‹ Fichte et son temps (volume 3)Chapitre 11 sur 107 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'impuissance de Fichte à faire de la Franca a Maçonnerie l'organe de la Théorie de la Science, V « Institut à la Pythagore » destiné à « favoriser ses plans », ne découragea pas cependant son dessein de propagande. Il se tourna vers un autre milieu. Les sociétés secrètes n'avaient point voulu répondre à son vœu de réforme morale et sociale : Fichte en appela au public: il en appela au gouvernement dont il avait éprouvé le libéralisme. Dans ce dessein, quelques mois à peine après sa rupture avec la Loge Royale-York, « à l'occasion des propos stupides qu’il lui avait fallu entendre autour de lui’ » vraisemblablement dans cette Loge même, Fichte avait été amené à écrire un ouvrage politique. À cette heure où, en Prusse, le problème économique se posait avec une acuité singulière, où le mercantilisme chancelant était battu en brèche par un libre-échangisme d’ailleurs assez bâtard, il s’adressait au ministre des Finances pour lui proposer du problème une solution si audacieuse, qu'aux yeux de ses contemporains, elle allait passer pour une utopie. Cette solution — une sorte de socialisme d'État — était la systématisation philosophique des principes économiques dé la Révolution française; elle se trouvait d’ailleurs conforme à tout. l'esprit de la Théorie de la Science; elle s'en déduisait. En présentant cet ouvrage au public, Fichte attestait, une fois de plus, son souci de ne point séparer la pensée de l’action. fl n'oubliait pas, en effet, que « le philosophe qui tient sa science non 1. Éd. Gœthe-Jahrbuch, L. Geiger, Frankfurt a/M, Rütten und Lœning, 1894,

XV. Bd., 1, Mittheilungen aus dem Gœthe-und Schiller-Archiv. 5. Zwei Briefe von Fichte an Schiller, hgg. von R. Steiner, VIII, Berlin, den 18, August 1803, p. 43.

pour un simple jeu, mais pour quelque chose de sérieux, n’admet ou ne suppose en aucun cas que ses projets soient absolument inapplicables; car alors il emploierait sans aucun doute son temps à quelque chose de plus utile qu'à ce qu'il aurait reconnu lui-même pour un pur jeu de concepts” ». C’est en ces termes précis que Fichte dédiait au ministre des Finances Siruensée, économiste réputé, auteur, à son tour, d’un récent Traité sur les principaux objets de l'économie politique?, son État commercial fermé (Der geschlossene Handelsstaat), «uneapplicationà la politiqueéconomiquedes principes de sa philosophie du Droit ». Le livre avait paru dans les derniers mois de l’année 1800. Fichte y attachait lui-même une importance capitale ; il le considérait, — son fils déclare le tenir de source sûre — comme le meilleur de ses ouvrages, comme un des plus médités ‘; les précautions dont il enveloppe sa pensée dans sa dédicace à Struensée ne doivent pas faire douter de la valeur pratique qu'il lui attribuait.

Fichte reconnaît bien sans doute que son projet pourrait demeurer, lui aussi, un pur exercice d'école sans conséquences pour le monde réel, un anneau dans la chaîne du développement progressif de son système; il dit qu'il lui suffirait, en le faisant connaître, d’avoir donné à d’autres l’occasion de réfléchir plus profondément sur ces questions, ou de susciter peut-être un jour quelque découverte utile et applicable, mais ce n'est pas qu'il le juge utopique : il connaît son siècle et il prévoit les résistances que lui opposeront ses contemporains f, il accomplit peut-être aussi la formalité nécessaire pour oser présenter au premier ministre de l'État — du seul État où il ait trouvé un refuge en Allemagne — une œuvre qui, si elle passait pour autre chose qu'une utopie, pouvait effrayer par sa hardiesse ceux qui voyaient toujours en Fichte le missionnaire de la Révolution française.

En prenant les précautions qu’exigeaient les circonstances, le philosophe n’entendait cependant à aucun degré abdiquer ses droits d'examiner et de juger les problèmes de la politique courante. Qu'on en juge :

« Le reproche d'être sans application immédiate adressé jusqu'ici

1. Fichte, S. W., III. Bd., Der geschlossene Handelsstaat. Dédicace à Struensée, p. 390.

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