‹ FiacresChapitre 10 sur 12 · DANS LA DÈCHE · texte numérisé non relu

DANS LA DÈCHE

Elise. — On a beau dire, les enfants, c'est une consolation! Ça distrait... ça occupe... Moi, je n'ai rien à aimer dans ce genre-là !...

A>DRÉE. — Mais si ! Tu as Berthe.

Elise. — Maman? Oh ! ce n'est pas la même chose.

Andrée. — Et puis, tu as de la galette, de la bonne galette. Ça remplace tout !

Elise. — Tu crois ?

Andrée. — Sûrement ! C'est quand on est dans la dèche qu'on apprécie la braise, va ! C'est alors qu'on comprend la valeur d'un louis ! Un louis ! Qu'est-ce que c'est que ça, un louis ? Vingt balles ! On lève les épaules, on rigole, on s'en f. .. Quand j'étais aux Folies-Tragiques, que je jouais le rôle de la commère dans la revue Montez donc.

Messieurs ! je donnais un louis, pour un oui, pour un non, à mon habilleuse, aux machinistes, à tous ceux qui étaient là.

enfin! L'or me filait entre les doigts... Ça se savait ! Tout le monde me tapait. J'étais sur toutes les listes de souscription. Tu aurais vu mon nom en tête !... Oui ! toujours la première ! M"*' Andrée Silouy : deux points : 20 francs! Et allez donc ! Si je pouvais seulement en rattrapper quelquesuns aujourd'hui, de ces louis-là !

[Elle soupire profondément,)

Elise. — Ecoute, ma vieille, sois franche. Combien as-tu besoin? [Elle tire sa bourse.) Je peux t'obliger de cinquante balles, sans pâlir. Ne te gêne pas. Veux-tu cinquante francs ?

Andrée, émue. — Oh! ce que tu es gentille ! [Elle prend le billet.) Je te remercie... je te remercie — sans phrases, tu sais — de tout mon cœur ! Tu ne sais pas^ tu ne peux pas savoir Je plaisir, le grand bonheur que tu me fais, ce soir,... justement ce soir... ce soir surtout ! en me prêtant

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cet argent-là ! Ce que j'avais de l'ennui !... Un ennui... enfin... Si j'avais pu pleurer ! Mais je ne pouvais pas... Tu comprends ? Mes yeux, le maquillage, le truc, enfin... Il n'y avait pas moyen de laisser dégouliner tout ça. Je retenais mon envie de pleurer.. A présent, je vais m'en donner ! [Elle passe son mouchoir sur ses yeux^ le mouchoir est plein de crayon noir.) Tu vois ! Ça commence! Dans cinq minutes, j'aurai une fiole décomposée... Mais, ça m'est égal ! Au contraire ! Pense ! Je vais rentrer seule chez moi ! Oh ! ce que je suis contente ! [Elle éclate en sanglots.)

Elise, apitoyée. — Va, va! pleure ton soûl, pauvre chien ! [Elles arrivent au coin de la rue de Bunkerque^ près de la gare du Nord. Elise, au cocher:) Cocher! arrêtezvous en peu avant la brasserie.

Le Cocher. — Laquelle ? La vôtre, ou la mienne que je vous ai parlé ?

Elise, sèchement. — La mienne. Faites ce qu'on vous dit. {A Andrée., d\in ton doux:) Puisque tu es en train de (pleurer, je parie que ça te ferait du bien de parler aussi de Léon?

Andrée. — Oh ! oui, ça m'en ferait !

Elise, regardant l'heure à la gare. — Il est dix heures moins vingt, Edouard sera là dans une demi-heure. Tu as le temps... va... cause... soulage ton cœur. {Et elle se cale dans la voiture, la physionomie sympathique.)

Olivier Jamet^ trente-huit ans. Une tête

amusante et fine sur un torse râblé de

lutteur.

Marie- Anne, trente-quatre ans. Jolie ? non!...

Bien faite., beaucoup de grâce et de charme,

des yeux de velours vert.

Le Cocher. Sans physionomie très spéciale,

l'air plutôt grincheux, cependant.

Boulevard Rochechouarty près du cirqne

Fernando^ une après-midi de printemps^

vers trois heures.

Olivier, s' approchant du fiacre dans lequel se trouve Marie-Anne. — Bonjour, Marie- Anne !

Marie-Anne, elle devient très ronge ^ puis pâle. — Bonjour, Olivier !

Olivier. — Est-ce que je vous ai fait attendre ?

Marie-Anne. — Quelques minutes seulement. Je suis arrivée un peu à l'avance...

Olivier. — Vous?...

Marie- Anne, avec un petit sourire gêné. — Oui !celanemeressemblepas,n'est-ilpas vrai?

Olivier. — Pas beaucoup. Nous allons ?...

Marie-Anne. — Où vous voudrez.

Olivier. — A quelle heure faut-il que vous rentriez chez vous ?

Marie- Anne. — Pour le dîner.

Olivier. — Moi aussi. Nous avons un peu de temps. Tant mieux ! Voulez-vous que nous allions aux Buttes-Ghaumont ?

Marie-Anne. — Volontiers !

Olivier. — Vous ne devez connaître personne dans ce quartier-là, il me semble.

Marie-Anne. — Personne !

Olivier. — Moi non plus. Nous pouvons nous y risquer. {Au cocher,) Cocher ! conduisez-nous aux Buttes-Chaumont. Vous n'avez pas besoin de crever votre cheval, nous ne sommes pas pressés.

Le Cocher, entre ses dents, — Pus souvent que j' crèverais ma jument pour un « borgeois » !

Olivier. — Vous dites ?

Le Cocher. — J' dis rien.

(Il fait semblant de fouetter sa bête, qui part au petit trot.)

Olivier, montant dans la voiture. — Ce n'est pas un père, cet homme-là !

Marie-Anne. — Un père ?

Olivier. — Oui ! Autrefois, vous disiez que, pou* vous, il y avait que deux sortes de cochers : les pères ou les assassins! Le cocher poli, affable, complaisant, était un père ! Le grognon, l'insolent, un assassin !

Georges a été malade der-

Marie-Anne. — Vous vous souvenez de cette niaiserie-là !

Olivier. — Je me souviens de tout!

(Silence.)

Olivier. — Vos enfants vont bien?

Marie- Anne. ■ nièrement.

Olivier. — Qu'est-ce qu'il a eu?

Marie- Anne. — Toujours ses maux de gorge.

Olivier. — 11 va mieux ?

Marie- Anne. — Il est guéri.

Olivier. — Et Jeanne?

Marie-Anne. — Jeannot devient une demoiselle. Elle veut qu'on lui fasse un chignon.

Olivier. — Et ses ongles ?

Marie-Anne. — Elle ne les mange plus.

Olivier. — Est-ce qu'elle parle quelquefois de moi ?

Marie -Anne. — Souvent ! Hier, tenez !

hier encore, elle a vu votre nom sur un journal, et elle a dit : « Maman ! Olivier Jamet, qui fait des pièces de spectacle, c'est notre Olivier, pas? notre Olivier à nous? »

Olivier. — Pauvre petite gosse ! Elle a dit ça ?

Marie-Anne. — Oui ! Et son père était là !

Olivier. — Quelle figure a-t-il faite?

Marie- Anne. — Sa figure fermée. Vous vous souvenez? Puis il m'a regardée... J'ai rougi!

Olivier. — Pensez-vous qu'il se soit jamais douté de quelque chose ?

Marie- Anne. — 11 se doute seulement depuis que c'est fini, qu'il n'y a plus rien... depuis un an !

Olivier. — Déjà un an !

Marie-Anne. — Un an. J'ai pu dissimuler trois ans mon bonheur. Je n'ai pas su cacher mon désespoir ces douze derniers mois.

[Elle détourne un peu la tête, et regarde au travers de la vitre.)

Olivier, il hd prend la main. — Mais vous êtes guérie, n'est-ce pas, Marie-Anne, vous ne souffrez plus ?

Marie- Anne, la voix altérée. — Je ne souffre plus.

Olivier. — Alors, on va pouvoir être de grands amis, encore ?

Marie-Anne, toujours le visage détourné. — On va essayer, du moins !

Olivier. — D'ailleurs, moi, je n'ai jamais cessé d'être votre ami, Nanette.

Marie-Anne. — 0 mon pauvre Olivier !

Pouvez-vous parler ainsi ! Vous m'avez martyrisée !

Olivier. — Je sais bien î Je sais bien... J'ai été cruel, impitoyable ; n'empêche que, malgré tout, oui, malgré mes mensonges, mes lâchetés, mes vilenies... {Mouvement de Marie- Anne.) Je me sers du terme exact : mes vilenies ! vis-à-vis d'un être faible, aimant, tel que vous, pas une seconde l'idée

ne m'est venue que nous puissions être jamais étrangers l'un à l'autre !

Marie-Annu. — Pourtant, vous m'avez laissée onze mois et demi sans nouvelles... Pendant près d'un an, à chaque courrier, j'ai espéré une lettre de vous !... Quand elle est arrivée enfin, cette lettre, avant-hier matin, je ne pouvais pas la décacheter... tant je tremblais ! Et, vous voyez, je viens à votre premier appel ! {Un temps; puis, d'une voix brisée.) Vraiment, vous avez raison d'agir ainsi avec moi... Je ne mérite pas mieux... Car je ne suis pas fîère !

Olivier, essayant de la déganter. — Donnez-moi votre petite menotte toute nue... souple et tiède ! donnez-moi votre menotte, que je sente la chair... ta chair ! Pourquoi retires-tu ta main ?

Marie-Anne. — Parce que !... {Elle se dégage.) Où sommes-nous ?

Olivier. — Nous ne devons pas être très

loin des Buttes-Ghaumont. Mais je ne me rends pas très bien compte. . . Attends I (// lit :) Rue de Crimée. Diable ! rue de Crimée! Je dois avoir un cousin qui vend quelque chose, dans cette rue-ci.

Marie-Anne. — Quel cousin ?

Olivier. — Un cousin de ma femme. « F«brique de moules pour caoutchouc souple ou durci: » Un bavard, un potinier. S'il me rencontrait avec vous, je n'y couperais pas d'une scène...

Marie-Anne. — Elle est jalouse?

Olivier. — Grotesquement !

Marie-Anne. — Plus que moi... autrefois ?

Olivier. — Ce n'est pas la même école. Elle, elle fait de l'équitation sur son droit. Son droit ! Il faut l'entendre parler de son Droit ! (// tire le store de son côté.) Je ferme ; c'est plus prudent !

Marie-Anne, railleuse. — Vous avez peur?

Olivier. — Pour toi !

Marie-Anne. — Oh ! alors !

(E/le lève le store.)

Olivier, le rabaissaiit aussitôt. — Comme tu es singulière ! Tu es bien la même, toujours! II suffit qu'une chose soit dangereuse, pour que tu aies envie de la faire !

Marte-Anne, dim ton amer. — Oui ! je suis incorrigible.

Olivier. — Par exemple ! tii as toujours aussi tes yeux merveilleux. Montre-moi tes yeux !

Marie-Anne. — A quoi bon? Le store est baissé, vous ne pouvez pas les voir...

Olivier, examinant la rue avec précaution., en soulevant un peu le store. — Je crois que la voie est libre. La fabrique a disparu... Dieu soit béni ! (// lève le store.) Montre-moi tes yeux? tes yeux pensifs, tes yeux tristes ! Ah ! tes yeux! j'ai tué leur gaieté ! j'ai commis ce crime ! (// l'attire à lui et, pure-

ment^ dévotement d abord ^ il embrasse ses paupières; puis, troublé, il caresse sou visage, et cherche à baiser ses lèvres.)

Marie-Anne, le repoussant avec force. — Non ! non ! laisse-moi.

Olivier. — Ta bouche, Marie-Anne ! ta bouche !

Marie-Anne. — Non I Je ne veux pas !

Olivier. — Pourquoi ? Oh ! pourquoi?

Marie Anne. — Je ne veux pas. Je ne suis plus à toi... Je ne suis plus à toi 1

Olivier. — Laisse-moi te reconquérir.

Aie confiance en moi... Donne-moi tes lèvres, ma maîtresse, ma jolie petite maîtresse perdue et retrouvée !...

Marie- Anne. — Je ne suis plus ta maîtresse. Je suis ton amie, je veux être ton amie meurtrie, ton amie écrasée de douleurs, mais ton amie, ta chère, ta sûre, ta fidèle

amie :

[Elle éclate en sanglots.)

Olivier. — Oh! Marie-Anne, ne pleure pas !

Marie- Anne, ap'pvyant sa tête contre r épaule d Olivier. — Si ! laisse-moi pleurer. Il me semble que si je pouvais pleurer sur ton cœur, ma peine serait moins lourde... Songe que je pleure toujours toute seule !... que je n'ai pas le droit de pleurer ! Tout à l'heure, tu parlais justement de droits! Moi, moi... je n'en ai pas... je n'en ai jamais eu, de droits! je... je... {Elle ne peut pas continuer, suffoquée par les

larmes.)

Olivier, naïvement féroce. — Ah ! tu n'es pas guérie ! tu m'aimes encore !...

Marie-Anne. — Oui... oui... je t'aime... je t'aime... C'est pourquoi... vois-tu... il ne faut plus... non! il ne faut plus nous voir... parce que... aujourd'hui... je suis... je suis forte... jeté résiste... je dis non ! Mais... une autre... une autre fois! peut-être! je ne

pourrais pas !... et... alors... si tu me reprends... si tu me reprends...

Olivier. — Calme-toi... calraê-toi ! Tu as raison... Nous ne sommes pas encore mûrs pour l'amitié!... Il faut attendre encore quelque temps... quelques mois...

[La voilure s'arrête) Veux-tu entrer dans le parc ?

Marie-Anne. — Je veux bien !

Olivier. — Vois comme cette verdure toute neuve est délicate et jolie ! {Au cocher.) Cochez ! Entrez dans le parc.

Le Cocher. — Faut-y vous conduire au templ' d' la Sibylle ?

Olivier. — Si ce n'est pas trop loin, oui î {A Marie-Anne ^ tout en regardant sa montre.) Il est déjà quatre heures dix ! J'avais oublié que j'ai rendez-vous à quatre et demie, avec ma femme, pour choisir des rideaux.

Marie- Anne. — Ah ! allez, alors... vous n'avez que le temps I Dépechez-vous!...

Olivier. — Et tu rentreras chez toi toute seule ?

Marie- Anne. — Oui...

Olivier. — As-tu de la monnaie, au moins ?

Marie-Anne. — Oui, oui !

Olivier, lui ser7'arït la main. — A bientôt, Marie-iVnne ! Tu ne m'en veux pas, de te quitter ainsi ?

Marie- Anne. — Non !

(Ils se séparent en tâchant de sourire.)

Sous la porte cochère dime maison 7ieiive de la mie de Courcelles. Onze heures du soir, en hiver ; il fait un temps affreux. Une bourrasque de neige, un vent de tempête,

Robert Desroux, quarante ans. Blond fade, à la bouche mauvaise et tombante. Barbe rare. Monocle,

Joseph Bartit, vingt-trois ans. Vair plus jeune que son âge, très 1830 d'allure.

Mèche sur le front. Teint rose ; yeux naïfs.

RoiŒRT, relevant le col de son pardessus. — Quel temps ! Et, naturellement, il n'y a pas de voitures !

Joseph. — Nous aurions dû prier le

domestique d'aller nous en chercher une. Vous n'avez pas de parapluie, monsieur ?

Robert. — Jamais... je méprise.

Joseph. — Moi aussi... pourtant, quand il pleut... (Il fait wi pas dans la rue, ouiTe son parapluie ; un violent coup de vent le lui retourne aussitôt.) Il me semble apercevoir un fiacre...

Robert. — Vide ?

Joseph. — Je n'en sais rien, il est trop loin... mais il va au pas. Oui... oui ! il doit être vide !

Robert, sifflant. — Ouit ! ouit !...

Joseph. — Cocher ! Hé ! cocher !

Robert, sifflant plus fort. — Ouit ! ouit ! Hé ! mon garçon ! Arrive un peu !...

Le Cocher. — Un cocher enseveli sous deux

couvertures de cheval, son chapeau de cuir

7ioir înnsselant de pluie, s'approche du

trottoir, sans hâte.

Robert. — Vous êtes libre, cocher?

Le Cocher. — Quel quartier que vous allez ?

Robert. — Rue d'Aumale.

Le Cocher. — A la course ?

Robert. — Oui !

Le Cocher. — C'est « tois » trancs.

Robert. — Comment, trois francs?

Le Cocher. — J' march' pas à moins de « tois » francs, par ce temps-ici.

Robert. — Eh bien, par exemple ! vous ne manquez pas de culot, vous ! Trois francs pour une course ! Vous me prenez pour un rasta ? Regardez donc ma tête ! Je suis Parisien, mon ami ; je vous donnerai quarante sous, et vous allez me faire le plaisir de trotter, tel un zèbre, n'est-ce pas ? {A Joseph :) Voulez-vous que je vous mette à une station de voitures, monsieur?

Joseph. — Si cela ne vous dérange pas trop, monsieur ! D'ailleurs, je ne demeure pas loin de chez vous, rue Saint-Lazare.

Le Cocher, faisant avancer son cheval. — Faut qu' j'en charg'deux, à présent? Non, alors ! (// va pour s'en aller.)

Robert. — Attendez un instant, cocher ! [A Joseph.) Montez, je vous prie. [Joseph monte.)

Joseph. — Je ne suis pas indiscret ?

Robert, poliment. — Nullement. Quel numéro, rue Saint-Lazare ?

Joseph. ^- 64.

Robert, montant près de Joseph, au cocher, — Cocher ! 64, rue Saint-Lazare.

Le Cocher. — Alors, c'est pus à la course ?

Robert. — Non ! Allez !

Le Cocher^ à demi-voix. — Compte làdessus ! (// ne bouge pas.)

Robert. — Vous entendez? Allez, cocher !

Le Cocher, très fort. — J' march' pas à l'heure, que j' vous dis ; c'est vous qu'entendez pas quand on vous cause.

Robert. — Ah ! vous faites l'insolent ! Eh bien, nous allons rire.

{// soi't par la vitre du fiacre une canne menaçante.)

Le Cocher, dompté. — Tas de feignants, de prop' à rien !

{lise décide à partir, mais alors d'une allure

si désordonnée que, pendant quelques

secondes, Robert et Joseph perdent la

respiration. Puis le cocher se calme, et

met son cheval au pas.)

Joseph. — Nous avons failli verser. II est inouï qu'il n'arrive pas plus d'accidents, avec ces ignobles brutes.

Robert. — Les voyageurs ont la vie dure. [Silence.)

Robert. — C'est la première fois que j'ai le plaisir de vous rencontrer chez mes amis Brouillard, monsieur.

Joseph. — J'y ai dîné ce soir, en effet, pour la première fois.

Robert. — Vous n'avez pas eu de chance. Le dîner était infect.

Joseph. — Oh î je ne trouve pas ! Il y avait une timbale exquise.

Robert. — L'éternelle timbale, qui est, pour les dîners, ce que la Fiancée du timbalier est aux soirées bourgeoises. Le plat sauveur ! Vous l'avez trouvée bonne ? Les truffes ressemblaient à des boutons de bottines. Quant au rôti et aux légumes ! Oii peuvent-ils bien faire fabriquer ça ? Dans les prisons de la Seine ?

Joseph, timidement. — Ce qui m'a un peu surpris, c'est l'éclairage. Pourquoi est-ce si mal éclairé, dans la salle à manger?

Robert. — N'est-ce pas ? on n'y voit rien. On pique son morceau à tâtons, comme un aveugle. C'est à cause du maquillage de la mère Brouillard qui n'est supportable qu'à la lueur d'une veilleuse.

JosEi»H. — Elle a dii être jolie, M"" Brouillard.

Robert. — ous l'Empire, au commencement, tout au commencement de l'Empire, on dit qu'elle n'était pas mal. Mais, aujourd'hui, c'est la Cour des Comptes, moins la végétation, car elle n'a plus un cheveu. Avez-vous remarqué son front ? Il ressem ble à un ventre., On cherche le nombril. Parole ! c'est indécent.

Joseph. — Elle est extrêmement aimable.

Robert. — Trop ! Méfiez-vous ! Les petits jeunes... Cela ne vous offense pas, que je vous appelle un petit jeune ?

Joseph, vexé. — Pas le moins du monde^

Robert. — Les petits jeunes ont tout à redouter de son amabilité. Je vous engage à ne jamais vous trouver seul avec elle. C'est si connu, qu'on l'a surnommée : l'Engrenage.

Joseph. — Pourquoi ?

Robert. — Parce que, si on a l'imprudence de risquer un doigt, tout le reste y passe !

Joseph. — Est-ce que ?...

Robert. — Moi ? oh ! non ! Je suis trop vieux, trop coriace pour son râtelier.

Joseph. — Décidément, vous ne l'aimez pas ?

Robert. — Mais si... mais si ! je l'aime bien ; seulement, je la connais, et je vous préviens, voilà tout !

Joseph. — Je vous en remercie.

Robert. — En dehors de ses ridicules, du reste, elle n'est pas méchante ; serviable, au contraire, très serviable. Bien supérieure, au tond, à son mari !

Joseph. — Gomme il a l'air triste, son mari !

Robert. — Vous trouvez ? Non ! Il est plutôt inquiet. Inquiet extrêmement. Il s'est lancé dans de grosses affaires depuis quelque temps, et je crains bien qu'il n'ait pas l'estomac nécessaire, comprenez-vous ? Il n'y aurait rien d'étonnant à ce qu'il se

trouvât un jour englobé dans quelque sale histoire, genre Panama...

Joseph. — N'a-t-il pas eu déjà des ennuis à la Bourse, autrefois ?

Robert. — Tiens ! on vous a dit ça ?

Joseph. — Mon père est coulissier.

Robert. — C'est vrai, il a été exécuté. (Petit sileiice.) Quand même, je ne crois pas que ce soit tout à fait un malhonnête homme. Un imbécile ? Oui ! Un imbécile, certainement ! Plus bête que malhonnête, voilà mon sentiment sur lui.

Joseph. — D^ailleurs, cela n'a pas empêché sa fille de faire un superbe mariage.

Robert. — Vous savez comment il s'est fait, ce mariage-là ?

Joseph. — Non.

Robert, regardant au travers de la vitre, — Nous allons arriver à la Trinité. J'ai le temps de vous raconter ça, en deux mots. Rien de plus drôle ! La petite, qui avait

vingt-troïs ans a cette époque-là, et dont personne ne s'était encore risqué à demander la main, quoique bien jolie, la mâtine ! mais dot si vague ! et maman trop certaine, la petite était en voyage avec son institutrice et une amie, une amie, très, mais très intime!

Joseph. — Ah !

Robert. — Oui ! C'était la nuit. Dans un coupé, sur la ligne du Nord. L'institutrice dormait. Les deux amies causaient ; un monsieur, •un voyageur, entre brusquement dans le wagon. Effroi des deux jeunes filles. Le monsieur les rassure; puis, intéressé, les supplie de reprendre leur causerie.

D'abord intimidées, elles s'y refusent. Il insiste. Elles cèdent. Il faut supposer que la conversation lui plut, puisque, malgré tout ce qu^on put lui dire pour l'en empêcher, il voulut absolument épouser l'une des interlocutrices, M"" Brouillard,... la plus bavarde, dit-on !

Joseph. — • Elle a eu de la chance !

Robert. — Une chance monstrueuse. Vous voilà à votre porte, monsieur.

(La voitia^e san^ête.)

Joseph, descendant. — Je ne sais comment vous remercier de votre gracieuseté, monsieur; j'espère avoir le plaisir de vous revoir prochainement.

Robert. — Etes-vous invité au bal costumé du 28, chez les Brouillard ?

Joseph. — Non ! ♦

Robert. — Il parait que ce sera très beau. Je dirai à Brouillard de vous envoyer une invitation, si cela peut vous être agréable. La mère Brouillard doit s'habiller en bacchante : nous passerons un bon moment.

Joseph. — Je ne demande pas mieux.

Encore merci. Voulez-vous me permettre de vous donner ma carte ?

Robert. — Gomment donc ! Voici la mienne . {Ils échangent leurs cartes,)

Joseph. — Croyez, monsieur, que je suis enchanté !

Robert. — Moi aussi, monsieur, moi aussi !

(Poignées de main, coups de chapeaux, Joseph sonne àsaporle, le fiacre s'éloigne.)

^P^DE Sillon, vingt-sept ans. Jolie petite blonde^ mince et gracieuse. Grand manteau du soir en velours bleu sombre^ doublé de chinchilla. Capote en pierreries. Aigrette blanche.

Jacques Gastel, trente ans. Habit noir, cravate blanche^ pelisse de fourrures. Il tient à la main un paquet assez mal fait^ long et étroit, enveloppé dans lejournalhQ Temps.

Le Cocher. Vieux, endormi., indifférent.

Devant la porte d'une maison meublée, près du Luxembourg , minuit et demi, en hiver. Il pleut.

M''''*^ DE Sillon, à Jacques qui V abrite de son

parapluie. — Oh ! vous avez pris un fiacre à lanternes rouges !

Jacques. — Il ne fallait pas ?

M""^ DE Sillon. — Naturellement, il ne fallait pas. Ce sont des voitures de mon quartier. [Elle cache sa figure dans le col relevé de son manteau.) Quelle imprudence !

Jacques. — Voulez-voas que j'aille chercher une autre voiture ?

M"' DE Sillon. — Non ! non ! Tant pis pour moi. [Elle monte précipitamment.)

Jacques, au cocher. — Cocher ! nous allons... [Très bas à M""' de Sillon.) Au coin de votre rue, n'est-ce pas ?

M""* de Sillon. — Par cette pluie, en petits souliers, habillée comme je suis... vous êtes fou ?

Jacqui-s. — Chez vous, alors ?

M™' DE Sillon. — Et si mon mari rentre en môme temps que moi, s'il est devant la porte?

PLAISIR d'amour 217

Jacques. — Oh ! à cette heure-ci, Léopold doit dormir profondément.

M"® DE Sillon, aigre. — Qu'en savez-vous ? [Avec une intention méchante.) Il est peut-être plus réveillé que vous ne croyez !

Jacques. — Merci ! C'est tout à fait gra» cieux à vous, de m'insinuer ça...

M™® DE Sillon, elle lève les épaules. — Mettez-moi à une station de voitures, voulezvous ?

Jacques. — Vous désirez rentrer seule ?

M"® de Sillon. — Oui... je préfère.

Jacques, au cocher. — Cocher ! vous arrêterez à la première station de voitures.

M""® de Sillon. — Pas à la première. A une station quelconque de l'autre côté de l'eau, boulevard Malesherbes, par exemple.

Jacques. — Cocher ! à la station de voitures du boulevard Malesherbes, près de Saint- Augustin.

Le Cocher. — Bien, monsieur !

(Jacques s'assied auprès de A/™® de Sillon, la voiture part lentement.)

Jacques, il tâte par terre avec sa main. — La boule n'est plus chaude ! Vous n'avez pas froid aux pieds ?

M""^ DE Sillon. — Horriblement froid !

J'ai les pieds glacés... Je suis sûre que j'ai attrapé un rhume î Je suis toute courbaturée. J'ai mal partout... (Elle bâille). Ah... ah... ah... je suis brisée !... (Elle bâille encore.)

Jacques, doucement, — Vous m'en voulez?

M""' DE Sillon. — Non !

Jacques, même ton. — Si ! vous m'en voulez !

M""' DE Sillon. — Mais non, je vous affirme que non,... seulement...

Jacques. — Seulement ?

W^ DE Sillon. — Je me demande ce que je vais répondre chez moi, quand on me demandera l'emploi de ma soirée...

Jacques. — Mais c'est entendu : vous avez été à rOdéon avec les Brouillard. Puisque la baronne Brouillard est avertie.

M"* DE Sillon. — Je ne suis pas inquiète de la baronne, non, ce n'est pas ça, mais s'il est arrivé quelque chose, ce soir, à l'Odéon?

Jacques. — Quoi ?

M^'^DE Sillon. — Un accident. Le lustre tombé ; une dame évanouie ; un comédien devenant fou en scène... enfin, quelque chose d'anormal. Sans compter que l'Odéon brûle peut-être en ce moment !

Jacques. — Oh ! c'est peu probable.

M""^ DE Sillon. — Pourquoi? Pourquoi estce peu probable ? Vous êtes étonnant avec votre optimisme qui vous fait voir tout en rose. L'Odéon peut très bien brûler, tout comme un autre théâtre, vous le savez aussi bien que moi ; seulement, cela vous gênerait qu'il brûlât ce soir, et vous ne voulez pas l'admettre I

Jacques. — Thérèse ! qu'avez-vous ? que vous ai-je fait ? Vous êtes nerveuse, ma chérie...

M*"^ DE Sillon. — Je suis un peu agacée, c'est vrai.

Jacques, lui prenant la main. — Vous regrettez... tu regrettes de t'être donnée à moi?

M-^^DE Sillon. —

Jacques, insistant avec la maladresse bien connue d'un homme épris. — Tu regrettes d'être à moi ? Oh ! non ! non ! n'est-ce pas ? Dis-moi que tu ne regrettes rien !

M"® DE Sillon. — Et quand cela serait? Qu'y aurait-il de surprenant ? J'ai hien le droit de regretter ma faute, d'avoir des remords, je suppose. Croyez-vous donc que je sois une créature sans remords ?

Jacques. — Je ne dis pas cela.

M"* de Sillon, crescendo. — Une femme galante, alors ? Vous pensez avoir affaire à une femme galante !

Jacques. — Oh ! Thérèse !

M"'^ DE Sillon, même ton. — Une habituée de garçonnières, d'hôtels, de maisons meublées, comme M"" Embrassir, votre ancienne maîtresse... Sans doute, vous me prenez pour une habituée de maisons meublées ! Je n'essaierai pas de vous détromper, mon ami, ce serait inutile. Je sais ce que vous pensez ; vous vous dites : « Elle m'a cédé, à moi ; elle aurait pu céder à un autre ! »

Jacques. — Mais non ! mais non ! Qu'allez-vous chercher là, mon trésor, après toute la peine que j'ai eu à vous conquérir?

M'"^ DE Sillon. — Oh ! qu'importe ! en une seconde, c'est oublié, cette peine-là... Et c'est vous maintenant qui triomphez ! C'est bien fait pour moi, d'ailleurs. Je ne me plains pas ! Cela m'apprendra à avoir voulu goûter aux joies défendues... (Avec tm petit rire de mépris.) Elles sont jolies, les joies défendues!

Jacques, vexé^ se rebiffant. — Ah ! permettez I permettez !

M""^ DE Sillon, même ton, — Au plaisir de l'amour ! Ah ! il est délicat, ce plaisir !... (Jacques vent 'parler , elle lui coupe la parole,) C'est-à-dire que je me demande comment j'ai eu le courage de rester dans cette chambre froide, dans ce lit douteux, de neuf heures à minuit, seule avec vous ! En somme, si vous étiez mort, là, subitement, entre mes bras, que serais-je devenue? Voyez-vous le scandale? Le fait divers ? Et dire, qu'avant de se lancer en de pareilles aventures, on ne songe

rien de tout cela ! On se monte avec des

hrases de roman. On se récite des mots lus

dans Bourget ; on se grise avec du Baudelaire !

Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères, Des divans profonds comme des tombeaux...

et l'on croit que c'est arrivé !... Quelle duperie !

Jacques, diin ton glacial. — Je suis désolé de. ne pas avoir été à la hauteur de votre rêve. Il est certain que je ne suis pas un héros de roman. Quant au cadre, dont vous vous plaignez avec juste raison, cadre tout à fait indigne de vous, je vous ferai observer que c'est ce soir, à six heures seulement, que vous avez bien voulu me prévenir que votre soirée était libre. Gomme vous ne vouliez pas venir chez moi... il a bien fallu prendre cet appartement, en attendant mieux !

(Long silence.)

M™^ DG Sillon. — Qu'est-ce que vous avez ? Vous boudez ?

Jacques. — Non !

M"^ DE Sillon. — C'est un peu fort, ça, par exemple ! Si c'est ainsi que vous me remerciez de tout risquer pour vous! Depuis que je me suis donnée, vous n'avez pas eu une parole tendre, un accent ému... Je sais bien que, chez l'homme, la possession tue

l'amour ; mais vous pourriez peut-être avoir la pudeur de dissimuler votre lassitude.

(Jacques ne répond pas.) M™° DE Sillon. — Je suis assez punie comme cela, je vous assure ! Au moins, soyez généreux, pardonnez-moi les cris de ma conscience. Vous m'en voulez, je le sens, d'avoir une conscience ! Pourtant, dans notre monde, ce n'est pas déjà si fréquent de trouver une femme qui a une conscience ! J'ai mal fait, j'ai trompé mon mari, j'ai commis une grande faute ce soir, et je la déplore, cette faute, et je m'en repens... Au lieu de me consoler, de me rassurer, vous êtes blessé, furieux, outré I Vous me tournez le dos. Mais je sais bien que ce n'est pas votre cœur qui souffre, c'est votre vanité! Aussi, permettez-moi de vous le dire, mon cher, vous n'êtes pas intéressant.

(Jacques regarde à travers la vitre.)

M""" DE Sillon. — Nous sommes rue Royale, n'est-ce pas ?

Jacques. — Oui !

M""® DE Sillon. — Irez-vous dimanche au concert des Brouillard ?

Jacques. — Je ne sais pas encore... Ça dépendra.

M"® DE Sillon. — En tous cas, n'oubliez pas que vous dînez chez moi jeudi, sept heures, exactement ! Nous irons ensuite au Vaudeville, avec les Embrassir.

Jacques. — Je croyais que vous étiez brouillée avec M™® Embrassir.

M"'^ DE Sillon. — Moi, brouillée avec Giselle ? Mais pas du tout. Pourquoi serais-je brouillée? Parce qu'elle a été bien avec vous? (A elle-même.) La pauvre ! {Haut.) Je n'ai pas de ces sottes jalousies-là.

{La voiture s arrête.)

Jacques, descendant. — Alors, pas de lanternes rouges ?

M'"® DE Sillon. — Non ! Tenez ! Appelez

ce fiacre à lanternes bleues. Voulez-vous ?

(Jacques l'appelle^ M"^^ de Sillon attend quil s approche, puis elle monte vivement dedans. Jacques se tient debout à la portière.) M*"® DE Sillon, lui tendant la main. —

Amis ?

Jacques, il lui baise la main. — Méchante ! M"*^ DE Sillon. — Non ! pas méchante !

mais sage... sage ! Vous le reconnaîtrez plus

tard ! A jeudi I (Très haut.) A jeudi, cher

monsieur.

Jacques. — A jeudi, chère madame. (Il

va pour s'éloigner.)

W^ DE Sillon. — Ah ! mon Dieu ! (Elle

crie.) Monsieur Gastel I monsieur Gastel ! Jacques, revenant. — Qu'y a-t-il ?

M"*® DE Sillon, bas. — Mon corset ! Vous

avez mon corset ?

Jacques, il lui tend le paquet enveloppé

dans le journal « Le Temps ». — Le voici I

M"' DE Sillon. — Merci ! Au revoir?

Jacques. — Au revoir ! (Au cocher.) Allez ^ cocher.

M"® DE Sillon, la tête hors de la portière. — Cocher ! au coin de la rue de Lisbonne et du boulevard Malesherbes ; je vous arrêterai... Un peu vite, n'est-ce pas ?

(Le cocher fouette son cheval.)

Rue de Châteaudiin, près de la rue Laffitte^ neuf heures et demie du matiu^ en hiver; il fait froid.

Alfred Dausec, vingt-cinq ans.

Raymond Labay, trente-deux ans.

Le Cocher. Vieux, sale, renfrogné.

Alfred Dausec tourne rapidement la rue Laf fille ^ et heurte presque Raymond Labay .

Alfred. — Tiens ! te voilà ! Ah ! bien elle est bonne, celle-là! J'allais justement chez toi.

(// lui serre la main.)

Raymond. — Bonjour ! Ça va?

Alfred. — Très bien. J'ai à te parler.

Raymond, distrait. — Tu as à me parler.

Alfred. — Oui.

Raymond, même ton. — De quoi?

Alfred. — De... Mais tu as l'air pressé ; tu es pressé ?

Raymond. — Horriblement ! J'ai rendezvous à dix heures un quart, chez le père Filouait.

Alfred. — Tiens ! il n'est donc pas mort, le père Filouait? Je croyais qu'il était claqué !

Raymond. — Non, non ! petit usurier vit encore, heureusement !

[Il fait le mouvement de s'en aller.)

Alfred, le retenant par le bras. — Attends! Je te dis que j'ai besoin de te parler.

Raymond. — Fais vite, alors ! (// regarde sa montre.) Nom d'un chien ! dix heures moins vingt. Je vais arriver en retard. Voyons, qu'est-ce que tu as à me dire ? Dépôchc-toi !

Alfred. — Oh ! je ne peux pas te raconter ça dans la rue pendant que tu piétines, et que tu ne m'écoutes pas ! Si tu veux, je vais te conduire en voiture chez Filouait; de cette façon, nous pourrons causer.

Raymond. — Soit !

{Ils S07it arrivés à la station de voitures

en face Véglise ISlotre-Lame-de-Lorette. Ils

montent dans le fiacre qui est en tête.)

Raymond, au cocher. — Cocher ! passage Lepic, à l'angle de l'avenue des Tilleuls !

Le Cocher, du fond d'un cache-nez à rayures rouges et jaunes. — A Montmerte ?

Alfred. — Oui !

Le Cocher. — Ben, vrai !

[Il crache dans ses mains^ lève les épaules,

donne un coup de fouet, et ^émarre très

lentement.)

Raymond, regardant sa montre. — Dix heures moins un quart ! C'est incroyable

Î232 FJACUES^

comme le temps file ! Je ne serai jamais à dix heures un quart là-haut. Tu vas voir que je vais manquer cette vieille crapule de Filouait ! {La tête à la portière.) Cocher! le plus vite possible, je suis extrêmement pressé. Vous aurez un bon pourboire, le monsieur qui est avec moi vous donnera un gros pourboire. (^4 Alfred.) Tu lui donneras vingt sous. (// se cale dans la voiture, la mille attentive.) Maintenant, tu peux parler, je t'écoute. Mes deux oreilles sont tiennes, vas-y !

Alfred. — Enfin ! ce n'est pas malheureux ! Voilà !... Je...

Raymond. — Une seconde ! Sens-tu l'odeur de la boule ?

Alfred. — Non !

Raymond. — Elle empeste l'acide carbonique. Il vaut mieux avoir un peu froid que de risquer l'asphyxie. Tu permets ? (// baisse la vitre.) Va, je t'écoute.

Alfred, remontmit le col de son pardessus. — Brrr î... Ça cingle î Tu n'es pas frileux, ça se voit ! Eh bien ! voilà ! c'est assez grave : il s'agit d'un duel.

Raymond. — Pour qui ?

Alfred. — Pour moi.

Raymond. — Pour toi ? Tu blagues ? Tu vas te battre ? Avec qui te bats-tu ?

Alfred. — Avec Dacierfère.

Raymond. — Dacierfère ! (// fait^ avec le bras droit, le geste de se mettre en garde.) L'escrimeur?

Alfred. — Oui.

Raymond. — Mais c'est insensé ! Il va t'embrocher comme une volaille, ce type-là?

Alfred, très pâle. — Tu crois?

Raymond. — J'en suis sûr. A quel propos te bats-tu avec lui ?

Alfred. — A propos de... Tu connais Lily Choufleur?

. Raymond. — Très bien. Une grosse blonde

blafarde et molle, qui ressemble à une éponge imbibée d'eau blanche.

Alfred. — Elle a une fille, une fille de dix-huit ans, qui est, parait-il, la maîtresse de Dacierfère ; je ne le savais pas, moi, tu comprends ; sans ça !

Raymond. — Bien entendu ! Alors ?

Alfred. — Alors, j'ai été voir la petite, l'autre matin, chez elle ; elle est gentille, cette grenouille-là ; il faisait un froid de canard ; elle était couchée...

Raymond. — Et Dacierfère vous a surpris?

Alfred. — Gomme je remettais mon veston. Tu ne sais ^as ce qu'il a fait ?

Raymond. — Non, mais je vais le savoir.

Alfred. — Mon cher, tranquillement, froidement, il a retiré le sien, de veston, et, prenant une canne, il s'est approché de moi ! Tu comprends bien que je ne lui ai pas donné le temps de me frapper, je me suis élancé vers la porte ; cette brute m'a

AFFAIRE d'honneur 235

poursuivi dans l'escalier en m'injuriant ignoblement. Tu trouves ça chic, toi?

Moi, je trouve ça dégoûtant.

Raymond. — Le fait est... Alors, tu lui envoies tes témoins?

Alfred. — Mais non ; je ne lui envoie rien du tout ; c'est lui qui, enragé, hier a lancé contre moi deux spadassins de ses amis qui me poursuivent partout pour me demander réparation. Réparation ! Réparation de quoi? dem'avoir à moitié assommé, car il m'a à moitié assommé, et c'est moi qui devrais, en bonne justice, porter plainte ! Je ne dis rien, n'étant pas d'avis d'ébruiter ces choses-là ; et il fait du pétard, lui! qu'en dis-tu? C'est épatant, n'est-ce pas?

Raymond, la tète à la portière, — Cocher! tournez à gauche, c'est plus court, à gauche; je vous dis, à gauche. Vous prenez par le plus long. [A Alfred) On dirait qu'il fait exprès de prendre par le plus long.

(// regarde sa monh^e.) Dix heures onze !

Alfred. — Qu'en dis-tu? Que ferais-tu à ma place ?

Raymond. — A ta place? Je me battrais.

Alfred. — Vraiment?

- Raymond. — D'autant que, comme tu ne sais pas tenir une épée, tu peux être très dangereux. [Du ton dont on complimente.) Ta maladresse, ta gaucherie, ton trac môme, te serviront.

Alfred. — Dis donc! mon trac I... Je suis nerveux, comme ça, avant ; mais, sur le terrain, je ne flancherai pas, tu sais !

Raymond. — Oh ! tu ne serais pas le seul, ni le premier. D'ailleurs, cela ne signifie rien. C'est une question de tempérament qui n'a rien à faire avec le courage. Moi, tel que tu me vois, je me battrais très bien, à n'importe quoi, avec n'importe qui, après cinq heures du soir ; mais, le matin, à cette heure-ci, je me sens incapable de quoi que

ce soit en dehors de courir après la galette. Une chiffe, moralement, une véritable chiffe 1

Alfred, soucieux.— - k\oTS, tu te battrais... Dans ce cas, veux-tu me servir de témoin ?

Raymond. — Volontiers. Qui prendras-tu comme second ?

Alfred. — Robert.

Raymond. — L'amant de Lily Ghoufleur ?

Alfred. — Pourquoi pas ?

Raymond. — Au fait, pourquoi pas? Où demeure-t-il, maintenant, Robert ?

Alfred. — Rue des Martyrs. Je ne sais pas le numéro, mais je connais la maison.

Raymond. — Eh bien, nous irons le voir tout à rheure. Après ma visite à Filouait. Pourvu qu'il ne soit pas déjà sorti, Filouait? il m'avait promis deux cents balles ce matin... {D'un ton dégagé.) S'il est sorti, je te préviens que je vais te taper !

Alfred, tiraut son portefeuille, — Veuxtu cinq louis ?

Raymond, empochant le billet. — Merci ! Ecoute, mon vieux, que dirais-tu d'un grog bouillant, dans n'importe quel vague café ? Je me sens transi. Je ne sais pas si c'est cette vitre ouverte, l'appréhension de trouver Filouait parti, ou tout simplement ta petite narration concise et saisissante, mais je me sens positivement transi. Veuxtu aller m'attendre dans un café?

(// descend de voiture.)

Alfred. — Non, je préfère l'attendre là. Ne sois pas trop longtemps. Je vais réfléchir. Tu comprends que j'ai de quoi réfléchir: tout ça n'est pas très drôle, au fond. Il faut être intéressé personnellement comme moi, pour savoir que ce n'est pas drôle du tout. En somme, c'est ma première affaire d'honneur, vois-tu !...

Raymond, eii s'en allant. — Manque d'habitude ; ça s'explique !

Henri Forget, quarante-cinq ans. Élégant, mince, vêtu de noir, La barbe brune, toute blanche par endroits. Teint pâle; bouche nerveuse, contractée; regards inquiets, douloureux.

M. FoRGET^ soixante-huit ans. Très droit. Forte moustache grise. Teint coloré. Aspect correct, militaii^e. A la boutonnière de son pardessus, rosette d'officier de la Légion d'honneur.

Le Cocher, vingt-six ans. Figure de Gavroche parisien, mobile et intelligente. Il se tient très fier sur son siège, et paraît vivetnent intéressé. Livrée j aime, chapeau blanc.

Quai de l'Horloge, quatre heures de t après-

7nidi^ en automne. Compacte, agitée, curieuse, mais visiblement sympathique, une foule se presse sur le trottoir, juste en face le numéro 1 du quai, oii stationne ini fiacre, stores baissés, La massive porte de la Conciergerie s ouvre, un gardien s^ efface et laisse passer Henri Forget qui donne le bras à son père. En voyant apparaître l'acquitté^ la foule applaudit. Le cocher salue, Henri, très ému, se précipite dans la voiture. Il semble ne rien voir, et marcher comme dans un rêoe.

M. Forget, au cocher, — Cocher ! 103, rue Taitbout!

Le Cocher, saluant. — Bien, monsieur!

(Bienveillant.) Faudra-t'y passer par les grands boulevards ?

M. Forget. — Si vous voulez ! (Il ouvre la portière^ s'assied près de son fils ; la voiture part très vite.)

M. Forget, prenant la main d'Henri. —

Ah ! mon petit ! mon pauvre petit ! (UT attire contre lui et P embrasse.)

Henri. — Père ! père ! si tu savais ! (Il éclate en sanglots.)

M. FoRGET. — Je sais... je sais !...

Henri. — Non ! non !... Tu ne sais pas ! Tu ne peux pas savoir!... Ah! mon Dieu î mon Dieu ! (H continue de sangloter.)

M. Forget — Henri ! Mon ami ! Mon enfant ! Je t'en prie ! Je t'en supplie ! Reprendstoi ! Sois fort ! pour moi ! Voyons ! pour moi qui n'ai jamais douté de toi ! Tu m'entends ? Jamais ! Reprends-toi ! Tu es un homme!... Henri, mon petit... mon fils!... Tu es un homme !...

(Il essaie de dire ces derniers mots d'une voix

ferme^ assurée, mais de grosses larmes coulent le long de ses joues.)

Henri, il essuie ses yeux. — Tu as raison... Père! tu as raison]... (Il V embrasse.) C'est fini ! (Il relève le store.) Oh ! le ciel ! Comme

il est grand ! Et la Seine, père, comme elle court libre et joyeuse... Que c'est beau !... Que c'est bon de revoir la vie !... (Il respire largement.) Et Louise ? Est-elle revenue de la campagne ? Elle a dû revenir... Pourquoi n'est-elle pas là en ce moment ? Elle n'est pas malade, au moins?

M. FoRGET. — Si !... (Mouvement d'Henri,) Mais elle va mieux, beaucoup mieux ! Pourtant, je n'ai pas voulu l'amener avec moi aujourd'hui. Elle n'aurait pas pu supporter une si cruelle angoisse, une si effroyable émotion !... Pauvre femme ! Si tu n'avais pas été acquitté, elle en serait morte, c'est certain !

Henri. — Qu'a-t-elle ? Quelle maladie a-t-elle? Pourquoi ne m'as-tu pas dit qu'elle était malade, la dernière fois que tu es venu me voir àMazas, vendredi ? Je la croyais à la campagne avec Jeanne. Je t'avais dit de la faire partir avec Jeanne. Et elles ne sont pas

parties ! Elles sont restées à Paris ! Quelle maladie a-t-elle ?

M. FoRGET. — Une fièvre muqueuse. Un moment, nous avons eu bien peur.

Henri. — Et je n'ai rien su ! Ma femme a failli mourir et je n'ai rien su ! C'est pendant que j'étais au secret, que Louise est tombée malade ?

M. FoRGET. — Oui !

Henri. — J'en étais sûr ! Ils m'ont tenu au secret vingt et un jours ! Vingt et un jours ils m'ont enseveli vivant dans une cellule. Ah ! les misérables !

M. FoRGET. — Henri !

Henri. — Pendant vingt et un jours, ils m'ont supprimé ! Jamais, jamais pendant ces vingt et un jours, je n'ai entendu un son de voix humaine... Mon gardien même, mon gardien ne m'adressait pas la parole !... On lui avait donné l'ordre de ne pas me parler. Aussi, dans ce silence de tombe, de sépulcre,

j'en ai supposé, des choses ! j'en ai remué des idées affreuses... Tout ce que j'ai supposé, tout ce que j'ai craint est arrivé, je le sens !... Dis-moi la vérité ! Père ! je t'en prie ! dismoi la vérité ! Ma femme est perdue ?...

M. FoRGET. — Non, non ! On espère la sauver...

Henri. — Et Jeanne ? Jeanne... son mariage ? Rompu, n'est-ce pas ? Albert s'est dérobé... Réponds !

M. FoRGET, hésitant. — C'est-à-dire...

Henri, fébrile, — Oui, oui, Albert s'est dérobé... naturellement ! Il ne veut pas d'un futur beau-père accusé d'un crime ignominieux, n se retire. Sa famille refuse de s'allier à nous. Ça se comprend. J'ai beau être innocent, innocent, mille fois innocent ! victime I acquitté ! Qu'importe! Je n'en suis pas moins resté quatre-vingt-trois jours en prison. A Mazas ! Je suis un monsieur qui a été enfermé à Mazas ! à qui on a mis les menottes.

Parfaitement ! on m'a mis les menottes ! Entré libre comme témoin dans un cabinet de juge d'instruction, j'en suis sorti prévenu, les menottes aux poignets. Ah ! père ! père ! . . . Quand je songe à ces heures d'épouvantable injustice ! Oh ! la Souricière... le panier à salade... cette première prison ambulante... et le reste ! le reste ! Je me demande comment je ne suis pas devenu fou ! (Silence assez court.) Enfin ! Enfin, Albert n'épouse plus Jeanne. Pauvre petite ! Pleure-t-elle beaucoup ?

M. FoRGET. — Elle a été si inquiète pour sa mère et pour toi, elle attendait avec tant d'angoisse l'issue de ton procès, qu'elle n'a pas trouvé une seconde pour songer à sa propre peine... Elle a vraiment une jolie âme, cette enfant.

Henri. — Oui ! {Avec amertume.) Moi aussi, j'étais un brave homme. J'aimais les miens. Je me sacrifiais avec joie pour eux. On ne

m'en a pas moins accusé d'un crime immonde. On ne m'en a pas moins déshonoré, brisé à jamais !... Qu'allons-nous devenir, maintenant? Retrou verai-je la situation que j'avais? Je n'ose pas l'espérer !

M. FoRGET. — J'ai été voir M. Pajaud. 11 m'a reçu tout de suite ; il a été très aimable, mais il m'a dit qu'avant de te reprendre dans ses bureaux, si tu étais acquitté, il faudrait attendre un peu,... quelques mois... « Votre fils avait à la banque une situation exceptionnellement bonne, m'a-t-il dit, situation qui lui avait attiré quelques jalousies ; si je le réintégrais immédiatement dans sa place, ce serait un sujet de plaintes, de récriminations sans fin... Même pour lui, croyez-moi, il est préférable qu'il ne se retrouve pas trop tôt avec ses anciens camarades... qiiil se fasse oublier 1 C'est son intérêt ! »

Henri. — Il a dit cela? cet imbécile I

M. FoRGET. — Oui. Je me suis retenu pour ne pas le gifler.

Henri. — Et mes amis... mes vieux amis, les Dyandyères, les de Graittour, les Morge, les Etang, sont-ils venus à la maison ?

M. FoRGET. — Morge a déposé sa carte chez le concierge avec un mot écrit au crayon, mais si légèrement, d'un crayon si mou, si effleureur, que nous n'avons jamais pu lire ce qu'il avait écrit. C'est : « Souvenir » ou : « Revenir » ; il manque des lettres au mot..., exprès certainement.

Henri. — Parbleu! Et... les autres?

M. Forget. — Les autres ? Pas entendu parler... ni vus, ni rencontrés... (A ce moment, ils sont arrivés an carrefour de la Chaiissée-d'Antin, où donnent le boulevard Haussmann et la rue La Fayette.) Tiens ! regarde donc ! C'est assez curieux ! Justement voilà Dyandyères... là, sur le refuge... Tu le vois ? (Le fiacre passe à côté du refuge ;

Dyandyères plonge son regard dans la voiture, ébauche un salut, mais, reco7inaissant Henri^ il détourne aussitôt la tête.)

Henri, au cocher. — Cocher ! Arrêtez ! arrêtez !

M. FoRGET. — Que vas-tu faire ?

(La voiture s'arrête.)

Henri, essayant de descendre. — Demander à Dyandyères si, par hasard, il ne me reconnaît pas.

M. FoRGET, lui tenant le bras. — A quoi bon ? Tu as bien vu qu'il ne veut pas te reconnaître. Tu ne vas pas te colleter avec lui, dans la rue, je pense ?

Henri. — Je te demande pardon. Je veux m-e colleter dans la rue avec lui. Tu oublies, père, que, depuis quatre mois, je suis un homme enfermé, surveillé, épié, torturé, un prisonnier, en un mot. Je veux faire acte d'homme libre, je veux me défendre, puisqu'on m'insulte, et qu'enfin ! je puis me dé-

fendre ! (Il descend rapidement^ mais Dtjandyères a profité de tout ce temps pour fuir.)

Le Cocher, souriant. — Faut-y arrêter chez le marchand de « comestibes » ?

Henri. — Non ! Allez, cocher ! (Il remonte dans la voiture, qui repart.) (Silence.)

M. FoRGET. — Jeanne doit être à la fenêtre à guetter notre arrivée. Je lui ai envoyé un mot de la cour d'assises, aussitôt le verdict rendu.

Henri. — Elle sait de quoi j'étais accusé ? Elle a lu les journaux ?

M. FoRGET. — Je ne crois pas... J'espère que non 1... Mais sa mère, dans son délire, lui a peut-être appris...

Henri, frémissant, et soudai^i très rouge. — Tu crois?... tu crois?...

M. FoRGET. — En tous cas, pas une seconde sa tendresse et son respect pour toi ne se sont démentis... Et, ce matin encore, quand

elle m'a vu partir, tu ne sais pas ce qu'elle m'a dit?

Henri. — Non.

M. FoRGET. — Elle m'a dit : « Grand-père! Pourquoi ne mettez-vous pas votre décoration à la boutonnière de votre pardessus ? — Mais, lui ai-je répondu, tu sais bien, ma mignonne, que ce n'est pas mon habitude ; je la porte seulement à ma redingote. — Eh bien, grand-père, aujourd'hui, il faut que tout le monde puisse voir que vous, le père de papa, vous êtes officier de la Légion d'honneur. Il faut que vous n'ayez pas l'air de rougir de votre fils, quoi qu'il arrive ! » Et c'est elle-même, de ses tremblantes petites mains, qui m'a mis ma décoration.

Henri, très ému. — Pauvre petit Jeannot ! Pauvre chère petite fille !

M. FoRGET. — Oui... oui ! c'est une bonne enfant !

(Us sont arrivés chez Henri. H descend de voi-

ture^ passe rapidement devant la concierge, qui se trouve devant la porte et qui le dévisage. M. Forget règle le cocher^ puis il rejoint son fils.)

Le Cocher, empochant son argent. — Merci beaucoup, monsieur ! {A la concierge.) Eh ben ! Y s'en est tiré tout de même de ses griffes, à la justice, vot' locataire !

La Concierge, secouant la tête. — Parce que c'est un bourgeois !... Une supposition que ça serait arrivé à des gens comme nous. Ah ! ben, merci ! Allez ! allez ! si on l'a arrêté pour outrages aux mœurs, c'est qui n'y avait quéque chose pour sûr I Pas de fumée sans feu, dans la vie de ce monde ! (Le cocher la regarde en riant ^ donne un coup de fouet dans le vide, hausse les épaules, et part.)

Olivier Jamet, trente-neuf ans.

Rosine Deshoux, vingt-cinq ans.

Le Cocher, soixante ans, gros père réjoui

à figure de moine. Il ronfle sur son siège.

Le soir de la répétition générale de Arrivistes ! le triomphal succès du Gymnase. Une heure du matin.

Olivier Jamet, r heureux auteur de Arrivistes! sort du théâtre, accompagné de sa femme, de sa he lie-mère, de son beaufrère, de sa belle-sœur, de quelques cousins et amis. Il s^ essuie le front, et paraît las et nerveux. Tout le monde lui parle à la fois ; on s'empare de ses mains, on lui tape ^sur répdule, on Vétreint, on l'embrasse. Il

parvient à se dégager un peu, en semant ces quelques paroles : u Merci!... merci!... bien gentils! . . . bien p)laisir ! . . . Moi aussi!. . . Comment donc!... Oui... oui... oui!...

Entendît ! ... Parfaitement ! ... A demain ! ... Bonne nuit!... Merci!... Bonsoir!... à demain! ... à demain!... » et il entraîne sa femme et sa belle-mère vers une voiture de cercle qui attend. Elles y montent sans empressement, surtout ili"'*' Jamet, qui semble fort mécontente. Une explication rapide a lieu entre les deux époux:

« Alors, tu ne riens jtas? — N<tn, tout à riieure! — Pourquoi? — Congestionné, besoin de prendre l'air. — ■ Tu vas attraper froid. — Pas de danger!... besoin démarcher à l'air. — Comme tu voiuhas, mais tu n'es guère aimable, de nous laisser ai/isi partir seules, maman rt moi. — // faut que je marche, je t'assure! j'en (fi absolument besoin. — C'est bien, mon ami, je n'insiste pas. .Je rois qup je te gène. Ah!

L'ilKUKEL'X AUTEUR... 255

tii as le succès cruel pour les tiens! déjà! Attends à demain, au moiiis... car, tu sais, ton succès de ce soir!... — Quoi, ce soir? Rien ! — Si, il y a quelque chose ! — Non, rien! (Au cocher.) yi/fc^ cocher! »

Et la voiture de cercle contenant l'irritée M""" Jamet et sa mère s'éloigne. Olivier, soucieux, inquiet, la regarde tourner le coin du faubourg Poissoîinière ; aussitôt dispatme, il s^élance à la portière d'un fiacre qui stationne devant le chocolatier, ouvre la portière, et entre dans le fiacre

RosiNK Deshoux, d'une voix aiguë., telle une lance. — Enfin! tu daignes !

Olivieii. — Bonsoir, Rosa la Rose.

(Il veut l'attirer à lui pour U embrasser.)

RosiKE Deshoux, le repoussant. — Ah !

non! non! je t'en prie! laisse-moi! Je n'aime pas beaucoup qu'on se fiche de moi, tu sais !

Olivier. — Qu'est-ce que tu as?

256 FIACRKS

Rosine Deshoux. — Ce que j'ai? Tu me demandes ce que jai? Ah bien! elle est violente, celle-là ! Gomment ! Je pose depuis une heure dans cet infect sapin, pour attendre que tu aies fini toutes tes pasquinades avec ta famille, et tu me demandes ce que j'ai? J'ai une heure de rage, voilà ce que j'ai !

Olivier. — Voyons, voyons, mon petit mignon, tu sais bien qu'il m'a fallu aller remercier mes interprètes î

Rosine Deshoux. — De quoi? D'avoir joué comme des pieds? Ah ! ils ont été chic, parlons-en ! Surtout les femmes! Lucc Frison ! Quelle honte ! J'ai vu le moment où elle se faisait « emboîter ».

Oli.vier. —Allons donc! (juandça?

Rosine Deshoux. — Au deuxième acte.

On a ri.

Olivier, le visaye immédiatement couvert de sueur froide. — Ce n'est pas possible! Tu as entendu rire ? On a ri ?

Rosine Desholx. — Oui, oui, on a rigolé. Ça t'apprendra à confier un rôle de cette importance...

Olivier. — Oh ! quarante lignes î...

Rosine Deshoux. — ... De cette importance, à une grue sans talent. Mais, tu l'as voulue. Il te la fallait, coûte que coûte !

Olivier. — Qu'est-ce que tu chantes là?

Je n'en voulais pas, au contraire ; c'est Sauvil qui m'a demandé de la faire engager.

Rosine Deshoux. — Mon petit, quand on a ton nom, ta réputation, tes ennemis, et qu'on n'est pas un imbécile, on ne compromet pas le succès de sa pièce pour faire plaisir à Sauvil. On dit à Sauvil : « Mon ami, je suis bien fâché, mais ce n'est pas parce que tu m'as prêté quelques louis autrefois, quand j'étais dans la purée, que je suis forcé de faire jouer toutes tes maîtresses dans toutes mes comédies. Pour cette fois. M"'' Frison se tapera ! » Et elle se serait

tapée... Mon Dieu, oui! Tandis que c'est toi qui, demain, recevras peut-être une tape... grâce à elle !

Olivier, désagréablement impressionné.

— Tu es gaie !

Rosine Deshoux. — Je suis sincère. Je te donne l'impression exacte du public.

Olivier, tourmenté. — Alors, on bêchait, dans ton coin ?

Rosine Deshoux. — Ferme ! Et encore on se retenait à cause de moi. J'ai bien vu qu'on faisait attention à cause de moi... J'avais une figure décomposée... Maman m'a dit dit que j'avais une figure décomposée !...

Olivier. — - Elle va bien, ia mère? Elle s'est amusée? {Quêtant un compliment.) Elle a dû s'amuser?

Rosine Deshoux. —Beaucoup. Les toilettes, ça la passionne!... A propos! tu devrais bien dire à la femme de s'habiller autrement.

L'HEUREUX AUTEUR... 2o9

Olivier. — Pourquoi? Elle n'était pas bien, ce soir?

Rosine Deshoux. — Avec son chapeau en l'air, sa robe compliquée de broderies, de ruches, de choux, de rubans, de dentelles, de plumes, elle avait l'air d'une cocotte de Toulouse. Il ne lui manquait que quelques culottes rouges dans sa loge, pour que ce fût tout à fait ça... Et quelle tenue ! C'était moi, dans mon coin obscur, avec ma robe noire et ma toque en jais de l'an dernier, qui avais toutes les apparences d'une femme légitime... C'est même assez ridicule, cela! D'ailleurs, dans notre liaison à nous deux, tout est ridicule. Par exemple, ce soir, elle s'en va en voiture de cercle, tandis que, moi, je suis en sapin. Je te le demande, est-ce juste?

Olivier. — Je t'ai déjà dit, mon roseau aimé, que, si Annvistes! est un succès, comme je l'espère, tu auras ta voiture au mois.

Rosine Deshoux. — Et elle? Qu'est-ce qu'elle aura? Un coupé probablement, un coupé avec deux chevaux?

Olivier. — Non !

Rosine Deshoux. — Oh ! tu dis ça ! Mais tu en as le trac, de ta femme ! Je te regardais, là, tout à l'heure : tu la suivais piteusement, tu avais l'air d'un gosse avec son pion. Rien de franc, rien de décidé ; tu n'osais pas la quitter. J'ai cru, un instant, que tu allais partir avec elle ! Ça, par exemple, c'eût été le bouquet, après ce que tu m'as promis ! {Au cocher.) Cocher! 115, rue La Rruyère. {A Olivier.) y ai fait préparer à souper à la maison. Des huîtres, un perdreau, une salade de légumes.

(La voiture reste immobile.)

Olivier. — Eh bien, qu'est-ce qu'il a, ce cocher? Il ne part pas? {Au cocher.) Cocher! lié! cocher! Réveillez-vous, mon ami.

Le Cocher, riant. —Voilà, voilà! (// s'cu-

veloppe dans sa couverture.) Nous allons?... Rosine Deshoux. — 11 o, rue La Bruyère. Olivier. — Mais...

Rosine Deshoux. — Quoi ? Tu ne veux pas venir chez moi ?

Olivier. — C'est que... il est bien tard.

(// regarde à sa montre, en enflammant

une allumette.)

Rosine Deshoux. — Il est deux heures.

Tu serais puni, si tu rentrais dans une

heure?

Olivier. — Non ! ne dis pas de sottises. La vérité, veux-tu la savoir?

Rosine Deshoux. — Je ne serais pas mécontente de faire sa connaissance, pour une fois.

Olivier. — Eh bien, je te demande pardon de te l'avouer, mais je suis horriblement fatigué, je n'en puis plus... Je tombe de sommeil. Je donnerais je ne sais quoi pour être dans mon lit.

Rosine Deshoux, rt^/ cocher. — Cocher!

Le Cocher. — Madame?...

Rosine Deshoux. — H5, rue La Rruyère, un peu vivement, si c'est possible. (^ Olivier.) Sois tranquille, tu te reposeras. Dieu merci, je ne suis pas une femme sensuelle, et c'est bien heureux pour moi, car, lorsqu'on se mêle d'aimer un cérébral !... Mais, demain, soir de « première », ta femme t'aura, n'est-ce pas? Ça, c'est certain ! Vous irez souper en famille, et moi, je resterai toute seule à me morfondre. Aussi, ce soir, je ne céderai pas mon tour. Tu m'as dit que tu viendrais après la répétition générale chez moi, tu viendras chez moi !

Olivier, résigné. — Embrasse-moi, au moins. (// veut encore V embrasser.)

Rosine Deshoux, le repoussant de nouveau. — Non ! non ! Oh ! mon ami ! Je ne t'aime pas pour ça, je te le répète. Ne te crois pas obligé de m'cmbrasser. Ne te force pas ! Du

reste, après toutes les fricassées de museau que tu as échangées ce soir, dans les coulisses, je ne tiens pas à retrouver dans ta barbe l'odeur du maquillage de ces demoiselles. Gela me dégoûte même un peu... Oui ! [Petit silence.) Qu'est-ce que tu dis?

Olivier. — Rien! Qu'est-ce ce que tu veux que je dise ? Tu ne me laisses pas placer un mot. Tu m'attrapes tout le temps. Tu ressembles à une énergumène, à une virago ! [Articulant.) A une vi-ra-go ! Et quand je pense que je me suis emballé sur toi à cause de ton petit ton doux ! de tes cheveux blonds, de tes yeux de bébé...

Rosine Des houx, crime voix clans les frises. — Tu sais, moucher, nous ne sommes pas mariés. Tu es libre, tu peux retourner à ta vieille maîtresse, situ veux. Justement, elle était dans la salle, ce soir, pleurnichant derrière son éventail.

Olivier. — Ah!... elle pleurait?

Rosine Deshoux. — Oui ! Ça te flatte, n'estce pas?

Olivier. — Ma foi, non!

Mais il ment. Vimage de son ancienne maîtresse^ Marie-Aline, se dresse, précise, devant ses yeux ; et^ tout d\in coiqj, il se souvient de sa première « Première «^ de cette soirée où, pour la pi^emière fois, il fut nommé « heureux auteur » . Oh ! le retour avec Marie-Anne, cette soirée-là... Quelle joie ! quelle folie ! Ils s^ embrassaient à perdre haleine tous les deux. « Mon grandi mon grandi je suis fière de toi ! » Et leur fiacre^ un ignoble fiacre, leur servit, cette fois-là, de nid d'amour. Et c'était divin. Ah! Marie- Anne .. . Pauvre Marie-Anne!) Rosine Desiiolx. — A quoi penses tu ?

Olivier. — A rien.

Rosine Deshoux. — Rien vrai?

Olivier. — Je te le jure!

// appuie sa tête contre l'épaulr de Rosine, et

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continue y ce qui est bien humain, à songer intensément à Marie- Anne. Grâce à cette évocation, il combat le sommeil envahisseur^ se raiiime un "peu, et ne désespère pas, en aîrivant devant le souper de sa maîtresse, de pouvoir se montrer à la hauteur de la situation.... Afin de s'entraîner, il lui baise les lèvres.) Rosine Desholx. — Tu m'aimes?

Olivier. — Tu le vois bien! Mais, que nous allons donc lentement ! (// 7net la tête à la portière.) Cocher ! Un peu plus vite, mon ami ! On dirait que vous suivez le corps.

Le Cocher, de bonne humeur. — C'est pas d'ma faute, monsieur, c'est rapport au pavé qu'est si tellement glissant !

(Et il fouette son cheval.)

Dans une rue iVAuteuil, six heures du soir, en hiver. Il pleut très fort ,

Georgette, six ans.

Victoire, quarante ans.

Le Cocher, vieux, de mauvaise humeur, la figure enfouie dans un épais cache-nez de laine violette. Il attend depuis une demiheure devant une porte cochère au-dessus de laquelle il y a écrit en grosses lettres :

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