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rique, philosophique; sans doute Fessler ne méconnaissait pas le caractère particulier de la vérité historique dont la certitude est, pour ainsi dire, en raison inverse du temps écoulé, les événements les plus rapprochés étant les plus certains ?; mais Fessler donnait l’histoire pour ce qu’elle était : il apportait ses-preuves, il énumérait ses sources, il disait leur degré de crédibilité, il enseignait ce à quoi il croyait, il aurait eu honte d'enseigner ce à quoi il ne croyait pas;
dans ces conditions, il n'avait rien à renier de son enseignement : il
l'imprimerait et le publierait sans crainte pour la République des
savants. Il repoussait avec indignation l’accusation de truquer l'his-
toire. D’où Fichte savait-il que Fessler suivait cette voie; qu'il ne pouvait y en avoir d’autre; qu’il fallait s'engager dans celle-là? D’où tenait-il que Fessler, avant toute recherche, savait d'avance ce qu'il voulait prouver et, l'ayant devant les yeux, bouleversait toutes les bibliothèques à seule fin de trouver ce qu'il voulait démontrer °?
Fichte cependant insistait encore. En accordant à Fessler qu'il fût l'historien qu’il prétendait être, il restait, aux yeux de Fichte, que l’histoire, l’histoire inscrite dans les documents publics, ne pouvait en rien servir à l'explication de la Maçonnerie : l’histoire de la Maçonnerie, Fichte en revenait toujours à cela, était une histoire secrète qu’on ne trouvait pas dans les livres. Cette histoire secrète pouvait, il est vrai, d’ailleurs, dans une large mesure, servir à rendre compte de l'histoire officielle, ainsi que Fichte l’avait exposé dans sa seconde conférence. Il y renvoyait Fessler“.
. Mais Fessler répondait ceci : l'appel de Fichte à l'histoire secrète était, au fond, un appel au principe d'autorité, un refus d'expliquer et de s'expliquer; Fichte demandait tout simplement qu’on le crût sur parole. |
Cependantune expérience dequatre années avait précisémentmontré à Fessler que les FF,*, ne se laissaient pas imposer une croyance sur parole : ils ne respectaient un homme que s’il leur apportait les raisons de ses affirmations. quand bien même ils ne faisaient pas leur sa vérité, quand bien même ils ne se laissaient pas convaincre.
Cette soi-disant histoire secrète n'était d’ailleurs, aux yéux de Fessler, qu’un ramassis de fictions ou, si l’on veut, d'allégories; or les hommes auxquels on avait affaire dans le Grand-Orient étaient d'esprit beaucoup trop prosaïque, trop pondéré, trop sain, ils manquaient beaucoup trop de génialité et de sensibilité poétique pour
1. Encyclopædie der Freimaurerei, Erster Bd., Fessler’s Gegenbemerkungen « Zu II»,
p. 227, col. I. — 2. Ibid., « Zu III », p. 227, col. II. — 3. Jbid., « Zu III », p. 228,
col. 1, II. — 4. Zbid., Fichte’s Bemerkungen IV, p. 228, col. IL.)
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être accessibles à la fiction et à l’allégorie : avec eux cette méthode ne servirait absolument à rien; l’avantage du système de Fessler sur celui de Fichte était précisément de se passer de toute fiction,
. de toute allégorie, d’être une explication purement rationnelle.
Fessler terminait ses observations par ces mots : « Pas de fiction, pas d'autorité, pas de croyance aveugle. On peut conduire au bien la volonté des hommes sans qu’ils s’en aperçoivent, cela est humain; mais je ne peux pas Jouer avec leur entendement, car c’est un jeu
aussi dangereux que dégradant!. »
Ainsi s’affirmait de plus en plus nettement l'opposition entre les deux points de vue; Fichte, dans une nouvelle série de remarques, qu'il adressait à Fessler le 40 juin 1800, avec une seconde lettre, la précisait en ces termes : |
« Mon opposition au système de Fessler au sujet des dernières explications données se réduit aux deux chefs suivants :
1° Dans la voie où il s’est engagé on ne peut trouver de vérité historique:
29 Même s1 la découverte d’une pareille vérité était possible, ce ne serait pas une explication satisfaisante pour un Ordre secret. »
Et il ajoutait à la première remarque ces paroles significatives :
« En rétractant par écrit la déclaration qu’il m'avait faite oralement que, pour lui, il n’y avait nulle part encore de vérité historique, le F,*, Fessler montre, en fait, que, sans qu'il en ait sans doute la claire conscience, il manque totalement d’un concept de la vérité historique; au fond, pour lui, il n'y en a absolument pas.
« Et qu'on ne ressuscite point ici (comme Fessler) le spectre de concepts malheureusement encore usités : la vraisemblance, avec, d'une part, une croyance qui est une croyance vraie, totale, et une autre croyance qui n’est pas, elle, totale, mais pourtant encore une croyance importante, comme si jamais la vérité pouvait être com-
posée de morceaux de principes, mesurée à l’aune. »
Dans la conviction de Fichte, philosophiquement démontrable, il n'y avait, en histoire aussi, qu’une alternative : savoir ou ne pas savoir; dans le premier cas savoir qu’une chose a été ou n’a pas été; ici non plus il n’y avait pas d’intermédiaire et pas de flottement entre l'être et le non-être ; l’homme dont la pensée est sérieuse se résigne froidement et fermement à ne rien savoir, à ne rien vouloir savoir, de ce dont il sait bien qu'on ne peut rien savoir.
1. Encyclopædie der Freimaurerei, Erster Bd., Fichte’s Bemerkungen IV und Fessler’s Gegenbemerkungen « Zu IV », p. 228, col. II, p. 229, col. I, IL, p. “230, col. I, I.
FICHTE ET SON TEMPS (Il).
Un fait, c'est tout simplement ce qui tombe sous les sens de l’homme. L'histoire est la transmission de ces impressions des sens à d’autres hommes qui ne les ont pas perçues. Est seul prouvé historiquement un fait sans lequel un autre qui tombe sous mes sens ne pourrait être ce qu'il est. Tout fait qui ne remplit pas la dernière condition est indémontrable; on n’en peut rien affirmer. Tout fait dont l'hypothèse implique qu’un certain phénomène ne pourrait être ce qu'il est en réalité est démontré faux. Ainsi, en dernière analyse, toute vérité historique se réduit donc à une impression sur les sens : et cette impression n'est pas quelque chose de composé de parties, c'est quelque chose de positif et d'indivisible, qui est ou qui n’est past.
Et voici l'application de ces principes à la question présente : les faits qui tombent sous nos sens à lous, ce sont les usages, les formules, les rituels maçonniques. Si elle est une histoire véritable et : non pas une opinion (Meinen) ou une rêverie (Wahnen), bref une fiction, dont l’auteur ne fait que se duper lui-même avant d'essayer de duper les autres, l'histoire de la Maçonnerie doit établir forcément, elle aussi, les faits réellement tombés sous les sens des hommes; et ces faits seuls justifient l'existence de ces usages, de ces formules, de ces rituels. Il faut que l’éfat actuel et l’origine historique qu'on cherche de cet état s'adaptent si exactement qu'aucun homme sain d'esprit ne puisse concevoir cet état sinon comme issu de cette origine, qu'inversement on puisse déduire et conclure de cette origine cet état sans l'intervention d'aucune | perception directe.
« Or, déclarait Fichte à Fessler, que vous n'ayez même jamais envisagé ceci, que vous ne puissiez le faire, que vous ne deviez jamais le faire, vous l'avouez si ouvertement vous-même dans les passages entre lirets? de votre réplique que sur ce point il n'est. plus besoin de discussion entre nous. Nous ne sommes pas en désaccord sur l’application des principes, nous sommes en désaccord sur les principes mêmes. Le sain bon sens humain auquel vous avez affaire dans la Maçonnerie est ici du côté du philosophe sans qu'il s’énonce exactement dans les mêmes termes. Il veut de la certitude, il ne veut pas de simples conjectures. Vous verrez à l’épreuve que vous ne lui donnez pas satisfaction $. » |
Ce désaccord qu’il affirmait hautement dans sa correspondance
1. Encyclopædie der Freimaurerei, Erster Bd., Weitere Bemerkungen Fichte’s, p. 234, col. I et IE, p. 235, I.
2. Ce sont les passages où Fessler définit la nature de la vérité historique.
3. Encyclopædie der Freimaurerei, KErster Bd., Weitere Bemerkungen Fichte’s, p. 236, col. I.
avec Fessler, Fichte tenait, semble-t-il, à ce qu’il ne devint pas public. C’eût été la ruine de l'alliance secrète sur laquelle, on l'a vu, il avait fondé son espoir de faire de la Loge Royale-York un organe de propagande pour la Théorie de la Science. Aussi écrivait-il à Fessler dans sa lettre du 40 juin : |
« Je compte fermement que la constatation des divergences qui nous séparent, de quelque nature qu'elles soient, restera entre nous deux. En ce qui me concerne personnellement, je n’en laisserai rien transpirer dans la Loge. » Et 1l déclarait à Fessler qu’il était prêt à poursuivre le débat avec lui aussi longtemps qu'il le voudrait oralement — ce qui épargnerait du temps — ou par écriti.
| Or, justement il crut voir, dans un discours E. DÉMISSION DE |
BY prononcé par Fessler à la Loge, des allusions
formelles à leur différend, et ce fut l’origine du scandale qui éclata le 24 juin 1800, à la Saint-Jean, le jour de la fête de la Loge.
Déjà, dans la correspondance précédemment citée, on pouvait s’apercevoir que le débat théorique qui s'était élevé entre eux prenait facilement une tournure personnelle. Fichte, dans sa première lettre, n’avait-il pas parlé d’ergotage, de jalousie de savants? Dans sa seconde lettre, n’envisageait-il pas l'éventualité où 1l pourrait se trouver de voir s’amoindrir une partie de la considération qu'il avait pour Fessler? Enfin, dans les remarques qui suivaient, n’avait-il pas été jusqu’à mettre en doute la sincérité de son adversaire? Il l’accusait de rétracter par écrit ses affirmations orales relatives à l’inexistance de la vérité historique ?, à l’origine de ses connaissances maçonniques 5%. Il en appelait au témoignage de ceux qui avaient assisté à leurs conversations (Darbes et Fischer), 1l le taxait ainsi de contradiction, voire de mensonge‘. Fessler répondait avec âpreté que Fichte déformait à plaisir leurs conversations pour les besoins de la cause, lui prêtant même des observations qu'il n'avait jamais faites.
Au degré d’aigreur où en étaient arrivées leurs relations on pouvait attendre que Fichte surveillât les moindres paroles de Fessler, et, s’il se croyait visé par elles, qu’il se défendît énergiquement, comme il l'avait annoncé.
4. Encyclopædie der Freimaurerei, Erster Bd., Zweites Schreiben Fichte’s an Fessler’n. V. H., d. 10. Juni 1800, p. 233, col. IL. — 2. Jbid., Weitere Bemerkungen Fichte’s, Ad. I, p. 234, col. I. — 3. Ibid., p. 239, col. II. — 4. Ibid., p. 236, col. IL, et p. 237, col. I.
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Le 15 juin Fessler avait parlé sur la prudence et la justice’. Il prétendait répondre ainsi à une démarche compromettante pour la Loge faite auprès du roi par un de ses membres, un nommé Held, ancien Évergète. Held n'avait pas craint de manifester son étonnement au sujet de la tournure qu’on avait donnée en haut lieu à l’affaire des Évergètes de Silésie, quand on savait, disait-il, que le professeur Fessler avait formé sa Loge Royale-York sur le modèle de l'Évergétisme. Or, on se souvient que, dans cette affaire, Fessler avait été impliqué et décrété coupable de haute trahison?.
On conçoit donc l'irritation et même les appréhensions qu’une pareille imprudence avait pu susciter chez lui, et l’on s'explique aisément la vivacité de ses paroles. Elles s’adressaient à Held; Fichte crut qu'elles le concernaient, qu'elles se rapportaient à la. divergence qui avait surgi entre Fessler et lui, et qu’elles exprimaient un blâme à son adresse.
De ce jour il manifesta envers Fessler une froideur ie une réserve qui ne pouvaient passer inaperçues et que Fessler ne manqua pas de constater le 19 juin, en le rencontrant à la Loge. Pour apaiser l’irritation de Fichte, qu'il attribuait au souvenir de leur désaccord, Fessler l’avait prié de prendre la parole le mardi suivant, jour de la fête de la Loge. « Certes, je parlerai », avait répondu Fichte sur un ton de colère contenue.
Il parla, en effet, et tout son discours ne fut qu’une amère diatribe contre les paroles prononcées le 15 par Fessler, paroles qu'il traita d’injurieuses, de méchantes, de blessantes. Cela déchaîna la tempête. Les amis de Fessler protestèrent violemment; Fichte fut forcé de s’interrompre. Fessler répondit avec un grand calme; il déclara s'étonner que Fichte eût pu se considérer comme visé, alors que les choses auxquelles lui, Fessler, avait fait allusion ne concernaïent en rien Fichte, il pouvait en donner sa parole de maçon. Il faisait sur ce point appel au témoignage des autres FF, et, pour édifier leur jugement, il se proposait, leur dit-il, d'imprimer son discours tel qu'il l'avait prononcé. Il renouvela ces déclarations deux jours plus tard, à un banquet où assistait Fichte, affirmant qu'il ne se sentait pas atteint par les paroles du philosophe, qu'il était prêt à publier partout qu'il n'avait jamais songé à lui, que tout ce différend provenait ‘d’un simple malentendu. Fichte — en manière de
4. Fessler, S. Schriften über Freymaurerey, II. Bd., I. Abth., xiv, Meine maurerische Verbindung mit den Bn. Bn. F...e und F...r, p. 332- 333. — 2. Fessler, Rückblicke auf seine siebzigjährige Pilgerschaft, IV. Kap., p. 173-174. — 3. Fessler, S. Schriften fer Freymaurerey, II. Bd., I. Abth , x1v, p. 333. :
LCA]
réconciliation -— se leva et vint serrer la main de Fessler; mais entre
Fichte et la Loge le charme était désormais rompu 1. | Fessler se vit reprocher d’avoir introduit Fichte à la Loge. Pour se justifier il communiqua aux Frères l’histoire de ses relations
. avec Fichte telle que la consignait son journal; ce fut bien pis encore;
on l’accusa de trahison, voire de parjure, pour avoir livré à Fichte les rituels des hauts grades *.
A l'assemblée du 27 juin où fut distribué l’exemplaire imprimé du discours de Fessler, l'hostilité des FF;*x à l'égard de Fichte se manifesta bruyamment. L'un des vénérables ne craignit même pas de lui administrer publiquement une sévère admonestation. La réponse ne se fit pas longtemps attendre; le lendemain Fessler recevait, écrite de la main de Fichte, sa démission de Grand-Orateur.
Mais les choses n’en restèrent pas là. Le 3 juillet, le membre de la Loge qui avait publiquement blâmé Fichte déposa contre lui une plainte en règle. Blessé profondément dans sa dignité d'homme et de maçon, Fichte, dès le 4, confiait à Fessler sa résolution de renoncer pour toujours et à l'égard de toutes les Loges à la qualité de maçon. Il lui adressait, comme au Vice-Grand-Maître, sa démission officielle, le 7 juillet, dans une lettre dont les termes étaient très vifs. « Ainsi, conclut Fessler, au terme de sa relation, les chers FF,*4 viennent une fois encore de décapiter leur corps languissant, de le priver d’une tête capable de le ranimer. Et ce sera finalement le sort de toutes les têtes à la Loge Royale-York # », ajoute-t-il mélancoliquement, comme s’il pressentait qu'il serait bientôt forcé lui-même de démissionner, et que ses relations avec Fichte deviendraient la cause principale de son expulsion“.
r. LA rRANCMaçon. La rupture de Fichte avec la Loge Royale- NERIE ET LA «THÉORIE York et, de son propre aveu, avec toutes les a e Loges fut la fin d’un rêve que le philosophe caressait depuis quinze ans.
De très bonne heure, en effet, Fichte s'était intéressé à la Franc- Maçonnerie; dès le début, il y voyait à la fois un moyen de se créer des amitiés efficaces et un moyen de réformer la société corrompue de son temps.
Dans une lettre à Theodor von Schôn, du 30 septembre 1792, tout en se déclarant convaincu, autant qu'un non-initié pouvait l'être, que la Maçonnerie n’a pas un but universel, que son principal effort
1. Fessler, S. Schriften über Freymaurerey, II, Bd., [. Abth., x1v, p. 335-336. — 2. Ibid.,
p. 336. — 3. Ibid., p. 338-339. —- 4. Ibid., IL. Bd., Zweite Abth., xxnr, p.36, xx, p. 66-68 et 83, xxvi, p. 165.
consiste à le chercher et à essayer de le découvrir dans les vieux symboles de ses rites, Fichte lui conseille de s’affilier à l'Ordre « pour se faire des amiliés et des relations utiles ». Il ajoute qu'il songe lui-même à devenir maçon, qu'il le sera peut-être bientôt, parce que, dans ce siècle de perdition, la Franc-Maçonnerie est très nécessaire; elle peut être pour la société la « semence du bien », et jouer à peu près le rôle qui, jadis, revenait à la Chevalerie et aux Tribunaux secrets. Sans doute, dans sa constitution actuelle, elle n'était pas encore cela, mais tel était au fond le but qu’enveloppaient ses mystères. Fichte se proposait déjà de « contribuer » à l'y faire tendre; de ce qui n'était alors, comme il le disait, qu'un « rêve » de jeunesse, Fichte, dix ans plus tard, à Berlin, allait tenter de faire une réalité!. |
Rappelons-nous ce qu’écrivait Fichte à sa femme, le 28 octobre 1799, à propos de Fessler : « Je fais semblant de lui servir d’instrument, jusqu'à ce que Je l’aie complètement confessé; je l’ai confessé déjà maintenant en grande partie, je sais ce qu'il a fait, je tiens à savoir seulement ce qu'il a encore en tête et, en fin de compte, j'aurai avancé mes desseins en me servant de lui?. » Comme sa femme s’étonnait du rôle que Fessler avait fait jouer à Fichte, notre philosophe ajoutait qu'il l'avait subi — il se défendait d'y avoir pris une part active — et qu'il avait voulu mettre Fessler à sa merci, parce qu'il aurait besoin de lui à. |
Quels étaient ces plans auxquels Fichte fait ici allusion, c "est « ce que nous révèlent les mémoires de Varnhagen von Ense.
«J'avais entendu dire, déclare Varnhagen, que Fichte, n'ayant pu parvenir à pénétrer ni chez les savants ni dans le grand public, en était arrivé à confier sa doctrine à l'Ordre des francs-maçons pour la recueillir et pour la propager; à conférer par là même à cet Ordre une nouvelle consécration. Cette société pleine de mystère, qui depuis longtemps semblait égarée dans sa propre histoire et dans sa propre signification, paraissait par là même forcée de prêter sa masse aux formes vagues et malléables, suivant les circonstances, tantôt à des désirs impatients et aventureux, tantôt à des généralités humanitaires. L'idée de faire de cette confrérie, dont l’action s'exerçait à travers toutes les parties de l'univers, un organe de la philosophie, de déterminer les degrés de ses ordinations conformément aux lumières de la science, et, en même temps, de faire revivre de
1. Aus den Papieren des Ministers Theodor von Schôn, I. Anlagen, B. 8, p. 32-33. Lettre de Fichte, du 30 septembre 1792, à Krockow. 2. Fichte's Leben, I. Bd., 11, 6, p. 326-327, lettre du 20 oct. 1799. — 3. Zbid., note, p.327.
nos jours un Institut à la Pythagore, une pareille idée avait certes une grandeur et un attrait capables de servir justement les desseins et de combler les espoirs les plus vastes d’un Fichte!. »
Ce que Varnhagen rapportait par ouï-dire, en parlant de ses amitiés de jeunesse à Berlin, en 1803-1804, il en reçut la confirmation de la bouche même de Fichte en 1811, aux eaux de Tôüplitz où il le rencontra.
Fichte lui avoua qu'il était devenu franc-maçon à Iéna et avait été, dans une certaine mesure, empoigné par ce nouveau caractère ?. Presque aussitôt après il avait eu l'idée de découvrir quelque chose qui, comme l'analyse pour le calcul, fût un instrument infaillible pour la pensée, une arme de l'esprit, donnant à celui auquel on l'aurait remise une force singulière. Il s'était dit alors qu’en cas de réussite, il confierait volontiers à la Maçonnerie sa découverte pour qu'elle en conservât le dépôt#. Et Fichte ajouta qu'il avait justement tenté, quelques années plus tard, d'introduire dans les Loges de Berlin la Théorie de la Science“.
Aveu précieux à retenir, car il explique précisément pourquoi Fichte avait lié partie avec Fessler, préparant avec lui « des plans mystérieux » et des « conventions secrètes »; pourquoi il se prêtait complaisamment à la « comédie » que lui faisait jouer Fessler en public, devant les affiliés de la Loge; pourquoi enfin Fichte avait déclaré à Rhode, le 20 septembre 1799, « qu’il fallait que la Franc- Maçonnerie ne fût rien d’autre qu’un conservatoire (Niederlage) pour les Idées5», un sanctuairé où il fallait « abriter les Idées que le
public était dans l'impossibilité de comprendre où dont il risquait.de faire un mauvais usage ». |
Or, Fichte avait cru découvrir dans la Loge Royale-York, telle que la réforme de Fessler l'avait instituée, l'organe que précisément il cherchait depuis longtemps. Quand Fessler lui avait communiqué le rituel des hauts grades, Fichte avait pu, par la lecture de l’introduction, se convaincre de l'esprit tout kantien du « nouveau système ». L'auteur y déclarait périmée, en vertu des progrès néces-
1. Varnhagen von Ense, Denkwürdigkeiten des eignen Leben's, RE Auflege, I. Bd., Erster Theil, Leipzig, Brockhaus, 1843, Jugendfreunde, Berlin, 1803-1804, p. 289-290.
2. Faut-il, à ce propos, rappeler que, au dire de l'Eudæmonia, Fichte, dès avant son arrivée à léna, était en relations suivies avec les Jacobins et les Illuminés, ét que, pendant son séjour à Zurich, il aurait été l’intime de Gorani et même son collaborateur? (Eudæmonia, II. Bd., 1, St., Verunglückter Versuch im Christlichen Deutschlande eine Art ôffentlicher Vernunft- Religions-Uebung anzustellen.)
8. Varnhagen, Denkwürdigkeiten des eignen Leben’s, Il. Bd., Zweiter Theil, Tôplitz 1811, p. 329.
. &, Ibid., p. 329.
D. Fessler, S. Schriften über Freymaurerey, Il. Bd., I: Abth., x1v, Meine maurerische Deere mit den Bn. Bn. F.. e und F...r, p. 320. — 6. Ibid., pe, 321.
saires de l'esprit humain, l'antique conception de la Maçonnerie
comme conservatoire de secrets; celle-ci devait maintenant s'orienter
vers l’action pour le bien général de l'humanité, en remplissant une mission que, dans leur état actuel, ni l’Église ni l'État, ni aucune des autres institutions humaines n'étaient en mesure d'accomplir, mission nécessaire pourtant à l'éducation morale, sociale, politique de l'humanité. Bref, la Maçonnerie devait préparer ses membres, par une culture appropriée, au règne absolu de la justice et de la moralité, élever leur esprit à la croyance rationnelle en la liberté, en Dieu.
en l’immortalité !.
Comme confident des projets les plus intimes de Fessler, Fichte
n'avait pas ignoré non plus le petit Traité de 1798 sur la mission du . franc-maçon, où l'œuvre de la Maçonnerie était représentée comme
poursuivant en dehors de la société civile, sans égard aux fins spéciales des Églises confessionnelles, l’institution d’une Cité de la Raison, d’une société purement morale, d'un Règne de la Vertu.
Si tel était l'esprit du « Système de Fessler » et de la réforme de
la Loge Royale-York, il était naturel que Fichte y cherchât l’instru- .
ment de propagande qu'il avait toujours rêvé pour sa philosophie.
N'’était-ce point là, en effet, cette société d'hommes d'élite où, hors du contrôle de l'État et de l'autorité des Églises, la science pouvait s'élaborer et se discuter librement, en vue de perfectionner la Constitution de l'État et de purifier de plus en plus le symbole de l'Église? N’était-ce point là que la science pouvait, une fois faite, se communiquer et se répandre? N'était-ce point là cette Société fermée dont l'institution permettait seule, aux yeux de Fichte, la conciliation entre la liberté absolue de la pensée, l’affranchissement de toute autorité qu’exige la science, et le respect de l’ordre établi, la foi collective que réclame l'existence même de la communauté ?.
Fichte pouvait donc croire que la Loge Royale-York allait lui fournir les moyens de mener à bien cette réforme morale, qui avait été la pensée maîtresse de.son œuvre et de sa vie; il pouvait croire qu'elle était traversée de ce souffle de liberté et d'égalité dont la Révolution avait montré la puissance pour soulever le monde, qu’elle pratiquait ce culte de l’Idéal, qu’elle était animée par cette aspira-
tion à l'avènement d'un Règne purement moral, dont Fessler parlait
4. Taschenbuch für Freimaurer, Jahrbuch der Maurerey, VII. Bd., 1805, 11, Das mau-
rerische System der Loge R. Y., rische System, welches Br. Fessler bei der Loge R. Y. einführte, wirklich Maurerei,
2. Fichte, S. W., IV. Bd., Sittenlehre, Drittes Hauptstück, Zweiter Abschnilt, $ 18,
so wie es Br. Kessler aufgestellt hat. I. Ist das maure-
en de si excellents termes, et dont la Théorie de la Science, d'accord avec l'esprit véritable du Christianisme, avait fait la fin suprême de
la philosophie.
Son espoir fut déçu; on a vu comment, suivant les expressions mêmes de Varnhagen, « les choses échouëèrent au premier contact, et l'on s'aperçut qu’on s'était complètement trompé sur la capacité de l'Ordre aussi bien que sur l’état d'esprit de ses membres; les fins, les habitudes, les passions, les luttes des Loges étaient à cent mille lieues de la Théorie de la Science! », et la tentative de Fichte pour introduire sa philosophie dans la Loge Royale-York aboutit à sa rupture avec toutes les Loges.
La foi de Fichte en l'efficacité réformatrice de la Maçonnerie n’en fut cependant pas ébranlée, il le disait lui-même à Varnhagen dans
leur conversation de Tôplitz. Les Loges de Berlin avaient eu beau
repousser outrageusement les plans qu'il avait élaborés pour renouveler, en les élevant, les principes de la Maçonnerie, il n’en rendait pas responsable l'institution elle-même. Il louait la Maçonnerie d’avoir été une école d'humanité et de noblesse pour beaucoup d'hommes qui n'auraient pas eu, sans elle, de culture générale ; il affirmait que, dans les temps qui suivirent la guerre de Sept ans, des centaines d'officiers prussiens avaient puisé uniquement dans les Loges les connaissances capables d'éclairer leur intelligence; il ajoutait enfin, quant au rôle philosophique qu'il souhaitait de voir jouer à lä Franc-Maçonnerie : « Dans l’histoire du développement de l'esprit, à côté de l’enchaînement exotérique de la science (par exemple de la filiation entre Kant et Hume, entre Fichte même et Kant), il était possible de concevoir un enchaînement ésotérique dont une société secrète pourrait très bien avoir pour objet et pour mission d'être dépositaire. Dans quelle mesure cela pouvait-il être réellement la tâche de la Franc-Maçonnerie, dans quelle mesure cette tâche avait-elle été accomplie, Fichte, en ce moment, ne voulait pas l’examiner, il lui
suffisait d'admettre pour elle la possibilité d'un pareil objet ?. »
Que les vues de Fichte sur la Franc-Maçonnerie lui eussent été inspirées par son propre système, et qu'elles ne vinssent point des Loges, cela ressort assez, semble-t-il, de ce qui précède; Varnhagen qui reproduit les paroles de Fichte l’affirme avec énergie contre ceux qui, comme Fr. Schlegel et F. Baader, attribuaïient à la connaissance des plus profonds mystères de la Maçonnerie l’origine d’une grande partie de la philosophie de Fichtes.
14. Varnhagen, Denkwürdigkeiten des eignen Leben’s, 1. Bd., Erster Theil, Jugendfreunde,
. Berlin, 1803-1804, p. 200. — 2. Ibid., II. Bd., Zweiter Theil, Tôplitz, 1811, p. 328. —