Berlin, Dir. 7. Juli 97, Dir. 3. Juli
3. H. von Treitschke, Deutsche Geschichte im neunzehnten Jahrhundert, I. Theil, Dritte Auflage, Leipzig, Hirzel,.1882, I, 2, p. 149 et 151.
4. Freymark, Zur preussischen Handels-und Zollpolitik von 1648-1818, 1, p. 25. Zoll. Dir. 20. Oct. 97; Dir. Kustrin 10. April 98. — 5. Jbid., p. 27. — C. Ibid., p. 26.
ne furent donc que la réalisation des idées que Struensée avait eu le mérite d'être le premier à annoncer. Il ne lui manqua sans doute pour les faire aboutir plus tôt qu'un peu de cette audace et de cette énergie dont Stein allait donner mainte preuve.
En dédiant à Struensée son É'fat commercial fermé, à l'heure où, avec le nouveau roi, la question de la réforme économique était à l'ordre du jour et le projet de refonte des douanes soumis à la discussion des hommes du métier, l’année même de la publication du Traité sur les principaux objets de l'Économie politique de Struensée, Fichte n'ignorait ni le sens de la réforme, ni les senti-
ments et le caractère du ministre; il ne paraît donc pas douteux qu'il
espérait, dans son ardente ambition d’action et de réformes, collaborer à l'œuvre qui se préparait, en opposant ses projets de régle-
mentation économique aux propositions du libéralisme naissant.
L'État commercial fermé n’est, en dépit des apparences, nullement une utopie, une fantaisie de philosophe: il prétend fournir la solution originale d'un problème économique posé par les faits : c'est ce qui ressort avec évidence de la courte introduction où Fichte définit le rapport de l'État conforme à la Raison avec l'État réel. Il prend soin de dire que la construction de la Cité vraiment rationnelle à parür des concepts du Droit pur fait abstraction de tous les rapports juridiques, ou du moins de tous les rapports en tenant lieu, qui auraient pu exister antérieurement entre les hommes.
Or, en fait, les hommes vivent sous une Constitution qui-n'est sans doute l'œuvre ni de la réflexion, ni de l’art, mais bien plutôt du hasard ou de la Providence. L'État réel, en présence de cette situation, ne peut procéder à la destruction soudaine de cette Cons-
titution sans disperser les membres de la communauté, sans les
rendre à la sauvagerie, et par conséquent sans aller à l'encontre du
but même qu'il poursuit : l'édification de l’État conforme à la Raison.
Tout ce qui est possible, c'est, partant de la situation de fait, de
procéder progressivement et par. étapes à la réalisation de cet État;
la question qui se pose n’est pas une question de droit, mais une question d'opportunité. C’est ici qu'intervient la politique avec sa fonction propre : elle tient le milieu entre l'État actuel et l'État conforme à la Raison, elle décrit la ligne continue suivant laquelle du premier on passe au second.
Précisant, d'après ces principes, le but qu'il se propose dans l'État commercial fermé, Fichte ajoutait :
« Celui qui entreprend de montrer les lois qu’il s’agit d'établir
en ce qui concerne les échanges commerciaux au sein de l'État a
done une triple tâche à remplir : chercher ce que, dans l'État
. conforme à la Raison, le droit exige relativement au commerce; exposer ce qui, à cet égard, est d'usage dans les États existants;
tracer enfin la voie suivant laquelle un État peut passer de la situation de fait à la situation de droit. Je ne m'en défends pas, je parle d'une science et d'un art visant à l'établissement progressif de l'État conforme à la Raison.
« Tout le bien qui peut échoir à l'homme en partage doit. être forcément produit par ses propres moyens suivant les lois de la science : telle est sa destinée. La nature ne lui donne rien d'avance que la possibilité d'appliquer ses ressources naturelles”. »
Par là se trouve nettement défini le dessein de Fichte dans l’État commercial fermé, et justifiée la division même de l'ouvrage : Philosophie, ou établissement des principes qui, au point de vue du droit pur, doivent.. dans l'État conforme à la Raison, gouverner les
relations commerciales. Histoire : situalion des relations commer-
ciales, dans les États actuellement existants. Politique : procédure pour conformer à la constitution requise par la Raïson les relations commerciales d’un État donné, ou fermeture de l’État commercial.
Une analyse rapide des trois chapitres qui constituent ainsi la matière de l’État commercial fermé fera ressortir tout à la fois l’originalité du penseur et le caractère pratique de cet écrit, où Fichte prétend apporter une solution précise et rationnelle du problème économique posé à cet instant même en Prusse, et que les hommes d'État cherchaient à résoudre d’une manière purement empirique.
Disons-le tout de suite, pour Fichte, la Raison ou, si l’on préfère,
la Science exige, au nom de la pure justice, dans le domaine écono-
mique, l'établissement de ce que nous appelons aujourd'hui une constitution socialiste : voilà cé que Fichte, le premier du moins en Allemagne, proclame et entend démontrer. Et cette conclusion est conforme à la logique de son système.
En effet, la Théorie du Droit enseigne que l'exercice de la libre activité de l'individu dans le monde sensible, son droit primordial, est seulement possible sous la garantie de l’État et par la constitution d’un contrat d'association. Par ce contrat l'individu se trouve
intégré dans une société; il devient membre d’un organisme dont
toutes les parties sont solidaires, en réciprocité d'action. Ce contrat
1. Fichte, S. W., III. Bd., Der geschlossene Handelsstaat. Einleitung, p. 397-398.
ne repose d'ailleurs pas sur une pure fiction ou sur une simple convention; la société n'est pas un tout imaginaire, une création plus
ou moins arbitraire, c'est un tout existant et vivant, un organisme. véritable. La vie en société, qui est aussi réelle et aussi naturelle que la vie individuelle, — car il n’y a pas plus d'individus hors de la
société qu'iln’y a de société sans individus, — reconstitue ainsi dans le monde sensible, à travers la nécessaire division et la nécessaire
multiplicité des consciences individuelles, l'unité que la Raison exige,
ou plutôt elle est l’incarnation même de cette unité. Dans le tout
organisé et organique que constitue la société, la Raison se réalise comme umanilé une; la société civile exprime donc une fonction
naturelle d’unification qui fournit déjà, dans la Nature même, une communauté véritable des individus, base sur laquelle pourra s’édifier . ultérieurement l'unification morale du genre humain, le Règne des Fins; une communauté sans laquelle l'humanité se perdrait dans le désordre et l'anarchie des appétits individuels.
C'est le caractère de l'organisme social qui est, à proprement parler, le trait essentiel de la théorie du droit chez Fichte. |
Le droit, c'est, au fond, pour lui, l'affirmation que l'homme individuel n’est un homme que parmi des hommes, qu’il est membre d'une société organique, où tous les individus sont solidaires; l’homme est ainsi le concept d'un genre, non celui d’un individu, et l'individu isolé de l'humanité n’est qu'une fiction de l’imagination!.
Cette conception de l'État, de la Société, comme organisme, est une conception originale de Fichte qui s'oppose au point de vue, encore individualiste, au fond, de Rousseau et de Kant, et introduit, en morale, une valeur nouvelle, le Social.
Or, cette substitution même du point de vue social au point de vue individuel dans le contrat civil conduit, pour toute l'économique, à une conception nettement socialiste. Par la définition de. la propriété d’abord : du moment que, dans l'État, l'individu n'existe qu’en fonction de la société dont il fait partie intégrante, il ne peut y avoir pour l'individu un droit primitif et absolu de propriété sur les choses, comme le prétend le droit moderne, issu du droit romain; car la propriété conçue comme purement individuelle ou individualisée aboutit, en dernière analyse, à la justification de la grande propriété foncière, à une espèce de féodalité agra- xienne, directement contraire aux intérêts de la communauté. Il est clair, sans qu'il soit besoin d'y insister, que la répartition entre
1. Fichte, S. W., III. Bd., Grundlage des Naturrechts, Erstes M $3, Zweiter Lehrsatz, Corellaria, P. 39, et Il. Theil, S 17, B, p. 203- 209.
quelques gros propriétaires du sol, source des subsistances nécessaires à la vie, — ce sol limité en quantité, — exclut le reste des membres de la société de la jouissance des biens auxquels leur donne droit le fait même d' appartenir à cette société.
Tous les membres de l'État ayant exactement le même droit à la vie, la justice exige. qu’ils aient tous le meyen de vivre; une constitution sociale qui confère à quelques-uns aux dépens de tous l'appropriation des conditions de toute la subsistance, est une constitution mauvaise et que condamne l'État conforme à la Raison.
La seule conception admissible est celle qui détermine la propriété en fonction, non plus de l'individu, mais de la communauté des individus ; elle suppose que le droit de propriété soit défini, non plus comme la possession exclusive d’une chose donnée, mais. comme l'attribution d’une certaine sphère d'action, comme la condition nécessaire de toute existence dans le monde physique, d'un mot, comme la production du travail qui permet à chaque homme. de vivre.
Une pareille définition, fondée d’une façon manifeste. sur les principes de l’ensemble de la Théorie de la Science, n’oppose pas le droit d'un individu aux droits des autres individus ; elle implique la coexistence des droits de tous les individus en affirmant pour tout individu la nécessité de trouver les moyens de vivre et de vivre de son travail *.
Déjà, dans sa Théorie du Droit, Fichte avait écrit : « Le but suprême, le but universel de toute activité libre est de pouvoir vivre. Ce but, chacun de nous l’a en vue; il lui est garanti dans la mesure où la liberté en général lui est garantie. S'il n’arrivait pas à ce but, la liberté et la conservation de la personne ne seraient pas possibles.…, la faculté de vivre est le bien inaliénable, absolu de tout ne à
Dès les rie pages de l'État commercial fermé il revient sur cette idée :
« Le but de toute activité humaine est de pouvoir vivre. Tous ceux que la nature a jetés dans la vie ont le même droit à revendiquer cette possibilité de vivre. La répartition doit donc être nécessairement faite de telle sorte que tous y puissent trouver leur subsistance.
C'est nént sur aston au point de vue social, d'assurer
4. Fichte, S. W., UI. Bd., Der geschlossene Handelsstaat, 1. Buch, 1 Cap., 1, u, p. 401-403, et 7 Cap., p. 440-445.
2. Fichte, S. W., II. Bd., Grundlage des Naturrechts, II. Theil, 2, $ 18, p. 212.
3.Fichte, S. W., IfI. Bd., Der geschlossene Handelsstaat, I, 1, 11, p. 402.
la vie à tous les membres de la Cité, sans exception aucune, que . reposent, en principe, la division des produits et la réglementation du travail.
« Chacun veut vivre aussi confortablement que possible. Or, comme chacun le demande à titre d'homme et que personne n'est homme à un degré plus ou moins grand que le voisin, tous ont le même droit
à émettre cette prétention. Il faut que la répartition se fasse con- .
formément à cette égalité de leur droit, de telle sorte que chacun d'eux et tous ensemble puissent vivre aussi confortablement que possible, si on veut que cette masse d'hommes qui s’y trouvent puissent coexister et subsister dans la sphère d'action donnée, c’est-à-dire que tous puissent vivre dans un confort approximativement égal. »
« Posez comme première grandeur une somme déterminée d’activité possible dans une certaine sphère d'action. Le confort de vie résultant de cette activité est la valeur de cette grandeur. Posez comme seconde grandeur un nombre déterminé d'individus. Divisez la valeur de la première grandeur par parts égales entre les individus; vous aurez ce que, dans les circonstances données, chacun doit recevoir. Si la première somme grandissait, si la seconde diminuait, la part de chaque individu augmenterait, vous n'y pouvez rien changer, ce que vous pouvez faire, c’est roi simplement de partager également ce qui est donné". »
Cette arithmétique économique est Fe propre de l'État; elle
aboutit, suivant Fichte, à une division et à une réglementation du
travail, telles qu'elles puissent assurer à l’ensemble des citoyens le maximum de bien-être; telles qu'elles puissent aussi prévenir le désordre économique et conséquemment l'injustice qui naîtraient forcément de la liberté anarchique. |
Visiblement inspiré à la fois des travaux des Physiocrates et de d'ouvrage d'A. Smith (la seconde édition de la traduction allemande par Garve venait de paraître), Fichte, dans son économique, d’une part insiste d'abord sur la valeur éminente des produits naturels, des
produits du sol, comme condition première de tout gain, de toute
richesse dans la cité, et comme unité de la valeur. Le prix de tout
objet se mesure en particulier, soit à la quantité de blé qui aurait
pu être produite pendant le temps qu'on a consacré à le faire, soit à celle qu'aurait exigée pendant ce temps la vie de l'artisan ?.
L'agriculture et, avec elle, l'extraction et l'exploitation de tous les
produits naturels sont, dit-il, le fondement même de l’État, la norme
1. Fichte, S. W., III. Bd., Der geschlossene Handelsstaat, I, 1, n1, "p. 402-403. —