Ibid., p
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l'expérience, d'autre culture que celle de la mémoire. Faudrait-il pourtant lui rappeler que tout ce qui apparaît aujourd’hui comme vieux a eu son heure de nouveauté? Faudrait-il lui montrer que le progrès de l'humanité a changé bien des choses et rendu nécessaires
des mesures nouvelles, dont ni l’idée ni l'application ne se seraient
produites aux siècles précédents? On pourrait instituer devant lui une enquête instructive sur la question de savoir ce qui dans le monde a causé le plus de mal, les nouveautés audacieuses, ou l'inerte stagnation dans des mesures vieillies, devenues, à une certaine heure, inapplicables ou insuffisantes !.
En terminant cette dédicace, Fichte se demandait — question significative encore — si son présent ouvrage satisfaisait aux conditions requises pour être un traité solide de politique. Il déclarait qu'il n'appartenait pas à l’auteur de répondre. Cependant ne répondait-il pas en montrant à quels problèmes de l'heure présente l'État
ccmmercial fermé prétendait apporter une solution? Endénonçant
les méfaits du mercantilisme avec son cortège de monopoles et de corruption, avec l'oppression des colonies par la métropole, avec la traite des esclaves; en combattant également le remède proposé par le libre-échangisme naissant ??
Est-ce à dire que Fichte se fit grande illusion sur le succès de la réforme qu'il proposait? Il serait téméraire de l'affirmer. Mais ce n'était point qu'elle lui parût utopique, c'était qu'il connaissait le mauvais vouloir du monde au milieu duquel il vivait.
« Pour supprimer la raison de ce refus obstiné, il faudrait montrer, disait-1l, l'impossibilité de maintenir un rapport tel que l'Europe le soutient à l'égard du reste du monde, un rapport qui n’est pas fondé sur le droit et l'équité »,/et cette preuve. ne rentrait pas dans les limites de son présent objet. Mais, une fois même cette preuve faite, on pourrait encore lui dire : « Jusqu'ici au moins ce rapport a duré, jusqu'ici l’assujettissement des colonies aux métropoles dure, la traite des esclaves dure, et, de notre vivant, nous ne verrons pas cesser cet état de choses. Laissez-nous-en les profits tant que cela durera. Les âges où ce régime sera aboli verront à se tirer d'affaire. À eux d'examiner alors, au besoin, s'ils peuvent faire sortir quelque chose de votre pensée; nous, nous ne pouvons vouloir ce but que vous poursuivez, nous n'avons donc pas besoin qu'on nous montre les moyens qui y conduisent. » « À cela, déclarait Fichte avec une ironie cinglante, je reconnais que je n'ai pas de réponse ®. »
1. Fichte, S. W., III. Bd., Der geschlossene Handelsstaat. Dédicace à Struensée, : p. 391-392. — 2. Ibid., p. 392-393. — 3. Jbid., p. 393.
Et dans cette réplique perce la pensée intime du philosophe : la question politique, économique, sociale est, au fond, pour lui, une question morale. L'État commercial fermé n'est donc pas, ne veut pas être une utopie : c'est la protestation de la conscience contre un ordre économique qui est un outrage à la moralité et qui doit être aboli. On va voir en quel sens Fichte projette de transformer le monde économique du xix° siècle naissant, et comment il fut le premier à proposer un socialisme d’État. Le regard prophétique du philosophe annonçait déjà l'avenir.
Mais, pour comprendre toute la portée et toute la hardiesse de cette tentative, il faut rappeler brièvement quelle était alors la situation économique de la Prusse.
Le régime du mercantilisme y était depuis longtemps installé comme dans le reste de l'Allemagne; il s’adaptait parfaitement à l'absolutisme monarchique, au système de l'équilibre politique réclamé par la constitution d'États fermés les uns aux autres, enfin aux besoins d'argent rapidement croissants !.
I y avait revêtu la forme dite « caméraliste ». Frédéric-Guillaume I°', que, pour son esprit de système et pour le stÿle de ses ordonnances, l’économiste W. Roscher compare à Colbert ?, avait, de sa main un peu rude, nivelé les différences régionales pour constituer l’unité économique de la Prusse, comme il avait créé son unité politique. Croyant, avec tous les mercantilistes, que l'argent fait la richesse d’un pays, il avait pris les dispositions les plus favorables à l'accumulation d’une encaisse métallique; pour faciliter l'entrée de l'or, pour entraver sa sortie, 1l avait établi une réglementation policière minutieuse de la production, de la consommation, des échanges, des exportations et des importations. Mais il ne s’était pas borné à ces mesures pratiques; il avait conçu la nécessité d’un enseignement méthodique de la science économique et fondé les deux premières chaires « caméralistes » à Halle et à Francfort-surl'Oder, qui furent occupées, l’une, par le juriste Gasser, l’autre, par l'historien Dithmar.
Le grand Frédéric ne fit guère ici que développer, améliorer, parfois adoucir, les mesures prises par Frédéric-Guillaume [°.
Convaincu, lui aussi, que la fortune se mesure à la quantité du