o

boire. J'en offre une bouteille pour avoir l'agrément de trinquer avec Mademoiselle. (// lance un sourire engageant à Mélanie.)

Mélanie, à M""^ Porte. — Y m' fait d' l'œil, le cocher. [Amère.) Toujours du commun I V'ià ma veine î

M™^ Porte, avec autorité. — Faut mépriser personne, quand on a besoin de tout r monde ! {Au cocker, qui attend sa réponse.) Merci, cocher, vous êtes bien aimable ! Mais elle comptera pas dans l'heure, vot' bouteille ? Ça serait du vin salé ! alors ! [Elle rit.)

Le Cocher. — Puisque j' vous dis que j' l'offre ! C'est une politesse que j' m' permets d' faire à Mademoiselle. [De nouveau^ il sourit à Mélanie. ^

]V|mc Porte. — Alors!... [A Mélanie qui semble perdue en ses pensées.) A quoi que vous rêvez?

Mélanie. — A rien ! Seulement, j' m' dis

26 FIACKES

que demain j' vas rejoindre Madame et les enfants à la campagne, et que c'est pas la cuisinière, une soûlarde, méchante comme une mouche, qui m' sera l'amie que vous me parliez tout à l'heure.

^mc Porte, très bas et très vite. — Ecoutez ! C'est moi, Manie Porte, personne établie, que je la serai, cette amie-là, si vous voulez ! Chut ! Motus ! Répondez rien ! Assez causé ! Demain, y fera jour. Nous reprendrons r second couplet ! [Au cocher, qui s'arrête.) C'est ici, cocher?

Le Cocher, regardant Mélanie. — Ouil Descendez! J' vas faire garder mon chevaL D'mandez, pendant c' temps, la table de M. Augusse, du cocher Augusse. Elle est dehors, adroite. J' vous rejoins... dans une seconde ! Ne vous ennuyez pas !

^^j^mc pQ^^iQ descend., et entre chez le marchand de vins, cependant que Méianie la suit... songeuse.)

Quatre heures de r après-midi, fin juillet, faubourg Saiiit-Honoré^ à côté de la rue d'Anjou.

M""" d'Aublet, quarante ans. Encore extrêmement jolie et séduisante, (huasse sans excès. Tournure jeune et légère. Costume tailleur en lainage gris-poussière. Beaucoup de chic, cV allure, de branche ! Tient à Ca main un sac de voyage, en cuir crème, chiffré discrètement d'un monogramme d'or. Chapeau rond. Voilette blanche.

Germaine, sa fille, vingt-deux ans. Un peu maigre, mais hai^monieuse dans ime robe en toile bleue imie. Chapeau canotier

28 FlACi;ES

manille sans garniture. Ressemble beaucoup à sa mère ; a, comme elle, un teint éclatant, de grands yeux pensifs^ une bouche railleuse...

Le Cocher, cinquante ans. Livrée noisette, chapeau blanc, gilet rouge. Figure honnête, rasée complètement. Air respectueux.

Touche son chapeau quand on lui parle.

i^jinc d'Aublet^ lui faisant signe. — Cocher! [Il s'approche.) Cocher, nous sommes très pressées ; vous irez un peu vite, n'est-ce pas ? Je vous donnerai un bon pourboire !

Le Cocher. — Oui, madame. (// salue.)

]yjme d'Alblet, à Germaine. — Crois-tu que nous aurons le temps de faire toutes nos courses avant six heures?

Gebmaine. — Six lieures vingt-deux.

Le train ne part qu'à six lieures vingtdeux.

EN FAISA?s'T DES COURSES 29

j^jmo d'Aublet. — Oui, mais j'ai promis à Ion père que nous serions à six heures à la gare Saint-Lazare.

Germai>'e. — Avons-nous beaucoup de courses ?

j^jmc d'Aublet. — Pas mal. [Elle tire un peiil papier de la fente de son gant, et elle lit :) « Samovar; Guerlain, Virot, Doucet; montre de chasse à reprendre chez Baudouin... » Cinq courses ! Nous n'aurons pas le temps...

Germaine. — Peut-être que si, en nous dépêchant !

[Elles montent en voiture, une victoria.)

M""" d'Aublet, au cocher. — Rue des Capucines, je ne sais pas exactement le numéro, à gauche, presque en face le Crédit Foncier. Un chaudronnier, vous verrez...

Allez vite, vite, je vous prie !

Le Cocher. — Oui, madame ! [Il salue; le cheval part au trot.)

W" d'Aublet. — Il est poli, cet homme.

Germaine. — Et sa voiture est très propre.

M""" d'Aublet. — Il a un bon cheval. Je crois que nous arriverons à faire en deux heures nos cinq courses. {Petit silence.) As-tu pensé de dire à Céline qu'elle change la ruche de ton collet blanc ?

Germaine. — Non, j'ai oublié.

M'""' d'Aublet. — A quoi songes-tu? Tu n'as pas autre chose à faire au monde qu'à t'occuper de toi-même, et tu oublies tout I

Germaine. — Oh ! ça n'a guère d'importance ! Céline m'arrangera mon collet plus tard.

]^|me d'Aublet. — Evidemment ! Mais il est extraordinaire que je sois obligée de penser toujours pour toi à ces détails de toilette.

Ger3iaine. — Pourquoi vous en tourmentez-vous ?

jyjmc d'Aublet. — Parce que je ne veux pas que tu aies l'air d'une caricature.

Germaine, froidement. — Qu'est-ce que ça fait ?

M™° d'Aublet. — Ça fait que, comme j'ai le malheur...

Germaine, 7'ailleiise. — Oh ! maman ! le malheur !...

]Vr"° d'Aublet. — Oui ! le malheur ! de paraître plus jeune que mon âge, si je te laissais t'habiller à ta guise, c'est-à-dire sans soin et sans goût, je passerais pour une mère qui veut éclipser sa fille. Sentiment odieux et grotesque que je ne comprends pas !

Germaine. — Vous aurez beau faire, maman, vous serez toujours plus belle que moi. [Moqueuse.) Il faut vous résigner...

M""" d'Aublet. — Je te parle sérieusement, Germaine, et, à ce propos... [La voiture s'arrête devant im magasin de chaudronnerie.) Descends, et demande si le samovar est prêt. S'il est prêt, dis

qu'on l'envoie au château avant dimanche.

GerMxVine. — Oui, maman. [Elle descend de voiture, entre dans le magasin, et ressort presque aussitôt. A sa mère :) Et maintenant, nous allons ?

M™° d'Aublet. — Chez le parfumeur.

Cocher ! rue de la Paix, 13 ou 15, je ne sais pas au juste, au coin d'une rue, un parfumeur. [A Germaine ;) Eh hien, le samovar ?

Germaine. — On l'enverra demain.

M™'^ d'Aublet. — Bon ! Germaine ! j'ai quelque chose à te dire... mais, depuis quelque temps, chaque fois que je veux te parler, tu affectes un petit air ironique, persifleur, qui me gône, qui me peine extrêmement. Je sais bien que je n'ai pas ta confiance.

Germaine, /roft/e. — Je n'ai rien à confier.

M""" d'Aublet. — Tu ne me comprends pas. Je veux dire, je sais bien que, malgrd

ma tendresse, mon dévouement,- mon amour maternel, je n'ai jamais pu devenir ton amie. Mais, enfin, jusqu'à cette année, nous avons vécu en bonne intelligence.

Sans élans de ta part, c'est vrai, mais sans méfiance aussi. Tandis qu'à présent...

Germai>e. — A présent?...

M""" d'Aublet. — A présent, tu as avec moi une attitude si singulière, que je me demande si le peu d'affection dont il m'a fallu me contenter dure encore. [Uji l€7nps,) Tu as l'air de me détester, ma chérie !

Germaine. — Moi, maman ?

^jme d'Aublet. — Oui ! [La voix altérée,) J'en ai beaucoup de chagrin. [Silence. La voiture s^ arrête devant un parfumeur.) Tu n'as pas besoin d'eau de Cologne ?

Germaine. — Non, merci, maman.

M"® d'Aublet, descendant. — Je vais faire ma commande. Va chez Doucet, je te rejoindrai.

Germaine. — Oh ! si nous essayons nos robes, nous manquerons le train.

M°^ d'Aublet. — Tu as raison !

D'ailleurs, elles vont bien. Alors, il ne nous reste plus qu'à aller voir nos chapeaux, et chercher la montre. Attends-moi! Elle pousse vivement la porte du magasin^

et de sa place, Germaine la regarde,

cependant que, gracieuse, élégante, aimable,

elle parle en souriant à la de^noiselle de la

caisse.

Germaine, amère. — Môme avec ces gens-là, il faut qu'elle déploie ses grâces !

M""" d'Aublet, revenant. — Là ! C'est fait ! J'ai dit d'ajouter un flacon de verveine pour toi. Il me semble que tu n'en as plus ! {Elle remonte en fiacre.) Cocher ! presque en face, au nM2.

[La voiture repart; durant les quelques

secondes qu'elle met à traverser la rue, les

deux femmes restent silencieuses. Arrivées

chez la modiste^ elles descendent^ une heure et demie s écoule. Le cocher profite de ce repos ^ d'abord pour lire un journal, ensuite brosser les coussins ^ faire reluire ses cuivres, tout en donnant damicales tapes à son cheval. Quand il voit réapparaître ses deux clieiites, il remonte sur son siège.)

W^'' d'Aublet, à Germaine. — Mon Dieu ! il est six heures moins un quart, et nous avons encore le bijoutier ! Nous allons nous mettre en retard ! Si nous brûlions Baudouin ! Qu'en dis>tu, Germaine ?

Germalne, sèchement. — Oui, papa se passera de sa montre, voilà tout.

M™" d'Aublet. — Ton père aimera mieux ne pas avoir sa montre et que nous soyons exactes. Cocher I à la gare Saint-Lazare ! [Elle passe la première, sa fille la suit, le visage soucieux,) M""^ d'Aublet, s' éventant. — Quelle

chaleur ! Quand on pense que nous ne serons pas au château avant minuit I Six heures de chemin de fer par cette température ! ce sera pénible...

[Germaine fait un signe de tête approbateur.)

M""" d'Aublet, s'éventant plus fort. — 11 n'y a pas un souffle d'air... C'est du feu qui tombe !

Germaine. — Maman ! Pourquoi n'avezvous pas pris le chapeau gris doublé de roses roses ? 11 vous allait très bien.

M™° d'Aublet. — Parce que tu en as choisi un noir. Je ne peux pas me planter sur la tête un chapeau clair, quand, toi, tu en mets un noir ! Je serais ridicule...

Germaine. — Alors, c'est encore à cause de moi que vous vous privez de ce chapeau ?

M"'" d'Aublet. — Ce n'est pas une privation. Ça m'est égal.

Geu3iaine. — Oh ! vous dites cela !

M""" d'Aublet, sincère. — Je t'assure, ma

chérie ! [Silence ; dune voix p?'o fonde :) Je voudrais que tu comprennes combien je t'aime, mon enfant ; tu me jugerais moins sévèrement...

Ger3iai^e. — Mais je ne vous juge pas. Je ne me permets pas de vous juger, maman !

M""^ d'Aublet, même ton. — Si î tu me juges ! Tu me critiques... tu m'en veux! De quoi? D'être jeune, de paraître jeune?

Est-ce ma faute ? Fais-je rien pour cela? Je ne me teins pas, je ne mets même pas de poudre de riz sur ma figure. Si j'ai encore une jolie taille, tu sais bien que je ne me serre pas. Enfin, je ne cache ni mon âge, ni le tien... Alors? [Très émue, mais se contenant :) k\ov?>, dis-moi, Germaine, pourquoi je te sens si hostile, ^\ femme avec moi?

Germaine. — Vous vous trompez, maman, je vous aime et vous respecte de tout mon cœur,... seulement...

M""' d'Aublet. — Seulement ?...

Germaine. — Nos caractères diffèrent...

Voilà, je crois, ce que vous n'admettez pas... Il y a des choses qui vous plaisent, et qui, à moi, me sont insupportables.

jyjme d'Aublet. — Quelles choses?

Germaine. — Oh ! ce serait trop long ! Cependant, tenez! par exemple... Votre amabilité ! Oui, votre amabilité, votre... [Elle hésite.) votre coquetterie, inconsciente je le veux bien, mais coquetterie continuelle, toujours en éveil! Eh bien!... je la trouve énervante, exaspérante, môme !... Vous vous étonnez souvent que, avec mon nom, ma dot, je ne me marie pas... Gomment voulez-vous que je me marie?... Tout ceux qu'on me présente deviennent amoureux de vous, maman! Oui, tous! tous! Aussi... aussi... vous voyez? je ne lutte pas... A quoi bon? Oh ! je ne vous en veux pas ! Mais vous devriez com-

EN FxVISANT DES COURSES 39

prendre, pourtant... n'est-ce pas?... qu'il y

a des moments... où... où... je trouve cela

trop fort... révoltant... Oui!... révoltant...

et, alors, malgré moi... je... je...

[Elle s' arrête y la gorge serrée par C émotion.) M""^ d'Aublet, pleurant sous son voile. —

Oh ! Germaine ! Germaine ! ma petite fille !

Que dis-tu là !

Le Cocher, se retournant. — C'est aux

grandes lignes qu'il faut conduire ces

dames ?

M™" d'Aublet, d\nie voix tre.ynhlante. —

Oui... oui!... Ligne de Normandie.

(Elle essuie furtivement ses larmes^ cherche de la monnaie dans sa bourse, tandis que Germaine y tout à fait remise de son trouble^ la regarde attentivement.)

Huit heures du soir ^ au mois de juillet, dans la salle d'attente de la gare de l'avenue du Bois-de-Boîdogne.

Blanche, vingt-six ans. Petit visage mince, un peu souffreteux ; costume tailleur, d'alpaga noir, simple, mais bien coupé.

Chemisette de batiste mauve. Chapeau rond, noir. Gaiits blancs. Ombrelle claire. Aspect général : élégant, distingué.

Olivier^ trente ans. Très grand. Larges épaules, fortes moustaches rousses, cheveux bruns taillés en brosse, Bonne Fimpression d^unpeintre militaire, d'un Détaille qui serait cuirassier. N^est '7ii peintre, ni cuirassier ; est poète. Poète de beaucoup de

talent, parfaitement inconnu d ailleurs.

Le Cocher^ sans âge. Une trogne violette^

s' écrasant sur une face épaisse, couturée de

variole. Canotier jaune rejeté en arrière.

Veston de toile déboutonné. Ensemble dé-

braillé et malpropre.

Olivier est debout à l'entrée de la porte par

où sortent les voyageurs venant de Paris ;

il guette anxieusement. Tout à coup y sa

figure s'illumine ; Blanche apparaît.

Olivier, lui prenant les deux mains. — Enfin, le voilà !

Blanche. — Oni ! j'ai cru que je ne pourrais pas venir ! Je suis horriblement en retard, n'est-ce pas ?

Olivœr. — Un peu, une heure ! Ça ne fait rien ; tu as dîné ?

Bj.anciie. — Oui ! il a fallu ! je le raconterai. Ah ! j'en ai eu du mal pour pouvoir sortir. Et loi, lu as dîné?

Olivier. — Non ! je n'ai pas faim.

Ça m'est égal. Qu'est-ce qu'on dit ?... Bonjour?...

Blanche. — Bonjour, mon loup !

Olivier. — Bonjour, mon trésor. Gomment vas-tu ?

Blanche. — Bobo... bobo... toujours bobo !...

Olivier, frôlant légèrement les hanches de Blanche. — Encore méchant, ce petit ventripotin-là ?

Blanche. — Oh ! oui ! ce matin surtout ! En me réveillant, je souffrais tant que je n'ai pu me lever ! Mais la pensée qu'on dînait ensemble, ce soir, m'a remise d'aplomb. Je me suis levée à cinq heures, et puis, le docteur est venu vers six heures ; je n'ai pas osé lui avouer que je dînais en ville, il m'aurait grondée ; je me suis mise à table avec tout le monde, et, au dessert, j'ai dit : « Il faut que j'aille voir mon amie

Jenny !» Il y a eu des grognements ; je n'ai rien écouté, et je me suis sauvée ! Voilà ! Tu m'aimes ?

Olivier. — Tu es un petit Blanc-Blanc chéri !

Blanche. — Alors, on va pouvoir se promener comme deux bons petits vieux mari et femme, dis ?

Olivier. — Gomme deux bons petits vieux amants, va, c'est bien mieux ! Sais-tu qu'il y a déjà huit mois que tu es ma chatte ?

Blanche, tristement. — Pauvre chéri !

Une chatte toujours malade, toujours au dodo !... Tu n'as vraiment pas de chance !...

Olivier. — Je t'aime !

Blanche. — Parce que tu es un Olivier rare, un Olivier de rêve, un Olivier comme il n'y en a qu'un seul au monde ! (Elle pâlit.)

Olivier. — Qu'est-ce que tu as ? Tu es fatiguée ?

Blanche. — Non !

Olivier. — Si ! tu es fatiguée ; c'est de ma faute, je suis là qui te laisse debout, comme une brute que je suis.

Blanche. — Non ! C'est un malaise...

C'est passé... Allons un peu dans le Bois, regarder le soleil mourir derrière les arbres.

Olivier. — Oui ! Prenons une voiture.

(Il fait signe à un cocher^ gui s'arrèle.)

Blanche. — Si tu faisais lever la capote, Olivier?

Olivier a^^ cocher. — Cocher ! Au Bois, à l'heure ! Levez la capote de la voiture.

Le Cocher, dune voix ér aillée^ et jetant un mauvais regard à Blanche. — Par c' tempsci ? fair' l'ver la capote ? Malheur !

Olivier. — Dépêchez- vous un peu, hein !

{Le cocher obéit en murmurant.^ remonte sur

son siège, et la voiture se met en marche , aw pas.)

Blanche. — Oh ! Olivier ! Tu as vu l'air du cocher ? Je suis sûre qu'il s'imagine des choses...

Olivier — Qu'est-ce que ça nous fait?

Bonjour, ma chérie, bonjour Blanc-Blanc, bonjour, petite chatte ! A qui êtes-vous ?

Blanche, bêtifiant. — Je suis à un loup noir, un loup très, très, très, très, très noir!

Olivier,, dime voix caressante, et bêtifiant anssi. — Et ce loup, vous n'en avez pas peur, madame ?

Blanche. — Oh ! non, monsieur. Il ne mord jamais.

Olivier. — Pas même les chattes, madame ?

Blanche. — Surtout les chattes, monsieur. Il est très gentil pour les chattes ! Ainsi, tenez! Il en a une, à lui, une petite veuve chatte qui est très, très tenue. Elle no peut

pas le recevoir chez elle, cette pauvre petite malheureuse chatte, parce qu'elle a une belle-mère, un beau-frère, une bellesœur...

Olivier. — Enlin, toute une vilaine famille !

Blanche. — Justement ! Eh bien ! croiriez-vous, monsieur, ce loup est si bon, si patient, si adorable !...

Olivier. — Si amoureux surtout !

Blanche. — Si amoureux, qu'il attend sa chatte des journées entières, pour la voir un moment. Il ne fiche plus rien. Il perd son temps précieux, son temps en or ! Car c'est un poète, un vrai, un grand poète qui sera célèbre un jour, quand il aura le loisir de travailler,... lorsque sa petite chatte sera morte, ou qu'il ne l'aimera plus ..

Olivier, la serrant dans ses bras. — Taistoi ! tais-toi ! N'assombris pas cette heure exquise, cette heure rose ! avec des mots de

deuil! Regarde le ciel, où flottent de petits nuages empourprés, couleur de tes lèvres, de tes chères lèvres ?

(Il lut baise dévotement et longuement la bouche^ puis très bas^ il murynure :)

Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir Du passé lumineux recueille tout vestige ! Le soleil s'estnoyé dans son sang qui se fige!... Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir !

Blanche, émue. — Oh ! c'est beau, cela! Mais j'aimerais mieux que tu me dises des vers de toi, les derniers... ceux que tu as faits, tu sais, après notre promenade à Versailles...

Olivier. — Oh ! non ! non ! pas maintenant, tout à l'heure !... quand la nuit nous enveloppera... J'appuierai ma grosse tête sur ton joli sein... et je te les dirai, mes vers... Alors ce sera comme la dernière fois... te souviens-tu ! Tu me répondras quelque chose d'infiniment doux, et nous pleurerons

l'heure rose 49

tous les deux... comme deux bêtes... nous serons très heureux !

Le Cocher, se re tournant , et avec un ton brusque. — Et maintenant ?

Olivier, sursautant. — Quoi, maintenant ?

Le Cocher. — Où faut-il aller, maintenant?

Olivier. — Allez tout droit !

Le Cocher, avec un rire grossier. — Dans le Lac? (Il hausse les épaules.)

Olivier. — Dites donc, cocher? est-ce que vous vous f... de moi? Tournez adroite ou à gauche, mais allez !

Le Cocher. — Vous en avez encore pour longtemps ?

Olivier. — J'en ai pour le temps que je veux. Marchez !

Blanche. — Oh ! il a une mauvaise figure, ce cocher !

Olivier, riant. — C'est peut-être un « achachin » ?

Blanche, terrai fiée. — Mon Dieu ! tu^crois ?

Olivier. — Mais non, mais non ! Ne fais pas des grands nœils-nœils effarés comme ça. Et puis, quand même, est-ce que je ne suis pas de force à te défendre ?

Blanche, câline, — Oh ! si ! Tu es brave ! et tu es fort ! Oh ! comme tu es fort ! C'est même extraordinaire qu'un colosse comme toi aime une pauvre petite chatte « claquette » comme moi, qui n'ai que le souffle... Qu'est-ce qui peut te plaire, en moi?

Olivier. — Tout !

Blanche. — Mon âme, peut-être !

Olivier. — Ton âme d'abord, ton corps de fée. ensuite.

Blanche, secouant douloureusement la tête. — Oh ! mon pauvre corps ! C'est bien généreux à toi de l'aimer ! Dis donc, Olivier, veux-tu que nous descendions ? Veux-tu que nous allions un peu dans le bois ?

Olivier. — Quelques minutes, si cela ne te fatigue pas trop.

l'heure rose Ml

Blanche. — Non! je jii'assierai... Tu te mettras à mes pieds. Nous nous figurerons que nous sommes très loin dans une forêt... Nous regarderons sans parler, au travers des feuilles, les étoiles fleurir une à une la robe bleue du ciel... Tu veux ?

Olivier. — Oui, ma Bi anche ! (7/ l'aide à dtsccndre.) Fais attention, appuie-toi sur moi! {Au cocher.) Cocher! Attendez-nous là!

Le Cocher. — J'attends pas comme ça !

Laissez-moi quéque chose dans ma voiture.

Olivier, violent. — Qu'est-ce que vous dites ? Regardez-moi donc un peu ? Me prenez-vous pour un filou ?

Le Cocher. — Y s'agit pas de vous arregarder. Laissez-moi quéque chose dans ma voiture. Vot' canne, si vous voulez...

Olivier. — Ma canne ? (// la lève pour lui en flanquer un coup sur la tête.)

Blanche lui arrête le bras. Au cocher. — Cocher ! Voilà mon ombrelle ! Ne soyez pas

inquiet, je vous laisse mon ombrelle. (Elle entrahie Olivier sous les arbres.)

Le Cocher, les regardant s'éloigner. — Y pourraient pas aller au garno, au Heure de prend' des fiacres, ces s... -là ?...

FLOUEE !

E71 hiver, une heure du matin, devant Ventrée des artistes du théâtre des Folies- Tragiques. Une voiture de l'Urbaine, stores baissés d'un seul côté.

Dans la voiture, ili"® de Brauver.

M'"® DE BrauveR;, trerite ans. Grande et forte. Visage hautain, assez agréable, casqué de lourds cheveux teints au henné. Manteau de zibeline doublé de satin mauve. Sous le manteau, une robe de bal largement décolletée. Parfum violent d'ambre et de tubéreuse.

Le Cocher, jeune. Livrée jaune, chapeau blanc. Dos étroit et long. Il somnole sur son siège.

Alexis Keb.y a, vingt-six a7îs. Tout Paris connaît le profil césmnen d'Alexis Kerva depuis sa triomphale création (^'Omelette, Prince de Dame Marthe, l'opéra bouffe déjà tricentenaire des Folies-Tragiques. Le jeune chanteur est enveloppé dans de précieuses fourrures ; il sort de son théâtre et, arrêté sur le seuil, il allume un cigare,

M ""^ DE Brauver, baissant la vitre du fiacre, et à demi-voix. — Alexis ! Alexis !

Alexis Kerva, il s'approche. — Tiens ! tu es là ?

M°' de Brauver, nerveuse, mais elle se contient. — Depuis plus d'une heure !

Alexis Kerva. — Quelle blague ! J'ai envoyé mon habilleur vers minuit, tu n'étais pas là.

M""'' de Brauver. — Je suis arrivée à minuit moins vingt. Tu sors de scène à minuit moins dix... Pourquoi t'en vas-tu si tard, ce soir ? Qu'est-il arrivé ?

FLOUÉE ! 55

Alexis Kerva. — Rien du tout ! J'ai flâné. Et puis, mon habilleur m'avait dit que ton coupé n'y était pas. Il ne pouvait pas deviner qiie tu m'attendais en sapin, cet homme !

M"'® DE Brauver. — J'ai pris un fiacre par prudence. Joseph a fait des potins à l'office... Je te raconterai. {Elle ouvre la portière^ Monte donc !

Alexis Kerva, hésitant. — Mais...

M-"' DE Brauver. — Quoi?

Alexis Kerva. — Il est bien tard !...

M'^^ DE Brauver. — Il est une heure.

Pourvu que je sois rentrée chez moi vers deux heures un quart, deux heures et demie, cela suffit. Je suis, soi-disant, au bal de la baronne Brouillard.

Alexis Kerva, montant sans hâte. — La grosse mère Brouillard? [Imitant la voix des marchands de tonneaux.) Tonneau, tonneau, tonneau à vendre !

M"° DE Brauver. — Oui ! tu la connais ? Elle t'a eu ?

Alexis Kerva. — Et après ? Crois-tu donc être la première, la seule, l'unique ? Tu es épatante ! Où allons-nous ?

M""^ de Brauver. — Chez nous, veux-tu ? J'ai écrit à la concierge de faire du feu, ce soir, à partir de dix heures; et j'ai commandé aussi un bon petit souper.

Alexis Kerva, au cocher. — Cocher ! Hé ! cocher ! vous dormez, mon vieux ? Vous avez de la veine de pouvoir roupiller, vous ! Cocher ! 30, rue Moncey. [La voiture part vivement.)

M""* DE Brauver. — Bonsoir, mon Vava ! Tu n'embrasses pas ta Lucette ? [Elle sujette sur lui.)

Alexis Kerva, la repoussant un peu. — Attends donc ! Qu'est-ce que tu t'es fourré, ce soir, comme odeur ? Tu sens d'un fort ! C'est au moins du musc...

FLOUÉE ! 57

M""* DE Brauver. — Oh ! du musc ! Non, mon chéri, c'est mon parfum habituel, mon mélange : ambre et tubéreuse...

Alexis Kerva. — Tu en as trop mis. Ça empeste ! Ça fait mal au cœur ! (// veut baisse!' la glace.)

M"^' DE Brauver. — Oh ! n'ouvre pas tout de suite ! Attends donc que je te montre mon corsage. [Elle dégrafe son manteau.) Regarde comme je suis belle !

Alexis Kerva. — Oh ! moi, tu sais, la peau, ça me laisse froid ! C'est le cas de dire que je sors d'en prendre, avec toutes ces femelles du ballet « au trois », qui trémoussent leur viande marinée dans de la sueur. La peau ? j'en ai jusque-là ! [Il fait un geste d'écœurement. )

M""® DE Brauver. — Tu es aimable !

Alexis Kerva. — Eh bien ! quoi ? Tu ne voudrais pas que je pâlisse parce que tu sors un peu d'épaule dans de la dentelle ? Il m'en

o8 FIACRES

faut plus que ça ! (// regarde au travers des glaces.) Par où donc passe-t-il, ce cocher ! Cocher ! Prenez par les Boulevards.

M"'^ DE Brauver. — Ce sera plus long, ce n'est pas le chemin.

Alexis Kerva. — Je le sais bien, mais il faut que je m'arrête un instant à la brasserie Pousset.

M""^ DE Bkauver. — Pourquoi veux-tu l'arrêter à la brasserie Pousset ?

Alexis Kerva. — J'ai un mot à dire à quelqu'un.

M"'^ DE Brauver. — A qui? A une femme, sans doute !

Alexis Kerva. — Allons, bon ! autre chose. Une femme, maintenant ! Ah ! tu n'as pas de cire aux yeux, toi ! Non ! Tu y vois clair ! Une femme ! C'est un usurier, là ! Es-tu contente ? Un usurier, le père Filouait, qu'on trouve chez Pousset après minuit. J'ai à lui parler.

FLOUÉE ! 59

M""" DE Brauver. — Tu veux lui emprunter de l'argent ?

Alexis Kerva. — Naturellement ! Je ne vais pas lui demander de me faire un rôle.

M"'*' DE Brauver. — Quelle somme te faut-il ?

Alexis Kerva, digne. — Dis donc ! dis donc ! Pour qui me prends-tu ?

M""^ DE Brauver. — Si j'avais besoin d'ar gent et que tu sois riche, je t'en demanderais sans hésiter ; pourquoi ne ferais-tu pas de môme avec moi ?

Alexis Kerva. — Parce que je connais la rosserie féminine. Aussitôt que nous serions brouillés tu me traiterais de... (// dit le mot.) Parfaitement ! Merci 1 Je ne nage pas dans ces eaux-là, moi. Ah 1 mais non !

M"*" de Brauver. — Brouillés ? Tu veux donc te brouiller ? Tu ne m'aimes donc plus ? Oh ! Vava ! ne dis pas des choses pareilles, tu me fais trop de peine ! Et puis, alors

même que nous aurions le malheur de nous fâcher, tu penses bien que jamais je ne dirais un mot contre toi ! Voyons ! Réfléchis ! C'est bon pour une fille, de salir son amant quand elle rompt avec lui ; une femme comme il faut, une femme du monde, qui a le respect de sa dignité, ne parle jamais de ses liaisons.

Alexis Kerva. — Surtout quand elle en rougit... comme toi... Ose dire que tu ne rougis pas d'être ma maîtresse.. . Ose le dire !

M""'' DE BiiAuvER. — Oh ! Alexis ! moi qui suis si fière de t'aimer !

Alexis Kerva. — Oui ? Alors, pourquoi as-tu loué un « aimoir » pour nos rendezvous, au lieu de me recevoir chez toi, dans ton hôte], avenue de Messine, dis ?

M""" DE Brauver. — Tu suis bien que j'ai un mari, des enfants, des domestiques... Qu'auraient-ils pensé en te voyant?

Alexis Kerva. — Ils auraient pensé que tu

FLOUÉE ! 61

t'appuyais un joli garçon, un garçon de talent, le créateur à' Omelette^ Prince de Dame Marthe, et que tu ne t'embêtais pas ! Enfin, tu vois que j'ai raison ! [Il tape à la vitre.) Cocher ! arrêtez-vous chez Pousset.

M'^'' DE Brauver. — Oh ! non ! non ! Je t'en prie, viens chez nous, rue Moncey, dans notre chambre d'amour ! J'ai eu tant de difficultés à me rendre libre ce soir ! Viens rue Moncey ! Je ne te garderai qu'une demiheure, si tu veux; mais viens, je t'en supplie !

Alexis Kerva. — Ah ! quand tu as une idée dans le citron, toi !... Mais tu sais, si j'y vais, pas de folles espérances, j'ai la migraine ! Ta sacrée odeur m'a donné la migraine !...

M""*^ DE Brauver. — Oh ! une petite migraine ! Ce ne sera rien ! Tu verras !... Quand tu auras soupe, tu iras bien ! Viens ! que je t'aie un peu à moi toute seule... Oh! la pensée que, toute à l'heure, tant de fem-

mes te lorgnaient, t'admiraient, te désiraient, et que tu es à moi... Ah ! ça m'exalte, ça m'emballe... Tu n'as pas idée comme je suis emballée !

[Elle veut le saisir dans ses h^as.)

Alexis Kerva, se dégageant. — Allons !

allons ! ne soit pas maboule ! Tache d'être raisonnable un moment. Ecoute ! Il faut absolument que je parle à mon bonhomme d'usurier, et nous irons après rue Moncey. Tu vois que je suis gentil...

M™° DE BiiAUVER, dune voix brève, et sortant une bourse d'or. — Je n'ai que ça. Est-ce assez ?

[Elle compte une vingtaine de louis.)

Alexis Kerva. — Mais...

(7/ repousse d\me main molle.)

M"'^DE Brauver. — Prends ! [Elle lui glisse les louis dans la poche de sa pelisse. )Vr(inàs ! Tout ce que j'ai t'appartient, n'est-ce pas? tout ce que tu as est à moi ?

FLOUÉE ! 6^

Alexis Kervas, souriant. — Tu le sais bien.

M"' DE Brauyer. — Alors, donne-moi tes lèvres !

Alexis Kerva, avec f intonation dun garçon de café qui répond à un appel. — Voilà ! voilà !

(// se laisse baiser les lévites.)

M""" de Brauver. — Ah ! mon cher Alexis ! [La voiture s'arrête.)

Alexis Kerva. — Mon Luçon en sucre rose de pomme de Rouen (Seine-Inférieure), laisse-moi jeter un œil chez Pousset pour dire au père Filouait que je n'ai pas besoin de lui. Veux-tu ? Je serai une minute un quart, pas une seconde de plus !

M^"' DE Brauver. — Bien vrai ? tu reviendras tout de suite ?

Alexis Kervas. — Comme une bombe lancée d'une main sûre I (// sort du fiacre et se dirige vers la brasserie.

M"^" de tirauver le suit des yeux. Il est grand, bien fait, bien découplé ; la démarche aisée, la tournure fière. M^" de Brauver se sent frémir de désir ! Il est à elle, ce beau garçon, ce beau chanteur que tout Paris a acclamé dans Omelette, il est à elle !... à elle!... Un quart d'heure s'écoule, puis une demi-heure ; alors, inquiète un peu, elle appelle le cocher.) M™' DE Brauver. — Cocher ! Allez à la brasserie, et dites au monsieur qui était avec moi que je l'attends, qu'il se presse un peu, que je le prie de se dépêcher, de venir tout de suite !

Le Cocher. — Bien, madame.

(// descend de son siège, va à la brasserie, y reste quelque temps, enfin revient, et s'approche de la portière d'un air embarrassé.) M"" DK Brauver. — Eh bien ?

Le Cociucr. — Eh bien, ce monsieur ne peut pas venir !

FLOUÉE ! 65

AP'' DE Brauver. — Gomment, il ne peut pas venir ! Vous lui avez dit que je l'attendais !

Le Cocher. — Oui ! oui ! Et qu'il se dépêche. Que vous étiez pressée !

M""*" DE Brauver. — Et qu'a-t-il répondu?

Le Cocher, gêné. — Il a répondu...

M"^^ DE Brauver. — Quoi ? Mais quoi ? Parlez donc !

Le Cocher. — 11 a répondu... j'ose pas répéter le mot qu'il a dit !...

M""^ de Brauver. — Puisque je vous dis de le répéter !

Le Cocher. — Non ! J'ose pas ! C'est pas un mot pour une dame. Mais lui, 1' monsieur, il l'a envoyé de si bon cœur que tous ceusses qu'étaient là ont rigolé I « Ça y portera bonheur », qui-z-ont dit.

M""*" de Brauver, pourpre de confusion, — C'est bien ! Conduisez-moi avenue de Messine, à droite, en montant... Je vous arrê-

terai... [Elle se rejette dans l'angle obscur du fiacre^ cependant que le cocher remonte sur son siè(je, et pense : V'ià une particulière qui vient d'être refaite par un type !)

Devant la grille dune villa de Neuilly, aveline Vict07'-Hugo.

Minuit^ dupinntemps.

M"" Mael^ la femme du toujours charmeur Vincent Mael, V ingénieur bien connu, trentequatre ans. Extrêmement belle, dune beauté correcte et pure.

« Mademoiselle ))^ vingt-six ans. Figure mince aux traits tirés, conti'aciés. Serait peut-être jolie autrement coiffée, habillée, présentée ; mais vêtue dun cache-poussière so7nbre et dun chapeau de paille noire, elle donne bien l'impression modeste, étriquée, d'une iiistitutrice.

Prêcher Cocher. Un maraudeur.

68 FIAGÏIES

Second Cocher, de la Compagnie. Gros bonhomme à pattes de lièvre. Livrée pjvopre. Epaules larges. Chapeau de toile cirée noire. De bonne humeur.

M™° Mael, très bas et tout en refermant avec beaucoup de précaution la grille du jardin. — Donnez-moi le bras.

Mademoiselle. — Oh ! madame !

]\jme ]\i,^EL. — Donnez-moî le bras!

Appuyez- vous, n'ayez pas peur!... Croyezvous que vous pourrez marcher jusqu'à ce que nous trouvions une voiture?

Mademoiselle. — Oui, madame I [Elle prend le bras de M""" Mael, et toutes les deux font quelques pas dans Uavenue déserte.)

M""" Mael. — Souiïrez-vous moins ?

Mademoiselle. — Depuis un moment, je ne souiïre plus.

M""" Mael. — Oui, mais ça va recommencer peut-être! et vous allez crier comme tout

à l'heure... xVh ! quel cri vous avez poussé !

Mademoiselle. — Je n'ai pas pu m'en empêcher, madame ! La douleur était si inattendue, si affreuse!... Pourvu que Marguerite ne m'ait pas entendue !

M°° Mael. — Ma fille dormait, j'en suis sûre; pendant que vous vous habilliez, je suis allée dans sa chambre ; elle dormait profondément. Mon mari aussi dormait ; quant aux domestiques, ils sont trop loin ; ils n'ont rien pu entendre, eux non plus. Moi seule étais levée dans la maison, heureusement !

Mademoiselle, d\me voix basse, et troublée par la honte. — Et vous avez deviné, madame.. . vous avez deviné tout de suite ?

j^pnc ^/j4Ef^ — Jq nie doutais... un peu. Oh! un doute léger, très léger; mais enfin, je me doutais... Depuis quelques mois vous étiez si pâle, si changée, si triste ! [Mademoiselle fait un brusque mouvement et s'arrête.) Qu'avez-vous ? Une nouvelle douleur ?

Mademoiselle. — Oui! oui, madame! Oh!

madame, que j'ai mal! Oh! que j'ai mal! [Elle enfonce son poing dans sa bouche pour étouffer un cri d angoisse.)

M""' Mael. — Et je ne vois pas de voiture! Qu'allez-vous devenir! mon Dieu! ne criez pas, surtout! Tâchez de ne pas crier! [A ce moment passe \m fiacre vide.) Ah! en voilà une ! Cocher ! cocher !

Le Cocher. — J' rentr' au dépôt. J' peux pas charger.

M""' Mael. — Je vous en prie! C'est pour cette dame qui est malade...

Le Cocher. — J' rentr' au dépôt. J' veux pas charger à des ménuits une femme soûle. Allons! au large! (// fouette son cheval, et part.)

M"'" Mael. —Quelle hrute! [Elle soutient dans ses bras Mademoiselle qui frissoiine de la tête aux pieds.) Voyons, Mademoiselle, du courage, nous allons tâcher d'arriver h

l'aveniie de Neuilly; là, nous aurons certainement une voiture. [Elle essaye de la faire marcher.^

Mademoiselle. — Non ! lâchez-moi. Ne me tenez pas comme cela! Je souffre trop... Laissez-moi tomber par terre, mourir par terre, mourir... mourir... Oh! je n'en puis plus!

M^^^Mâel. — Mon Dieu! que faire? Non, non, ne tombez pas, ne tombez pas ! je ne veux pas que vous tombiez, entendez-vous? Tenez-vous bien à moi, tenez-moi le bras, serrez-le!., là... Vous êtes mieux... Vous allez mieux? c'est passé? Oui, n'est-ce pas ?

Mademoiselle, respirant largement, — Oui!... oui... c'est passé... Oh! madame? Alors, c'est vrai?... ce que j'ai... c'est... c'est ça? déjà... déjà ça?

M'^^Mael. —Oui, c'est ça!... Mais n'estce pas le moment?

Mademoiselle. — Je ne sais pas... Je ne

72 FIACIIES

crois pas... Il ne me semble pas... Je pensais que ce serait dans deux mois... oui... dans deux mois, en juin... pas avant !

M™^ Mael, qui aperçoit les lanternes d'une voiture. — Enfin, voilà un autre fiacre ! Quel bonheur! [Elle appelle le cocher; il s'approche aussitôt.) Cocher! c'est pour une dame malade. Vous serez bien payé. Voulez -vous la conduire? [Se tournant vers Mademoiselle.) Où faut-il qu'il vous conduise?

Mademoiselle. — Je n'en sais rien.

M"*^ Mael. — Gomment, vous n'en savez rien? Vous n'avez pas retenu de sagefemme ?

Mademoiselle, />/e?<ra?z^ — Non!... j'espérais, j'espérais toujours que... que... [Elle pleure si fort qu'elle ne peut pas terminer sa phrase.)

M'"" Mael, au cocher. — Connaissez-vous une adresse de sage-femme?

Le Cocher, d'une voix rauque. — J'en

connais une qu'est pas loin d'ici, m'anie Victor, a d'meurait à Levallois ; à cet' heure, a d' meure derrière la mairerie, pas loin du marché; j' sais pas 1' numéro, mais on tâchera moyen de 1' trouver tout de môme.

M""® Mael. — Et vous ne connnaissez pas d'autre sage-femme ?

Le Cocher. — Ma foi... Ah! si ! une vieille gaupe à Montrouge, qui sabot' l' travail ; j'y confierais pas ma jument, pour sûr!

Mademoiselle, montant dans le fiacre. — Allez chez la première ! allez, mais tout de suite! toutde suite! Adieu, adieu, madame! Merci... merci!

'M"" Mael. — Mais... je ne peux pas vous laisser partir ainsi tout seule...

Mademoiselle. — Si... si! Ca ne fait rien, ne vous inquiétez pas... Merci !

M'^'^Mael. — Non, je ne veux pas ! Je vous accompagnerai ! (Elle s'assied près d'elle dans

la voiture, ferme la portière; le cheval part dune allure assez rapide.) Pauvre enfant! vous en aller comme cela... dans la nuit... dans l'inconnu... dans le noir... C'est trop horrible ! Écoutez ! Je ne vous demande pas votre secret, mais dites-moi... dites-moi... Cet enfant, ce petit, vous ne l'abandonnerez pas?... Vous le garderez?... vous l'aimerez?...

Mademoiselle, la voix brisée par les larmes. — Oh! je rélèverai... je tâcherai de relever... si je puis... Mais où me placer après?... comment gagner ma vie?... [Elle sanglote.) Oh! mon Dieu!... mon Dieu!... quelle punition!...

M'"^ Mael, doucement. — Rachetez votre faute en étant bonne mère... Je vous aiderai,... si vous voulez... Vous voulez bien que je vous aide?...

Mademoiselle, avec des sanglots convul- ^/j^^ — Oh! non, non... C'est assez! C'est

assez! Je ne mérite pas votre pitié... votre charité . . . Madame ! . . . Madame ! . . . vous auriez dû me jeter dans la rue... cette nuit... dans la rue... comme une fille perdue... que... je suis!

M""^ Mael, lui prenant lamain. — Ne pleurez pas si fort. Quand la douleur reviendra vous n'aurez plus de forces pour la supporter!... Pourquoi retirez- vous votre main?... Ayez confiance en moi! Je vous parle en amie . . . entendez-vous ? en amie ! . . . Répondez-moi... Je... je... connais le père de votre enfant, n'est-ce pas?

Mademoiselle. —

M"'® Mael. — Je le connais?

Mademoiselle. — Oh ! madame ! Pardonnez-moi !

[Elle pousse un cri si déchirant et si aigu, que le cocher s'arrête et descend.)

Le Cocher. — Eh ben, quoi? C'cst-y que Touvrage elle est commencée?

7G FIACKES

M'"" Mael. — Non, non ! Pas encore ! x\lle/, cocher! Allez vite!

[Le cocher remonte sur son siège ; // envelopi^e

son cheval dans un immense coup de

fouet.)

Mademoiselle. — Oh! madame, je voudrais mourir !

[Elle continue à gémir pendant un grand moment.)

]\/[me ]\|^j;l. — Mademoiselle... mademoiselle Marie... Marie ! Vous voyez, je vous appelle Marie; je ne vous dis plus mademoiselle! Marie, ne vous désespérez pas ainsi... Je vous en prie, je vous en supplie!... Ce n'est plus à Mademoiselle, Tinstitutrice de ma fille, que je parle; je parle à une femme, à une femme qui souflVe, qui expie! Je n'ai pas le droit de vous juger... je n'ai que le devoir de vous plaindre... Je vous plains de tout mon cœur... Ne me dites rien. Je comprends tout... Vous l'avez aimé...

VOUS avez lutté... et puis, un jour, dans un instant de faiblesse, d'énervement, vous vous êtes laissée prendre, n'est-il pas vrai ?. . .

Mademoiselle. — Oui... oui...

M"*" Mael. — Et puis, il s'est vite lassé. Il se lasse vite... Il vous a évitée, et vous avez alors enduré le cruel mart)y:'e de vivre à coté de lui, sous le même toit, dédaignée, oubliée, comme un jouet brisé !

Mademoiselle. — C'est cela... c'est cela!

M'"^ Mael. — Et, pendant que vous pleurez, que vous souffrez, que vous agonisez dans ce fiacre, au milieu de la nuit, lui, il dort, insoucieux de cette paternité qu'il ignore, peut-être?

Mademoiselle. — Oui... Je n'ai pas osé... 11 m'aurait renvoyée !

M'"° Mael. — Eh bien... calmez-vous...

Reprenez-vous! Songez au grand acte que vous allez accomplir. Vous allez mettre un enfant au monde ! Marie, Marie, maintenant

que je sais tout, vous ne pouvez pas m'empêcher de vous aider à l'clovcr ce petit, voyons!... C'est un peu mon enfant aussi, puisque mon mari est son père? Ah ! mon Dieu, elle s'évanouit !

Le Cocher, ouvrant la portière. — Nous v'ià rendus. Manie Victor est chez elle. Gnia d' la lumière sous son contrevent.

M^^^ Mael. — Prévenez-la vite, vite!...

Le Cocher. — Trop tard ! L'entendezvous gueuler, le petit citoillien ! (Et, on effet, un petit malheureux vient du naître.)

]y|me Lebrex^ cinquante ans. Forte, colorée, bandeaux gris, air cossu, calé, d'une richenégociante retirée des affables.

M"'' Jalon, trente ans. Toute longue, sans formes "précises, sourire fade, cheveux fades, trop blonds, yeux sans regards.

Donne l'impression d'une banane mûre.

Clarisse Jalon, huit ans. Ressemble beaucoup aussi à une petite banane.

Le Cocher, vieux, de la Compagnie ; gilet rouge, chapeau de toile cirée noire un peu sur V oreille, dos rond.

Devant l'église de la Trinité, au sortir d'une messe d'enterrement.

W^" Lerret. — Vous allez jusqu'au cimetière, madame Jalon?

M""® Jalon. — Oh ! je ne sais pas trop... avec ma petite fille...

Clarisse. — Oh ! si, maman ! Allons-y, dis !

M""^ Lebret. — Je crois que vous devez y aller. Ça fera plaisir à M'"^ Couteau. Du reste, moi j'y vais, je considère cela comme un devoir, absolument comme un devoir ! Nous allons prendre une voiture. C'est au cimetière Montmartre, n'est-ce pas ?

M""^ Jalon. — Oui. Mais, pourquoi ne monterions-nous pas dans une des voitures de deuil ?

Clarisse. — Oh ! oui ! oui ! dans une grande voiture noire ! Maman !

M""" Lerret. — Nous étoufferions, il fait trop chaud. (Elle fait signe à un cocher.) Cocher ! il est midi et demi. Au cimetière Montmartre. Suivez l'enterrement. (Elle s'installe an fond de la Victoria, x¥'"® Jalon près d'elle, la petite fille entre elles deux.) Clarisse, boudant. — Ça m'aurait plus

PIEUX DEVOfR ! 81

amusée d'aller clans une grande voiture noire.

M"° Jalon. — Tu iras une autre fois. Sois sage ! Reste bien tranquille, pour ne pas gêner M*^* Lebret.

M°'^ Lebret. — Oh ! elle ne me gêne pas, elle est si fluette ! C'est plutôt moi qui vous écrase toutes les deux. Je tiens une place ! (Petit silence.) Il n'y avait pas beaucoup de monde à l'église.

M""" Jalon. — A peine cent personnes ! C'est honteux ! Des gens qui ont donné quatre bals cet hiver !

M""® Lebret. — Oh ! si l'on compte sur la gratitude de ses invités ! Et puis, certaines personnes sont si betes ! Croiriez-vous que ma belle-sœur n'a pas voulu venir avec moi?

]\I"® Jalon. — Parce qu'elle n'a pas reçu de lettre de faire-part ?

M""*^ Lebret. — Non ! Parce qu'elle a pour principe de ne jamais assister aux enterrements de suicidés.

M'""^ Jalon. — De suicidés ? M. Couteau s'est donc suicidé ?

M""^ Lebret. — Oui. Vous ne le saviez pas?

M'"^ Jalon. — Je n'en savais rien du tout. J'ai pourtant vu sa femme, hier au soir, elle ne m'a rien dit ; il est vrai que je ne lui ai rien demandé... Suicidé !

M™^ Lebret. — Ce ne sont pas des choses agréables à avouer.

M™^ Jalon. — C'est égal ! elle aurait pu se fier à ma discrétion... Et, comment s'estil suicidé ?

M'"® Lebret. — Avec du sublimé ou un acide quelconque ; je ne me souviens plus. Enfin, il a avalé ça lundi soir, avant diner. Quand le domestique a frappé à la porte de sa chambre pour lui dire qu'il était servi, il l'a trouvé râlant.

M"^ Jalon. — Quelle horreur !

Clarisse. — Maman !

M^Malon. — Quoi?

Clarisse. — Pourquoi qu'on va si lentement?

M"*® Jalon. — Parce que nous suivons les autres voitures, tu vois bien. (A M"^^ Lebret.) Et alors, chère madame Lebret ?

M™® Lebret. — Alors, le domestique...

Clarisse. — Maman !

M""^ Jalon. — Encore! Qu'est-ce que tu veux?

Clarisse. — Pourquoi que notre cheval à nous a une sonnette comme une vache, et pis pas les aut' chevaux, dis ?

M""® Jalon. — Est-ce que je sais ? Tais- toi î

M""® Lebret, à Clarisse. — Notre cheval a un grelot à cause des roues de notre fiacre, qui sont en caoutchouc : c'est pour prévenir les passants, pour ne pas les écraser. Comprenez-vous, ma mignonne ?

Clarisse. — Oui ! c'est comme si on serait en voiture sur une bicyclette !

M"' Lebret. — A peu près. (A M""^ Jalon.) Elle est intelligente, cette enfant !

84 FIA GUE s

M'"^ Jalon. — Elle n'est pas sotte, mais elle est trop curieuse. La curiosité, voilà son défaut... Alors, chère madame Lebret?

M'"'' Lebret. — Alors, je n'en sais pas davantage. Seulement, il est à présumer que si M. Couteau s'est tué, c'est qu'il avait de bonnes raisons pour cela.

M""^ Jalon. — Des embarras d'argent, sans doute ?

M*"® Lebret. — D'abord ! de gros embarras d'argent. Mais ce n'est pas tout, il paraît qu'il y a une histoire... Une vilaine histoire... (Mojitrant du coin de Vœil Clarisse qui écoute avec intérêt.) Enfin, une histoire malpropre !

M'"® Jalon. — Pas possible ! M. Couteau ! Un père de famille ! Mais c'est abominable !

M™^ Lebret. — Oui ! ce n'est pas gai. Je ne voudrais pas être à la place de sa veuve. Si ses enfants et elle, une fois tout payé, tout arrangé, tout étouffé, étoulTé ! vous

entendez ? s'en tirent avec leur nom intact. . . ça me surprendra !

M"'® Jalon. — Heureusement que M""^ Couteau est une femme de tête, qui saura se débrouiller dans tous ces ennuis. Dieu connaît qui il peut frapper ; moi, pareille chose m'arriverait, je deviendrais folle !

M"*^ Lebret, avec autorité. — Non ! vous penseriez à votre fille. On n'a pas le droit de devenir folle, quand on a des enfants à élever. M""® Couteau a trois fils.

M""*" Jalon. — Pauvres petits ! Comme ils étaient pâles, à l'église ! Ils me faisaient pitié.

M""' Lebret. — Ah ! la vie va changer pour eux !

M""" Jalon. — Des enfants si heureux, si gâtés !

M""" Lebret. — Trop ! On ne leur refusait rien. C'est un tort. Ils n'avaient qu'à désirer pour avoir. Ce n'est pas ainsi qu'on élève des garçons. D'ailleurs, je l'ai dit bien sou-

vent, les Couteau ne savent pas conduire leur barque. Ils mènent un train au-dessus de leurs moyens : bonnes allemandes, maisons de campagne, bains de mer... C'est trop ! Us manquent de prudence, et, dans les affaires, avant tout, il faut être prudent!

M"^ Jalon. — Vous parlez comme M. Jalon, Je ne peux pas acheter la plus petite chose sans qu'il me dise : « Adèle, sois prudente ! »>

M'"^ Lebret. — M. Jalon a du bon sens. On n'est jamais trop prudent ! Si M. Couteau lui avait ressemblé, nous ne serions pas là, toutes les deux, à monter la rue Notre- Dame-de-Lorette derrière son corbillard.

Clarisse. — Maman ! Est-ce qu'on arrivera bientôt ?

M""" Jalon. — Dans un moment. Pourquoi demandes-tu ça ? Tu as besoin de quelque chose ?

Clarisse. — Non! Mais je m'ennuie, moi!

M'"' Jalon. — Eh bien, mademoiselle,

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qu'est-ce que c'est qu'uue petite mal élevée comme ça ? C'est gentil pour M'"° Lebret, ce que vous dites là !

M™^ Lebret. — Oh ! ne la grondez pas ! 11 est certain que nous causons trop sérieusement pour elle. (A Clarisse.) Ma mignonne, regardez les boutiques, et puis observez les personnes qui saluent le convoi, ça vous amusera.

M™^ Jalon. — Madame Lebret, ne vous occupez pas de cette petite, je vous prie. (A ClaiHsse.) Fais-moi le plaisir de te tenir en repos. Sans ça, tu verras ! Ce sera la dernière fois que je t'amènerai avec moi dans un enterrement. (A A/'"^ Lebret.) Je me demande si M"*® Couteau restera dans les affaires.

M""^ Lebret. — Oh ! c'est peu probable ! Du reste, elle a le mépris du commerce. Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais jamais elle ne souffle mot du métier de son

mari. On croirait qu'elle rougit de vendre de Técaille. Il n'y a pourtant rien de honteux à être marchand d'écaillé. Au contraire ! Mon mari et moi nous en avons vendu pendant trente ans, et M. Lchret est aujourd'hui officier de la Légion d'honneur. Mais M""'*^ Couteau a une vanité si mal placée ! On l'a bien vu tout à l'heure, à cet enterrement... Quel luxe !

M""^ Jalon. — Toute l'église tendue !

M"'*^ Lerukt. — Et quelle quantité d'initiales d'argent. Savez-vous ce que ça coûte, une initiale ? Vingt francs ! Oui ! vingt francs ! Je vous demande un peu ! Dépenser si stupidement des vingt francs dans sa position. Qui veut-elle tromper ? A quoi cela lui servira-t-il ? Ça ne lui rendra pas son mari, n'est-ce pas ? (ja ne fera pas que le monde ne sache qu'il s'est suicidé, et surtout ça ne remi)lira pas les voitures, de deuil, qui sont toutes vides. Vous

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verrez que, lorsque nous serons au cimetière, il n'y aura pas trente personnes en tout !

M'"*^ Jalon. — Nous y voici, au cimetière.

M'"^ Lebret. — Tiens ! c'est vrai... (A Clarisse.) Vous êtes contente, ma mignonne, nous allons descendre. Vous allez dégourdir vos petites jambes. (Au cocher.) Cocher !... arrêtez... [Il arrête.) Donnez-moi votre numéro. (Il le donne.) Vous allez m'attendre là, au coin du boulevard de Clichy. Je laisse mon en-cas sur les coussins ; faites -y attention ! (Elle descend.)

M""^ Jalon. — Il a une honnête figure, ce cocher.

M"'*' Lebret. — Ce doit être un ancien curé! Vous savez qu'il y a beaucoup de prêtres parmi les cochers.

M'"^ Jalon. — Vraiment ?

M-"' Lebret. — Oui.

Clarisse, tirant le bras de sa mère. — Viens

vite, maman ; allons sous les arbres. Ça va commencer.

M"® Lebret. — J'espère que leur caveau n'est pas trop loin, que nous n'aurons pas à marcher pendant une heure.

M"''' Jalon. — Je crois qu'il est au fond, tout au fond, près du caveau de ma famille. Je profiterai môme de cette occasion pour prier un peu sur la tombe de ma grand'mère.

M"*^ Lebret. — Moi, je n'ai personne ici. Tous les miens sont au Père-La Chaizc.

M""^ Jalon. — Vous n'en avez que plus de mérite à vous déranger, alors.

M'"*" Lebret. — Oh ! ce que j'en fais, ce n'est pas tant par amitié pour M'"° Couteau, que par devoir. Je considère ça comme un devoir pieux... Vous comprenez ?

M'"^ Jalon. — Parfaitement !

E7Î hivei\ Il neige. Cinq heures du soir. Deux fiacres numérotés, l'iin 95, lautre WS, stationnerit devant la première maison du boulevard Goiivion-Saint-Cyr . Les deux cochers som7iole?ît sur leurs sièges. Tout à coup, le WS, saisi d'un frisson, descend et commence à battre la semelle, en marchant de long en large sur le trottoir. Son camarade, le 95, pris de froid, lui aussi, quitte son siège, et l'imite.

Le 95, cinquante ans. Figure glabre, gros sourcils noirs épais, bouche tordue, amère. Cheveux longs et plats, rejetés derrière les oreilles. Aspect vaguement clérical, accentué par un cache-nez de laine blanche tri-

cotée, qui tombe sur sa livrée soynhre, comme une étole sur mie soutane.

Le WS. Très jeune. Petite moustache, chapeau de côté, Vair débrouillard et bon enfant. Triple collet de drap clair.

W3 à 95. — Ça pince ! hein, mon vieux?

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