INSTITUTION DE DEMOISELLES
Enfin, la porte s'ouvre ; passe la première, en sautillant, Georgette, vêtue d'un costume dhiniforme. Victoire la suit ; elle l^orte un assez gros paquet. Victoire a des
cheveux grisonnants, une figure douce, des yeux intelligents et bons. Son allure est celle crune femme de chambre de maison honnête.
Victoire, au cocher. — Cocher ! 27, rue Cassini.
Le Cocher. — Nous retournons là-bas?
Victoire, faisant monter Georgette. — Oui ! Et un peu vile, s'il vous plaît.
Le Cocher. — Ah ! mais non ! Gnia rien d' fait ! J' peux pas arretourner à l'Osservatoire. Faut que je relaye !
Victoire. — Mais, puisque je vous ai pris à l'heure !
Le Cocher. — J' vas pas à l'encontre.
Quand môme, v' là qu'ail' est dépassée, l'heure ; et y faut que je relaye ! Gnia pas ! Faut que je relaye à la Villette.
Victoire. — Oh ! mon Dieu ! Quel ennui !... Qu'est-ce que je vais faire avec un enfant et
un paquet, dans Auteuil, par une pluie pareille !
Le Cocher. — Oh ! pour un peu de lansquine... Vous fondrez pas, allez !
Victoire, suppliante. — Ecoutez, cocher ! on nous attend à la maison, nous sommes déjà en retard ! . . . Conduisez-nous rue Cassini, je vous donnerai deux francs de pourboire.
Le Cocher, hésitant. — J' peux pas...
Victoire. — Trois francs ! Voulez-vous ? Trois francs î
Le Cocher, d\m ton furieux. — Allons, montez ! (Elle monte.) Bon sang de bon sang de bon sang ! Que sale métier de... (Il dit un épouvantable juron, et tape à tour de bras sur son cheval qui glisse et manque de se couronner,)
Georgette, s^ accrochant à Victoire. — Oh ! nous allons verser !
Victoire. — Non ! non ! n'ayez pas peur !
Georgeïte. — Il est méchant, ce cocher. Il bat le pauvre cheval. S'il lui rendait, le cheval ? Ce serait bien fait I Ça lui apprendrait ! N'est-ce pas, Vica?
Victoire. — Pour sûr !
Geokgette. — Mais les bêtes, ça ne rend jamais. Elles sont bêtes, les bêtes ! Angélique Lénivou a une tortue dans son pupitre. Ce qu'elle est malheureuse, cette tortue ! Une martyre ! Elle supporte tout ! Une grammaire, une géographie, un dictionnaire sur son dos ! tout !... tout !... Et elle crie même pas ! Moi, à sa place, je crierais.
Vicïonu:. — Surtout que vous êtes assez douillette.
Geoiigette. — Oh ! je la suis plus. C'est quand j'étais petite... Maintenant que je suis grande, je la suis plus. Tiens ! j'ai tombé en récréation, hier, dans la cour. J'ai tombé sur mon genou. Ça saignait, et j'ai pas pleuré ! Pourtant, ça saignait, je
t'assure ! et mon pantalon était tout déchiré.
Victoire. — Un des neufs ?
Georgette. — Je sais pas. Dis donc ?
(Mo)ifrant le paquet que tient Victoire.) Pourquoi que tu m'emportes du linge, cette fois, à la maison ?
Victoire. — Parce que vous ne rentrerez peut-être pas demain au couvent.
Georgette, tapant des mains. — Oh !
quel bonheur ! Quel bonheur ! Alors, c'est une vraie sortie !... Une sortie longue ! Oh ! que j' suis contente ! Oh ! vrai, que j' suis contente ! Ces demoiselles étaient jalouses, tu sais, ce soir? — « Voyez-vous, cette petite Georgette Rayon ? En a-t-elle de la chance ! Une sortie de faveur! JT dirai à ma mère, qu'on lui donne des sorties de faveur, à cette petite mioche-là. C'est une injustice ! » Et elles ne voulaient pas m'embrasser. Il n'y a qu'Angélique Lénivou qui a été gentille ; elle m'a donné un bon baiser...
D'abord, ça lui est égal, à Angélique Lénivou, ça lui est égal qu'on sorte, elle ; elle sort jamais !
Victoire. — Pourquoi donc ?
Georgetïe. — Elle n'a plus de maman, ni de papa. Je crois môme qu'elle en a jamais eu, de papa.
Victoire. — Pauvre petite !
Georgette. — Oui ! (Mt/.stérieitse.) Elle n'a qu'un notaire qu'a un gros nez et des petites lunettes d'or dessus. C'est lui qui lui a fait cadeau de sa tortue. Il vient la voir en visite au parloir, une fois par mois. Il lui apporte tout plein d'affaires ! Des joujoux, des bonbons, une montre bleue avec son chiffre, enfin beaucoup, beaucoup de choses ; mais y sent tout drôle, et ses joues piquent comme des aiguilles. Alors, Angélique I.énivou ne l'aime pas.
VicToiME. — Oh ! vrai nient ?
Gkougktte. — ^]lle l'aiuK^ pas en parent,
SORTIE DE FAVEUU 273
tu comprends, Vica ; rien qu'un peu seulement qu'elle l'aime... Gomme son prochain, tiens ! pas plus ! et elle dit toujours : « Rien ne remplace une maman ! »
Victoire. — C'est bien vrai, ça ! (Embarnissée.) A propos ! Il ne faudra pas faire trop de bruit en arrivant à la maison. Votre papa m'a bien recommandé de vous le dire.
Georgette. — Pourquoi ? Petit' mère a la migraine ?
Victoire, hésitante. — Elle est... elle est un peu malade... assez malade, même !
Georgette. — Qu'est-ce qu'elle a ?
(Inquiète.) Pourquoi tu me dis ça comme ça?
ViCTon^E. — Gomme ça ? Mais je ne vous dis rien.
Georgette. — Si ! tu as un air comme quand on veut pas parler ! {Agitée.) Qu'estce qu'elle a, maman ?
Victoire. — Elle a... (Elle la jwend sur ses genoux.) Ecoutez ! vous savez que Madame devait aller acheter un petit frère.
Georgette. — Non ! Une petite sœur ; c'était une petite sœur.
Victoire. — Eh bien... eh bien... elle y est allée... ; mais... c'était si loin... qu'elle... qu'elle est revenue bien fatiguée... Alors... alors... elle s'est couchée en arrivant do voyage... Vous... vous la trouverez couchée...
Georgette. — Et elle ?
Victoire. — Qui, elle ?
Georgette. — Ma petite sœur ?
Victoire. — Il n'y avait plus de petite fille... Alors votre maman a acheté un petit garçon. Un joli petit garçon.
Georgette. — Mon petit frère ?
Victoire. — Oui I
Georgette. — Je l'embrasserai ? .le pourrai l'embrasser?...
SORTIE DE FAVEIÎU 275
Victoire. — Je crois bien !
Georgette. — C'est à cause de lui qui faudra pas faire du tapage ? Ça lui ferait peur, n'est-ce pas ?
Victoire. — Bien sûr ! (Cherchant ses mots,) Et puis... et puis... à cause;... enfin... enfin votre papa... votre papa vous dira... lui-même... Pauvre Monsieur! Ah! il a de la peine votre papa, aile/ !
Georgette, tremblante. — Vica î Qu'est-ce qu'elle a, maman? Dis? Oh ! pourquoi tu me serres si fort !... tu me fais mal ! Pourquoi tu pleures, Vica ? Oh ! maman ! maman !... Qu'est-ce qu'elle a, ma petite maman ?... (Elle sanglote.)
Victoire, pleurant. — Voyons, voyons, Gegette, ma petite chérie, ma petite jolie, ne vous mettez pas dans un état pareil. (Elle essaie de la calmer en la berçant dans ses bras.) Vous êtes une demoiselle, à présent ; vous n'êtes plus un bébé ; vous
savez bien, vous me disiez tout à l'heure que vous étiez grande. Eh bien, une grande fille de six ans doit être raisonnable... Allons... allons... n'est-ce pas ? vous... vous serez raisonnable?... là... là... ma petite jolie... vous serez... raisonnable... Si, vous la verrez ?... Mais oui... oui... vous la verrez... On vous la laissera voir... Elle est si belle !... On dirait qu'elle dort !... Ce sera vous qui consolerez votre papa I... Votre cher papa... Vous, vous serez sa consolation!... Pauvre homme !
GeorpiEtte, cVuno voix fJ(kJiirantP. — Maman est morte ! Ma maman est morte ! Oh ! Vica ! Vica! maman est morte !
ViCTOiRK. — Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! C'est un grand, grand malheur ! Ce soir, oui, à quatre heures !... Mais... les mamans... les vraies mamans... ne meurent pas... tout à fait ; . . . vous. . . vous la re verrez ! ... un jour. . . bientôt... Je n'sais pas comment vous ex pli-
qiier ça ; mais, j'en suis sure !... Vous la reverrez bientôt. . .
Georgette, au milieu de sanglots. — Non! non ! Je veux la voir... Tout de suite !... Ma maman ! . . . Je veux. . . Je veux ! . . . Ah ! . . . ah ! maman !
(Elle ne peut plus parler ; son petit corps est
secoué de longs frissons d'abord, puis
demeure immobile.)
Victoire, au cocher. — Cocher ! Pressezvous un peu !
Le Cocher. — De quoi? J' peux pas aller plus vite !
Victoire, elle tdte le vinige crispé de Georgette qui est presque évanouie. — Ah!!!... Cocher! Arrêtez-vous devant ce pharmacien ! Arrêtez-vous donc, cocher !
Le Cocher, s' arrêtant. — C'est y qu'ail est malad', vot' gosse ?
Victoire. — Oui ! {Elle descend portant dans ses bras Georgette.)
Le Cocher, intéressé et suintement hienveillant. — Voulez-vous que je vous la porte ?
Victoire. — Non, merci !
(Elle entre dans la pharmacie^ pose Geor-
fjette évanouie sur une chaise ; le commis
r interroge des yeux.)
Victoire. — Voilà, monsieur ! C'est une petite fille que je suis allée chercher tout k l'heure à son couvent, parce que sa mère est morte cette après-midi ; alors...
(Et elle raconte ce qui vient de se passer dans le fiacre.)
Dans le bureau des omnibus de la place de la Madeleine y au mois de juin. Il jjleut à verse.
Colombe^ seize ans. Toute petite. Frimousse amusante, plus large que longue, de jeune chatte, disparaissant sous une avalanche dorée de cheveux roux. Sur ces cheveux extravagants et tapageurs, une toque très « enlevée ». Robe grise en étoffe de quatre sous, mais d'un joli ton. Boa gris en imitation de plumes. Au bras, un carton à chapeau.
M. GouRMOT^ soixante ans. Grosse moustache blanche. Tenue correcte, très soignée. Ruban rouge trop large à la boutonnière.
A cheval su?' son nez, un grand nez aux narines dilatées et velues, un lorgnon d'écaillé attaché à un mince fd d'or.
Le Cocher,, très vieux, sale ; de mauvaise humeur. Le dos courbé, plié en deux, sous une couverture de cheval.
M. GouRMOT, à Colombe qui vient s'asseoir près de lui avec une mine déceptionnée. — Encore complet « les Filles du Calvaire » ?
Colombe. — Oui ! voilà cinq omnibus pleines qui me filent sous les yeux. Ce que c'est marronnant !
M. GouRMOT. — Oh ! à cette heure-ci, et avec un temps pareil, il ne faut pas compter avoir delà place.
Colombe. — J' peux pourtant pas m'en aller si loin à pattes, avec mon carton...
M. GouRMOT. — Où allez-vous donc?
CoLOMiJE. — Rue Coquillière, prèsdeSaint- Ustache, livrer un chapeau à une dame
qu'est invitée à un « lunche »; j'arriverai trop tard^ pour sûr ! Ce qu'elle doit se manger les sangs, cette dame !
M. GouRMOT. — En effet, elle doit s'impatienter. Ecoutez ! Je vais prendre une voiture ; il faut justement que j'aille à la Banque ; je vous déposerai rue Goquillière, voulez-vous ?
Colombe, avec un regard en dessous. — Mais.... Monsieur... c'est que... je vous connais pas.
M. GouRMOT. — Eh bien, nous ferons connaissance.
Colombe. — Oh î non ! vous savez, j'ai pas l'habitude de me laisser causer comme ça par le premier venu.
M. GouRMOT. — Je ne suis pas le premier venu (Il montre son ruban rouge.), et je ne suis pas un voleur non plus; n'ayez pas peur !
Colombe. — Oh ! ben vrai ! Pour ce que
j'ai à voler ! Ça tiendrait sur le dos d'une puce ! (Elle rit.) Seulement...
M. GoLRMOT. — Voici justement un fiacre fermé, c'est une chance ! (Il appelle un cocher.) Cocher ! Hop I cocher ! hé ! cocher ! Nom d'un chien ! voulez-vous approcher quand on vous appelle 1 Cocher I (Le cocher^ ruisselant de pluie, s'approche du trottoir en maugréant.)
M. GouRMOT, il ouvre la portière , Colombe s^engouffre dans le fiacre. — Cocher! à l'heure ! Il est
Le Cocher, V interrompant. — J' marche pas à l'heure .
M. GouRMOT^ d\me voix ferme. — Il est deux heures un quart. Je vous paierai trois francs de l'heure. Ne faites pas le malin. Place des Victoires. Allez !
Le Cocher,, dompté, fouette son cheval. — Eh ! va donc, débris ! (Il part, et marche aussi lentement que possible.)
M. GouRMOT. — Quelle sale race que ces cochers !
CoLOMRE. — J'ai un oncle dans cette partie-là, mais en maison bourgeoise. Il est très comme il faut !
M. GouR3iOT. — Vous vivez chez vos parents ?
Colombe. — Pour sûr ! Quel âge que vous croyez donc que j'aie, pour vivre toute seule?
M. GouRMOT. — Dix-huit ans?
Colombe. " — Oh ! vous n'avez pas l'œil ! J's uis pas si vieille que ça ! Dix-huit ans ! merci ! comme vous y allez ! J'aurai seize ans le mois prochain.
M. GouRMOT. — C'est que vous paraissez très formée pour votre âge. (Il la frôle légèrement.)
Colombe. — Gh ! y ne me manque rien.
Ça ne paraît même pas autant, rapport à ma blouse qui est vague. Mais y me manque rien. Et vous, m'sieur?
M. GOURNOT. — Moi ?
Colombe. — Quel âge ? Dans les cinquante ?
M. GouRMOT. — A peu près.
Colombe, le regardant de très près . — Vous les paraissez pas ; vous avez un teint I un de ces teints !
M. GoURMOT. — ?...
Colombe. — Comme une rose, quoi î
M. Gourmot, flatté. — Oh !
Colombe. — Puisque je vous le^is. Vous ne devez pas vous fouler, pour avoir ce teint-là. Sûr que vous ne passez pas les nuits au travail, hein?
M. Gourmot, Vœil voilé. — Ça dépend !
Colombe, riant. — Oh ! ce que vous êtes rigolo! (Elle se tord.) Comment que vous dites ça? (Elle V imite.) Ça dépend ! (Elle rit phis fort.] On ne doit pas s'embêter avec vous. Quel métier que vous faites ? Vous ôtes rentier, pas vrai?
séduction!... 285
M. GouRMOT. — Je suis en effet retiré des affaires ; mais j'ai eu une vie très active, et encore, aujourd'hui, je m'occupe de mes intérêts... Il faut tant d'argent pour vivre à présent. Tout coûte si cher! (Il soupire.)
Colombe. — Oui... Les cocottes sont pas pourre rien.
M. GouRMOT. — Les cocottes ? Quelle horreur ! (Indigné.) Les cocottes ! Je déteste ces femmes-là! Maquillées, truquées... Elles me répugnent. Non, ce que je cherche, ce qui me plaît, c'est une petite fille bien naïve, bien tranquille, bien sage, qui me comprenne, qui m'apprécie, qui m'aime...
Colombe. — Oh ! c'est pas un article rare ; il y en a plus de sept sur la place de Paris, des gosselines de ce numéro-là !
M. GouRMOT. — Certes, il y en a, mais si peu de vraiment intelligentes... de discrètes !... Moi, avant tout, j'exige de la discrétion !
Colombe. — Vous ôtcs marié?
M. GouR3iOT. — Oui, et j'ai de grands enfants. Alors, n'est-ce pas ? Je suis tenu à beaucoup de réserve, de précautions... Les jeunes filles de votre âge n'admettent pas ça. La première chose qu'elles font, une fois installées, c'est de dire à leurs petites amies : « Tu vois cette jolie robe, ces beaux bijoux ? C'est M. Un Tel qui me les a donnés. » Alors, ça se répète, et j'ai des ennuis.
Colombe. — Vous êtes encore bon enfant de dire votre nom. On prend un « sodonyme ». Une supposition que vous vous appelez Dufour, on dit à sa maîtresse : « Je m'appelle Benoît ». Attrape ! Ni vu ni connu ; cherche ma fille !
M. GouRMOT. — Oh ! vous êtes une petite malicieuse, vous !
GoLOMiŒ. — J'ai du vice pour certaines choses ; mais, pour d'autres, y a pas phis cruche que moi. Ainsi, tenez ! J'ai encore personne, croyez-vous !
M. GouRMOT. — Personne ?
Colombe. — Oui, personne. Pas d'amoureux. A l'atelier, ces demoiselles se paient ma figure et disent que je suis une Jeanne d'Arc, parce que j' sors jamais 1' dimanche; j' reste à la maison, avec mes parents, à me raser en famille. Pourquoi que je sortirais ? Pour me balader avec des calicots, des voyous! Ah! non! C'est pas mon goût!.... Tiens ! est-ce que nous sommes déjà arrivés ? Voilà le sapin qui s'arrête.
M. GouRMOT. — Non ! C'est un encombrement de voitures. Mais nous ne sommes pas loin de la Banque. Dites-moi, quel numéro, rue Coquillière ?
Colombe. — Je l'ai dans mon sac ; attendez que je cherche. (Elle fouille dans son ridicule, en retire un miroir, une bourse de peau très sale contenant de la poudre de riz, un peigne de poche en imitation d'écaille, un mouchoir rose garni de fausses
dentelles, un porte-monnaie usé^ plat et flasque^ des épingles à cheveux, un petit sac de bonbons poisseux de chez r épicier, un numéro de journcd illustré représentant une femme toute mie avec des bas noirs, une chanson de café-concert et, enfin, une facture dans une grande enveloppe jaune.) Voilà ! (Elle lit la facture.) W^' Fondeur, 40 bis^ rue Coquillière.
M. GouRMOT, au cocher. — Cocher, 40 bis^ rue Coquillière. Vous vous arrêterez un peu avant. (A Colombe.) Vous en aurez pour longtemps, chez cette dame ?
Colombe. — Le temps de monter et de descendre. J' vais pas rester à me faire enlever le ballon, rapport au retard, n'est-ce pas ? Je donnerai mon carton à la bonne, et je me trotterai.
M. GouKMOT. — Alors, voulez-vous que je vous attende, ma petite?...
CoLOMiJi:. — Colombe, Colombe Souillot.
Je ne peux pas souffrir ce nom-là, Souillot ! Appelez-moi seulement Colombe. C'est un chic nom. Un nom d'oiseau. C'est le cas d' r dire ! (Elle rit.)
M. GouRMOT. — Jolie petite Colombe ! Je sens que vous me plairez ! que vous me plairez... infiniment... (Il frémit.) que je vous aimerai, que je vous adorerai... si vous êtes gentille, raisonnable... discrète... Vous voudrez bien que je vous adore? (Il Uétreint dans ses bras.)
Colombe. — Oh ! ne me serrez pas comme ça... Vous m'enlevez le souffle!...
M. GouRMOT, crescendo. — Vous voudrez bien ?
Colombe. — Oui, mais lâchez-moi, matin ! Vous êtes fort ! J' parie que j'ai un bleu au bras.
M. GouRMOT. — Je suis vigoureux... étonnamment vigoureux !
(Il veut de nouveau l'attirer à lui.)
Colombe. — Oh ! faites attention ! Il ne pleut plus... Les passants nous 'regardent... Faites attention !
M. GûuRMOT, fiévreux. — Je vais baisser les rideaux.
Colombe. — Oh ! non ! C'est pas une chose à faire ! non ! j' n' veux pas !... Pas maintenant ! Voyons ! vous me décoiffez toute ! J' vais avoir Tair d'une folie. Soyez sérieux !
M. GouRMOT. — Vous avez raison ! Tu as raison ! Tu es un amour ! Un amour d'enfant, de trésor ! Oh ! je t'aimerai ! Et, dis-moi ? C'est vrai, c'est bien vrai, tu n'as pas d'amoureux, pas d'amant, tu es sage ?
Colombe. — Je fais jamais de forgeries, c'est pas mon genre. Je vous l'ai dit, je vous le répète, j' vous le jure sur ce qu'il y a de plus sacré : j'ai personne !
M. GouKMOT. — Crois-tu ([ue tu m'aimeras, moi ?
Colombe. — Pour sûr ! Vous avez l'air
convenable. Puisque j' dois sauter, autant que ce soye avec du monde bien, comme vous. D'ailleurs, ça toujours été mon idée dans mon tréfonds, cette idée-là de sauter avec du monde bien.
M. GouRMOT. — Ah ! tu es exquise ! Alors. . . (La voiture s'arrête.) Qu^est-ce qu'il y a ? Ah! Nous sommes rue Goquillière. Ecoute, mon petit chéri, ma Colombe, tu vas aller porter ton chapeau, je vais t'attendre dans ce fiacre ; quand tu reviendras, nous irons manger des gâteaux chez un pâtissier, et puis nous causerons bien gentiment de nos petites affaires ; nous arrangerons notre avenir, tu me diras ce dont tu as envie... tes petits rêves ;.. si je puis, si je puis... situ n^es pas trop exigeante... tu verras, tu verras... Il n'y aura pas une petite chérie si heureuse que toi !... (Il s'attendrit.)
Colombe, descendant du fiacre. — Oh ! ce que vous êtes bon ! Vrai ! Allons ! ne vous
FlAOllES
émotionnez pas. Je fais qu'aller et venir... (Elle s'élance sous la porte cochere, son carton à la 7nain, demande M"^ Fondeur ; sur l'annonce que cette dame habite au quatrième étage, elle grimpe vivement Vescalier, la figure épanouie, les yeux brillants et elle pense:) Chouette ! me v'ià séduite. Ça y est !
A la sortie du Théâtre-Français, un soir oii l'onjoueldi Vie de Bohême.
La Baronne Brouillard^ soixante ans. Obèse, avec une tête encore assez fine, mais effroyablement maquillée. Des cheveux trop blonds, d'un blond d'enfant au maillot, frisottent sous une petite capote de tulle blanc. Elle est enveloppée dans une somptueuse pelisse de zibeline et s'appuie sur le bras d'Edouard Flamil, un jeune homme qu'un ami commun lui a présenté dans la soirée.
Edouard Flamil, vingt-trois ans. Très grand, très blond, les épaides larges, le teint frais, l'aspect correct. Ressemble à une
gravure de modes anglaise. {D^ ail leur s, est Méindional.)
La Baronne, à un gamin qui est allé chercher sa voiture. — Eh bien ?
Le Gamin. — Y gn'est pas.
La Baronne. — Vous avez demandé le cocher Martin, de la rue de Gourcelles ?
Le Gamin. — Oui, madame, y gn'est pas !
La Baronne. — Etes-vous allé place du Palais-Royal ?
Le Gamin. — Je suis été aux voitures gardées, aux voitur' ed' maîtres... y gn'est pas!
La Baronne. — C'est inouï !...
Edouard, il donne une petite pièce blanche au gamin. — Va donc voir rue de Richelieu.
Le Gamin. — Oui, m'sieur ! (// se met à courir du côté de la rue de Richelieu.)
La Baronne. — Quel ennui ! Pourvu
EN rÉRIL... 295
qu'il ne soit pas arrivé un accident à Louly.
Edouard. — Louly?
La Baronne. — Ma jument. Une bonne bête que j'aime beaucoup. Aimez-vous les chevaux, monsieur ?
Edouard. — Pas énormément. Je leur préfère les ânes. J'ai un faible pour les ânes.
La Baronne. — Ah ! oui, les ânes !
Être tremblant de froid, ou de chaud étouffant, Happé par le mâtin, lapidé par l'enfant...
Pauvre animal glorifié par le poète ! Je l'adore aussi ! Je suis enchantée de me trouver en communion de goûts avec vous, monsieur... enchantée!
(Edouard sourit complaisamment, tout en regardant de droite et de gauche si la voiture de la ba?'onne n'ar7Hve pas.) La Baronne, qui suit son regard. — Décidément, Martin n'est pas là !... Il se sera grisé, ou Louly est malade. Je vais être
obligée de prendre un fiacre. Voulez-vous avoir la bonté d'appeler un fiacre, monsieur? [Justement, il en passe un à ce moment.
Edouard fait signe an cocher, un cocher
jeune, à chapeau blanc, à collet jaune.
Il s'arrête près du trottoir.)
Edouard. — Vous êtes libre, cocher?
Le Cocher. — Quel quartier?
La Baronne. — Rue de Gourcelles.
Le Cocher, bienveillant. — J' suis d' l'Étoile, ça m' va !
{Edouard ouvre la portière et aide la baronne Brouillard à monter.)
La Baronne, bas. — Quelle- figure a-t-il, ce cocher?
Edouard, étonné. — Quelle figure ? Mais une excellente figure ; pourquoi, madame?
La Baronne. — C'est que je ne suis pas très rassurée, vous savez ! Justement, ce soir, je ne sais pas à quel propos, j'ai eu la sottise de mettre mon collier de rubis...
Edouard. — Je vais lui demander son numéro.
La Baronne. — Oh ! ce n'est pas parce que vous aurez son numéro que cela l'empêchera de me dévaliser, s'il en a envie !...
Edouard. — Alors, voulez-vous me permettre de vous reconduire chez vous, madame ?
La Baronne, minaudant. — Mais ne sera-ce pas indiscret ?
Edouard, poli, quoique un 'peu frais. — Comment donc ! Trop heureux !... Quel numéro, rue de Gourcelles ?
La Baronne. — 108. Mais, vraiment...
Vous m'affirmez que je ne suis pas indiscrète!... Que je n'abuse pas?... Vous êtes peut-être attendu par des amis... {Avec intention.) Par une amie...
Edouard. — Nullement ! (Au cocher^ Cocher ! i08, rue de Courcelles !
(// monte dans le fiacre, et s'assied près de
3/me Bi'ouillard . Le cheval part à une
allure rapide. Silence.)
La Baronne. — Je suis ravie de ma soirée aux Français... La Vie de Bohême est une pièce délicieuse, n'est-ce pas, monsieur?
Edouard. — Hum!... Un peu coco. Vous ne la connaissiez pas, madame ?
La Baronne. — Non ! A la reprise, il y a quelques années, j'habitais le Midi, et à la création, qui date, je crois, de 1851, naturellement je n'ai pas pu la voir. {Riant avec aplomb.) Je n'étais pas encore de ce monde.
Edouard. — M"^ Bachel Boyer est tout à fait réjouissante. Toute la partie comique, du reste, est encore agréable. Ce qui a vieilli, terriblement, c'est le côté mélo.
La Baronne. — Vous n'avez pas été ému ?
Edouard. — Pas une seconde.
La Baronne. — Est-ce possible ? Oh !
Tamour de cette charmante petite Mimi pour l'ingrat Rodolphe est pourtant une chose qui serre le cœur... Vous allez vous moquer de moi, monsieur, j'ai pleuré !
Edouard. — Gela tient au talent de M''® Lecomte, sans doute.
La Baronne. — Oui ; mais aussi à la situation, qui est poignante, et à ma nature particulière. Le croiriez-vous, monsieur, vivant à une époque comme celle-ci, à une époque de positivisme, de réalisme, de naturalisme, d'ex€essivités brutales en un mot, je reste, je demeure une femme de tendresses, d'illusions, de sensibilités aiguës ! Vous me trouvez étrange, n'est-ce pas ?
Edouard, courtois. — Mais non, madame.
La Baronne, s^ appuyant un peu contre lui. — Si! vous devez me trouver étrange... Je reconnais que je ne devrais pas être ainsi... Les hommes, en général, n'apprécient pas les créatures d'exception; ils préfèrent celles
qui les font souffrir... Les coquettes, les vicieuses... Mais, moi, moi... Voulez-vous que je vous fasse un aveu ?...
Edouard, se reculant. — J'en serai très honoré...
La Baronne. — Eh bien, je suis née.... une victime ! Oui, une victime I Les peines qu'il me faut endurer, si elles sont d'un certain ordre, c'est-à-dire d'un ordre amoureux, je les supporte avec joie. Je dirai plus... Je les désire ! Car, voyez-vous, je crois que je suis née pour ce genre de douleur spéciale... Douleur d'amour! Douleur d'amour est indispensable à ma vie !
[Elle pose sa main sur le genou cVEdouard, Silence gêné.)
La Baronne, d'une voix sourde. — Comment... comment vous appelez-vous?
Edouard. — Comment... je ?...
La Bakonne. — Oui ! votre petit nom I
Edouard. — Edouard.
La Baronne. — Edouard I Quel nom viril ! Sans féminin! Il n'y a pas d'Edouarde, ni d'Edouardine. {Répétant avec énergie.) E-douard! Gela vous va bien de vous appeler Edouard I J'aurais dû deviner que vous vous nommiez ainsi, rien qu'à votre carrure, à vos épaules...; c'est un nom robuste comme vous!
Edouard. — Oh ! il ne faut pas se fier aux apparences... J'ai l'air comme ça... Mais, au fond, je ne suis guère solide... {Se forçant pour tousser.) Ainsi, je tousse, je tousse beaucoup: le matin, au réveil ; le soir, la nuit même... surtout la nuit! (// arrive à se donner une quinte.) Tenez,, vous voyez ! {Il tousse très fort.)
La Baronne. — Ça ne fait rien ! {Elle lui prend les deux mains dans les siennes.) Et moi, moi, quel petit nom pensez-vous que j'aie; dites... dites... Edouard?
Edouard^ Pair extrêmement embêté. —
Je... je ne sais pas! (Tout à coup, il pense à sa grand^merey une honnête et respectable dame, à peu près de Vdge de la baronne, et qui s^ appelle Clo tilde; immédiatement, il suppose que ce nom, à la mode vers 183S, doit être celui de M""® Brouillard. Il essaie de dégager ses mains.) Glotilde?... Est-ce Glotilde ?
La Baronne. — Non ! non ! Quelle horreur I Glotilde! Non, je m'appelle... Devinez. Regardez-moi, d'abord. Blonde, grasse, un peu grasse, peut-être, mais j'ai des chevilles de fillette ; et si ma taille n'est pas plus fine, c'est que je tiens, par-dessus tout, à garder la peau blanche sous mon corset... Oui, c'est si rare une peau blanche ! Voyons, vous ne devinez pas mon petit nom?... [Elle se penche sur Edouard et lui met tout près de son visage sa figure allumée d'aïeide libertine.) Huguette,... là... Je suis une petite Huguettc... G'est gentil, Huguette, pas?
Edouard. — Très gentil. [Levant brusquement la vitre.) Oh ! Aïe! aïe !
La Baronne. — Quoi donc ? Qu'avez-vous ?
Edouard. — J'ai... j'ai... je vous demande pardon : mais, je me sens tout à fait mal à l'aise...
La Baronne. — Où avez-vous mal ?
Edouard. — A la tête, au cœur, mais surtout à la tête... Je suis véritablement honteux, confus, madame; mais je... je saigne du nez... C'est ridicule... grotesque... Je me rends parfaitement compte que c'est grotesque...
(// applique son mouchoir sous son nez.)
La Baronne. — Vous êtes sujet aux saignements de nez?
Edouard. — Sujet... C'est trop dire; mais les violentes émotions m'en donnent quelquefois.
La Baronne. — Voulez-vous mon mouchoir?
Edouard. — Mille mercis.
La Baronne. — Et ils durent longtemps, vos saignements de nez?
Edouard. — Assez longtemps. Je vais vous demander la permission de descendre, madame.
La Baronne, insistant dhine voix implorante. — Voulez-vous venir chez moi... Je crois que j'ai de l'amadou...
Edouard. — Oh! non, madame ! vous êtes trop bonne... L'amadou ne me réussit pas. De l'eau, de l'eau glacée... Je vais entrer dans un café. (// ouvre la portière.)
La Baronne. — Ne descendez pas comme ça ! [Au cocher.) Cocher ! arrêtez ! arrêtez !
Edouard. — Oh ! c'était ' inutile ! [La voiture s^ arrête.) Croyez bien, madame, que je suis désolé !... (// descend, et se tient debout y son chapeau à la inain.)
La Baronne, faisant bonne contenance. — Couvrez-vous, je vous prie ! J'espère avoir
le plaisir de vous revoir bientôt. Je suis chez moi tous les mardis de cinq à sept.
Edouard, très respectueux. — Vous êtes mille fois bonne. J'aurai rhonneuf d'aller chez vous prochainement vous présenter mes hommages... Bonsoir, madame.
La Baronne. — Bonsoir, monsieur.
(// donne im grand coup de chapeau^ et s^ éloigne avec précipitation.)
La Baronne, au cocher. — Allez, cocher ! ^t elle pense j mélancolique.) Encore un qui n'a pas compris !
Pourquoi resterais-je?...
(Shakspeare.)
Un jour d'automne, doux et mélancolique, légèrement embrumé, mais si peu ! Il est quatre heures et demie du soir, le soleil vient de se coucher dans des draperies de nuages gris pâle, et le Bois, peu à peu attendri par la venue delà nuit approchante , prend une apparence recueillie.
M""^ Dastier, quarante-six ans. Belle encore, le teint mat, la bouche enfantine, rosée, très fraîche ; une auréole de cheveux roux autour d'un front pur et résolu. Des yeux de tristesses, de pensées lointaines... Elle est vêtue de coideurs sombres. Un chapeau de
velours noir, un collet de loutre. A sa ceinture, deux ou t?'ois chrysantèmes clairs, mais petits et modestes, de ceux qui se vendent dans les rues.
Le Cocher, quarante ans. Énorme, apoplectique, de gros sourcils épais ; livrée verte à boutons de cuivre, très propre. Vieux gants rouges nettoyés. Affecte la tenue correcte d\in cocher de bonne maison. Il est devant la porte du Jardin d^ Acclimatation, et regarde, de droite et de gauche, en quête d'un client.
M""" Dastier, rappelant. — Cocher !
Le Cocher, il s'approche. — Voilà, madame !
M""' Dastier. — Vous êtes libre, cocher?
Le Cocher. — Oui, madame.
M™" Dastier. — Quelle heure avez-vous ?
Le Cocher, il regarde sa montre. — Quatre heures dix.
M"' Dastier. — Je vous prends à Theure.
Le Cocher. — Bien, madame.
M"® Dastier. — Conduisez-moi du côté de Suresnes.
Le Cocher. — A Suresnes ?
M"^ Dastier. — Non ! sur la route seulement ; je vous arrêterai.
Le Cocher, pensant. — Bon ! un rendezvous !
(Il attend que la portière soit refermée, puis
il effleure son cheual avec la mèche de son
fouet.)
^jnae DASTIER, à elle-même, baissant les vitres. — Gomme il fait chaud ! (Elle dégrafe le col de son manteau.) J'ai marché trop vite, j'étouffe. Je ne me souviens pas d'avoir jamais vu un commencement de novembre pareil... J'en ai vu, pourtant, des mois de novembre... Ah ! j'en ai vu !.., Quarante?... Oh ! plus... plus de quarante... Voyons... Quand j'étais chez ma grand'mère de Nérac, quel âge avais-je ?... Cinq ans ?... Quatre
ans?... Cinq ans, j'avais cinq ans... oui... cinq ans ! Les fusains plantés sous la fenêtre du « salon de compagnie » me semblaient grands comme des arbres, et, sur leurs petites feuilles vert sombre, raidies de froid, je me souviens que je cueillais des gouttelettes de givre que je m'imaginais être des bonbons de cristal... Gomme j'avais peur d'être surprise, d'être grondée, d'être fouettée, pendant que je mangeais ces petits fruite de glace ! . . . On me l'avait défendu. Je le faisais quand môme. Pourquoi ? Je craignais mon père horriblement... Je tremblais devant ma mère, l'un et l'autre ne me ménageant pas les coups, et cela ne m'empêchait pas de désobéir !... — (( Il faut élever les enfants avec sévérité, ne leur passer aucun caprice, aucune fantaisie ; ce sont de petits animaux qu'on doit dresser à la cravache ! » Ainsi parlait mon père... il ajoutait : « D'ailleurs, ça leur apprend la vie !» — « Remercie-moi de t' avoir mise
au monde », disait souvent ma mère en me donnant un soufflet... Je la remerciais humblement.
Quelle enfance ! Est-ce le souvenir terrifié de ces jours noirs, qui m'a rendue si faible lorsqu'à mon tour je suis devenue mère et qu'il m'a fallu élever ma fille? Sûrement 1 Je n'ai pas voulu qu'elle souffrît ce que j'avais souffert ! Je lui ai épargné l'angoisse affreuse de se sentir, petit être sans défense, visà-vis de parents brutaux. Et, loin de lui demander de la gratitude pour lui avoir donné là vie, chaque jour, à force de tendresses, de sacrifices et de dévouements, je me suis appliquée à me faire pardonner ce triste, ce lamentable présent !
Geneviève a été gâtée... c'est certain... trop gâtée... Aujourd'hui, mariée, éloignée de moi, c'est à peine si elle songe à m'écrire de temps en temps. . . rarement. . . Et, si je me plains... « Tu es trop sentimentale, maman,
tu me fais l'effet d'une romance de Loïsa Puget, le Soleil de ma Bretagne ou la Confession du Brigand, avec accompagnement de piano-forte !... »
Elle a raison, je suis trop sentimentale, et toutes mes erreurs, toutes mes fautes, ont été des erreurs, des fautes sentimentales... absurdement sentimentales !...
{A ce moment, la voiture passe devant un petit lac, à droite de la route qui va à Longchaynp.) Ce petit lac ! Il faut que je lui dise adieu. (Au cocher.) Cocher !
Le Cocher. — Madame ?
W^ Dastier. — Arrêtez-vous une seconde, je vous prie !
Le Cocher. — Oui, madame.
(Il arrête son cheval. ^i°"* Dastier descend, elle prend un p^etit sentier jonché de feuilles sèches, et se dirige vers le lac qxCun brouillard très doux enveloppe mollement à gauche, imprécisant ses contours de telle sorte
qu'on ne distingue pas Vautre rive. Seul, très haut, très droit, un arbre, un peuplier, se dresse, fière silhouette brune et hardie, vers le cieL)
M°® Dastier, regardant V arbre. — Dépouillé du mensonge des feuilles, c'est joli, un arbre dévêtu !... {Elle s'approche du lac.) Le jour où nous sommes venus ici, Pierre et moi, il faisait un temps de neige et de désolation ; mais que nous étions gais et heureux 1 « Je ne veux pas que tu mouilles tes petits petons, ma chérie ! » et, devant le cocher stupéfié, en descendant de la voiture qui attendait à la place même où est la mienne en ce moment, Pierre m'a portée dans ses bras, « pour faire voir à la dame jolie, si vivante et si rose, qu'il serrait sur son cœur, l'eau froide, figée, morte » !
Pierre !... Je l'ai rencontré l'autre matin; il avait l'air d'un monsieur riche qui va chez son agent de change. Il est passé près de moi
sans me voir, ou, ce qui est pis, sans me reconnaître ! Il était pressé ; et sa figure pâle, bouffie un peu, sortait importante d'un col en fourrures précieuses...
Où est le temps oii son pardessus, un pardessus de drap marron, coupé par un romanesque tailleur de Montmartre en forme de pourpoint, nous servait, pendant nos longues nuits d'amour trop courtes pour nos désirs, de couverture et de couvre-pieds ?... 11 était pauvre alors, Pierre !... moi aussi... mais on s'adorait !...
(Elle ferme les yeux et répète mentalement plusieurs fois : On s'adorait! on s'adorait! Tout à coup, elle frissonne, ouvre brusquement les yeux, et reprend d'un pas pressé le petit sentier qui la ramène à la route ; elle remonte en fiacre.) M'"° Dastieu. — Allez, cocher !
(La voiture repart.) M"* Dastier. — Voyons ! je n'ai pas peur ?
Je suis bien décidée ? Oui !... Oui, je suis décidée. Je veux en finir. Mais il ne faut pas que je me manque, comme il y a quatre ans. J'ai été maladroite, il y a quatre ans !... Je ne savais pas. Maintenant, je sais... je sais très bien !... (Elle soi^t d'une poche de son collet de loutre un petit revolver.) Je serai peut-être défigurée... Après ?... Quelle épouvantable chose !... Je vais avoir du sang dans les cheveux, du sang mêlé à de la cervelle... ma pauvre cervelle ! Receleuse de chimères, de vains espoirs, de rêves avortés... elle va jaillir...
Ce sera très vite fait... Et puis je serai un cadavre, une chose. On ne dira plus : madame Dastier, en parlant de moi ; on dira : « le corps »..; il faut rapporter le corps ! Où me rapportera-t-on ? Chez moi ? A la Morgue ? Que m'importe !... Qui me pleurera?... Personne !... Mon mari ?... Non. Ma mort, même tragique, même honteuse, lui apporte
la fortune, la liberté... Alors, secrètement, il s'en réjouira... Geneviève ?... Ma fille déplorera sûrement mon suicide ; mais, outrée de l'ennui, du scandale qui en résulteront, elle oubliera les vingt ans de bonheur que je lui ai donnés, pour ne se souvenir que de cette dernière faute, dont elle pâtira un peu... et sa rancune sera plus violente que sa douleur... heureusement!
Alors... Alors qu'on fasse de moi ce que l'on voudra ! (Elle approche le revolver de sa bouche.)
Gomme je suis calme !... Mon cœur ne bat pas plus fort que tout à l'heure ! . . . moins fort même... (Elle dépose sur le coussin, près d'elle, un portefeuille.) Il y a deux billets de cent francs là-dedans, ce sera pour le cocher. . . Il ne se doute guère, cet homme, qu'en ce moment je pense à l'indemniser de l'ennui qu'il va avoir dans un instant... Dans un instant ?... Oui ! dans un instant... tout de
suite ! (Ses dents se choquent contre Vacier froid du revolver,) Mon Dieu ! Mon Dieu! Si c*est une faute que je vais commettre, pardonnez-moi; mais je n'en puis plus.., je n'en puis plus ! Je suis si lasse... si lasse!... trop lasse pour continuera vivre... J'en ai assez... assez... assez !...
(Elle jette un rapide et intense regard autour d'elle. Les bois et les pelouses s'endorment au milieu de vapeurs légères comme des écharpes de gaze transparente. La route est déserte, le calme est profond. M^"" Dastier presse la détente du revolver, et pousse un cri terrible.)
Le Cocher, arrêtant son cheval. — Qu'estce que c'est ? Qu'est-ce qu'il y a ? {Il descend et regarde par la vitre dans la voiture, mais il fait sombre et il n'aperçoit qu'imparfaitement une forme renversée sur les coussins ; alors, il ouvre la portière.) Madame ! Qu'est-ce qu'il y a ? Madame ! Hé ! Madame ! (Il en-
flamme une allumette^ et il voit sa cliente livide^ inondée de sang, les yeux grands ouverts.) Nom de D. . . ! Elle s'est tuée ! Me v'ià propre !