Tiens, la voilà, ta cliente. Mais ce
O^'vers,;^;
BlBulOTHECA ))
n'est pas Fheure de te proposer, je crois I (A lui-mêmey iroriiquement.) Sat prata biberunt.
W3. — Par ici, madame. (Il ouvre la portière.)
La Dame, s' engouffrant. — Rue de Londres, au coin de la place de l'Europe.
WS^ faisant un signe cCintelligence et d'adieu ci 95. — Place de l'Urope ! Enlevé, c'est pesé !
(Il monte sur son siège ^ crache dans ses ^nains, fouette son cheval, auquel il a tout d'abord retiré la musette, et démarre assez difficilement d'une ornière de neige, où s'enfoncent les roues.)
95, retirant la couverture de son cheval. — L'autre ne va pas tarder, maintenant. Je suis sur qu'il aura l'air content, cet imbécile! (Il souffle dans ses doigts et murmure :)
Amour ! (Icau du monde ! cxécra])lc folie I
Agnès Rubis, de rAlcazai\ vingt- deux ans. Très brune^ des cheveux dims et boiicléSy coiffée à la ((Salomér). Robe courte en moire rose aigu, recouverte de chenille noire ; les bras, les épaules^ la gorge en dehors d\m miiiuscide corsage de salin vert, pailleté de jais émeraude. Sortie de bal rose follement enjolivée de i:)lumes et de fleurs,
M. DE Lin, quarante-huit ans. Petite tète niaise et satisfaite sur un coi^ps trop long et maigre. Favoris blonds^ aspect élégant, habit noir, cravate blanche, pardessus sur le bras.
Le Cocher^ jeune, chapeau blanc, fortes épaules, dos large.
Il est yninuit, rue Rouget-de-Lisle, à la porte de r hôtel Continental.
M. DE Lin, au cocher. — Pst !.. Vous êtes libre ?
Le Cocher. — Oui, monsieur.
M. DE Lin, à Agnès Rubis. — Puisque ma voiture n'est pas arrivée, voulez-vous prendre ce fiacre, mademoiselle ?
Agnès Rums, maussade. — Ça m'est égal !
M. DE Lii\. [Il r aide à mouler.) — Quelle adresse ?
Agnès Rubis. — 333, boulevard Bineau.
M. DE Lin. — Cocher ! 333, boulevard Bineau. Je vous prends à l'heure. Il est minuit. Je vous ramènerai dans ce quartier. (// s'assied près d'Agnès Rubis, et ferme la portière ; le cheval j^art au petit trot.) Que vous êtes gentille de me permettre de vous accompagner ! Je ne sais comment vous remercier ! Agnès Rubis. — Oh ! il n'y a pas de quoi me remercier !
M. DE Lin. — Mais si !
Agnès Rubis. — Mais non ! Vous savez
bien ce qui est convenu. C'est une reconduite à l'œil, une reconduite blanche. Vous en serez pour vos quatre balles sans résultat... Comme dans un duel.
M. DE Lin, souriant. — Méchante !
Agnès Rubis. — Oh ! non ! Je suis une très bonne fille, au contraire ; mais, vous comprenez qu'après la façon dont j'ai été traitée tout à l'heure, je n'ai pas l'esprit à la rigolade. Plutôt envie de pleurer, vous savez ! [Elle se mouche.)
M. DE Lin. — Cependant, vous avez eu du succès...
Agnès Rubis, violente. — Du succès?
Vous appelez ça du succès ! On voit bien que vous n'êtes pas du métier, vous ! Du succès !
M. DE Lin. — On vous a applaudie...
Agnès Rubis. — Une malheureuse petite claque de rien du tout, quatre vieilles paumes décharnées, au premier rang ; et encore elles tapaient en sourdine, honteuse-
10 i FIACRES
ment... Oh! il l'est miiflard, le public du Continental ! Je le re liens ! D'ailleurs, c'est bien fait pour moi. Ça m'apprendra à chanter dans les bénéfices, comme une imbécile que je suis. Et puis, bénéfice ! Bénéfice de qui ? Bénéfice de quoi ? On ne sait jamais exactement. En somme, tous hlous, dans ces trucs-là.
M. DE Lin, très poli et un peu froid. — Vous oubliez, chère mademoiselle, que je suis un des commissaires de la représentation donnée au bénéfice de « TOEuvre des petites filles ramenées à la vertu ». Cette œuvre est dirigée par M'"' la duchesse d'Abbeville.
Agnès Rubis. — La duchesse d'Abbeville, cette grosse dame avec des cheveux carotte et des petits yeux reluqueurs? Elle ramène des gosses à la vertu, avec ces yeux-là? Ça m'étonne. Je ne suis pas curieuse, mais je voudrais bien avoir douze ans pendant dix
ATRÈS UN BÉNÉFICE 105
minutes, pour entendre ce qu'elle me dirait. Du reste, je ne l'accuse pas d'empocher la galette, ni vous non plus ; je ne vous accuse pas ; mais il y a les organisateurs.
M. DE Lin. — Oh ! M. Sapajou, du Théâtre-Français ! M"*^ Vibrehal, de l'Odéon !
Agnès Rubis. — Parfaitement ! Ce n'est pas parce qu'ils sont subventionnés, que je vais me signer pour parler d'eux, peutêtre ! Allez ! allez ! ils savaient ce qu'ils faisaient, le père Sapajou et la mère Vibrehal, en me collant le n° 8 sur le programme.
M. DE Lin. — Mais le n° 8 est un excellent numéro.
Agnès Rubis. — Pour sûr ! s'il vient après un grand air d'opéra, ou un solo de llûte. Mais après M^'' Bartet, c'est un numéro sacrifié, fichu... Allez donc chanter:
J'ai mon p'tit né- né J'ai mon né-né-né J'ai mon nénu-phar. .
106 FIACRKS
après : « Trois marches de marbre rose » ; vous aurez beau avoir des jambes et un joli décolleté, vous remporterez une tape. Et quand je pense que je me suis fait faire une robe exprès pour ce soir! Non! j'en suis malade !
M. DE Lin. — Elle est délicieuse, votre robe, elle vous va divinement.
Agnès Rubis. — C'est un modèle à moi. La ceinture est baleinée. Je n'ai pas de corset.
M. DE Ltn, avançant le bras. — C'est vrai ? Voyons ?
Agnès Rubis, le repoussant. — Ah ! mais restez tranquille, hein !
M. DE Lin. — Mais je ne bouge pas. (// frôle le corsage.)
Agnès Rubis. — Je vous dis de rester tranquille ! Gardez vos mains chez vous, ramenez-les à la vertu comme les petites filles de la grosse duchesse. Voyons, entendez-vous ?
M. DE Lin. — Vous êtes si capiteuse !
Agnès Rubis. — Et capitonnée, aussi, n'est-ce pas ? Allons, en voilà assez ! D'ailleurs, c'est inutile. En voiture...
yi. DE Lin. — En voiture ?
Agnès Rubis. — En voiture : jamais !
M. DE Lin. — C'est un principe ?
Agnès Rubis. — Non. C'est une promesse que j'ai faite à mon « ami ».
M. DE Lin. — Et vous tenez toujours vos promesses ?
Agnès Rubis. — Quand c'est mon intérêt (le les tenir, oui !
M. DE Lin. — Probablement que votre ami vous attend chez vous, ce soir?
Agnès Rubis. — Oh ! non ! Ce pauvre Tiburce ! Il est en voyage, à Toulon, dans sa fabrique de curaçao. Vous connaissez bien le curaçao Doubley ?
M. DE Lin. — Pas très bien...
Agnès Rubis. — Vous m'étonnez ! Vous
ne connaissez pas le curaçao hollandais Tiburce Doubley?
M. DE Lin , cow^tois. — En effet, en effet, comment donc ! Excellent curaçao, excellente marque ! Tiburce Doubley! Oùavais-jelatête?
Agnès Rubis. — N'est-ce pas, c'est une bonne liqueur ? Ah ! ce pauvre Tiburce ! Quand il saura que sa Rubichette a remporté une veste, il en aura du chagrin!
M. DE Lin. — Mais il ne le saura pas !
Agnès Rubis. — Et la Presse! Croyezvous donc que j'aurai une bonne Presse ? Non, allez ! on ne dira pas naturellement, que j'ai été sifflée, d'abord parce que je n'ai pas été sifflée ; mais on me mettra dans le tas des noms, avec tout le monde : « Vifs compliments à ]\P^ Y..., X..., Z..., etc. » Encore heureuse, si je suis nommée!
M. DE Lin. — Vous serez nommée sûrement ; c'est moi qui suis chargé ])ar la duchesse de donner des notes aux journaux.
Agnès Rubis, subitement familière. — Non '?... tu blagues?
M. DE Lin, flatté. — Ma parole.
Agnès Rubis. — Alors, tu vas me soigner?
M. DE Lin. — Tu peux y compter.
Agnès Rubis, se rapprochant^ câline. — Qu'est-ce que tu vas dire ?
M. DE Lin. — Ce que tu voudras. [Il l'embrasse.)
Agnès Rubis. — Eh bien... Parle du « Nénuphar ».
M. DE Lin. — Entendu. [Il l'embrasse.)
Agnès Rubis. — Tu t'en souviens ?
M. DE Lin. — Oui, oui.
Le petit né-né
Le petit né-né. {Il Vembrasse.)
Agnès Rubis. — Et puis, parle aussi de ma valse espagnole ; tu sais : « Tra la la, la la, la la, la la! ollé ! » quand je me renverse en arrière...
M. DE Lin. — Avec ta tête brune ébou-
ritïée toute pâle et pâmée... et tes dessous
de tulle noir...
- Agisès Rubis. — Je suis jolie, pas?
M. DE Lin. — Troublante !... [Il T embrasse.)
Agnès Rubis. — C'est que j'ai des jambes. Pour chanter cette valse-là, il faut des jambes ; tu diras un mot de mes jambes?
M. DE Lin. — Montre-les ?
Agnès Rubis. — Quoi ?
M. DE Lin. — Tes jambes.
Agnès Rubis. — Dans un moment. Dis donc, quelle heure est-il ?
M. DE Lin, emballé. — L'heure du berger !
Agnès Rubis. — Non, sois sérieux.
Regarde à ta montre. Prends une allumette, là... quelle heure ?
M. DE Lin. — Une heure moins un quart.
Agnès Rubis. — Fichtre : tu n'as que le temps ! [Elle frappe à la vitre.) Cocher, cocher, arrêtez !
M. DE Lin. — Que fais-tu?
APRKS UN BÉNÉFICE 111
Agnès Rubis. — Ecoute, mon petit loup, tu vas descendre ; nous voici justement à la barrière ; tu trouveras une voiture tout de suite. Tu retourneras au Continental, tu feras ton compte rendu, et tu le porteras aux journaux immédiatement... Tu comprends?
M. DE Lix. — Pourquoi pas demain?
Agnès Rlbis. — Demain, ce sera trop tard.
M. DE Lin. — Mais je ne peux pas te laisser ainsi toute seule rentrer chez toi...
Agnès Rubis. — Si, tu peux, puisque je te le demande, puisque je le veux!
M. DE Lin, vexé. — Vraiment ! je crois que vous vous moquez de moi.
Agnès Rubis. — Quel type ! Voilà que je me moque de lui, à présent. Ah ! vous êtes malin, vous. Pour la première chose que je vous demande !...
M. DE Lin. — C'est que...
Agnès Rubis. — Soyez chic !
M. DE Lin. — Et si j'obéis?...
11^ FtACflES
Agnès Rubis. — Vous ne le regretterez pas. Je vous le promets !
M. DE Lin. — Alors, donnez-moi des arrhes...
Agnès Rubis, elle lui tend sa bouche. —
Tiens !
M. DE Lin. —Ah !
Agnès Rubis. — Descends, maintenant.
[Il descend, et règle le cocher.^
M. DE Lin. — Ronsoir, à bientôt! C'est promis ?
Agnès Rubis. — Jure ! A bientôt ! (// s éloigne. Agnès Rubis ^ le rappelant.) Ah 1 dites donc !
M. DE Lin. — Quoi?
Agnès Rums. — Comment vous appelezvous ?
M. DE Lin. — Comte de Lin. Léopold de Lin, 12 bis, rue Montaigne.
Agnès Rubis. — Merci. Au revoir, chéri 1
Devant une des nombreuses portes d'un des grands magasins de nouveautés de Pains.
Six heures du soir, en automne. H va faire nuit.
L'Inspecteur,, quarante ans. Toute la barbe, di'ue et noire. Petits yeux vifs, sininontés de gros sourcils touffus. Bouche large, à lèvres épaisses et rouges. Paletot gris, chapeau haut de forme, gants marrons. Apparence quelconque^ assez vulgaire.
La Dame. Grande^ brune, très mince^ avec de fortes hanches. Figure ovale, aux traits réguliers, jolie, mais en ce moment affreusement contractée. Longs yeux clairs, de nuance indécise^ verddtre, que la honte ^
V épowoante et le désespoir rendent un peu hagards. Toilette trop riche^ en velours prune. Collet de velours prune brodé de perles mordorées. Petite capote de chrysanthèmes roux. Vair dune bourgeoise coquette qui fait des visites.
Le Cocher. Vieux, gros, placide, endormi. Dos énorme sous un triple collet de drap jaune.
L'Inspecteur, ouvrant la portière du fiacre^ à la dame. — Montez, madame.
La Dame, ^r ^5, très bas. — Non! non! Je ne veux pas !
L'Inspecteur, bas également. — Montez !
Sans bruit, sans scandale ; pour vous, madame, croyez-moi, ne faites pas de scandale ! (// la pousse vivement dans la voiture. Au cocher :) Cocher ! au commissariat de police, rue... (// dit le nom de la 7'ue qui esta une petite distance.) Vous vous arrêterez une ou
deux maisons avant le commissariat. Deux numéros avant, au numéro 16.
Le Cocher. — Compris ! (A lui-même.) Encore une barboteuse de la haute, pour qui qu'on prend des mitaines. Malheur !
(// fouette son cheval, la voiture part.)
La Dame, dune voix étranglée. — C'est une abominable, une épouvantable erreur.
Je vous assure, monsieur, non ! je vous jure que c'est une erreur !
L' Inspecteur, /roeWeme^i^. — Je vous ai vue.
La Dame. — Vous vous trompez ! Ce n'était pas moi! Il y avait une dame habillée absolument comme moi, dans le magasin.
Lorsque je suis arrivée au rayon de soieries, j'ai cru me voir dans une glace, tant elle me ressemblait... môme robe, même chapeau... Enfin, toute semblable à moi!
L'Inspecteur. — C'est possible, mais ce n'est pas elle qui a pris le coupon de dentelles ; c'est vous, madame!
La Dame, avec force. — Moi? Non, non, ce n'est pas moi! Pourquoi aui^ais-je pris ce volant de matines, pourquoi? dans quei but? Si j'ai besoin de dentelles, je puis en acheter ; mon mari gagne de l'argent... Croyezvous que pour trois mètres de matines j'irais me perdre, me déshonorer, déshonorer les miens? Car, enfin, j'ai une famille, une famille honorable, je suis une femme comme il faut, monsieur !
{U inspecteur la regarde sans répondre.)
La Dame. — De la dentelle I mais j'en ai, j'en ai de très belles, d'anciennes, d'admirables ; je ne les porte môme pas. Je les laisse jaunir dans mes tiroirs, et vous voudriez que, ayant des dentelles dont je ne me sers pas, j'aille en voler dans un magasin ?
L'Inspecteur. — Je vous ai vu prendre le coupon, madame, j'ensuis sûr.
La Dame. — Vous êtes sûr ! Oh î monsieur ! prenez garde de vous tromper ! Peu-
l.i: SUPRÊME iMOYEN M'
sez combien c'est grave, d'affirmer comme vous le faites !
L'Inspecteur. — Et puis, enfin, on l'a trouvé sur vous, caché sous votre collet : il n'y a pas à dire non, pourtant !
La Dame. — Quelqu'un a pu le glisser sous mon collet sans que je m'en doute. Cette personne peut-être, celte personne qui me ressemble.
L'Inspecteur. — Elle aurait pu le glisser, mais non l'attacher avec une broche.
La Dame. — Alors, puisque vous êtes certain, pourquoi n'etes-vous pas venu à moi tout de suite? Pourquoi ne m'avez-vous pas immédiatement dit : « Vous venez de prendre un coupon de dentelles ? » Pourquoi m'avez-vous laissé sortir du magasin ?
L'inspecteur. — C'est l'usage. Nous attendons toujours que la dame soit dans la rue, nous ne voulons pas d'esclandre.
La Dame. — Oh ! monsieur, je n'aurais
pas fait d'esclandre. J'aurais payé cette dentelle... Ce coupon... je l'aurais paye... et vous m'auriez évité... (Elle frissonne.) Oh î quand je pense à la façon dont tous ces hommes m'ont dévisagée !... A leur air méprisant !... Oh! quelle honte! quelle honte! [Elle cache sa figure dans son mouchoir.)
L'Inspecteur. — Ces messieurs de la Direction ont été bien convenables, cependant. [Philosophe.) Ils sont si habitués !
La Dame, frémissante. — Mais je ne suis pas une voleuse, moi, entendez-vous ! Je ne veux pas être traitée comme une voleuse ! [La voiture s'' arrête.)
L'Inspecteuu. — Nous sommes arrivés.
La Dame. — Où sommes-nous arrivés ?
L'Inspecteur. — A quelques mètres du commissariat de police. Vous allez descendre avec moi, madame, me suivre tranquillement, de façon à ne pas olre remarquée, n'est-ce pas ?
La Dame. — Descendre, descendre avec vous !...
L'Inspecteur, la main sur la po^Hière. — Bien tranquillement.
La Dame, posant sa main sur celle de l'inspecteur. — Oh ! je vous en prie, je vous en supplie î attendez un moment... Vous pouvez bien me donner encore un moment, voyons !
L'Inspecteur, embarrassé. — Mais... madame !
(H essaie de retirer sa main.)
La Dame. — Oh ! soyez bon, soyez humain! Une seconde, pas plus ! Qu'est-ce que cela vous fait, d'attendre une seconde? une petite seconde... que je vous explique... que je vous fasse comprendre !...
Le Cocher, tapant à la vitre. — Faut-y avancer ?
La Dame, criant. — Non ! non ! Restez là! restez là !
4Î2iO FIACRES
L'inspecteur. — Ne parlez pas si fort. {Au coche?\) Non, n'avancez pas. [A la dame.) Allons, madame, descendez ! [De nouveau il va jjour ouvrir la portière.)
La Dame, se jetant contre lui. — Ayez pitié de moi, monsieur ! Au nom de votre mère, au nom de tout ce que vous pouvez aimer, ayez pitié de moi ! [Elle est presque contre sa poitrine, il sent son cœur battre à coups précipités ; il se dégage sans brutalité.)
La Dame. — Oh ! vous me repoussez...
Vous me repoussez ! Je vous fais horreur !
L'Inspecteur. — Non... Mais... mais...
La Dame, haletante. — Mais quoi ? mais quoi? Vous ne voulez pas me sauver? Vous ne voulez pas sauver une femme désespérée? Oh! si, dites? sauvez-moi... sauvez-
moi... sauvez-moi
L'Inspecteur. — Si je pouvais !... Mais je ne peux pas... Gomment... comment?...
La Dame. — Laissez-moi partir ! On
croira que je me suis échappée. Vous direz que je me suis échappée...
L'Insi»ecteur. — Non... non!...
La Dame. — Oh ! ne dites pas non, monsieur, ne dites pas non ! Tenez, nous allons descendre, vous le premier ; vous tournerez un peu la tête de côté, et moi, je me mettrai à courir, vite, vite, vite, si vite que, même si vous l'essayez, vous ne pourrez pas me rattrapper !
Vl^ssPECTEiJR, lui s€r7'ant le bi'as. — Je ne peux pas consentir à cela. Je risquerais ma place...
La Dame. — Combien vous faut-il? Je n'ai pas beaucoup d'argent sur moi; mais je vous dirai mon nom, le nom de mon mari ; vous verrez que nous sommes à même de vous récompenser largement. Combien vous faut-il?
L'Lnspecteur. — Ce n'est pas une question de prix. Je suis un honnête homme. Je ne me vends pas. Finissons-en !
[Il ouvre la portière.^
La Da3ie, s accrochant à lui, et approchant très près de sa bouche un visage cC angoisse. — Pardonnez -moi ! pardonnez-moi ! Je ne sais plus ce que je dis ! Ce n'est pas ça, non, ce n'est pas ça que je dois vous offrir. [D'une voix pénétrante et voluptueuse.) C'est autre chose... C'est mieux... n'est-ce pas ?... C'est mieux. . . C'est moi ! . . . Moi?. . . Me voulez-vous, moi? Je suis jeune, vous voyez, je suis jolie... Me voulez-vous ?
[Elle lui tend ses lévites.)
L'Inspecteur. — Ah ! c'est à devenir fou!
La Da3ie, crescendo. — Vrai... vrai? Je vous rends fou? Alors... alors?... Oui? oui, n'est-ce pas? Oui... c'est oui?
L'Inspecteur. — Ah !...
[Long, très long silence.)
L'Inspecteur. — ... Ta peau a une odeur de fruit... Elle sent la fraise et l'amande fraîche...
La Dame. — Dites-moi ! Mon chapeau est-il droit ?
L'Inspecteur. — Très droit. Est-ce que je te verrai bientôt ?
La Da3ie. — Oh ! j'ai peur que ce ne soit un peu difficile. Mon mari est si jaloux I Pourtant, j'essaierai... Je vous écrirai... où puis-je vous écrire ?
L'Inspecteur. — Chez moi. Voici ma carte. (// lui donne sa carte.) Tu m'écriras. [Elle fait un signe de tête.) Gomme tu es belle ! (// veut l'embrasser. La dayne répinme un mouvement de 7'éj)ulsion, mais se laisse encore embrasser.)
L'Inspecter. — Je vais te déposer près dune station de voitures. [Au cocher.) Cocher ! au bout de la rue, à la station de voitures.
Le Cocher. — Vous allez pas chez le commissaire ?
L'Inspecteur. — Non. Roulez !
Le Cocher, à lui-même, tout en démarrant. — Roulez ! C'est toi qu'es roulé ! (// hausse les épaules.) Panier à salade à six heures, train d' plaisir à six heures et demie. V'ià r fiacre d' Paris!
L'Inspecteur, embrassant la main de la dame. — Tu es contente ?
La Dame, d'une vuix amère. — Très contente
L'Inspecteur. — Par exemple ! si je sais ce que je vais dire au commissaire de police et à ces messieurs de la Direction !
La Dame. — Vous inventerez une histoire...
L'Inspecteur. — C'est que je n'ai pas beaucoup d'imagination. Enfin, je tacherai de m'en tirer !...
La Dame. — C'est ça. Ah ! voilà la station ! [Elle tape à la mire, la voiture s'arrête, elle descend,)
L'Inspecteur, jtenclié à la portière. — Au revoir !
La Dame. — Au revoir !
L'Inspecteur, cherchant sa bouche. — Encore un petit baiser ?
La Dame, le i^epoussant avec horreur. — Ail I non ! non ! en voilà assez ! Adieu ! [Et elle s'enfuit en courant.)
UGENE
A la gare du Nord^ onze heures du soir, fin septembre.
Agnès Rums^ vingt-ti^ois ans. Très élégant costume de voyage, toque en velours écossais, voilette blanche.
Irma, vingt-deux ans. Tenue voyante de femme de chambre de cocotte. Chapeau extravagant et démodé. Des mitaines.
Trois gros bracelets en toc. Air hardi et rieur.
Le Cocher. Sans cîge précis, mais plutôt jeune, le visage dissimidé à demi par ime mentoniiière de coton rouge qui coupe sa figure en deux. Vieille houppelande effilochée. Tube de soirée cabossé et trop large,
enfoncé sur les yeux. Barbe en broussaille. Aspect inquiétant.
Les deux femmes sont sur le quai d'arrivée ; elles tiennent à la main un sac de voyage et un grand nécessaire. Un facteur de la gare est près délies, courbé sous \me énorme malle.
Agnès Rubis, à Irma. — Eh bien ?
Irma, regardant de droite et de gauche. — Il n'y est pas.
Agnès Rubis. — Tu es sûre ?
Ikma. — Non, il n'y est pas ! S'il y était, d'abord, on le verrait.
Agnès Rujus. — Ça, c'est raide, par exemple !
Irma. — Ce n'est pas aimable, certainement.
Agnès Ruris. — Crois-tu ? Un homme qui soi-disant m'adore ! Ileiii ? Si j'y coupais, pourtant, dans son adoration, ca me
UGÈNE i29
ferait quelque chose, ça me vexerait qu'il
me laisse arriver toute seule de voyage
sans venir me chercher à la gare.
IioiA. — Heureusement que Madame...
Agnès Ruius. — Tu causes!... Mais, au
moins, il aurait pu m'envoyer le coupé. Ça
ne l'aurait pas tué de m'envoyer le coupé.
Va chercher un sapin.
Irma. — En v'ià justement un, en face, à
galerie.
[Elle fait signe an cocher. La voiture, traînée par une jument décharnée, s'avance avec un bruit de ferraille. La malle est hissée sans laide du cocher ; Agnès Rubis ouvre la portière.) Agnès Rubis, reculant. — Oh ! ce que ça
sent drôle là-dedans. Ça empoisonne...
Irma. — La paille pourrie, ça sent.
Agnès Rubis. — Le chien crevé, plutôt. Oh
là là! Ouvre les vitres avant que je monte. [Irma ouvre les vitres.)
Le Cocher, à demi retourné. — Eh bien, on part pas ?
Irma. — On aère la bagnole. Gnia de quoi être asphyxié là-dedans.
Le Cocher. — Faudrait p't-etre que j' parfume mes coussins avec du musqué?... [Il hausse les épaules et crache.)
Agnès Rubis. — C'est agréable pour mes jupons. [Elle monte.) Je vais salir mes jupons.
[Elle relève très haut ses jupes.)
Irma, limitant. — C'était vraiment pas la peine que j' vaporise les dessous de Madame. . . Quelle infection ! [Au cocher.) Cocher ! rue de Prony, 188.
Le Cocher. — Parc Monceau ?
Lima. — Oui.
Le Cochem. — C'est pas ici.
Lima. — Vous dites?...
Le Cocher. — ... (// dit un très gros mot.)
Agnès Ruhis. — Qu'est-ce qu'il a dit ?
Irma. — Une grossièreté. Gnia pas plus malhonnête que ces gens-là.
Agnès Rubis. — Faut pas avoir l'air de comprendre. Ça n'atteint pas. On est audessus !
{Silence.)
Irma, regardant par la portière. — C'est tout de même joli, Paris. Faut le quitter pour s'en douter. « Brukcelles » ne lui va pas à la cheville.
Agnès Rubis. — Parce que tu t'es embêtée à « Brukcelles » ; sans ça, je t'assure que c'est une ville bien agréable ; pour moi, dans un sens, je la trouve plus agréable que Paris !
Ir3ia. — Madame parle en artiste ! Elle a été si gâtée à « Brukcelles « ; ça se comprend qu'elle Faime !
Agnès Rubis. — Le fait est que je ne peux pas me plaindre. Les officiers surtout ont été épatants. Ils en ont fait un succès à ma
chanson du « Nénuphar ». [Elle fredonne'.)
J'ai mon né-né-né J'ai mon né-nu-phar.
On a heau dire, ça fait plaisir de se voir appréciée comme ça à l'étranger. Ça oblige à rélléchir à des tas de choses sérieuses, auxquelles on ne pense jamais. Par exemple, à la France, au drapeau... Oui, au drapeau ! [Irma rit.) Qu'est-ce que tu as à rigoler ?
Irma. — C'est le ton de Madame... Madame a envoyé « au drapeau » comme une actrice de drame. Si Madame s'avait entendue, elle n'aurait pas pu s'empêcher que de rigoler, elle aussi.
Agnès Rubis. — Ce que tu es gourde, ma pauvre fille, à te tordre à propos de tout et de rien ! Ah ! bien vrai ! si je te ressemblais, je me demande comment je m'en tirerais, avec tous les types que je fré(iuente depuis que j'ai lâché ma famille. Pire qu'un lirebouchon, pour sûr, que je serais !
luMA. — Longtemps que Madame est partie de chez ses parents ?
Agnès Ruhis. — Neuf ans. [Elle regarde par la portière.) Tiens ! justement voilà mon ancien quartier. La rue Maubeuge. Le square Montliolon ! Ah ! ce que j'y ai traîné mes savates de gosseline, dans ce square-là! Et les parties de cache-caclie avec Ugène. Ah ! j' m'en donnais ! j' m'en donnais !
Irma. — M. Ugène, c'était la petite connaissance à Madame ?
Agnès Rubis. — Non ! c'était mon frère, mon aîné de sept ans. Un garçon d'une intelligence ! S'il avait voulu travailler, il aurait pu devenir ce qu'il aurait voulu, ce garçon-là ! Employé au gaz, acteur, caissier, serrurier ; il avait du goût pour tout, et pour rien. Malin comme un singe. Ficelle ! et drôle ! Il aurait fait rire des carafes. Ah ! celui-là, si tu l'avais connu, tu aurais pu t'en payer de te rouler dans les grands prix.
Portée à rire comme tu Tes, c'est malheureux que tu ne l'aies pas comiu. [Silence.) Comme il va lentement, ce cocher, [xiu cocher.) Cocher ! un peu plus vite, n'est-ce pas ? pressez un peu.
Le Cocher. — J' vas comme j' dois aller.
Agnès Rums. — Vous allez au pas.
Le CocHEii. — Eh hen ! après? Faudrait-y pas que j' casse les jambes à ma Lete pour deux sales roulures.
Agnès Runis. — Pour deux... quoi?
(Elle le regarde avec attention.)
Le Cocuek. — J' bisse pas. J' bisse jamais. C'est pas mon genre. En v'ià assez !
[Il donne un coup de fouet dans l'air.)
Agnès Rubis, baissant la vitre. — Ah ! mon Dieu !
Irma. — Quoi donc?
Agnès Rums. — Tu as mon sac?
IiiMA. — Quel sac ?
Agnès Rubis. — Mon nécessaire en or
que m'a donné le marquis avant d'aller à « Brukcelles ».
Irma. — Oui.
Agnès Rubis. — Prends mon flacon de sels... Donne-le moi.
[Irma le lui donne.)
Irma. — Madame est malade ?
Agnès Rubis. — Je crois que je vais me trouver mal.
Irma. — C'est l'odeur de ce fiacre. On dirait qu'il y a un macchabée sous les banquettes.
Agnès Rubis. — Non ! ce n'est pas ça !
Irma. — Quelque chose qui ne passe pas ? Madame a peut-être trop mangé de homard, ce matin.
Agnès Rubis. — Oh ! avec mon estomac ? Il y a longtemps que je n'y pense plus, au homard ! Non... non !... Ah ! ma pauvre fille... Quel coup !
Irma. — Que Madame s'explique...
136 FIACRF.S
Agnès Rubis. — Ecoute ! A la première station, je vais descendre ; je prendrai une voiture, je passerai devant, tu me suivras.
Irma, piquée. — Madame a le trac, et Madame me laisse seule avec ce cocher qui aune g... de malfaiteur? Je remercie beaucoup ^ladame.
Agnès Rubis. — Je ne peux pas rester. Il faut que je m'en aille. Voyons, Irma, puisque je te dis qu'il faut que je m'en aille, ne fais pas de tête ! Crois-tu que ce soit pour mon plaisir que je vais prendre deux voitures ?
Irma. — C'est vrai que Madame, qui va toujours à l'économie...
Agnès Rubis. — Ah ! tu le reconnais toimême ! Dis au cocher d'arrêter.
Irma. — Que Madame lui dise. Je n'ai pas envie qu'il m'insulte, moi aussi.
Agnès Ruius, suppliante. — Je t'en pi'ie,
Irma, dis-lui d'arrêter. Je ne veux plus lui parler.
Irma, inaussade. — J'ai jamais vu Madame si timide que ça ! [Au cocher.) Cocher ! arrêtez !
Le Cocher. — Qu'est-ce qui gnia encore?
Irma. — Arrêtez !
Le Cocher. — Où ça?
Irma. — Là, tout de suite.
Le Cocher. — Alors, c'est aut' chose, à présent. Faut s'arrêter ? Vous avez pas hni de changer d'opignions, tas de morues ! (// arrête.)
Irma. — Madame entend ?
Agnès Ruiîis. — Oui, oui ! Donne-moi mon sac...
Irma. — Lequel ?
Agnès Rubis. — Celui à bijoux... et puis l'autre aussi... là ! [Elle s apprête et descendre.)
Irma. — Madame emporte ses valeurs ?
Madame croit donc... Ah! mais, j' veux pas
rester toute seule avec ce cocher-là, moi ; j'ai peur, tiens !
Agnès Rubis. — Toi, tu n'as rien à craindre. [Très bas.) Mais, moi... moi enfin... tu sais ce que je te racontais tout à l'heure, rue Maubeuge... Le square... les parties de cache-cache...
Irma. — Avec M. Ugène ? Oui !
Agnès Rubis, frisso?mant. — Eh bien...
eh bien... Ugène...
Irma. — Vot' frère ?. . .
Agnès Ruias, jetant un regard terrifié au cocher. — C'est lui !
Irma. — Pas possible ! Vous êtes sûre ?
Agnès Rubis. — Certaine ! Je l'ai bien reconnu !
Irma. — Comme on se rencontre !
Agnès Ruisis, lui donnant cinq francs. — Tu lui donneras ça.
Irma. — Y s' plaindra pas du pourboire, je pense !...
Ag^ès Rubis. — S'il se plaint, tu ajouteras vingt sous.
[Elle descend avec précipitation, et fait signe à un fiacre qui passe.) Irma, seule. — Quelle venette ! [Ait cocher.) Allez, cocher !
[La voiture repart.)
Au Bois y dans une allée voisme des Acacias. Un fiacre fermé. A rime des portières, celle qui donne du côté de la chaussée près de laquelle le fiacre stationne, un bouquet de violettes s'écrase contre la vitre. Le store est baissé jusqu'au bouquet^ dont les tiges enfoncent dans les rainures de la vitre. Il est quatre heures de V après-midi, en sept empire.
Le Cocher, jeune, très propre. Livrée verte à boutons de métal jaune^ astiqués et brillants. Accoudé sur son siège^ qu'il a mis près de lui comme un coussin, il lit un journal.
^jrnc Pr4i^iiel, de vvigt à vingt-cinq ans. Une
brune aux traits doux et modestes. Robe sombre^ chapeau noir, voilette épaisse^ parfum pénétrant .
M""^ Chêne, la femme du brillant romancier, du subtil psychologue Maxime Chêne, quarante-trois ans. Cheveux gi^isonnan^s.
Visage fané, grands yeux aux paupières meurtries, aux regards lassés. Elle s'approche du fiacre, où se trouve depuis im quart d'heure déjà ^i'"' Fraimiel, et elle ouvre la portière.
W^ Fraimiel, reculant. — Vous vous trompez, madame !
M"'^ Chêne. — Je ne crois pas, madame.
M""* Fraimiel. — Je vous dis que vous vous trompez! [Effrayée, elle veut descendre par l'autre portière .)
M"* Chêne. —N'ayez pas peur! Ne vous en allez pas ! Il faut que je vous parle! [Elle lui montre une lettre ouverte.) C'est bien
VOUS, n'est-ce pas, qui avez écrit cette lettré?
yir.o [^'rahniel, stupéfaite, regarde la lettre
sans rép07idre.)
M"'^ Chêne, lui donnant la lettre. — C'est vous, n'est-ce pas?
M"'® Fraimiel, remise de son trouble, et hardiment. — Oui, c'est moi!
M'"^ Chêne. — C'est au sujet de cette lettre que je voudrais vous dire un mot. Pouvez- vous descendre un moment de voiture?
M'"*' Fraimiel. — Qu'avez-vous à me dire? Je ne vous connais pas. Qui êtes-vous?
M-"^ Ceiêne. — Je suis M"^' Chêne.
^jQie Pn^i^^jiEL^ if^^s rouge^ subitement. — La mère de Maxime Chêne?
M'"'^ Chêne, avec douceur. — Non, sa femme !
M"*'' Fraimiel, confuse. — Oh! pardon, madame ! mais je ne savais pas... Je ne croyais pas...
iU
M'"*" Chêne. — Que Maxime Gliene fut marié, et avec une si vieille femme? Ce n'est pas très connu, en effet ; mais cela est, néanmoins. Voulez-vous m'accorder quelques secondes d'entretien, madame?
jyjmc Praimiel, hésitant. — Mais... madame.
M""' Chêne, même ton doux. — Je vous en
ne :
^1°"' Fraimiel. — Montez, madame.
(x'Ii™*' Chêne monte dans la voiture.)
M°'^ Fkadhel, au cocher. — Cocher ! suivez l'avenue, tout droit.
(Le cocher, intrigué, met son cheval au pas ;
il essaie cV écouter^ mais les glaces sont
fermées, et il n'entend rien.)
W"" Chêne. — D'abord, et avant tout, madame, je tiens à vous déclarer que ce n'est pas une femme jalouse qui vous parle en ce moment.
M"'*" Fraimiel, gênée. — Cependant...
M'"' Cin'!:M:. — Oui... je le reconnais, ma
démarche auprès de vous, démarche étrange, ridicule même, a toutes les apparences de la jalousie. Pourtant, je vous le répète, je ne suis pas jalouse de mon mari. Je l'ai été autrefois, affreusement! jusqu'à l'agonie, jusqu'au suicide ! Aujourd'hui, c'est fmi ! Maxime a des maîtresses, je n'en souffre plus.
M™° Fraimiel. — Alors, madame?
M""® Chêne. — Alors, voici ! Vous avez écrit deux lettres à M. Chêne, ces jours-ci. Ces lettres sont restées sans réponse... Savez-vous pourquoi?
M""*^ Fraimiel. — Parce que vous les avez interceptées, sans doute ?
M""^ Chêne. — Non! Parce que Maxime, qui fait paraître en ce moment son grand roman: A TRIPLE TOUR, dans la Revue Mauve, est occupé à le vivre, ce roman; comprenez-vous, madame? Il a trois liaisons, qui le tiennent, qui le garrottent,
146 FJAGUES
qui ne lui laissent pas une heure de liberté !
M'"*' Fraimiel, avec indignation. — Et c'est lui qui vous a chargée de me...
M*"^ Chêne. — Ce n'est pas lui ! Mais, en rentrant du journal, l'autre semaine, il a jeté sur son bureau un paquet de lettres, en me disant : « Tiens ! lis ça, réponds à ce qui en vaut la peine, et brûle le reste ». Oh! si vous saviez quelles lettres reçoivent les écrivains en renom ! Pour la plupart anonymes, bassement injurieuses, quelquefois obscènes, rarement flatteuses, allez ! Dans ce fumier se dressait une fleur, votre aveu ! . . . Imprudent, certes! mais si pur et si ingénument exprimé! Telle que vous êtes, votre écriture, votre style vous révélaient. Très jeune, enthousiaste, éprise non de l'homme, mais de l'artiste, du poète, du créateur de l'œuvre que publie la Revue Mauve... N'estce pas que je vous ai bien devinée?
jyjme Pr^imiel, dhiue voix tremblante. — Le sentiment que j'avais pour M. Chêne était, en effet, de l'admiration, une tendre admiration... Quand je lui ai demandé de le voir, de lui parler, je n'avais aucune arrièrepensée dont je doive rougir...
M"® Chêne. — Je le sais! J'en suis sûre! Car j'y suis allée, à ce premier rendez-vous. C'était à l'Orangerie ; vous aviez près de vous une petite fille... une jolie petite fille, qui vous ressemble ! Elle est à vous, cette enfant ?
M"^^ Fraimiel. — Oui. C'est Meryem. {Hésitant.) Je vis seule avec Meryem. Vous l'avez vue... C'est un bébé, elle a cinq ans... Mon mari est mort depuis trois ans déjà... Je n'ai plus de famille... Je suis très isolée.. Je m'ennuie parfois... Oh! je m'ennuie!... Alors, je lis, je lis... je lis... et...
M"'* Chêne. — Je comprends... je comprends! J'espérais que cette attente vaine
VOUS découragerait peut-être, mais vous avez écrit de nouveau et, cette fois, vous donniez un rendez-vous dans un fiacre, un fiacre fermé ! Que s'était-il passé en votre cerveau pour vous amener à cette offre d'une entrevue dans Fintimité d'une voiture? Devais-je vous laisser encore attendre? exaspérer, par conséquent, de plus en plus, votre désir de connaître Maxime? J'étais hésitante, perplexe ! Si j'avais pu vous faire parvenir un mot ! Mais votre lettre ne donne pas d'adresse... Je ne savais vraiment que faire, et je sentais qu'il y avait cependant quelque chose à faire ; que je ne devais pas, maîtresse de votre secret, vous laisser espérer, souffrir inutilement ! C'est pourquoi je suis venue... J'ai fait cette chose hizarre de venir... [Court silence.) Me pardonnez-vous de vous arracher votre rêve ?
M'"" FuAiMiEL, très émue. — Oui... oui! vous avez raison... C'était un rêve absurde.
malsain, coupable;... mais comme j'en suis punie, mon Dieu ! {Elle détourne la tête, et essuie furtivement ses larmes.)
M'"'' Chêne. — Oh ! ne pleurez pas, surtout. Ne pleurez pas ! Je vous en supplie ! Si vous saviez sur quoi vous pleurez ! Ecoutez-moi! Croyez-moi ! L'âme la plus trouble qui soit au monde, le cœur le plus flottant, le plus indécis... un cœur de sable ! la vanité la plus féroce, voilà celui que vous admirez, voilà celui à qui vous avez écrit... Regardez-moi! Je suis une vieille femme, n'est-ce pas? tout à fait une vieille femme ; vous avez pu me prendre pour sa mère ! Eh bien, il est plus âgé que moi ! Oui ! seulement, son égoïsme monstrueux le conserve jeune et charmeur encore, tandis que moi, j'ai eu tant, tant de chagrins !
[Elle s'arrête^ très émue aussi.)
jyjtne Pi^^j^iiEL^ — Oh î madame !
[Silence.)
M"" Chêne. — Vouiez-vous avoir la bonté de faire arrêter?
M""^ Fraimiel, au cocher. — Cocher!
arrêtez!
M™^ Chêne. — Où sommes-nous ici? Je connais très mal le Bois.
jy|me Pr4jt^jiel, — jg crois que nous sommes près du Lac. {An cocher qui a arrèlé son cheval.) Cocher !... Est-ce que madame pourra trouver facilement une voiture pour rentrer à Paris ?
Le Cocher. — Oh ! pour sûr ! A cette heure-ci, y n'en manque pas. A la Cascade, elle en trouvera. Faut-y aller à la Cascade?
M"'^ Chêne. — Non, merci, [Elle descend du fiacre.) Adieu, madame !...
M'"° pRAiMiEL. — Adieu, madame !...
[Courte hésitation.) Madame!...
M™*' Chêne. — ...?
M'"® Fraimiel. — Je voudrais bien vous serrer la main...
SAUVETAGE... loi
M""^ GhêiNE. — Moi aussi, je voudrais vous
serrer la main...
{Elles échangent une rapide et forte poignée de main.) M™^ Chêne, montrant le bouquet qui se fane
contre la vitre. — Donnez-moi ces violettes! M'"® Fraimiel, rougissa)it. — Oh ! non ! M""^ Chêne. — Si ! donnez-les-moi !
(M"® Fraimiel lui tend le bouquet.) M""® Chêne, elle le respire, et très bas. — Je
les mettrai sur son bureau tout à l'heure...
Adieu !...
[Elle s'éloigne. M""^ Fraimiel la suit des yeux pendant quelques instants; puis elle se rejette dans l'angle de la voiture, et longuement., amèrement, elle pleure.)
Hercule Fourmis, quarante ans.
]y|me pouRMis, Ivente-deux ans.
No>'ORE, onze ans.
Alfred, s'ix ans.
l.E Cocher, un gros cocher de V Urbaine^ à face large et colorée., cinquante ans.
Boulevard Voltaii^e, un peu avant d'arriver place de la République, un dimanche de septembre^ dans V après-midi. M. et M"^" Fourynis se donnent le bras, les deux enfants marchent devant.
Hercule Fourmis. — Dis donc, Clémence !
M™^ Fourmis, petite femme maigre., rageuse,
avec énormément de fleurs sur son chapeau. — Quoi ?
Hercule Fourbus. — Si nous prenions un sapin ?
^me PouRMis. — Pourquoi faire ?
Hercule Fourmis. — Nous arriverions plus tôt.
M"® Fourmis. — Puisqu'il ne passe qu'à quatre heures à la Madeleine, nous avons bien le temps. Ce n'est pas la peine de dépenser inutilement de l'argent.
Hercule Fourmis. — Oh ! pour une pièce « quarante sous » !
^|me Pqur3iis^ — J'aiuio mleux quarante sous dans ma poche que dans celle de la Compagnie des Petites-Voitures. Ce n'est pas elle qui m'en donnerait, n'est-ce pas, si je n'avais plus de quoi manger demain ? Enfants ! {Les enfants s^ arrêtent.) vous n'avez pas besoin de marcher si vite, il n'y a pas le feu.
Hercule Fourbus. — Pourvu qu'on trouve de la place aux Tramways ! C'est bien chanceux ; il faudra se battre pour en avoir !
M"'® Fourmis. — Eh bien ! on se baltra I Est-ce que tu crois que j'ai peur ? Je ne suis pas comme toi, à toujours trembler pour ma peau, moi !
Hercule Fourmis, essayant de se y^ehiffer. — Je tremble pour ma peau ?
Nonore. — Réponds donc pas à mère, papa, à quoi que ça sert ? à rien du tout !
^jme PouR3iis. — Fais-moi le plaisir de fermer ta boîte à menteries, Eléonore ! et plus vite que ça ! (A son fils, qui s'est emparé de la main d'Hercule.) Est-ce que t'as l'intention de te faire traîner tout le long de la route par ton père ? Tu peux pas marcher seul, à ton âge ?
Alfred. — J'ai mal à mon pied.
jyjme PouRMis. — AUoiis ! uuc autre affaire, à présent ! T'as mal au pied ! Quand on a
mal au pied, on ne se promène pas, on reste à la maison.
NoNORE. — Avec qui ? Puisqu'on n'a plus de bonne, puisque t'as renvoyé Sophie ; avec qui qui resterait, Alfred ?
M'"^ Fourmis. — Est-ce que je te parle ? Faut toujours qu'elle dise une raison sur tout, cette poison-là ! [Silence.) Pour sûr que je Fai renvoyée, Sophie! Une s..., qui, pendant quarante-huit heures qu'elle est restée chez nous, m'a brûlé trois tabliers, cinq torchons, deux casseroles émaillées toutes neuves ; qui m'a inondé mon buffet d'huile et de graisse, et m'a fait la soupe avec de l'eau puisée avec son « siau » de toilette ! Pour sûr que je l'ai renvoyée ! Et que je ne le regrette pas, encore !
Hercule Fourmis. — Elle valait pas grand'chose, c'est vrai. INIais aussi, pour quinze francs par mois !...
M'"® Fourmis. — Tu vas pas la défendre,
maintenant ? Pour quinze francs par mois, on peut avoir du monde honnête, mais [Soitlignant.) depuis quelque temps, y faut y renoncer, à avoir du monde honnête chez nous... C'est plus possible.
Hercule Fourmis. — Pourquoi que c'est plus possible ? Fourmis, marchand de clous, ne doit rien à personne, il me semble, et je peux marcher la tête haute dans mon quartier.
No>^ORE. — Mais c'est pas toi, papa, que maman veut dire. C'est mon oncle Justin, pas maman? Mon oncle Jitstin, y cause toujours aux bonnes quand y vient à la maison, et y va les embrasser dans le coin au charbon. Même que Sophie y a envoyé une « gife » avant de partir.
-M"® Fourmis. — C'est joli pour une petite fille, de raconter ça! C'est du propre! T'es pas honteuse, effrontée !
{Ils sont arrivés sur la place de la République.
Une foule immenae , houleuse^ endimanchée,
assiège les bureaux de tramways.)
^jme PouRMis. — Ah ! beii, vrai ! En voilà des gens !
Hercule Fourmis. — J' t' 1' disais !
^jme PouRMis. — Tas d'imbéciles qui vont se faire écraser les cors po-ur voir un sauvage ! Si gnia que moi I Allons, ouste, rentrons chez nous ! Enfants!... {Elle fait mine de retourner sur ses pas.)
Alfred, criant. — Non ! non ! t'as dit qu'on verrait M. Longuecorne. T'as dit qu'on irait ! J' veux y aller... J' veux voir M. Longuecorne !
NoNORE. — C'est pas Longuecorne qui s'appelle le roi de Siam, c'est Ghat-Huant ! M. le roi Ghat-lluant. Ce que t'es godiche, avec ton monsieur Corne.
Alfred, crescendo. — J' veux voir Chat- Huant! M. Chat-lluant. J' veux ! J' veux ! J' veux !
jy|uie PocK3iis, secouant violemment Alfred par le bras. — Est-ce qu'on dit : je veux ! sale moineau ! Qui qui dit : je veux ! dis? C'est y moi ou toi ? Tiens ! {Elle lui donne une claque.)
Hercule Fourmis. — On pourrait peut-être essayer tout de même d'avoir un tramway.
jyjme PouRMis, haussoM Ics épaulcs . — Taistoi donc ! Prenons plutôt une voiture, et que ça finisse. T'es là à lambiner, à ne pas savoir seulement ce que tu veux ! Si j'étais comme toi, on serait encore ici ce soir. [Elle fait signe à un cocher.) Eh ! cocher ! cocher !
Le Cocher, montrant avec son fouet la destination de la Madeleine. — Par là ?
M"^' Fourmis. — Oui ! [Il s'approche.) C'est pour aller voir le roi de Siam passer sur la place de la Madeleine. Combien ?
Le Cocher. — Au tarif. J' surfais pas. Pourquoi que j' surferais? C'est pas un tsar !
M""" Fourmis. —Alors?...
Le Cocher. — Alors, quarante sous.
M"^ Fourmis. — L'heure ?
Le Cocher, rigolant. — Non ! le mois ! Eh ben, vous d' vez savoir faire vot' marché, vous, la petit' mère ! Allons, décidez-vous. Vous montez tous les quat' ?
]V[me PouRMis. — Oh ! Ic pctlt uc compte pas !
Alfred, hurlant. — Si, si, je compte ! J' veux voir Chat-Huant !
Le Cocher, paternel. — Tu verras rien de bien suave, mon petit lapin. (// cligne de rœil.) C'est-y que ça t' ferait plaisir de venir su r siège avec moi ?
Alfred, rouge de joie. — Oh ! oui ! oui! oui !
NoiNORE, jalonse. — Mais y faut pas lui laisser toucher aux guides, monsieur.
Le Cocher. — N'ayez pas peur !
(// hisse Alfred près de lui, M. et ili'"" Fourmis s'installent dans la Victoria, Nonore
entre eux deux.)
M""" Fourmis, avec importance. — Allez, cocher !
Le Cocher, à demi retourné sur son siège. — Vous Tavez pas encore vu, Choulalangue?
M""' Fourmis. — Non ! Il est noir ?
Le Cocher. — Il a une trompette rigolotte, oignon brûlé, et, par là-dessus, un décalitre luisant qui lui va comme des mitaines à une poule !
NoNORE, déceptio7inée. — Oh ! il n'a pas de couronne ?
Le Cocher. — De couronne? Pas pus que dans mon « orbitre ». Ah ! ben, si vous croyez que vous verrerez des dorures ! Vous serez rien attrapée !
M""" Fourmis, pincée. — J'en étais sûre ! Ça ne vaut pas la peine du dérangement.
Le Cocher. — Mais si, mais si ! Vous vous amuserez bien quand même. Et puis, il y a 1 ' monde qui s' bouscule, qui rit, qui applaudit; enfin, c'est un bon moment à passer, quoi!
Hercule Fourmis. — Le Président sera avec lui ?
Le Cocher. — Ah ! ça !... Faut regarder sur le journal. (// tire un journal de sa poche, et l'offre à Hercule Fourinis.) Lisez !
Hercule Fourmis. — Merci ! (// lit le journal ; M'^'' Fourmis, intéressée également, lit par-dessus son épaule.)
NoNORE, à Alfred. — Alfred !
Alfred, se retournant. — Nonore ?
NoiNORE. — Tu touches aux guides... J'vas le dire à maman.
Alfred. — Méchante ! {Au cocher.) N'estce pas, monsieur, que j' peux y mettre un doigt, sur vot' guide ?
Le Cocher. — Oui, mon petit homme.
Nonore, criant. — Ce sera mon tour tout à l'heure; ; tu descendras, et j' monterai à ta place.
Alfred. — Non î j' veux pas I
Nonore. — Si I maman l'a dit, d'abord !
Alfred. — Menteuse ! j' veux pas !
NoNORE. — Maman ! Alfred me dit : méchante et menteuse !
M"" Fourmis. — En voilà assez ! Vous n'avez pas fini de disputer, tous les deux ! (Elle cale Nonore au fond de la voiture, par une énergique bourrade.) Ne bouge plus, surtout ! ou tu vas étrenner !
Le Cocher. — Les enfants, c'est tous les pareils. [Avec un bon soiunre.) Gnia rien de plus haïssable ! (A Nonore.) Allons ! quand Froi passera, je vous prendrai aussisu' V siège. Boudez plus ! (A Alfred.) Et toi, mon petit lapin de choux, tu vas crier : « Vive le roi ! » bien comme il faut, à pleine g..., et : « Vive la République ! »
Alfred, ciiant. — Vive la République !
Le Cocher. ~ T't à l'heure ! t't à Theure ! Pas sitôt ! « Vive le roi ! » Hein ? et puis : « Vive la République ». Les « deusses » se crient ensemble, à présent !
Onze heures du Jiiatiriy an printemps; il fait
très beau.
Alberte^ trente ans, Pierre^ trente-six ans.
Le Cocher^ soixante ans.
Pierre et Alberte sortent ensemble d'une inai-
son de la rue de Berri. Un fiacre stationne
devant la porte. Alberte monte dans le fiacre.
Pierre dit quelques mots tout bas au
cocher.
Le Cocher. — Compris! [Il jette un rapide
coup d'oeil sur Alberte, effleure son cheval
avec le fouet; la voiture part.)
Alberte. — Qu'est-ce que tu lui as dit ?
Pierre. — A qui?
Alberte. — Au cocher?
Pierre. — Je lui ai donné l'adresse.
Alberte . — Tu ne lui as pas dit autre chose ?
Pierre. — Non !
Alberte. — Pourtant, il m'avait semblé...
Pierre. — Quoi donc ?
Alberte. — Rien ! Je me suis trompée. (Silence.)
Alberte. — Comme le temps est doux.
C'est joli, les Champs-Elysées, le matin. Ça sent bon. Pourquoi n'avons-nous pas pris une voiture découverte, dis, Pierre ?
Pierre. — On n'en a pas trouve.
Alberte. — Jamais quand il fait beau.
En revanche, s'il pleut !... Baisse les vitres, que je puisse respirer !
(Il baisse les deux vitres.)
Alberte, se penchant à la portière. — Ah ! ah ! L'air est tiède... tiède ! Il doit faire joliment bon, à la campagne.
Pierre. — Oui ! Aussi, je suis très content que tu veuilles bien aller chez Michel pendant quelques jours. C'est un garçon très habile, Michel ; il te soignera très bien.
Alberte. — Je n'ai pas besoin d'un docteur habile pour me soigner. Je ne suis pas une malade. Je sais ce que j'ai. J'ai besoin d'un peu de repos dans la verdure. Il ne me faut qu'un peu de repos sous des arbres. Si ton ami Michel veut me droguer, je t'avertis que je l'enverrai promener. Du repos, avec des fleurs, des feuilles, voilà tout !... C'est pourtant bien simple !
Pierre. — Eh bien, justement, tu auras cela chez Michel. Sa propriété est ravissante, en pleins champs. Des prés immenses, une rivière, plutôt un ruisseau, mais très clair et joyeux, et des bois, des bois admirables !... tu verras !
Alberte. — J'étoufl'e dans les bois... Je n'irai jamais. J'irai dans la plaine, je m'as-
siérai sons un arbre, dans la plaine. Oh ! j'aime la plaine avec une large étendue de ciel... un vaste horizon !
PiERiiE. — La maison de Michel est sur une hauteur...
Albertk. — Tant mieux ! Dès le matin j'ouvrirai mes fenêtres, et je regarderai le soleil se lever. As-tu remarqué comme il se lève avec lenteur? Quand il se sera épanoui comme une monstrueuse fleur de sang, je lui dirai : « Accomplis ta tâche, travaille, travaille ; moi, je vais dormir ! » Et je fermerai mes volets, je m'étendrai sur mon lit et je dormirai... je dormirai en riant, si heureuse de dormir pendant que le soleil travaillera !
Pierre. — Tu es donc bien fatiguée, ma pauvre chérie?
Alherte. — Je suis plus que fatiguée, je suis... Tu n'auras pas peur, si je te dis ce que je suis ?...
Pierre. — Non !
Alberïe. — Pourquoi me regardes-tu ainsi, alors ? et pourquoi regardes-tu les passants ? Est-ce que j'ai quelque chose d'extraordinaire ? Mon chapeau ne me va pas ? Je suis laide, ridicule ? Parle donc !
Pierre. — Ne crie pas. Tu es très jolie. Ne crie pas !
Alberte. — Je ne crierai pas, mais je veux te confier un secret... Ecoute ! tu vois, je parle tout bas... personne ne peut m'entendre ; d'ailleurs, avec le bruit des roues, qui pourrait m'entendre ? Ecoute, Pierre ! je suis plus que fatiguée ! je suis... n'aie pas peur ! je suis morte !
Pierre, d'une voix brisée, — Ma petite Alberte, ma femme chérie !
Alberte. — Je suis morte depuis plus d'un an. Seulement, à force de volonté, j'ai l'air d'ôtre vivante... C'est curieux, n'est-ce pas? Tu n'es pas étonné de ce que je te [dis là ?
Pierre. — Non, je le savais !
Alberte. — Et sais-tu aussi à quel moment j'ai cessé de vivre ?
Pierre. — Ne parle plus de ce momentlà... Gela te fait mal.
Alberte. — Pas du tout, tu te trompes, cela ne me fait rien du tout. J'ai cessé de vivre exactement le 19 décembre... un soir, quand Julien est parti.
Pierre. — Tais-toi ! tais-toi ! Je t'en supplie!
Alberte. — Je suis rentrée à la maison, et je me suis mise à table avec toi et les enfants. Tu te souviens ? je ne disais pas un mot, je ne mangeais pas... Je devais avoir des yeux étranges, vous me regardiez avec effroi, tous. Mais je n'étais pas maîtresse de mes yeux, mes yeux ne m'obéissaient plus ! . . . Ils faisaient ce qu'ils voulaient, eux ! Tandis que mon corps, qui désirait s'étendre sur la terre, dans la terre plutôt, je l'ai contraint
à marcher, à aller, à venir, à faire des visites !... Quand je le baignais, quand je le parfumais, je ne pouvais pas m'empôcher de rire toute seule. Baigner, parfumer un cadavre, pensais-je, c'est trop drôle! Si les gens savaient ! Mais personne ne se doutait de rien. On me faisait des compliments, même ! « Jamais vous n'avez été si charmante l » Ah ! ah ! ah ! et mes amies, mes bonnes amies : « Ça te va bien, d'être malheureuse ! Si Julien te voyait, il redeviendrait amoureux ! » Crois-tu ? elles osaient me dire cela ! N'est-ce pas, Pierre, que vous autres hommes, vous ne redevenez jamais amoureux?
Qu'as-tu ? tu pleures ?
Pierre. — Non !
Alberte. — Il ne faut pas pleurer. 11 ne faut jamais pleurer. Ça ennuie tout le monde, les larmes ! Ça lasse la sympathie... Moi, je m'en suis bien aperçue. Avant d'être morte, je pleurais beaucoup, je pleurais amèrement,
lorsque je voyais que Julien, que j'idolâtrais, me mentait, me trahissait... Ça me faisait tant de mal, d'être forcée de le mépriser en l'adorant ! Il n'y a pas de plus cruel martyre ! Tu ne peux pas te douter du mal que ça fait, mon pauvre Pierrot ! Il faut avoir souffert cela, pour le comprendre...
Pierre. — Donne-moi tes mains, tes petites menottes. Ne t'agite pas ainsi. Regardemoi. Regarde ton mari, ton vieux Pierre. Là ! là ! (// lui lisse les cheveux.) Tu vas être bien gentille, bien mignonne; tu écouteras les conseils du docteur Michel, n'est-ce pas ?
Alberte. — Il me laissera dormir?
Pierre. — Sans doute ! Mais il voudra peut-être essayer avec toi un nouveau système qu'il vient d'inventer.
Alrerte. — Oh ! non ! non ! Ça, je ne veux pas !
Pierre. — Tu ne sais pas ce que c'est, ma chérie, ne dis pas à l'avance : « Je ne veux
pas ! » Ce n'est pas raisonnable. Je t'expliquerai ce système ; c'est tout ce qu'il y a de plus simple et de plus ingénieux ! Si tu t'y prêtes, un matin tu te réveilleras bien surprise, très heureuse de te sentir vivante, vivante comme autrefois, tu te souviens, autrefois, quand je suis allé te demander à ton père, dans la chère maison de Louveciennes?
Alberte. — Et mon cœur, si lourd, qu'il me semble parfois porter en moi un bloc de marbre, reviendra léger?
Pierre. — Comme le cœur d'un petit enfant.
Alberte. — Et le souvenir de Julien, que fera-t-il du souvenir de Julien, le docteur ? Le fera-t-il revivre, aussi ?
Pierre. — Non ! Tu oublieras ces heures mauvaises. Tu les oublieras comme les rêves que l'on fait pendant un fiévreux sommeil ; tu seras ce que tu étais avant de connaître > d'aimer cet homme !
Alberte. — Mais ne crains-tu pas, si je ressuscite, que je perde la raison ? J'aime mieux être morte que de devenir folle, tu sais ! Je n'épouvante personne, puisque je fais semblant de vivre ! Mais, si j'étais folle ! Quelle horreur ! [Elle regarde par la portière.) Où sommes-nous, Pierre?
Pierre. — Nous allons bientôt arriver. Tu vois cette grande grille, là-bas?
Alberte. — Oui.
Pierre. — C'est là !
Alberte. — Si près de Paris ? Et il y a une rivière, des prés, des bois, une grande plaine ?...
Pierre. — Oui. C'est un ancien château, que Michel a organisé pour y recevoir des malades.
Alberte. — Des malades ? Quels malades?
Pierre. — Je veux dire des gens fatigués, lassés, qui ont besoin de calme, de repos. [An
cocher.) Cocher! vous sonnerez, et vous entrerez dans la cour.
Le Cocher, à demi-voix. — Faudra-t'y
vous donner un coup de main, si ell' veut
pas descendre ?
Pierre. — Non, merci.
Alberte. — Qu'est-ce qu'il t'a dit, le
cocher ?
Pierre. — Rien.
Alberte. — Ah ! j'avais cru entendre ! Je
me sais encore trompée, alors...
[Elle ne dit plus rien, et, pensive^ absorbée^ elle regarde droit devant elle. Quelques minutes plus tard., la voiture franchit la grille qui se referme lourdement.)
DANS LA DECHE !
Iseuf heures du sov% au mois d'août, dans ravenue des Champs-Ehjsées, près du Cirque d'Eté.
Andrée Silouy^ trente-trois ans. Extrêmement maquillée, et jolie quand même, dans ime robe de batiste rose à entre-deux de Valenciennes. Chapeau extravagant.
Gros boa de plumes blanches. Elle est assise dans im fauteuil en fer, et regarde mélancotiquement monter et descendre les voilures dans l'avenue.
Elise Verveine, même âge. La belle Verveine est très slmplemetit vêtue d'une robe tailleur en toile claire. Canotier blanc, petit collet écossais.
Le Cocher^ jeune, de bonne Jiumew\ familier. Elise Verveine passe en fiacre.
Andrée, l'apercevant. — Elise ! Hé ! Elise !
Le Cocher, se retournant et à Elise. — Gnia une dame qui vous fait des signes.
Elise. — Où àond [Voyant Andrée.) Ah !
oui ! Arrrêtez-vous, cocher !
Le Cocher. — J' vas serrer le trottoir. (// s'approche en effet du trottoir. Andrée se lève et va à la voiture.)
Elise. — Ah ! bien, mon coco ! si je pensais à toi ! [Elles s embrassent.) Qu'est-ce que tu fiches là ?
Andrée. — Je me rase.
Elise. — Tu es seule?
Andrée. — Pour le moment.
Elise. — Tu attends quelqu'un ?
Andrée. — J'attends sans attendre...
Elise. — Un rendez-vous?
Andrée. — Si l'on veut!...
DANS LA DÊCIIE ! 179
Elise. — Tu as l'air drôle. Tu esl embêtée ?
Andrée. — Plutôt ! mais parlons de toi l Où vas-tu, comme ça?
Elise. — Je vais chercher Edouard, qui arrive avec sa famille, ce soir, à dix heures, à la gare du Nord.
Andrée. — Ça tient donc toujours, avec Edouard ?
Elise. — Plus que jamais. On se colle ensemble prochainement.
Andrée, amère. — Tu as de la veine !
Elise. — Oh! tu sais, ça peut se casser tout de même d'un moment à l'autre. Nos caractères ne « cordent » pas déjà si bien que ça. Il est trop jaloux!
Andrée. — Et toi, donc !
Elise. — Oh ! moi, c'est passé, la jalousie. Les hommes n'en valent pas la peine, décidément !
Andrée. — A qui le dis-tu?
Elise. — Seulement, je ne veux pas qu'il me trompe avec mes amies, rapport au ridicule.
Andrée. — J' suis comme toi. {Se 9'epreiiant,) J'étais comme toi, car maintenant il n'y a pas, sous la calotte des cieux, quelqu'un qui se bat la pupille comme moi de l'amour !
Elise. — Eh bien, et Léon?
Andrée. — Léon? Mais c'est bouclé.
Elise. — Depuis longtemps ?
Andrée. — Depuis quinze jours, tiens !
Il y a ce soir quinze jours ! Il doit être loin, s'il nage encore...
Elise. — Léon s'est conduit salement auprès de toi?
Andrée. — Il n'y a pas de mots dans aucune langue au monde pour le dire. Je te raconterai plus tard... Tu verras! En ce moment, c'est encore trop frais... Je ne peux pas en parler... Ça me « défait » mes
DANS LA DÈGHE ! 181
yeux I . . . [Elle passe un petit mouchoir le long de ses cils, humides, en effet, tout en ayant bien soin de n'en pas retirer le noir.) • Elise. — Pauvre choutte ! Viens-tu avec moi chercher Edouard? Ça te changera les idées...
'■ Andrée. — Si je ne te gêne pas ?. . .
Elise. — Au contraire ! Tu me tiendras compagnie en l'attendant. Nous avons rendez-vous dans une brasserie en face la gare du Nord.
-Andrée. — Alors, je veux bien. Car pour ce que je faisais ici ! [Elle se mord la lèvre, et monte avec Elise en voiture.)
Elise, au cocher. — Cocher ! à côté de la gare du Nord, une brasserie, vous verrez, en face d'un hôtel.
Le Cocher. — C'est -pas là qui gnia de la bonne bière. C'est à côté. J' vous conduiraiz-à côté.
Elise. — Je ne vous demande pas votreavis.
Filez! et conduisez-nous où je vous ai dit. {Se toiirnaiit vers Andrée.) Tu as entendu? Cet aplomb ! Il n'y a plus de distances ! Un voyou qui vous donne des conseils ! C'est la République, qui nous vaut ça ! Il croit, peut-être, avoir à faire à des grues, ce pierrot-là! (Regardant la toilette d'Andrée,) Mazette ! Tu es rudement chic ! Qu'est-ce qui t'a fait cette robe?
Andrée. — Elle va bien, n'est-ce pas ?
Elise. — Une peinture ! C'est Karoline ?
Andrée. — Non! c'est Zélina. Karoline est morte. Elle s'est tuée, tu ne le savais pas?
Elise. — Quelle blague! Elle s'est tuée? Pourquoi ?
Andrée. — Pour un type qui l'avait ruinée. Elle s'est môme tuée drôlement.
Un soir, elle s'étend sur son lit...
Elise. — Le coup du laudanum ?
Andréf:. — Non ! attends ! Elle s'étend