partie des marchandises, la centième de l'un, la centième des autres
Peu importe donc qu'on appelle Thaler une fraction quelconque de l'argent, car, quelle que soit la fraction en question, elle ne pourra
‘jamais servir qu'à se procurer la même fraction de marchandises. La fortune d’un individu dépend, non pas du nombre de pièces d'ar-
gent qu'il accumule, mais de la fraction de la totalité de l'argent en circulation que ce nombre exprime, c'est-à-dire au fond de la frac-
- tion des denrées et marchandises qu'il représente.
Il suit de là que la quantité d'argent, c’est-à-dire de signes mis en circulation par l'État, est absolument arbitraire. Grande ou petite,
4. Fichte, S. W., II. Bd:, Der geschlossene Händelsstaat, 1, 5, p. 428-431. — 2, id, 1, 6,p. 432. — 3. Jbid., 1, 6, p.433.
aussi grande ou aussi petite qu'elle soit, elle a toujours exactement la même valeur; elle représente toujours exactement la quantité de blé qui, comme unité, mesure, tant en nature qu’en valeur d'équivalence, la nourriture et l'entretien global des membres de la Cité.
Tant que ce rapport entre l'argent et les marchandises en circulation subsiste, les prix ne peuvent changer; ils ne changeraient que si, en présence de la même masse d'argent, les marchandises en. circulation augmentaient en quantité ou en valeur interne, que si, en présence de la même valeur des marchandises, la masse d'argent augmentait ou diminuait. Dans le premier cas chaque partie de l'argent en cours aurait plus de valeur puisque le tout dont il est une part représenterait une valeur, supérieure; dans le second cas chaque pièce d'argent perdrait ou gagnerait de sa valeur, puisqu'elle : ne serait plus la même fraction de la totalité qui, après comme avant, représente la même valeur des marchandises *.
Si donc l’État est seul à pouvoir fabriquer la monnaie, si la contrefaçon en est impossible, — et ce sont là deux conditions indispensables, — l'équilibre commercial ne peut être changé à l'insu de l'État; il ne peut être augmenté sans sa volonté expresse, et il ne doit l'être que pour rétablir l'équilibre des prix en cas d’augmentation de la valeur des denrées. Mais est-il possible qu'il soit diminué?
On peut envisager deux causes de diminution : l'usure par l'usage, l'épargne. L'usure par l'usage n'entre pas en ligne de compte, si la monnaie est faite de matière durable, et si, pour les rares pièces devenues par le temps hors d'usage, l'État, à mesure qu’elles rentrent dans ses caisses, les retire de la circulation et les remplace par de nouvelles. Reste l'épargne. Si l'épargne est généralisée et si elle est considérable, il est clair qu’il en résulte une diminution appréciable de l'argent en circulation.
Cependant, à y regarder de plus près, cet argent n'est que momentanément soustrait à la circulation; car le but de l'épargne n’est pas l'épargne même, c'est le désir d'assurer l’aisance des vieux, jours, l'aisance de ceux qui nous sont chers. Tôt ou tard l'argent économisé fera retour à la masse; et la compensation s'établit assez régulièrement, chaque annee, entre les nouvelles épargnes et le retour à la circulation des économies antérieures; l'État d’ailleurs agirait sagement en tenant compte, dans son calcul annuel des prix des marchandises (du rapport entre les denrées et l'argent), de la somme moyenne que l'épargne retire de la circulation ?.
4. Fichte, S. W., LT. Bd., Der geschlossene Handelsstaat, L, 6, p. 434-436. — 2, Ibid... I, 6, p. 436-439.
Toute cette théorie monétaire repose sur une hypothèse, celle d'une monnaie d'État dont la fabrication lui appartient, monnaie qui n’a cours qu'au sein de l’État. Il est trop évident que l'importation de l'argent étranger romprait l'équilibre établi, puis qu'il ne permettrait plus à l’État de régler l'émission de la monnaie suivant l'exacte proportion des marchandises en circulation.
Cette introduction de l'argent étranger n’est d’ailleurs pas possible dans l'État commercial fermé, puisque les citoyens d’un tel État ne peuvent faire de commerce qu'entre eux, tout trafic avec l'étranger . leur étant, par hypothèse, interdit !,
Telle est, dans ses traits essentiels, l'esquisse que Fichte cie de ce qu'il appelle sa philosophie de l sanvnique, ou de l'État abso- Jument conforme à la Raison.
Absolument conforme à la Raison, dans quelle mesure? Il paraît légitime d'admettre, avec M"° Marianne Weber, dans son excellente -étude sur Le Socialisme de Fichte et ses rapports avec la doctrine marxiste (Fichte’s Sozialismus und sein Verhältnis zur Marx'schen Doktrin), que le philosophe, au lieu de s'en être tenu à établir un idéal d'État construit d’après des normes g priori, un idéal universellement valable et précisément pour cela sans caractère historique et sans application possible à aucun temps, ait été poussé par le désir, si conforme à son tempérament d'homme d'action, de pouvoir faire descendre du ciel sur la terre, quelque jour et quelque part, peut-être même en Prusse, son État conforme à la Raison. C'est pourquoi il a entrepris un examen détaillé des moyens économiques et techniques appropriés à la réalisation pratique de son idéal, se donnant à lui-même l'illusion qu'il le déduisait de la pure Raison, leur attribuant la valeur He comme à des actes nécessaires de l'esprit *?. É
« Aussi, sans en avoir conscience et sans tracer de division “nette entre la norme et la réalité, passe-t-il de la sphère des lois universelles dans la sphère de la causalité historique, donnant cependant une valeur normative à tout le détail de ses conditions économiques nécessaires, spécialement à l’exigence de la fermeture de l'État commercial qui, autant que sa réalisation en pouvait être envisagée, n'avait de valeur que pour un certain temps, dans des hypothèses très Petra comme moyen de rétablir des condi- ‘tions. de vie morale®.
i. . Fiëhte, S. W., HI. Bd., Der geschlossene Handelsstaat, I, 6, p. 433. 2. Marianne Weber, Fichtés Sozialismus und sein Verhälinis zur Marx’schen Doktrin, Fons Verlag MERE -C.-B. Mohr Fi Siebeck), 1900,.1L, 3, p.61. — 3. Ibid., p. 61-62.
88 | FICATE À BERLIN.
Le glissement auquel Fichte semble se laisser entraîner confirme l'hypothèse que l'État commercial fermé, loin d'être l'utopie sans réalité que les contemporains ont cru y voir, est bien, comme nous le disions au début, une œuvre de circonstance, une tentative pour denner à la réforme économique à laquelle travaillait Frédéric-Guillaume III, une orientation nouvelle, l'orientation sie Fichte croit seule conforme à la Raison.
L’impression est encore accentuée par les deux premières parties de l'ouvrage : celle où Fichte examine la situation économique du temps, celle où il prétend appliquer à cette situation les principes même de l’État idéal. |
La situalion économique d’un temps ne se comprend que par le passé. C’est l'erreur de celui qui n’a pas l'habitude de la réflexion de se limiter au présent, à l'immédiat, et c'est son ordinaire illusion de croire en conséquence que les idées et les mœurs du peuple auquel il appartient, du siècle où il vit sont, pour tous les peuples et dans tous les siècles, les seules mœurs possibles *.
Mais le philosophe, qui connaît la contingence des choses, comprend la nécessité, pour rendre compte du présent, de considérer les événements qui l'ont déterminé et de faire appel à l’histoire pour s'expliquer comment tel fait, qui aurait pu être différent, s'est produit. « L'histoire, au sens propre du mot, ne peut et ne doit rien être d'autre qu’une réponse génétique à la question de la causalité, à la question de savoir comment s'est réalisé l’état actuel des: choses, pour re raisons le monde est fait comme il se trouve l’étre sous
nos yeux ?. » | is
Ce qui caractérise le “bte ancien, au moins jusqu'A: l'Empire romain, c’est qu'il est constitué par une foule de peuples nettement distincts les uns des autres. Pour eux l'étranger est un ennemi ou un barbare. Au contraire, les peuples de la nouvelle Europe chrétienne se considèrent comme une seule et même nation. C’est à l’intérieur de cette Unité que, par une série de circonstances dont on ne peut exposer le détail, les différents États modernes se sont peu à peu constitués. | |
Leur formation ne répond pas à l’origine que, dans la théorie du droit, on attribue généralement à la constitution de l'État : la réunion et l'assemblage d'individus sans lien sous l'unité de la loi. Elle a été la séparation et la division d’une seule et même grande masse d'hommes, dont le lien était seulement très faible; rien d'étonnant à
1. Fichte, S. W., III. Bd., Der geschlossene Handelsstaat, II. Buch. Zeitgeschichte, 1. Cap. : Vorcrinnerung, p. 18. — 2. Ibid., p. 449.
ce que cette séparation, de date encore récente, ne soit pas achevée,
qu’il subsiste toujours des traces visibles de l'assemblage d’autre-
fois, et qu'une partie de nos concepts et de notre organisation . paraisse supposer comme encore subsistant cet assemblage qui a
été détruit !.
Or, précisément à l'époque où régnait l'unité de l'Europe chrétienne, s’est constitué un système commercial qui, au moins dans ses traits essentiels, durait encore au temps où vivait Fichte. Chaque région
du grand Tout fabriquait ce que sa position naturelle rendait le plus
aisé, l’envoyait sans entraves à travers l’Europe chrétienne, et les prix s'établissaient d'eux-mêmes.
Le lieu d’origine était en quelque sorte la marque de fabrique des objets; comme moyen d'échange commun, on employait la monnaie d'or et d'argent, dont le cours était sensiblement le même dans toutes les parties de ce grand État. commercial et qui y circu-
lait librement. Il n’existait pas de statistique de l’ensemble de la
production, car il n’y avait pas de véritable gouvernement commun, mais bien plutôt partout l'anarchie. Bref, dans cet état de choses,
liberté absolue du commerce sans aucune limitation.
Cette liberté convenait bien au régime d'alors; tous les citoyens de l'Europe chrétienne pouvaient se considérer comme les membres: d'un seul et même État commercial, libres par conséquent dans leurs transactions réciproques. |
L'application à la situation actuelle était facile : si toute l'Europe
chrétienne, en y ajoutant les colonies et les comptoirs dans les
autres parties du monde, constituait toujours un Tout unique, le commerce devait rester libre, comme il l'était originellement. Si, au contraire, l'Europe actuelle était divisée en une diversité
d'États constituant des Touts par eux-mêmes, avec des gouverne-
ments distincts, elle devait être divisée en autant d'États commer-
ciaux entièrement fermés les uns aux autres.
Mais qu'en est-il dans la réalité? Il fallait reconnaître que l'organisation politique de l’Europe ne présentait pas alors de caractère aussi nettement tranché.
Assez longtemps dans l'Europe moderne il n'y a pas eu d'États; etl on assiste, précisément, au temps de Fichte, à la tentative faite pour en constituer, mais on se débattait encore dans une espèce d’anarchie, anarchie politique et, bien plus encore, anarchie commerciale.
Les systèmes qui réclament la liberté du commerce, le droit
4. Fichte, S. W., III. Bd., Der aan Handelsstaat, II. Buch Zeitgeschichte, 1. 2. Cap., p. 450-452.
d'acheter et de vendre dans tout le monde connu étaient, selon Fichte, une survivance de la mentalité de nos ancêtres à laquelle ils étaient adaptés; ces revendications qu'ils nous ont transmises, nous les avons acceptées sans examen, nous nous y sommes habitués, il n’est pas pour nous sans difficultés de leur en substituer d’autres :.
Or, à quoi conduit l'anarchie commerciale qui résulte de la liberté sans limites? Tant que les relations économiques ont été trop simples pour permettre l'accumulation des stocks, l’inondation des marchés, les crises commerciales, l'insécurité économique et les catastrophes financières, cette anarchie n’a pas causé de graves dommages, mais avec É progrès de la civilisation et de la production, avec la complication de plus en plus grande de la vie, avec le raffinement des désirs, avec la croissance des besoins, les relations économiques, en présence de cette anarchie foncière, ont pris de plus en plus le caractère d’une guerre, plus âpre et plus redoutable que la guerre en armes, car c'est une guerre sans issue, la guerre
des appétits ?.
: « De là une guerre sans fin de l'ensemble des commerçants contre tout le reste du public, la guerre des acheteurs el des vendeurs; cette guerre devient plus acharnée, plus inique, plus dangereuse dans ‘ses conséquences à mesure que le monde se peuple, que l'État commercial fait des acquisitions toujours nouvelles, que la production et l'industrie grandissent, qu’ainsi, la quantité des marchandises en circulation augmentant, les besoins de tous augmentent avec elle. Des privations qu’on pouvait accepter sans grande injustice et sans grande vexation, lorsque les habitudes de vie des nations étaient simples, deviennent, quand les besoins se multiplient, l'injustice la plus criante et une source de grande misère.
« L'acheteur cherche à extorquer ses marchandises au vendeur; voilà pourquoi il réclame la liberté du commerce, c'est-à-dire la liberté pour le vendeur de transporter les marchandises sur les marchés de l'acheteur aux risques de ne pas trouver de débit et d'être forcé de vendre fort au-dessous de la valeur des objets; voilà | pourquoi il réclame une âpre concurrence entre fabricants et comie afin que l'accroissement du débit et la nécessité d’avoir de
l'argent comptant forcent le vendeur à lui livrer les marchandises à n'importe quel prix. S'il réussit, l’ouvrier s’appauvrit, des familles travailleuses tombent dans la misère ou quittent par émigration une nation injuste. Contre cette tyrannie le vendeur se défend : il s'em-
1. Fichte, S. W., IIL Bd., Der geschlossene Handelsstaat, II. Buch, Zeilgesctiente, 2. Cap., P. 450-454. — 2, Ibid. IT, 3. Cap., P: 454-457.
pare du stock des approvisionnements par les moyens les plus divers, par les accaparements, par le renchérissement arüficiel, etc. Il met
par là l'acheteur en danger d’être subitement lésé dans ses besoins
“habituels, ou, pour les satisfaire, de payer beaucoup plus cher qu'il n’en a l'habitude et par suite d’être forcé de se restreindre à d'autres
points de vue. Ou bien encore, quand on rogne sur le prix des mar-
chandises, il rogne sur leur qualité. Et l’acheteur n'obtient pas ce
qu'il croyait; il est trompé.
« Bref, personne ne possède la moindre garantie que sa position
actuelle lui sera conservée alors que se poursuivra son travail; car les hommes veulent être absolument libres de se ruiner les uns
les autres... »
Telle est, sous ce régime de la liberté pure, la situation mutuelle des individus dans le grand État commercial formé par le monde moderne, considéré comme un seul Tout. Que deviennent alors les relations réciproques des nations entre elles?
Tant que les gouvernements des États particuliers peuvent cou-
vrir leurs frais avec le revenu des domaines sans imposer directe-
ment les membres de la Cité, la situation pécuniaire de ceux-ci n’intéresse pas l'État : la richesse ou la pauvreté de chacun ne regarde que lui-même.
Mais tout change le jour où l'État exige des citoyens des impôts Davables- en monnaie universelle, et autant d'impôts qu'il peut (un État conforme à la Raison RE seulement autant ne que besoin est).
Ce jour-là l’intérêt de l’État est que ses membres possèdent autant d’ disent que possible, afin qu’il puisse leur en soutirer le plus possible : la fortune en numéraire des individus mesure alors la richesse de l’État. De là toute la théorie de la monnaie et de la balance du commerce, qui caractérise le mercantilisme.
Trois cas sont à envisager. Premier cas : le pays importe autant qu'il exporte; c’est l'équilibre absolu. L’ État ne s'appauvrit ni ne s’enrichit, il conserve intact l'argent en circulation; le gouvernement peut donc continuer à percevoir les mêmes impôts.
Deuxième cas : la nation, en ce qui concerne sa production et sa fabrication, trouve dans lès besoins: habituels de l'étranger des débouchés assez nombreux et assez avantageux pour que le chiffre de ses exportations dépasse de beaucoup celui des importations nécessaires à la satisfaction. de ses propres besoins; elle-reçoit beau-
4. Fichte, S. W., IL. Bd.; Der geschlossene Handelsstaat, ‘Il. Bucb, Zeitgeschichte,