Cap. De
coup plus d'argent qu'elle n'en donne; l'argenten circulation s'accroît périodiquement : elle est riche en numéraire. Et cette richesse est durable tant que les sources de sa production ne se tarissent pas, tant que les besoins de l'étranger restent les mêmes. Alors de deux choses l’une : ou cet excédent de richesses servira à améliorer le bienêtre général de la nation, aux dépens de l'étranger qui s’appauvrira toujours davantage; ou, ce qui est plus probable, le gouvernement augmentera les impôts pour drainer, au profit des fins de l'État, cet accroissement de la richesse publique.
Dernier cas : un pays importe constamment plus qu'il n ex pObI Son argent, de plus en plus, passe à l'étranger : d'année en année il s'appauvrit. Si le gouvernement, en présence de la pauvreté générale, par souci de conserver le bien-être général ou par nécessité abaisse ses impôts, il s’affaiblit; s’il les maintient, ce serait aux dépens du bien-être de la nation, et il verrait tôt ou tard sa population diminuer, soit par restriction volontaire de la natalité, soit par l'émigration de ses nationaux; il aura peut-être ainsi l'illusion de conserver sa situation, au fond il prépare sa propre aliénation, il se vend en quelque sorte lui-même ?. |
Tous les gouvernements qui ont ouvert les yeux sur ce rapport de leur nation avec les autres dans le grand État commercial du monde, et ne se sont pas contentés de laisser les choses aller à la dérive, ont pris presque les mêmes mesures pour tourner artificiellement à leur profit ce rapport, autant que faire se pouvait : faveurs accordées à l’industrie nationale; par contre, entraves à l’importation des produits fabriqués hors du pays pour éviter l'écoulement de l'argent à l'étranger, soit par une interdiction absolue, soit par des droits prohibitifs *.
Mais ce système atteint-il vraiment son but? Si un État donné ne peut s'enrichir qu'aux dépens des autres, s'il cherche pour lui des avantages exclusifs, les autres gouvernements, lésés par.lui, se défendront; ils emploieront à leur tour des mesures de rigueur, ils s'entendront et feront tout leur possible pour affaiblir sa prépondérance et rétablir l'équilibre; et, s'ils ne peuvent entamer d'emblée sa puissance, ils chercheront à leur tour leur fortune dans la ruine d'États plus faibles qu'eux; la tendance à l’inimitié que tous les États ont déjà vis-à-vis les uns des autres, à cause de leurs frontières territoriales, s’accrottra d’une hostilité nouvelle, l'hostilité liée aux intérêts commerciaux,; et ce sera, en secret, une guerre commerciale universelle.
1. Fichte, S. W., IIL Bd., Der geschlossene Handelsslaat, II, Buch, Zeitgeschichte, 4. Cap., p. 459-464. — 2. Jbid., 1, 5, p. 465-466.
| Cette guerre secrète se changera en violences, et en violences qui
n'ont rien d’honorable. On favorisera la contrebande dans les pays
voisins, on l'encouragera publiquement. La rivalité des intérêts com-
merciaux est souvent la véritable cause de guerres auxquelles on . donne un autre prétexte, on soulève ainsi la moitié du monde contre
les principes politiques d’un peuple, et c’est du moins ce qu'on dit, alors qu’au fond la guerre est dirigée contre son commerce et cela au détriment des nations qu’on y a gagnées !,
Enfin l'intérêt commercial produit des idées politiques qui pourraient bien n'être pas aventureuses, et de ces idées sortent des guerres dont on ne cache plus, dont on étale ouvertement aux yeux la vraie raison.
De là cette domination des mers, lesquelles, à l'exception de la portée des côtes des pays habités, devraient sans aucun doute être aussi libres que l’air et que la lumière. De là le monopole du commerce
avec un peuple étranger, tandis que le droit au commerce ne devrait pas plus appartenir à une des nations commèrçantes qu'à une autre;
et, à propos de cette domination, à propos de ce monopole, des guerres sanglantes *.
Ce n’est pas tout. Si la sécurité de ses habitants est à la fois pour l'État un devoir de prudence et un devoir de justice, si c’est là son
premier but, il faut bien reconnattre que le système économique en
vigueur est intenable ; car un État qui compte sur la vente à l'étranger
et qui règle sur cette vente son industrie n'est pas sûr du lendemain,
puisque ce lendemain ne dépend pas de lui, il est à la merci de tous
des hasards, de tous les changements de ressources, de goûts, d'in-
térêts, etc., des étrangers.
Tous les désavantages de la liberté absolue du. commerce subsistent après comme avant cette hybride et incomplète limitation.
Voici les maximes ordinaires qui expriment ce point de vue : l’argent doit rester dans le pays; il faut draîner dans le pays l'argent étranger.
Sans rabaisser en rien les intentions paternelles et bienfaisantes de tant de gouvernements à l'égard de leurs sujets, on peut bien admettre que ces dispositions visent moins.à maintenir la situation de leurs administrés qu’à conserver ou qu'à élever le taux des impôts dont 1ls les peuvent frapper, et, grâce à ces impôts, leur puissance
guerrière vis-à-vis d’autres États.
1. Fichte, S. W., III. Bd:, Der geschlossene Handelsstaat, II. Buch, Zeitgeschichte, 6. Cap., p. 467-468. Allusion significative aux procédés de l'Angleterre à l'égard de la France. — 2. Ibid., II, 6, p. 468.
De là toutes les mesures qui caraclérisent le mercantilisme, accroissement des exportations et conséquemment de l’argént qu'on tire de l'étranger, encouragement à l’agriculture, pour avoir des produits à exporter, primes pour favoriser cette exportation, appel aux ouvriers étrangers pour la création d'industries nouvelles dans le pays, inter- : diction d'exporter les produits bruts et les denrées de première nécessité. Ces demi-mesures qui, dans là nation même, lèsent sans réel profit des intérêts particuliers, apparaissent comme des mesures vexa+ toires uniquement destinées à enrichir l’État aux dépens des citoyens; elles insufflent au cœur des sujets la haine des gouvernements; elles donnent lieu à la fraude et à la contrebande organisées contre le gouvernement, contre l'ennemi — avec la complicité de tous. De son côté le gouvernement prend des mesures de défense : contre les . fraudeurs il dresse l’armée des douañiers et des agents du fisc, de tous les fonctionnaires qu'il multiplie au détriment de la fortune | publique: et c'est la pure à l’intérieur, comme c'était la guerre au dehors.
Bref, ce système de fermeture incomplète. à l'égard du éommerce étranger, sans la possibilité de calculer avec précision la quantité de denrées à mettre sur le marché en présence des besoins de la nation, n’atteint pas son but etintroduit des maux nouveaux.
Après le libéralisme économique — la liberté anarchique — c'est donc le mercantilisme d'alors — la réglementation anarchique — que Fichte combat. Les deux systèmes économiques régnants sont condamnés au nom de la Raison : il reste à fournir la solution du problème: c’est l’objet du dernier livre, c’est la politique proprement dite, l’application à la situation commerciale d’un État déterminé de la consti-
tution économique réclamée par la Raison.
= Cette solution, c’est la fermeture totale de l'État à lé égard de tout commerce avec l'étranger. | L'État forme alors un corps commercial séparé, comme il formait déjà un corps Juridique ou un corps politique séparé. ; … Une fois obtenue cette fermeture, tout le reste va de soi : la réglementation économique qu’exige l'État conforme à la Raison ‘devient possible; les mesures à prendre relèvent non plus de la politique, mais de la législation civile : ce sont celles qui ont été du Re au premier livre. RE Seule la question de la eh ADMET de l'État est l'objet de la politique; seule elle reste à examiner ici.
1. Fichte, S. W., III. Bd., Der jdchupene Handelsstaat, II. Bucb, » eiigeschichte 6. Gep:, p. 469-475.
L’ÉTAT COMMERCIAL FERMÉ. cé CUS
Il se pourrait qu’à raison de leur situation historique antérieure. de membres libres dans la grande République commerciale, les individus et l’État, comme partie d'un gran4 Tout auquel un hasard
l'a arraché, eussent un droit de revendication légitime à exercer,
que les citoyens de l’État conforme à la Raison et cet État lui-même,
dans leur idée a priori, n'auraient pas; il se pourrait qu'avant de fermer totalement l'État et de le séparer complètement du reste du monde habité, il fallût donner satisfaction à ces revendications. C’est une nouvelle question à examiner”.
Et d’abord tout citoyen, par son travail et par l'argent quil en a tiré, a acquis le droit d'obtenir tout ce que la nature et l'industrie humaine peuvent produire dans une partie quelconque de la grande République commerciale. De là une première revendication
en face de laquelle se trouve l'État qui veut fermer ses frontières
commerciales : cette revendication des individus est un droit absolu; il faut qu'il y donne satisfaction. Le citoyen qui antérieurement était membre participant de tout le commerce mondial a légitimement le droit de continuer à jouir de l’ensemble des biens que jusqu’alors il pouvait se procurer dans la grande République commerciale européenne, à en jouir dans la mesure où le pays qu’il habite est capable
de les produire ou de les confectionner. Les confectionner, il le
pourra toujours, avec l'éducation et l’habitude, s’il possède les matières premières. Les produire, c’est une autre question; mais on
peut admettre que les produits dont un pays est privé à cause du climat où pour toute autre raison, il en trouvera l'équivalent sur
son sol. Ikfaudrait donc que le gouvernement qui a l'intention de se
fermer commercialement fût en mesure de fournir en quantité suffisante à ses membres, par la fabrication nationale, tous les objets dont ceux-ci ont coutume de se pourvoir et qui ont créé pour eux des. besoins. Et il ne le pourra que s’il a acquis ses frontières naturelles, parce que c’est seulement dans les limites de ces frontières. que se trouveront l’ensemble des produits indispensables à la vie nationale.
, Quant aux objets dont la production ou la confection seraient absolument impossibles dans le pays, ils devraient être retirés progressivement, et non brusquement, afin de ne pas troubler les habitudes. Il y aurait lieu d’ailleurs de distinguer à cet égard entre
les objets qui apportent en réalité un supplément de bien-être, par
| ‘exemple le thé, les fourrures en hiver, les vêtements légers en été,
1, Fichte, S. W., IT. Dur Der geschlossene Handelsstaat, III. Buch, Politik, 1. Cap... p. 475-477. |
et ceux qui ne l’apportent que suivant l'opinion; par exemple on ne voit pas pourquoi une fourrure devrait être nécessairement de la zibeline, ou un vêtement, en soie!.
Après les revendications légitimes des individus, les revendications. légitimes de l'État. |
S'il est vrai qu'il y a sur la surface du globe des territoires dont visiblement la nature a elle-même tracé les frontières (fleuves, mers, montagnes) pour en constituer des unités politiques, si l’on considère d'autre part que les divisions de la République européenne moderne sont le résultat d’un hasard aveugle et qu’à défaut de l'histoire, la nature des choses fait suffisamment voir que les États seront toujours plus ou moins en guerre les uns contre les autres, les plus faibles chercheront des alliances contre les plus forts, contre ceux par lesquels ils auront été lésés; on ne conclura la paix que pour pouvoir recommencer la guerre ?.
« De tout temps ç'a été le privilège des philosophes de gémir sur la guerre. L'auteur, déclare ici Fichte, n'aime pas plus les guerres qu'un autre; mais il croit apercevoir qu’elles sont inévitables dans l'état actuel des choses, et il considère comme malséant de se lamenter sur l'inévitable. Si l'on veut que la guerre disparaisse, il faut que la raison des guerres disparaisse. Il faut que chaque État | obtienne ce qu’actuellement il demande à la guerre et ne peut raisonnablement obtenir aujourd’hui que par elle, à savoir ses frontières naturelles, » | | |
Et tout État qui forme le projet de se fermer commercialement doit, au préalable, avoir conquis ces frontières-là. Il le doit, parce que, en général, il pourra ainsi suffire par lui-même à toutes les exigences de ses nationaux, sans recours à l'étranger, l'étendue d’un pays ainsi déterminé lui permettant de trouver sur son propre sol tous les produits nécessaires à assurer le bien-être de ses habitants. I le doit, parce qu’une fois fermé il perdra toute capacité d'exercer sur l'étranger une action efficace; il le doit, parce qu'il faut qu’il donne et qu'il puisse donner à ses voisins l'assurance qu’il ne cherche pas à s’agrandir. Et seul, en somme, l’État commercialquise ferme peut donner aux autres cette garantie; car tout. État qui adopte le système commercial courant cherche la prédominance du commerce et a un perpétuel intérêt à étendre ses limites pour éteridre son commerce et accroître sa fortune . à
Fiche, S. W., IIL. Bd., Der geschlossene Handelsstaat, III. Buch, 2. Cap., p. 477- . 480. — 2. Ibid., Il, 3, p. ” 480-482, — 3. Ibid., LIL, 3, p. 482. — 4. Ibid., III, 2, : p. 481-483. PE
Supposons réalisées ces conditions préalables à la fermeture de l'État; pour que cette fermeture soit accomplie une chose est requise et suffit : l'interdiction de tout commerce entre un citoyen du présent État et l'étranger; et cette interdiction ne peut être efficace que si ce commerce est, en fait, impossible.
Il sera impossible, si l’on y supprime l'instrument et le véhicule de l'échange international, l'or et l'argent monnayés ayant cours dans le monde entier. | |
La solution du problème serait donc la suivante : retirer à IË circulation tout l’argent ayant cours mondial, tout l'or et l'argent monnayés qui se trouvent aux mains des membres de la Cité, et le changer contre un nouvel argent, un argent national ayant cours dans le pays, mais n'ayant cours que ie le pays; et la Pois est, facile à réaliser ?.
Il suffit à l'État de décréter qu’à un jour dit tout l'or et tout l'argent deviendront inutilisables dans le pays et ne pourront servir qu’à être échangés contre la monnaie nationale, la seule qui puisse servir aux achats nécessaires à la vie ?. |
Voici enfin ce que Fichte explique dans les derniers chapitres de son État commercial fermé.
Le décret qui promulgue l'établissement d’une monnaie nationale, seul instrument d'échange au sein de l'État, doit être suivi d'une série de mesures destinées à substituer l'État aux particuliers dans les marchés conclus avec les étrangers, sous l’ancien régime monétaire, l'État étant alors seul détenteur de l'argent ayant cours mondial. D'autre part, l'État qui se ferme doit tendre de plus en plus à s'affranchir du tribut que, par le commerce extérieur, il paye à l'étranger; il doit chaque année restreindre ce commerce, non par misère, mais par indépendance (il aura su se créer les ressources nécessaires pour se passer du secours que lui fournissait jusqu'alors l’Étranger; il aura, par exemple, attiré à prix d'or, pour développer son industrie nationale, les chimistes, les physiciens, les mécaniciens, les artistes, les fabricants étrangers capables de lui - apporter le secret des industries anciennes ou récentes de leurs pays respectifs; ou encore il aura su, en ce qui concerne les matières premières que son sol ou son climat ne pourraient fournir, leur trouver des équivalents; il sera de la sorte devenu capable de suffire aux besoins de son peuple et d'assurer à ses concitoyens le maximum de bien-être). L'État doit en même temps obtenir ses
1. Fichte, S. W., III. Bd., Der geschlossene Handelsstaat, II. Buch, 4. Cap., p. 484- 485. — 2. Ibid., III, 4, p. 480.
frontières naturelles, soit en les acquérant à prix d'argent, soit, au: besoin, en employant la force des armes, puis, une fois en possession de ces frontières et devenu essentiellement pacifique, il doit licencier: toute armée régulière, sauf les troupes nécessaires au maintien del’ordre public, et organiser un système d'armée nationale permettant, en cas d'agression, d'opposer à l'ennemi tous les hommes valides. capables de porter les armes t.
Tel quil vient d'être résumé dans ses lignes essentielles, l'ouvrage présente un sens très clair : il est d'abord une protestation contre le mercantilisme. On se souvient de l'accent avec lequel, dans sa préface, le philosophe en a dénoncé l'immoralite et l’in-justice,
Le ressort essentiel du mercantilisme, c’est, en somme, la balance. du commerce; or, la balance du commerce, c’est l'amour de l’or pour: l'or; mais l'amour de l'or pour l'or èst corrupteur pour les États. comme pour les individus; Fichte y découvre la racine de tous les. vices que le mercantilisme entraîne avec lui : au dehors la coloni- . sation avec ses guerres de conquêtes, avec ses crimes, avec, pardessus tous les autres, l'esclavage, ce défi au droit de l'humanité; au dedans, les compagnies à monopole, dont l'État tire le meilleur de ses revenus, les compagnies à monopole avec l’ensemble de: leurs privilèges abusifs, avec l'exploitation tyrannique de tout lepays, car leur fortune est faite de la ruine des particuliers. Souve-nons-nous ici de ce passage du. second livre de l’État commercial fermé, où, avec une force singulière, Fichte a exposé les méfaits. de cette trop fameuse théorie de la balance du commerce, où il montre l’incohérence du système de fermeture partielle qu’elle exige, les risques de guerre étrangère et de guerre civile qu'elle entre-tient d'une façon permanente, la ruine fi..ale à laquelle l'État nepeut échapper, car elle est dans la logique des choses.
Quant au libéralisme économique, Fichte, dans le même ho a montré que la liberté anarchique doit fe :ément conduire à la. lutte et à la guerre aussi, non plus sans doute à la guerre civile et à: la guerre étrangère, mais à la guerre universelle, à la guerre de tous: contre tous; l'ère de la libre concurrence est également l'ère del'avi-. lissement des cours et, par représailles, l’ère des accaparements et des hausses artificielles, l'ère des fraudes et des falsifications.
Protection anarchique, liberté anarchique, péril équivalent pour.
1. Fichte, $. W., IL. Bd., Der geschlossene Handelsstaat, I. Buch, 6. Cap., p. 405-« 503, IL, 7, p. 504-509. PRES
L'ETAT COMMERCIAL FERMÉ. 99 l'économique. Pourquoi? Sans doute parce que l’une et l’autre sont, . au fond, l'expression d’un même mal, le mal moral. Des deux côtés c'est le principe de l’égoïsme qui vicie le mercantilisme comme le libre-échangisme; égoïsme de l’État dans un cas, égoïsme des particukiers dans l’autre: dans un cas et dans l’autre absence de cette discipline qu'est la Raison pratique, absence de cette subordination de la partie au Tout, de l'individu à la Société, de l’État à l'Humanité, par où la moralité s'exprime. Or, c'est à réintégrer la partie dans le Tout, à substituer au point de vue purement individualiste et égoïste le point de vue de la personnalité morale, que vise, en effet, la doetrine de Fichte. Sa politique économique porte tout justement la marque de cette préoccupation fondamentale. Elle a pour objet d'imposer aux individus cet ordre où les libertés, au lieu d'être anarchiques ét en perpétuel conflit, deviendront harmoniques et complémentaires, où l’action d’un individu, comme membre d’un véritable organisme social, sera en perpétuelle réciprocité avec l’ensemble des individus, l’activité commune étant nécessaire à l’activité de chacun et inversement l’activité de chacun nécessaire à l'activité générale; où tous les individus, sans exception, pourront vivre de leur travail, vivre une vie aisée et, par surcroît, jouir d’un égal loisir, du loisir nécessaire à l'exercice de la vie spirituelle. Fichte d’ailleurs a très bien compris que, en dehors de la Cité morale qui est une cité purement idéale, la constitution de cet ordre dans le
monde réel, dans le monde où s’agitent les individus que la nature a séparés et opposés les uns aux autres, ne pouvait s'aceomplir par la bonne volonté individuelle, qu'il ÿ fallait la contrainte des lois, de cette puissance supérieure aux individus qu'est l'État. La justice qu’exige la moralité doit être imposée aux individus par force, tel est le sens profond de l’État commercial fermé. La liberté, l'égalité, ces grands principes qu’au nom de la conscience la Révolution française avait inscrits dans sa Proclamation des Droits de l'Homme ne sont que des mots tant qu'ils n'ont pas une matière à laquelle ils se puissent appliquer; il leur faut un milieu où vivre. L'ambition de Fichte fut de créer ce milieu par la transformation
d’un État économique et social qui était jusqu'ici totalement étranger à ces principes: H comprit l'impuissance du libéralisme économique à les réaliser dans une société si éloignée de la moralité, la nécessité par suite d'adapter les principes à la situation donnée, c’est-à-dire la nécessité d'imposer la liberté et l'égalité par la toute-puissance de l'État. Il a ainsi, par un trait de génie, défini l'essence profonde
du socialisme.
Mais l'État n’est capable d'imposer la discipline de la justice que s’il est le premier à s’y soumettre. La fermeture de l'État commercial n’est pas seulement la condition de la justice à l'égard des citoyens : elle est la condition de la justice à l'égard des autres États, la garantie de leurs droits, l'affirmation du respect de leur nationalité et de leur indépendance. C’est donc le caractère de la réglementation socialiste de n'être plus, comme dans le mercanti-
lisme, l'œuvre arbitraire d'un Etat égoïste, cupide, tyrannique, mais -
l'expression même de la Raison installée par force dans le monde à
une époque où elle ne peut encore être voulue librement. Visiblement le socialisme d'État apparaît ici à Fichte comme
l'exigence même de la moralité; il est le système qui, à ses yeux,
concilie l'existence de la société avec le respect de la personne, le : communisme avec l’individualisme: il réalise dans la vie écono-
mique, juridique et politique, en présence du conflit des intérêts et des passions égoïstes, une image de la Cité morale, une discipline de la Raison qui établit l'accord des activités et l'harmonie des intérêts, qui donne le milieu et les moyens sans lesquels l’ensemble des individus de la communauté ne pourraient acquérir à la fois la liberté et l'égalité.
À un ordre économique où'le droit ie de la personne humaine n’est pas respecté, où la fortune des uns est faite de la misère des autres, où c'est au prix de la peine et du travail incessants du grand nombre que s’achète le loisir de quelques privilégiés, le socialisme substitue la constitution d'un ordre économique nouveau : la propriété n’est plus ici en conflit avec le droit de tous à l'existence : elle est, au contraire, la sphère d'action du droit de chacun, la
condition du travail dont l'individu tire sa vie. La division du travail .
permet à l'ensemble de la production et de la fabrication de suffire
à la consommation de tous, l'intensité de cette production et de cette
fabrication étant d'ailleurs réglée de manière à ne jamais amener de crises économiques, mais à assurer un maximum de bien-être à l’ensemble des citoyens. |
Pourtant ce bien-être — et ceci est encore un trait caractéristique du socialisme de Fichte — n’est pas tout : il n’est pas même l’essentiel. La vie ne vaut d'être vécue que par la poursuite des fins morales de l'humanité. Ces fins morales e exigent l’affranchissement spirituel, la liberté de l'esprit suppose la sécurité matérielle de l’existence, sans laquelle il n’est point de loisir pour la réflexion. Assurer la vie de quiconque porte figure humaine pour lui permettre de participer à la dignité de l'esprit, d'exercer la fonction qui fait vrai-
RME ECS 4° ds, "1 SÉ R 7 PLAN VE LUE
PRES ATROt 1 07 ‘2%
L'un